LE GRAND-DUC VALDEMAR DE VOLKYNIE
espère être reçu par la comtesse Babicine entre 5 e/ 6 heures.
Paula répondit :
— J'ai mes raisons pour être horriblement
vexée et je ne resterai pas un jour de plus sous le même toit que ce fou...
— Ce qu'on m'a raconté est donc vrai?
— Qui, On? Quelle sotte histoire a-t-il débitée sur mon compte?
— Histoire des plus glorieuses... Un de mes amis, ordinairement bien informé, prétend que le grand-duc est amoureux de toi...
Oh mais là, tout à fait empoigné !... Seulement il n'a pas su te prendre...
— Comment, il n'a pas su... Ainsi, d'après vous, c'est une question de savoir faire?
— Moi, je n'avance rien... Ce qu'on m'a raconté, je le répète, à ta prière. .. Pauvre duc, tu Tas, dit-on, si bien maltraité, qu'il est venu cacher son désespoir à Paris.
Paula haussa les épaules, fit la moue, leva les yeux au ciel et parut enchantée :
— S'il y avait un tout petit peu de vrai là dedans... vous avouerez qu'il serait impossible, pour ma réputation, pour ma tranquillité, que nous persistions à demeurer ici.
— Ma chère enfant, ta réputation n'a rien à
craindre. La désastreuse campagne du grandduc n*est connue de personne. Je ne dirai pas comment j'en ai été instruite; sache seulement que le hasard est mon seul confident. Quant à ta tranquillité, je ne suppose pas que ton ancien adorateur la trouble beaucoup. Venu à Paris pour dévorer ses larmes, il est en train d'y croquer ses florins aux pieds d'une aventurière.. ♦ Les yeux noirs de Paula lancèrent un éclair qui s'éteignit dans le rire d^une plaisanterie :
— A moins qu'il ne dépense ses florins à brûler des cierges devant les saintes images,pour obtenir que j'abaisse sur lui un regard favorable.
— Non, ma bonne... Il s'est amouraché d'une M™® Siby... L'empereur donnerait tout au monde pour les séparer. La présence de Potikofi" à Paris n'a pas d'autre objet. Tout ce que sa cervelle de vieux diplomate contient de toiles d'araignée, il en fait des filets au travers desquels nos amoureux passent avec la plus comique aisance... N'aie pas l'air vis-à-vis de lui d'être au courant.
— Bien entendu !
Paula semblait fort indifférente à ce qu'elle apprenait. Elle ajouta d'un ton rassis :
— Puisque ma réputation n'a rien à craindre et que le duc est trop occupé ailleurs pour mettre en péril ma fragilité, je ne vois plus aucune nécessité de déménager. Restons ici, chère Annouchka, si telle est votre fantaisie.
— C'est très confortable, en effet, très soigné. Nous aurions peine à trouver mieux, répondit la Ba:bicine en promenant autour d'elle un regard satisfait, qui brilla d'un éclat plus vif lorsqu'il rencontra la pendule qui marquait cinq heures.
Prétextant aussitôt la nécessité d'ôter son chapeau, elle quitta le salon, bien résolue à n'y rentrer qu'après avoir laissé au duc qui allait venir, et à Paula qui n'en savait rien^ le temps d'échanger quelques horions.
' Ce programme s'accomplit de point en point. Cinq minutes après, le jeune homme et sa cruelle étaient en présence.
D'abord, ils restèrent interdits et se donné rent avec des formules de banale politesse le temps de respirer. Alors Paula, hautaine, fit mine de sortir.
— Que Votre Altesse daigne attendre un instant : je vais prévenir M"® Babicine.
— Gardez- vous-en, Paula! Après six mois^ d'exil, pourquoi me refuser Toccasion de parler à cœur ouvert?
— Soit, je reste... On m'a dit que Votre Altesse raconte d'une façon délicieuse les bons tours qu'elle joue à M. PotikofT.
— Ainsi, vous ajoutez foi aux visions de ce vieux maniaque?
— Pourquoi non? ^
— Mais je vous aime, Paula !
— Vous l'aviez souvent dit, maintenant j'en ai la preuve ! Venir jusqu'à Paris chercher une M™® Siby, alors que vous pouviez en trouver vingt à Cronstadt, c'est une marque de bien grande passion pour celle que vous avex voulu ménager. Votre servante en est humblement reconnaissante.
« Misérable Potikoff, ruminait le duc, misérable Potikoff ! Langue de vipère, tu as parlé ! Ah! nous avons un rude compte à régler! »
— Paula, reprit-il, vous êtes loin de la vérité. Ceux qui ont intérêt à faire du zèle ont singulièrement exagéré ma faute. Si je suis coupable, c'est que vous m'avez poussé à bout...
— Je n'en doute pas... Aussi, loin de récriminer, je vous félicite d'avoir réussi à secouer un joug insupportable, plein de continuelles déceptions, sans la moindre douceur...
— Par exemple, je proteste! interrompit le duc... Sans votre funeste résolution de ne plus m'accorder les faveurs... bien légères que pendant quelques jours j'avais péniblement obtenues, jamais je ne serais parti, et rien de ce qui vous blesse n'arrivait.
— Moi blessée 1 s'écria Paula souriante.
Quelle erreur! Citez un cri, une parole qui révèle la moindre plaie...
La Babicine écoutait à la porte et jugea opportun d'interrompre une conversation qui
marchait trop vite à un dénouement pacifique. L'adroite personne prétendait que la réconciliation attendrait son signal. Elle entra donc, charmé de voir chez elle le neveu du souverain, confondue et à jamais reconnaissante d'un tel honneur.
Paula mit à profit l'arrivée bruyante et les révérences de la duègne pour se retirer avec une dignité polie. Le jeune homme ne fut pas maître d'un mouvement de dépit dont M""* Babicine trouva sage de détourner le cours. Elle amena la conversation sur Potikoff.
— Mon meilleur et plus intime ami!... Il m'a fait un doigt de cour, voici tantôt vingt ans. . . Vous concevez que je lui veux du bien. . . Aussi, je suis heureuse au possible! Il est en train de sortir à son honneur d'une mission que lui a confiée l'empereur, mission dont il me fait mystère, mais dont je me doute un peu, dit-elle avec une mine futée. Je vois d'ici le retour triomphal de mon brave Potikoff. Il était déjà fort bien en cour : qu'est-ce que ça va Être?
— Qu'il prenne garde à la roche Tarpéienne, grommela le graiid-duc.
— Que voulez -vous dire? s'écria l'excellente amie pleine de sollicitude.
— Rien de grave, oh rien, absolument!
Potikoff est un fidèle serviteur qui mérite les plus hautes distinctions. Seulement, il a une tendance à crier victoire avant que l'ennemi batte en retraite. C'est le moyen de fausser l'histoire.
— Oui, reprit la Babicine, il influence le Dieu des armées, un Dieu qui n'aime pas qu'on lui force la main !
Quand le duc quitta l'appartement de sa voisine, il était bien résolu à deux choses : laisser Julie pour reconquérir Paula, mais ne, pas abandonner Julie tant que Potikofl*, resté à Paris, pourrait s'attribuer le bénéfice de là rupture.
La bien-aimée Annouchka avait brillamment côùpé l'herbe sous le pied du cher Alexis.
Mémoires posthumes du comte Potikoff.
Résolu à ne plus affronter ma caustiquer amie tant que je ne pourrais lui apporter la nouvelle d'un gros succès, ce qui me rendait d'autant plus impatient de voir Olympe, je.
pris le parti d'aller chez cette dernière, après l'avoir attendue toute la matinée.
Son accueil fut si contraint que je prends aussitôt un temps d'arrêt dans les négociations.
— Ehbîen ! chère alliée, j'espère que vousêtes contente? Les intérêts de votre fils ont été soignés • Un diplomate de la nouvelle école aurait dit à votre mari que le grand-duc Trophime ne pouvait, pour des raisons à lui seul connues, assurer le sort du petit Arthur. Moi, diplomate de style, quand j'ai recours à la ruse, je la base sur une étude approfondie du cœur humain.
Au lieu de peindre Arthur comme un futur mendiant, je me suis complaisamment étendu sur la position magnifique à laquelle il peut prétendre. L'eau va toujours à la rivière, et votre mari est incapable de déshériter un enfant que les ducs prennent pour légataire.
Olympe répondit sèchement :
— Combinaison merveilleuse! Un borgne se crevant le bon œil; un manchot se coupant le bras ; un boiteux réclamant une jambe de bois : voilà des gaillards pleins de clairvoyance, de dextérité et de vélocité !
Ces assimilations inexactes et de mauvais goût me déplurent. Après avoir enduré la veille les plaisanteries d'Annouchka, j'étais peu
disposé à être le plastron d'une l)ourgeoise. Je répliquai vertement :
— Madame, je ne suis pas venu résoudre des problèmes médicaux. Nous avons fait un accord. Mes engagements sont remplis; où en sont les vôtres?
Elle éclata de rire :
— Vous êtes bien curieux!
Si résigné que je sois aux incohérences fér minines, je ne pus réprimer un mouvement d'humeur. Elle me tendit gracieusement la main.
— J'ai tort de plaisanter sur un sujet grave, dit-elle. Vous avez parfaitement droit de me rappeler à l'exécution d'un traité. Seulement, pourquoi prendre un ton de gendarme, alors que le traité contient, si j'ai bonne mémoire, des clauses excessivement mignonnes?
Le dernier mot fut prononcé d'une façoû si câline et appuyé d'un coup d'œil si voluptueux, que je me sentis chanceler. Sentiment de défaillance purement physique et dégagé de toute faiblesse morale. Élevant l'insensibilité
jusqu'à Théroïsme, je me renversai sur mon siège dans la pose de plénipotentiaire, et repris d'un ton courtois, mais ferme :
— Madame, je parle en premier lieu comme représentant d'un gigantesque empire, ce qui explique la tournure autoritaire de mes phrases. Tout à l'heure, la conversation comportera des intonations plus douces, quand je resterai seul enjeu...
De cette façon, pensai-je, nous allons régler les questions internationales avant d'avoir donné barre à cette femme par une condescendance qui friserait la haute trahison. Mais cela ne faisait pas le compte de la madrée créature. D'une voix insinuante comme la couleuvre qu'il s'agissait de me faire avaler, elle dit :
— Monbon monsieur Potikoff, ne vous fâchez pas. Il peut arriver qu'un gigantesque empire tombe étouffé dans un petit incident. Cela s'est vu, de même que l'on a vu des hommes robustes, cachés dans d'étroites armoires, manquer d'air...
« Remarque de femme galante, pensaî-je, mais qui n'est pas dénuée de profondeur. Un de ces jours, j'en éblouirai mon auguste maître. »
— D'abord, reprit-elle, ne trouvez pas mauvais que je vous enlève une illusion. Malgré vos raffinements, la cause d'Arthur n'a pas
été gagnée par vous du moins. Notez que ce
n'est pas un reproche. J'ai la même reconnaissance que si le succès avait couronné votre zèle.
. ; — Je l'entends bien ainsi. Nos conventions étaient absolument indépendantes de la réussite.
Elle parut étonnée.
— Croyez-vous? dit-elle.
— Je l'affirme. Le nier serait un comble de mauvaise foi.
— Alors, vite, j'affirme avec vous. Donc, quoique vous ayez échoué, il me reste à tenir mes engagements. Je devais désunir le grandduc et M™* Siby. Franchement, la chose me semblait facile. Le malheur est, que je la trouve à présent impossible.
— Qu'est-il arrivé?
— Presque rien, mais un rien décisif.
— Veuillez m'en faire part.
— Prière de m'en dispenser.
— Vous manquez de parole.
— • Du tout, je recule devant un cas de force majeure.
— Prenez garde, Madame : le sort d'Arthur est entre mes mains. Si je n'ai pas gagné sa cause, je puis lui faire grand tort en révélant la vérité à M. Dardillot. Il saura que nous l'avons indignement joué !
— Qu'à cela ne tienne, Monsieur. Le voici .
Parlez.
En effet, le bonhomme venait à moi, les deux mains tendues. J'étais sérieusement fâché! Après tant d'efforts et de combinaisons, je puis le dire, magistrales, sentir la victoire m'échapperpar la duplicité d'une femme que je croyais tenir corps et âme, c'était plus qu'il n'en fallait pour me faire sortir de la réserve diplomatique. Retirant les mains avec affectation :
— Monsieur, m'écriai-je, il m'est pénible de serrer la main d'un honnête homme que j'ai grièvement offensé... Libre à Madame de transiger avec sa conscience : la mienne se refuse à poursuivre une abominable tromperie. Nous avons menti l'autre jour; Arthur n'est pas fils du grand-duc Trophime. C'est une sinistre farce que vous avez acceptée avec trop de noble candeur. Arthur est issu d'un misérable élève de l'École des Chartes...
Je m'arrêtai stupéfait. Dardillot souriait.
— Vous entendez, d'un misérable élève de J'École des Chartes, qui crève de faim à Chicago...
Dardillot souriait toujours.
— Trophime est un eunuque, criai-je hors de moi. Allez à la cour; parlez de Trophime.
Rien qu'à son nom, les femmes se cacheront la figure derrière leur éventail.
Cette fois, Dardillot vint à moi, me prit doucement par les épaules, amena mon visage contre le sien, et me fixa dans le blanc des yeux.
' — Monsieur le comte, dit-il, regardez-moi sans rire.
J'avoue qu'il me fut impossible de rester sérieux. L'imbécile s'écria triomphant :
. — Pardi, je savais bien que vous alliez éclater !... Monsieur le comte, vous ignorez, sans doute, la démarche du grand-duc de Volhynie:
sans cela vous n'eussiez pas essayé de m'en faire accroire.
J'écarquillai les yeux :
— Qu'entendez-vous par ces mots : la démarche du grand-duc^de Volhynie?
— J'entends qu'avant-hier le duc est venu ici, en personne, qu'il a demandé à voir son petit cousin, m'a fait part de quelques observations dont l'avait chargé le grand-duc Trophime, et nous a laissés ravis de sa bonne grâce et de son affection pour Arthur. Il nous considère tout à fait comme de la famille...
Je croyais rêver.
Mais Olympe, qui s'était glissée derrière son mari, me saluait d'une manière tellement impertinente, que le doute n'était
2i4 LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
guère possible. Le dindon de la farce, c'était moi!
En un clin d'œil, j'eus pris mon parti, redevenu diplomate, c'est-à-dire capable de dévorer un affront, de m'inclîner devant la force, d'acclamer l'usurpation, d'ajourner la revanche à de longues échéances. Entrer en lutte ouverte avec le duc de Volhynie devenait trop dangereux. Le jeune homme s'était compromis d'une façon si grave en cousinant avec le bâtard d'un goujat, qu'il s'était mis à couvert par l'énormité même de son imprudence.
Quand les grands sont en faute, les petits doivent se taire, sinon c'est eux qu'on punit.
— Monsieur Dardillot, je vous prie de m' excuser. Il y a malentendu. J'obéissais aux ordres de ministres trop zélés, tandis que la famille impériale n'écoutait que son cœur...
— Monsieur le comte, ne vous tourmentez pas, c'est la moindre des choses! Personne mieux que moi, ne comprend la raison d'Etat, et je m'attends, pour l'avenir, à bien des machinations ténébreuses. Arthur est de la pâte
dont on fait les hommes au masque de fer.
Pauvre petit, né d'un caprice, enfant du bon plaisir, il peut aussi bien arriver aux plus hautes destinées, que périr misérablement sur la paille des cachots. Tu entends, Olympe, nousmêmes serons peut-être un jour prisonniers politiques !
— Cela n'aurait rien d'étonnant, réponditelle. Nous devons avoir de terribles ennemis sur les marches du trône.
Elle m'adressa en disant ces mots une révérence courte comme une ruade. Je ne suis pas bien sûr de n'y avoir pas répondu en montrant le poing.
— Mais, reprit Dardillot, Je compte énormément sur la bienveillance de vos souverains, et j'ai l'intime conviction qu'on n'aura jamais inutilement recours aux sentiments du grand-duc Trophime... A propos, cher comte, le duc de Volhynie offre à son petit cousin un souvenir magnifique. C'est une montre ornée de diamants et aux armes impériales.
Il faut que je vous la fasse voir.
. A peine le brave homme était-il sorti pour aller chercher le cadeau de notre écervelé, qu'Olympe éclata de rire :
— Cher Monsieur, vous voyez, nous sommes en force et je vous approuve de déployer le drapeau blanc des parlementaires. N'est-ce pas gentil au duc d'avoir complété vos infructueuses tentatives en faveur d'Arthur? Mon nàari est allé hier, en cachette, réclamer ses valeurs à Siby. La fortuiffe d'Arthur est rentrée au bercail. Julie est venue tout de suite m'en prévenir. C'est au duc que je dois cette splendide réussite. Ma reconnaissance est un cas de force majeure qui renverse tous vos plans, et je ne saurais le regretter par trop.
Elle était si charmante, que j'eus un repentir sincère d'avoir négligé la séduisante éventualité qui s'était offerte aii commencement de ma visite. J'essayai de la ressaisir.
- — Votre joie est si naturelle que je suis tenté de la partager. Le puissant empire que je représente est vaincu, j'en fais le sacrifice*
Reste Tarticle du traité qui me concerne personnellement...
Elle me détacha une nouvelle révérence calquée sur Iq. première, et dit : . . . • ,
— Les traités sont déchirés. Tout à Theure vous avez passé le Rubicon, en essayant d'éclairer Octave. C'était une grande faute. Les diplomates ne sont pas hommes de guerre, et on préfère les avoir pour ennemis que pour...
Son mari en ouvrant la porte coupa la queue de la phrase, sans léser beaucoup mon amourpropre, j'imagine. A en juger parle venin contenu dans les premiers mots, les derniers devaient être de pure strychnine.
Dès que j'eus sous les yeux la montre donnée par le grand-duc, je la reconnus. C'est un bijou offert par les dames de Belgrade au jeune colonel du régiment de Volhynie, lorsqu'il tenait garnison chez elles. Valdemar est un ingrat. Je n'en avais jamais douté ; en voilà une nouvelle preuve. Hélas! que nepuis-je en faire goûter l'irréfutable éloquence à M""® Siby!
Mais dans les opérations amoureuses, la preuve
ne réussit qu'en cas de division, et ce n'est malheureusement pas à quoi aboutissent jusqu'ici mes calculs.
La comtesse Babicitie au prince Sidorof, chambellan de S, M, l'empereur des Balkans.
« Cher ami, je vous disais dans ma dernière lettre que j'étais à rafTût d'une incomparable affaire, qui nous vaudrait l'amitié de l'empereur, rendrait inattaquable notre position à la cour, et serait la clef de voûte de J'édifice conjugal dont vous êtes l'irrésistible architecte. JN'y mettre que les matériaux de démolitions tirés de nos deux veuvages, produirait un piètre monument. Il y faut des assises
nouvelles. Soyez tranquille, j'en apporte qui produiront leur petit effet.
« En deux mots, voici l'histoire :
(( Le grand-duc de Volhynie, garçon intelligent, mais braque, s'est imaginé, Tan dernier, de tomber amoureux d'une jeune femme que vous connaissez. Pourquoi n'en a-t-elle pas voulu? Je n'en sais ma foi rien, car il est grandduc, il est débrouillard, et la dame n'est pas pimbêche. Toujours est-il qu'après un déplorable échec, le gracieux seigneur fait sa malle et débarque à Paris, en quête d'une consolation. La consolation s'offre, sous les espèces d'une bourgeoise, M"® Siby, pour laquelle notre désespéré se prend d'une passion faite de dépit, rancune, vanité, ennui... Nous avonstous passé parla et savons ce qu'en vautl'àune. Cela parait formidable, on souffle dessus, et tout s'évapore.
« C'est ce que n'a pas compris votre collègue le chambellan Potikoff, chargé par l'empereur de ramener l'égaré. Mais aussi, quelle idée de choisir Potikoff! Si quelqu'un au monde m'est
-connu, c'est bien cet insigne radoteur, qui m'aimait longtemps avant mon mariage. Je l'ai dédaigné. Il ne répondait pas à mon idéal!
Sotte que j'étais! Un pareil mari, entre mes mains, serait arrivé à tout. Quoique ses idées soient dépourvues d'ampleur, il a ce degré d'astuce tatillonne, qui, bien dirigée, peut faire des miracles au milieu des mesquines intrigues du palais. Mais une jeune fille n'aperçoit qu'un ridicule, là où gît peut-être une nature. J'ai donc épousé le comte Babicine : attrape sur toute la ligne. Les quincailliers vendent maintenant des souricières qu'ils intitulent : Piège perpétuel. Toujours beau, sémillant et nul, le piège perpétuel c'était mon mari. Bien d'autres souris que moi s'y sont prises.
« Tandis que je me débattais dans la cage, PotikofF, comme un matou transi, ne cessait de rôder autour. Je l'ai toujours toléré. Potinier comme une ancienne favorite, il m'amuse...
quelquefois, et souvent, me fournit de précieux indices.
« Depuis la mort de mon mari , j e n'ai p as j ugé
nécessaire de me priver des soins de Tami Po tikoff. Le prix qu'il en attend, je laisse à votre jalousie la tâche de le fixer, et à ma fausseté celle de le payer. Les services rendus n'en sont pas moins considérables. Potikoff m'a tenue au courant, jour par jour, de ses infructueux essais pour arracher le duc à sa liaison. Le duc tient bon, Potikoff perd son latin, Tempereur s'impatiente. Le moment est venu d'agir. Soyez énergique et prompt ; nous gagnerons une rude partie.
« Voici ce qu'il fafut faire :
« A la première occasion, — elles sont journalières pour les chambellans, — entreprenez résolument l'empereur. Dites que vous êtes instruit des soucis que lui cause son neveu.
Assurez que le renseignement vient de Potikoff lui-même. Le maître n'aime pas les bavards, et ce sera une première pierre dans le jardin de mon amoureux. Ajoutez que la comtesse Babicine est à Paris, en relations suivies avec le duc, et s'engage, d'une façon formelle, à le ramener dans les Balkans, huit jours après
que PotîkofT y sera rentré. Je tiens essentiellement à cette clause. Elle' sauvegarde nos intérêts, en ne laissant à personne la possibilité de nous disputer l'honneur du succès. -
« Naturellement, vous saurez entortiller tout cela dans 'les protestations obligées... Sire, il a fallu Fimmense dévouement que nous portons à votre auguste famille, pour nous donner l'audace de toucher à une plaie si vive... J§ m'en rapporte à vous pour entonner l'hymne du bon sujet...
« Si l'empereur n'acceptait pas d'emblée, tout ne serait pas perdu. J'ai la conviction que PotikofT, dans sa hâte de réussir, a fait d'énormes bévues. Au besoin, affirmez-le et promettez des détails. Je finirai bien parles obtenir. Mais il faudra de la finesse. Je connais mon homme, il vient d'éprouver une grosse déception; sa mine déconfite ne laisse aucun doute. Jusqu'à présent, il me communiquait les notes qui serviront à la confection de ses mémoires. Depuis mon arrivée, il est subitement devenu fort chiche de lectures. Dieu ! quel pas de clerc il
a dû faire, pour ne pas oser le raconter même à sa chère Annouchka !
Surtout, soyez prompt! J'ai en main tous les atouts, mais ce sont des atouts incandes^ cents qui me brûlent les doigts. D'un moment à l'autre, je puis être forcée de les livrer à euxmêmes, et alors nos espérances s'envoleraient en fumée au-dessus d'un joli brasier. » .
— Elle est très forte ! . . . murmurait Potikoff en quittant Olympe. Très forte!... C'est la première femme à tempérament que je trouve capable de profonds calculs... En général, les gaillardes sont des buses... de vraies buses...
Il descendit le boulevard d'un pas fébrile, et continuant à se parler haut :
— De vraies buses!... Non, c'est moi qui suis obtus... Il fallait... Il fallait quoi?... Je me le demande.
— Il fallait ne pas me marcher sur le pied, maladroit! s'écrie un individu en trébuchant contre lui. Allons, pas d'excuses, continue l'inconnu en riant. Je vois à votre mine que vous
étiez dans les espaces... N'est-ce pas honteux, à votre âge?
— A mon âge!... riposte Potikoff courroucé».
— Pardon ! réplique le passant philosophe.
J'oubliais qu'à tout âge, l'homme ne saurait être ailleurs qu'auprès d'JE/fc... Adieu, Monsieur, vite retournez au pays qa'Elle habite.
Un salut cérémonieux, et voilà le boulevardier parti.
Potikoff reste immobile, cloué sur place.
Peu à peu, sa figure se détend, une expression sournoise s'y dessine, et tout à coup, se frappant le front :
— Étourdi, comment n'y ai -je pas songé?...
Ne saurait être ailleurs qu'auprès cfEUe...
Pardi, c'est cela!... Vite, retournez au pays qu'EWe habite.,. C'est de toute évidence !... J'ai trouvé, et il n'y avait pas besoin d'être malin. ..
Un quart d'heure lui suffit pour prendre un parti, et aussitôt il expédie à Dardillot un exprès chargé de le ramener toute a:ffaire cessante.
Mémoires posthumes du comte Potikoff.
Lorsque Dardillot parut, je Taccueillis d'un air grave :
— Mon ami, écoulez-moi bien. Des intrigues sans nom})re s'agitent autour d'Arthur. Nous devons frapper un grand coup.
Il s'essuya le front sur lequelperlaient déjà de grosses gouttes de sueur, mais répondit d'une voix ferme :
— J'ai bon courage. Monsieur le comte.
Que faut-il faire?
— Étes-vous homme à partir dans huit jours pour les Balkans avec femme et fils?
— L'empereur désire nous voir?
— Chut, malheureux!... Et lorsque vous serez là-bas, pas un mot de vos alliances avec la famille souveraine, pourpeuque vous teniez à la vie ! Quand viendra le moment de parler, on saura vousavertir. Pour l'instant, on vous offre une position modeste, qui vous permettra de résiderparminous, sanséveiller les soupçons et d'être prêt à tout événement. Dites oui, et vous êtes nommé professeur de physique dans une villede province, avec Sibycommepréparateur.
— Siby! Mais il est ignorant comme une carpe, et moi-même, il y a si longtemps que je n'exerce plus...
— Laissez donc!... Vous êtes ingénieur, n'est-ce pas? Vous avez le titre, qu'importe le reste? Quant à Siby, comprenez qu'il s'agit d'une délicate prévenance de l'autorité!...
Chez nous, l'autorité est toute paternelle. Vous arrachant à la France, elle veut du moins qiie vous emportiez un ami.
IkiM.
— Voilà ce pays qu'une certaine presse dépeint écrasé par le knout, pillé par les fonctionnaires, décimé par la Laponie! Voilà comme on écrit l'histoire ! s'écria Fhonnête homme plein de vertueuse indignation,
— Oui, mon ami, plus tard il vous appartiendra de détromper le monde. Pour le moment, la question est de savoir si vous êtes, oui ou non, disposé à partir?
— Je crois bienl C'est l'intérêt d'Arthur, n'est-ce pas ?
— Sans cela vous le proposerais-je, moi auquel Arthur doit tout ce qu'il est, j'ose le dire.
— Affaire faite, nous partons.
— Reste à décider Siby. Croyez-vous qu'il accepte ?
— J'espère beaucoup. Nous sommes si unis, je serais étonné qu'il résistât à l'envie de me suivre.
— Bon. Emportez son consentement. Moi, je vais régler votre nomination.
Comme il me serrait la main, je fus frappé de ridée qu'en vain les hommes adopteraient
mes vues, si leurs femmes y étaient contraires. Il importait d agir sur elles. Je déclarai sans vergogne à Dardillot, que j'avais à développer des considérations spéciales aux yeux d'Olympe et qu'il serait bien aimable de me l'envoyer au plus vite. Le soir même elle était chez moi.
— Madame, lui dis-je, vous êtes une femme supérieure, et je connais plus d'un diplomate qui n'a pas vos moyens.
Elle s'inclina, sourit et avec une grâce charmante :
— Cher monsieur, mes moyens ne sont rien. L'expérience est tout. Je vous ai confessé mon absurde faiblesse de faire un large crédit à la reconnaissance masculine, et la triple banqueroute qui en est résultée. Sévère mais fructueuse leçon! Ayant à négocier avec vous, j'ai fait en sorte que les avances ne vinssent pas de moi... A chacun son tour d'être sage !
— D'accord! Je suis complètement roulé.
Aussi je vous considère comme une personne redoutable, et ne veux rien entreprendre sans
votre assentiment. M. Dardillot vous a fait part de mes propositions ?
— Elles sont étranges. Vous lui offrez d'être professeur de physique dans une sous-préfecture quelconque des Balkans. . .
— C'est cela même... N'y faites pas opposition, vous avez tout à y gagner...
— Voilà qui exige une démonstration.
— La voici : mon maître ordonne le retour de son neveu. Le moyen est bien simple, un hasard vient de me l'indiquer. Séparer le duc de M""® Siby, c'était prendre la solution à rebours. Là où vous désirez envoyer un jeune homme, transportez-y d'abord sa maîtresse. Il faut que je puisse dire au duc : Retournez, cher Seigneur, au pays qu^Elle habite. C'est ainsi que je suis amené à comploter le départ de M™' Siby pour les Balkans. Le duc l'y suivra.
-^ Donc, vous nous faites partir pour motiver le voyage de Siby?
— Uniquement. Et remarquez comme tout s'arrange!... Cette aventure frappe l'imagination de votre mari, et rend plus probable la
filiation grandiose d'Arthur; elle éloigne celuici du grand-duc de Volhynie qui n'aurait pas tardé à se lasser du rôle de cousin, — car il est très variable, le jeune homme. En un mot, je sers vos espérances sans nuire à vos amis.
— En êtes- vous certain?
— Ma parole !
Elle m'honora d'un regard vraiment spirituel, miroir qui reflétait toutes ses objections. « Cher Potikoff, exprimait ce regard, me prenez-vous donc pour une sotte ? Je sais parfaitement qu'une fois Julie internée dans une petite ville, son amant sera forcé d'y renoncer. Imaginez le duc de Chartres allant s'installer à Pont-à-Mousson, pour languir aux genoux delà femme d'un pion! Sans compter que làbas votre administration tiendra Julie h discrétion, et votre administration ne plaisante guère ! » Oui, le regard disait tout ccla> et d'autres choses encore, pleines de sagacité.
Je m'inclinai avec respect devant Olympe. Sincèrement, c'est un meurtre qu'une femme pareille appartienne à un gros bélitre, tandis
que mariée à un homme politique, elle eût, à coup sûr, exercé quelque influence sur la marche des affaires.
Peu à peu son regard de spirituel devint mélancolique :
— Votre proposition présente de sérieux avantages. Peut-être n'avez-vous pas un immense désir de m'oblîger, mais je suis également persuadée qu'un renard de chancelleries ne s'attardera pas à me nuire, sous prétexte que je lui ai donné du fil à retordre. Comptez donc que je n'entraverai rien. Au revoir, cher Monsieur, la parole est maintenant à Julie,
— Doutez-vous qu'elle accepte ?
— Pauvre femme, qu'en sais-je? Si elle
était parfaitement heureuse à Paris, elle n'irait probablement pas chercher le bonheur au fond des steppes. Mais depuis quelques jours le duc n'est plus le même. Quelque chose le tourmente, l'inquiète, le glace. Julie se désespère, vous pouvez espérer.
— J'en suis ravi. Madame. Mais vous-même, seriez-vous mécontente du destin ? Votre faci-
234 LE SAUVETAGE DU aRAND-DUC.
lité à prendre le chemin de la steppe me le fait craindre...
Elle fut magnifique :
— 'Moi mécontente du destin? Eh! depuis que j'ai l'âge de raisonne me débats contre lui ! Croyez- vous au bien et au mal, cher Monsieur? Moi pas. On naît avec plus ou moins d'aptitude au bonheur, voilà tout. Les uns ont des aspirations satisfaites d'avance ; ils ne s'exaltent ni ne se grisent : on les appelle vertueux. Les autres ont à combler un gouffre... Ils y versent pêle-mêle tout ce que la nature offre de satisfactions illusoires : ce sont les vicieux. J'ai tenté, avec eux, de rassasier le vide que je portais en moi-même et enfin, Danaïde lasse, je me suis assise et j'ai pleuré. Mes larmes ont fait germer au bord du précipice une petite fleur, la seule qui embellisse ma vie : l'amour maternel. Voilà pourquoi je suis prête à m'expatrier, prête à tout risquer, parce que je travaille au bonheur d'Arthur.
Malgré ce qu'il y avait d'un peu théâtral dans son débit, j'éprouvais une exquise jouis-
sance à Tentendre. Jamais tirade dramatique ne m'avait autant remué. Une comédienne eût tâché d'y mettre un naturel dont Olympe ne se souciait guère. Pour exprimer des sentiments faux, un ton légèrement ampoulé sonne juste.
— Quand on n'a pas trouvé le bonheur dans le crime, dis-je en riant, c'est une consolation de nier que le crime existe. N'être pas vertueux faute d'énergie, a quelque chose de désobligeant; être coupable par fatalité éveille les sympathies. Vous avez toutes les miennes.
Elle me regarda soupçonneuse, voulut répondre, fondit en larmes et se sauva.
J'écrivis immédiatement au ministre de l'instruction publique, mon intime ami, auquel .
j'expliquai qu'il rendrait un service signalé à de hauts personnages, en faisant nommer M. Dardillot, ingénieur de grand mérite, au poste de professeur de physique dans n'importe quelle localité, pourvu qu'elle fût loin de Cronstadt. Ma lettre laissait entendre tout ce qui était utile pour enflammer le zèle du
fonctionnaire, etrendre la nomination certaine dans un délai de huit jours. Il va sans dire que j'exigeais l'élévation de Siby au poste de préparateur.
Par le même courrier, j'annonçais à Tempereur, avec une modeste assurance, que dans huit jours son neveu rentrerait à Cronstadt.
Ensuite, j'éprouvai un tel contentement de moi-même, que je me sentis de force à braver les ironies et les mines d'Annouchka.
Contre mon attente, je la trouvai pleine d'aménité.
— Alexis, vous me négligez ! C'est très mal.
Si vous n'étiez pas venu, j'allais commettre l'imprudence d'aller chez vous. Et le grandduc, où en est-il ? Parvenez-vous à mettre la zizanie dans son ménago. Vos mémoires sontils dans votre poche ? Qu'ils en sortent vite !
« Aïe! pensai-je, moi qui n'écris plus que pour le Cabinet réservé! Quelle figure tu ferais en y entrant, astre de mes rêves! »
— Le grand-duc est récalcitrant, répondis-je.
— Vilain garçon I J'imagine pourtant que
VOUS lui avez donné de la tablature. Montrez donc vos mémoires.
— Je ne les ai pas.
— Venez demain me les lire.
— Impossible ; ils sont en suspens comme ma diplomatie.
— Bah !... Tant pis... Je n'assisterai pas au dénouement. Avant huit jours je dois être à Cronstadt.
— Vous ! Qu'arrive-t-il?
— Que j'ai chance d'être nommée dame d'honneur.... mais il faut soigner toutes les influences, et je pars.
— Mes bien sincères compliments, chère amie. Moi chambellan, vous dame d'honneur :
les deux font la .paire. Savez-vous une autre bonne nouvelle : si rvous partez, nous partons ensemble.
Elle fit un haut-le-corps, et dit d'un ton singulier :
— Me suivre à là cour!... Et Valdemar?
Et Julie?... Vous les livrez à eux-mêmes? En ont-ils assez l'un de l'autre ? Leur avez-vous
suscité une mauvaise affaire ? Le découragement vous gagne-t-il ? Serait-ce peut-être qu'un ordre vous rappelle à Cronstadt ?
Elle jeta ces derniers mots d'une façon si mordante, qu'à mon tour je dressai Toreille.
Une méfiance instinctive glaça mon cœur.
J'eus l'intuition qu'il fallait se garder à carreau. Sentiment douloureux quand il s'agit d'une personne tendrement aimée; sentiment qui ne laisse pas que de chatouiller agréablement l'amour-propre, en ce qu'il implique une parfaite indépendance de jugement.
— Annouchka, ne vous creusez pas la tête pour trouver des mobiles à ma conduite. Elle n'en a pas d'autres que le plaisir de vous accompagner.
— Mais vous désertez un poste ! Que dira le maître ?
— Je me charge de l'apaiser.
— Alexis, vous me cachez quelque chose.
— A mon tour, Annouchka, je vous soupçonne d'avoir des secrets pour votre vieil ami.
Elle me fixa d'un air de défi; je ripostai par un coup d'oeil sardonique. Pendant une bonne minute s'échangea entre nous une canonnade de regards hostiles, dont mon artillerie sortit victorieuse. Je vis tout à coup les paupières de M"*" Babicine cligner rapidement sur de fuyantes prunelles :
— Alexis, dit-elle, nous sommes gens de cour. C'est un milieu perfide. Même entre personnes qui s'aiment, il ne permet pas la franchise absolue.
Je soupirai, sincèrement ému.
— Annouchka, vous énoncez une bien navrante vérité. Nous sommes des caractères artificiels. Mais qu'importe d'arriver à l'affection sincère par un circuit ou par le droit chemin, pourvu qu'on y parvienne !
Elle me tendit une main que je baisai piausement.
— Pas d'attendrissement, dit-elle. Ecoutez plutôt une histoire qui montre à quel point la cour est un terrain dangereux. L'hiver dernier, au sortir du théâtre, le cheval d'une de mes
240 LE SAUVETAGE DU aRAND-DUC.
amies glisse et se casse la patte. J'assistais à l'accident, et propose à la personne en question de la reconduire dans mon coupé. En route, elle me semble un peu triste. Je la questionne avec art. Elle se dérobe habilement. Quand une jeune femme est préoccupée, on sait >à peu près de quoi il retourne. JXos chagrins ne sortent pas d'un cercle assez restreint et je connais deux ou trois phrases qui égratignent à. coup sûr les cœurs endoloris. Pensez si mon amie fut longtemps à attendre la botte ! L'effet ne laissa rien à désirer. Elle se mit à pleurer comme une Madeleine, et en tirant son mouchoir, fit sauter une lettre dans un pli de ma robe. La lettre avait évidemment rapport à sa tristesse. Tout en la consolant de mon mieux, je ramenai frileusement ma sortie de bal sur ma robe. Deux minutes après, débarrassée de mon amie, je lisais, aux lueurs fugitives des réverbères, uiie épître des plus curieuses, émanant d'un très gros bonnet. Le lendemain j'ai réussi à rendre le papier à sa destinataire,, en le glissant dans son buvard pendant qu'elle
me versait une tasse de thé. Eh bien ! mon bon Alexis, si j'ai chance d'être nommée dame d'honneur, c'est grâce à cette aventure qui me permet de louvoyer en connaissance de cause au milieu des écueils d'une intrigue première qualité !
Je ne sais pourquoi son histoire prenait dans sa bouche une tournure agressive et me produisait l'impression que j'y figurais sous un aspect ridicule. Par dépit, je changeai la conversation, ce qui fut un tort. Annouchka jouait un jeu périlleux en livrant la moitié d'un, secret dont elle n'eût voulu pourrien au monde dévoiler le reste. Sachez écouter la femme qui vous trompe :. elle vous en apprendra long !
— Que devient votre charmante protégée?
demandai-je.
— Paula n*est pas visible aujourd'hui. C'est demain son jour de naissance. Elle est accablée de besogne pour répondre aux compliments quipleuvent de tous côtés. Je ne connais pas de créature plus attachante que Paula, mais elle à un défaut terrible : elle fait la Se-
24a LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
vigne. Les parents d'une jolie fille sont bien coupables de lui apprendre à écrire. C'est rendre sa beauté trop périlleuse. Chaque lettre à la poste, est un espion qui sort de chez elle.
Au même instant, on apporta un bouquet de roses pour Paula, de la part du grand-duc. Je fis de cette diversion le signal de ma sortie, quand il fallait y voir un motif de rester. Ma vigilance était égarée.
Furieux contre Annouchka, j'éprouvais cependant un plaisir enfantin à Fidée de voyager avec elle, et n'eus rien de plus pressé que de tout disposer pour être prêt à lui servir de chevalier entre Paris et Cronstadt. Je recommençai ma lettre à l'empereur ; je continuaisàpromettre que le grand-duc de Volhynie quitterait Paris avant buit jours, et ajoutais que mon espérance reposait sur des données tellement certaines, qu'on pouvait considérer mon propre départ comme imminent.
Phrase prophétique à laquelle l'avenir donna trop tôt raison. Le lendemain, vers midi, je reçus un télégramme qui m'enjoignait de re-
venir immédiatement. Cette fois, je n'eus pas une seconde d'incertitude pour discerner d'où partait le coup. Celle qui, le jour précédent, avait parlé d'ordre me rappelant | à la cour^ devait pouvoir me renseigner. Je courus chez la comtesse Babicine. Elle était en excursion à Fontainebleau.
Tout n'était pas perdu, cependant. Grâce à Dieu, ma lettre était antérieure à la dépêche qui brusquement terminait ma mission. Rentré à jCronstadt, j'allais hâter le départ de Siby, on verrait revenir le grand-duc dans les délais fixés par moi et après une] légère éclipse de faveur, j'aurais enfin la joie de voir notre gracieux souverain rendre justice à mon tact.
Dans les gorges de Franchard, M"" Chaberdine et Babicine déjeunent sur l'herbe.
Paula, dont c'est la fête, n'a pas voulu passer à Paris un jour trop favorable aux tendres devis et concessions dangereuses. Elle a mis deux heures de chemin de fer entre les empressements du grand-duc, et ses propres tendances. Une rose pourprei, empruntée au bouquet de la veille, s'épanouit à son corsage. Rose que sa compagne caresse du regard, comme un emblème des intelligences qu'elle a dans la place. Car M""* Babicine s'est imposé la tâche délicate de persuader à Paula qu'il faut retour-
ner dans les Balkans. Certes, les arguments ne manquent pas pour convaincre la jeune femme. Mais les meilleures raisons sont quel- \
quefois les moins faciles à dire. Aussi, Annouchka s'agite sur la touffe de fougères qui lui sert de siège. Une insinuation mal prise compromettrait tout.
— Encore un peu de pâté, Paula?
— Merci, je n'ai pas faim.
— Tu regardes le paysage au lieu de manger... Des rochers, des bouleaux des bouleaux, des rochers... C'est maigre, grêle, monotone, artistique et pas gai!... J'imagine que tes sentiments sont en harmonie avec ce rachitique décor... Tu as l'air triste, Paula...
— Triste?... Pourquoi le serais-je?
— Pourquoi l'étais-tu certain soir oh l'un de tes chevaux s'étant cassé la patte au sortir du Théâtre-Français, je t'ai ramenée chez toi?
— J'ai pleuré, oui, c'est vrai... Mais il y a si longtemps !
— Le temps est loin, la cause est proche, dit la Babicine avec un sourire plein d'onction.
La jeune femme devint écarlate.
— Vous êtes un démon, Annouchka !
Elle ajouta d'une voix plus basse :
— C'est pourtant vrai que la cause est proche. . .
— Eh bien! chère petite, vois-tu, il n'y a pas à hésiter... Mon âge m'autorise à donner un conseil... Partons... Le séjour de Paris devient pernicieux... Je suis prête à Raccompagner... Le mieux serait de retourner là-bas.
Les yeux de Paula se remplirent de larmes :
— Vous êtes bien bonne... Certainement le plus sage est de vous écouter. . . Mais n'y auraitil pas à cela quelque égoïsme?.,. Mon influence sur Valdemar peut lui être très utile... Si je le détachais à la longue de cette affreuse femme, si je le réconciliais avec l'empereur, si je l'aidais à effacer sa réputation d'écervelé, ne mériterais-je pas d'être appelée son bon ange?
— Et qui parle de ne pas être son bon ange?
— Mais vous, en m'exhortant à l'abandonner.
— Pas le moins du monde, chérie. Quitter Paris ne sera pas dire adieu au grand-duc.
Au contraire, ce sera le reconquérir. Pensestu qu'il hésite à te suivre? Rends mieux justice à sa passion et à ta beauté... Regagne tes ioyers, et il y aura une Calypso de plus...
Pauvre M"' Sibyl... Je ne puis m'empêcher de la plaindre, quoique peu intéressante.
— Si je savais I...
— Essaie... Je connais les hommes, fussent-ils grands-ducs ! D'abord, il y a un moyen bien simple de tâler le terrain. Annonçons notre départ, et observons le jeune homme.
S'il paraît tiède, nous déferons nos malles, ce qui sera sans péril pour ta vertu, et très salutaire à ton ami... S'il emboîte le pas, quelle bonne œuvre j'aurai sur la conscience !
— Par exemple, une fois à Cronstadt, je lui enlèverai toute espérance : je lui dirai que l'affection d'une sœur...
— Nous n'en sommes pas là... Ainsi, tu adoptes mon idée?
— J'en aurais presque envie.
— Prends donc du pâté, ma chère : lu dois avoir meilleur appétit, maintenant.
— Tout de même !
Ainsi fut obtenue sans peine l'adhésion de Paula à la politique d'Annouchka. Celle-ci ne se sentait pas de joie. Elle pensait : « Pour peu que Sidorof soit aussi habile là-bas que je le suis ici, Potikoff ne doit pas tarder à recevoir un ordre de retour. Dieu veuille que Sidorof ait su s'y prendre ! »
A rheure où la Babicine émettait ce vœu, Potikoff exaspéré, son télégramme à la main, lui chantait une antienne de malédictions.
Elle était, sans le savoir, triomphante sur toute la ligne.
Le déjeuner sur l'herbe est fini. La Chaberdine et la Babicine remontent lentement la gorge de Franchard. Leurs éclats de rire, leur joyeux babil, résonnent parmi les rochers.
Elles ne disent rien qui ne soit banal, mais leurs yeux, étincelants de malice, échangent des reparties du comique le plus délicat.
Pendant ce temps, des valets empilent dans
les paniers la vaisselle du pique-nique, et bientôt il ne reste plus, pour marquer la place où vient de se décider le sauvetage du grand-duc, qu'une rose pourpre tombée sur la tête roussâtre des humbles bruyères.
Au détour du sentier, la Chaberdine pousse un cri : son amoureux arrive d'un pas délibéré, avec des gestes d'amicale gronderie.
— Vous, Monseigneur!
— Que c'est vilain d'être venu festoyer au fond des bois sans m'inviter I
— On fuyait Votre Altesse, s'écria la naïve Babicine, et on se précipitait dans la gueule du loup.
— Pas tant que ça ! Le loup a eu fort à faire pour vous joindre. Il vous croyait tranquilles dans votre appartement, où il se disposait à passer, quand tout à coup survient Potikoff.
« Quoi de neuf, fidèle serviteur? »
« Il y a. Monseigneur, que j'ai une agréable
nouvelle à vous apprendre. On m'ordonne de
rejoindre mon poste à la cour. »
« Fameux débarras pour moi, Potikoff! »
« Votre Altesse ne sera pas seule à entonner un chant de victoire. Je connais une dame, sa voisine, qui lui fera chorus. »
« Explique-toi, PotikofF. »
« Parfaitement, Monseigneur. Des indices sérieux m'autorisent à penser que mon rappel est dû aux intrigues de M"** Babicine, et j'arrive de chez elle, où j'étais allé lui dire mon sentiment. Par malheur, ma meilleure amie passe la journée à Fontainebleau avec M""* Chaberdine. Je n'aurai donc pas le plaisir de la revoir, car le télégramme de l'empereur m'enjoint de prendre le premier train. »
« Je lui transmettrai tes regrets, bon chambellan. Pendant le voyage, pour te désennuyer, médite le proverbe : Quand le chat n'y est pas, les souris dansent. »
« Ainsi ferai-je. Monseigneur, avec la consolation de me dire que souvent une bonne ratière remplace avantageusement le cHat en congé. ».
De ce dialogue, j'avais surtout retenu, Mesdames, que vous aviez la cruauté de venir ici
en cachette, et de me laisser mesurer dans la solitude la longueur d'un jour de fête.
« Elles ne l'emporteront pas en paradis ! me suis-je écrié. » Je hèle un fiacre : — Cocher, gare de Lyon ! Justement, le train chauffait : — Un billet pour Fontainebleau ! Là, je m'imforme. On me prend pour un policeman.
J'espère au moins qu'on m'a pris pour le préfet lui-même. — N'avez-vous pas vu deux femmes, l'une... brune, l'autre blonde ?
— Ah! messire, s'écria M""® Babicine, ne fardez pas la vérité! Vous avez dit : l'une vieille, l'autre jeune.
— La preuve du contraire, c'est qu'on m'a compris... Mais, dans ma hâte, je n'ai pas déjeuné. S'il restait quelques victuailles au fond de ces paniers, je leur ferais honneur.
— Donnez-lui du pâté! murmura Paula avec un regard si charmant, que le grand-duc entendit : « Donnez-lui mon cœur et le reste ! »
Pendant que l'Altesse renvoyait son cocher, Annouchka glissa dans l'oreille de son élève cette considération rassurante :
; — Il a couru après nous jusqu'à Fontainebleau! Il ira oîi nous voudrons! II est ensorcelé! Mène-le rondement.
• Quand le bouillant jeune homme revint, il trouva sa belle qui l'attendait seule. M""' Babicine s'empressait autour des paniers et en retirait de quoi fournir une dînette à l'affamé, qui profita de l'intermède pour donner son avis sur le départ de Potikoff.
— Quelle que soit la main qui l'a enlevé d'ici, bénie soit-elle!... La décision qui me retenait à Paris n'avait rien d'irrévocable. La seule chose qui m'empêchât d'obéir à l'empereur, c'est que je ne voulais pas revenir prisonnier du vieil imbécile qu'on envoyait me repêcher... Maintenant, je suis prêt à fuir la France, à moins que votre présence ne m'y retienne.
— Nous n'y sommes plus que pour trois jours ! s'écria la Babicine qui accourait une; bouteille de Champagne à la main. On parle de moi pour un poste de dame d'honneur, et je tiens à me montrer à la cour.. . Si Voire Altesse.
doit revenir à peu près en même temps que nous...
— Comment, à peu près!... Dans le même train, le même compartiment...
— Eh bien ! alors, que Votre Altesse pense à moi... Pendant qu'on tuera le veau gras pour le retour de Tenfant prodigue, une place de dame d'honneur serait facile à enlever.
— Je bois à vos souhaits. Madame ! dit gra* cieusement l'Altesse en soulevant son verre.
Trois jours après, le grand-duc, fidèle à sa promesse, quitta l'hôtel Continental en compagnie des deux femmes, pour les escorter jusqu'à Cronstadt. Pendant ce dernier trajet à travers Paris, il fit arrêter la voiture devant un bureau de poste, et jeta lui-même dans la boîte une lettre pour Julie, à laquelle il annonçait, sans luxe de précautions, que les nécessités de la politique réclamaient son éloignement.
Fier d'avoir ainsi tranché d'un coup de canif une chaîne qui semblait devoir émousscr les haches, il arriva, gai comme un pinson, à la gare du Nord.
Là, une surprise Tattendait. Après avoir installé ses compagnes dans le wagon-salon-, il se promenait le long du quai avec le personnel de Tambassade, venu pour le saluer, quand il aperçut, groupées à une portière, quatre têtes anxieuses : M. et M™* Dardillot, M. et M™^ Siby le dévoraient des yeux.
Pauvre Julie! en découvrant le prince, son cœur bondit de joie folle. Quoi, son grand-duc prenait le même train qu'elle ! Perle des amants, qu'elle avait calomnié ces jours derniers, en l'accusant d'inconstance parce qu'il ne venait plus la voir, combien elle lui faisait amende honorable! C'est lui, sans doute, qui, par d'habiles manœuvres, avait provoqué ce voyage dans les Balkans, qu'elle acceptait sans même l'en prévenir, la mort dans l'âme, certaine d'être abandonnée, et trouvant une consolation à porter ses larmes dans la patrie de l'infidèle.
Brusquement, le grand-duc quitta sa suite, et, s'approchant de la portière, demanda d'un ton bourru :
— Où allez-vous?
— A X... répondit Dardillot la bouche en cœur. Je suis nommé professeur de physique au gymnase de la ville.
— Et M. Siby, préparateur de mon mari, ajouta Olympe.
Le duc tourna les talons, congédia l'ambassade qui souriait d'une façon discrète, et s'éloigna rapidemenf.
— Satané Potikoff ! grognait-il, oui, je suis dans la ratière, et le chat, quoique absent, pince la souris. Sot animal, qui aura le mérite de ma conversion!
Il rejoignit les femmes, le front soucieux, et pendant le voyage, les cris d'un lévrier qui geignait dans le fourgon ne firent qu'aggraver sa mauvaise humeur.
Tout frétillant d'allégresse, je volaî chez Annouchka. Elle était à sa toilette, mais notre inaltérable amitié m'octroyait des privilèges, dont le moins précieux n'était pas d'être admis à la contempler en peignoir. Ses cheveux sont encore très beaux, et son teint ne sort pas trop blêmi des ablutions matinales.
— Il faut avouer, m'écriai-je, que vous êtes une personne dissimulée. Ne prenez pas cela pour un blâme, au contraire. Quoi de plus amur sant qu'une femme à surprises? Vrai, chère amie, je vous suis infiniment reconnaissant.
Sans votre adresse, je manquais peut-être à ma parole. Au moins j'espère que vous ne vous êtes pas brûlé les doigts?
— En quoi faisant?
— En me tirant les marrons du feu.
— Plaît-il?
— Je répète : en tirant les marrons du feu.
J'avais promis à l'empereur que le duc r^sviendrait avant huit jours. Vous l'avez ramené :
grand merci !
Le visage d'Annouchka se renfrogna, sou
front se couvrit de rides; en une seconde elle gagna dix ans.
— Sur quoi vous basiez-vous pour annoncer au maître la soumission de Valdemar?
— Mon Dieu, mes espérances reposaient sur une idée bien simple. Je m'étais dit : « Là oii vous voulez envoyer un jeune homme, transportez-y d'abord sa maîtresse... »
— C'est trop fort! s'écria M"** Babicine hors d'elle.
— Trop naturel! au contraire. Les beaux esprits se rencontrent, et quelquefois cheminent ensemble sans y prendre garde... Paulâ et Julie ont voyagé par le même train et notre duc entre elles, comme entre deux gendarmes.
Ma tendre amie resta un instant abasourdie, et absorbée par des réflexions assez sombres. Enfin, elle eut la bonne grâce de sourire.
— Ainsi, ce gros monsieur qui à la fronière promenait un lévrier à travers la douane...
— Dardillot,ma chère. Vous avez vu, par la
même occasion, Olympe, Julie, M. Siby et TEnfant du miracle.
Alors je racontai que j'avais placé l'intéressante tribu dans l'instruction publique. Le courrier du matin venait de m'apporter la nouvelle qu'ils étaient arrivés à destination.
Annouchka riait du bout des lèvres.
— Très bien, fit-elle, l'empereur peut vous attribuer la réussite, mais rien n'empêche non plus, qu'il me décerne la palme. C'est une loterie. Car, moi aussi, mon tenace adorateur^ j'avais promis le retour du grand-duc... dans les huit jours qui suivraient votre rappel.
Avec le cynique atticisme qui fait le charme de son esprit, elle m'avoua toute sa petite campagne pour être nommée dame d'honneur.
La conversion du grand-duc pouvant devenir le plus beau fleuron de ses états de service, elle s'était ingéniée à m'en dérober l'aubaine. Le collègue Sidorof avait négocié ma disgrâce et obtenu le télégramme qui me fendait l'oreille. Sans l'heureuse inspiration qui m'était venue
de chanter victoire douze heures avant la funeste dépêche, je tombais au rang de vieille ganache.
— Mais, entre nous, quel nom vous donner?
conclut Annouchka. Car, s'il m'avait plu de retenir Paula huit jours de plu^ à l'hôtel Continental, c'est en vain que vous eussiez promené M"' Siby à travers l'Europe.
-r- Entre nous, je ne fais aucune difficulté de le reconnaître, répliquai-je tout guilleret. Oui, le mérite est à vous. Mais les apparences sont en ma faveur, avouez-le.
— Hélas!
— Chère Annouchka, ne prenez pas la chose au tragique. Avec du savoir-faire^ il ne doit y avoir ni vainqueur ni vaincu. Sachons mettre en commun une gloire qui a coûté tant de savantes intrigues... Soyez ma femme...
Le maître n'aura pas à décerner de prix, mais il verra sûrement d'un bon œil un ménage si zélé à le servir.
• — Bon Alexis qui m'aimez en vain depuis trente ans, voici ma main : vous Pavez con-
quîse en une minute. Il est vrai qu'en cette minute vous avez prodigieusement grandi dans mon estime. Gagner contre des cartes bisautées, n'est pas d'un joueur ordinaire !
J'effleurai respectueusement de mes lèvres la main, qui, refusée à mon printemps, se livrait, un peu parcheminée, aux adorations de mon hiver. Au moment de la laisser retomber, une bouffée juvénile s'exhala du passé, et m'arracha quelques baisers très ardents pour mon âge.
— Alexis, ne vous oubliez pas !
— Soyez sans crainte, Annouchka : je rafraîchis sur vos doigts la brûlure des marrons!
Le madrigal n'ayant pas complètement engourdi ma curiosité, je pris la liberté de poser une question à ma future.
— Le collègue Sidorof n'est pas homme à gaspiller son influence sans de sérieux motifs. Quelle récompense faisiez- vous luire à ses yeux pour l'avoir si bien à votre dévotion?
Annouchka baissa les cils, avec un embarras de pensionnaire.
— La récompense promise à Sidorof est celle que vous obtenez.
— Veuillez remarquer qu'elle m'était promise aussi.
— D'accord... Dieu! qu'il est difficile, ayant deux mains, de ne disposer que d'une seule !
— C'est un embarras que tout diplomate excuserait. Que de fois il nous arrive de signer des deux mains deux traités qui se font la guerre! Pure distraction...
— On a dans la vie de ces moments d'absence, soupira la comtesse. Etant à Paris, j'ai écrit à Sidorof une lettre que je voudrais bien ravoir.
— Vous m'effrayez ! Est-elle vraiment compromettante?
— Pas au point de vue politique, car elle nuirait à Sidorof autant qu'à moi. Mais elle contient un portrait de vous... peu flatté.
— N'est-ce que cela, chère âme?... Votre sollicitude est une preuve d'affection qui gué-i
26 i LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
rit d'avance la petite piqûre d'amour-propre que causerait une indiscrète publicité donnée à ce portrait... Nous ferons un couple beaucoup trop redoutable pour craindre la caricature.
Trois mois après eut lieu notre mariage, à Toccasion duquel la famille impériale daigna prodiguer des marques d'estime bien flatteuses. Le grand-duc de Volhynie accepta d'être mon témoin et offrit à ma femme un collier de perles digne d'une reine. Le grandduc avait été assez long à digérer Témigration de Julie. II fallut toute l'habileté d'Annouchka, unie à l'omnipotence de Paula, pour me faire rentrer en grâce. Mais comment battre froid à un ménage dont l'un des membres avait organisé son bonheur? — Car sa liaison avec Paula était maintenant officielle, et réjouissait toute la cour. — C'eût été vraiment exagérer la rancune contre un honnête courtisan, esclave du devoir.
Notre lune de miel déroula ses phases sur les marches du trône. Annouchka, fraîchement.
promue à la dignité de dame d'honneur, et dans la première ferveur de ses nouvelles fonctions, préféra ne pas s'absenter. Moi-même, j'estimai qu'il valait mieux tenir notre rang, dans un moment où nos aventures exerçaient trop de langues. Il fallait surtout parer à mille propos fâcheux semés par Sidorof, et nous montrâmes une grande supériorité pour ces sortes d'escarmouches.
Dans les temps héroïques, quand un guerrier tombait transpercé d'une flèche, il avait toute faculté de pérorer à loisir, tant qu'on laissait le fer dans la plaie; mais le retirait-on, aussitôt le blessé succombait.
Autant de fables dont la science moderne a fait justice. Seules de nos jours, les blessures amoureuses reproduisent le phénomène. Retirez le fer de la plaie, l'amour expire. Pendant toute ma vie j'avais souffert de n'être pas époux d^Annouchka ; l'âge pouvait dégrader sa beauté, mon rêve n'en persistait pas moins. Mais à peine eûmes-nous échangé nos serments, que le couronnement de mon œuvre
perdit toute sa valeur sentimentale, pour ne plus garder qu'une importance pratique. Sous ce rapport, je ne crains pas de dire que notre union a été féconde en résultats surprenants ; les lecteurs de ces mémoires pourront s'en convaincre par la suite.
Afin de n'avoir plus à revenir sur les épisodes de mon mariage, je vais parler une dernière fois de ceux qui en furent les principaux acteurs : les Dardillot et les Sibv.
Dardillot fut un excellent professeur. Mon ami, le ministre de l'instruction publique, me remerciait souvent de lui avoir procuré un fonctionnaire aussi parfait.
Les rapports des inspecteurs le présentaient comme unhydraulicien consommé, pour lequel la physique n'avait point de secrets. Il enseignait avec patience et clarté. Ses élèves Tadoraient; probablement parce qu'il répétait à tout propos qu'un homme capable de brutaliser une femme ou un enfant est un lâche barbare.
Les heures que le bonhomme ne consacrait
pas à renseignement, il les passait en longues promenades avec une superbe chienne. Il n'é- . tait pas dans la ville une personne un peu no- . table, qui n'eût caressé la noble bête, et vu les armes impériales gravées sur son collier. Sans rien divulguer des secrets d'État dont il était dépositaire, Dardillot n'avait pas cru devoir celer les bienveillantes attentions de l'empereur. Une considération générale l'entourait, et jamais popularité ne reposa sur des bases plus saines.
La terre où vivait Trophime se trouvait située dans le même district que la ville de X... où professait l'époux d'Olympe. Un jour, malgré sa sauvagerie, le duc ne put se dispenser d'aller à X... présider une cérémonie officielle. On profita de la circonstance pour lui présenter l'administration locale. Dardillot, profondément convaincu que la venue du grand-duc n'avait d'autre motif que de connaître Arthur, insista longuement près de ses chefs, pour obtenir la permission de conduire son fils au défilé des fonctionnaires. Cette inexplicable fan-
taisie, mise sur le compte d'une excentricité de savant, fut tolérée à cause des bons services du professeur et de la protection spéciale dont l'honorait le souverain. On vit Dardillot s'avancer tenant par la main le petit Arthur.
Arrivé devant le duc, le sensible Français fondit en larmes. De gros hoquets lui convulsaient la poitrine et mettaient l'assistance en rumeur. Incapable de prononcer une parole, il ne put que saisir Arthur par les épaules, et le pousser dans les jambes du haut personnage. Celui-ci, dont la timidité et la gaucherie n'avaient jamais affronté pareille épreuve, se leva précipitamment et battit en retraite. Impossible de lui faire entendre raison. Jamais il ne voulut rentrer dans la salle, et la séance se trouva close.
Cet esclandre, interprété dans un sens favorable, fut loin de nuire à Dardillot. Son dévouement bien connu à la famille impériale lui était monté au cerveau, et l'avait poussé à une action touchante, quoique baroque et contraire à l'étiquette. Tel fut le verdict unanitne
qui, dans les limites d'une respectueuse crit ique, ne craignit pas de donner tort à Tinnocent Trophime. On blâmait son cœur de célibataire endurci, incapable d'apprécier Faction d'un père désireux de faire bénir son enfant par un dépositaire du pouvoir céleste. Toutes les vieilles exaltées épousèrent la cause de Daiv dillot.
Environ un an après ce coup d'éclat, j'étais en train de rédiger un pittoresque chapitre de mes mémoires posthumes, relatif aux amours de Paula. Ma femme m'assistait dans ce travail, qui n'appartenait pas au domaine du Cabinet réservé. Annouchka est une précieuse collaboratrice littéraire. Personne n'entend comme elle le choix des épithètes. La tournure perverse et caustique de son esprit le dispose admirablement à caractériser d'un mot les situations grotesques ou scandaleuses. Toute page achevée lui est soumise. En un clin d'œil, elle y applique trois ou quatre adjectifs qui jouent le rôle piquant des mouches dont les coquettes rehaussent leur teint. Ainsi que deux
bébés occupés à vêtir ensemble une poupée chérie, nous mettons en commun le plaisir de faire la toilette de mon style. Peut-être même, est-ce la plus claire des joies partagées de notre hymen.
Nous étions donc plongés dans notre occupation favorite, quand on vint me prévenir qu'une Française, accompagnée d^un jeune homme, demandait à me voir.
Je ne déteste pas être dérangé dans mon labeur intellectuel. Souvent la nécessité de confondre un importun me met en verve, et je reviens à l'ouvrage avec des trouvailles.
En conséquence, j'ordonnai d'introduire l'étrangère.
A ma grande surprise, Annouchka ne fit pas mine de se retirer. Fort curieuse de son naturel, ma femme se donne toujours les gants d'une stricte discrétion. J'ai su depuis qu'elle avait tout de suite deviné qui pouvait être l'étrangère et sacrifié sa réserve habituelle à l'envie de connaître M"*® Dardillot.
Car ce fut Olympe qui, un instant après, ap-
LE SAUVETAGE DU GRAND-DUCl 271
parut devant nous, Olympe avec Arthur, beau garçon d'une quinzaine d'années, tous deux en grand deuil.
— Vous, chère Madame! m'écriai-je. Eh bien ! vrai, je suis content de vous voir. Votre présence me rappelle une époque agitée... qui ne fut pas sans gloire.
Elle tira son mouchoir et s'en couvrit la figure.
— Est-ce que... demandai-je, est-ce que votre excellent mari... ?
— Mort il y a quinze jours !
— Oh ! le pauvre homme, m'écriai-je sincèrement affligé. Et de quoi?
— De la rupture d'un anévrisme. Il est tombé subitement au sortir de classe. Le doyen de l'Académie a fait un superbe discours sur sa tombe.
— Je sais qu'il était profondément estimé de tous.
— Ah... je... je... me reproche... par moments... de ne pas l'avoir assez aimé... Brave cœur ! Nature généreuse !
En disant cela, elle sanglotait lamentablement, et Arthur lui faisait écho.
— Il n'est personne en ce monde, remarquai-je d'une voix douce, qui n'ait sur la conscience quelques torts à l'égard de ses proches lespluschers. L'important est de nepasles avoir chagrinés méchamment. La droiture des intentions, l'impétuosité des entraînements, voilà, chère Madame, de quoi pallier bien des fautes l
En prononçant ces mots, j'avançai un siège.
Elle s'y laissa tomber avec un geste d'accablement. Alors, devant son attitude pâmée qui semblait un détachement suprême des choses d'ici-bas, j'eus une subite vision des anciennes et implacables convoitises. Ne pouvant résister au désir d'en connaître la fin, je demandai d'un ton confidentiel :
— Dardillot avait-il mis ordre à ses affaires? Comme le coup de baguette d'une fée, ma
question venait de transfigurer Olympe. Sa figure émergea du mouchoir, avec une expression parfaitement spirituelle.
— Nous avons trouvé dans le secrétaire de
mon mari un testament écrit de sa main, par lequel il lègue toute sa fortune au grand-duc Trophime !
J'éclatai de rire, ma femme en fit autant, tandis qu'Arthur, cessant de gémir, levait la tète et nous regardait ébahi.
Olympe, dans un délicieux élan d'admiration, reprit :
-^ N'est-ce pas que la Providence a parfois de plus fines répliques que la foudre et les épidémies ?
— Trop souvent, chère Madame !
— : Bah! tout n'est pas perdu! D'après la loi française, mon mari ne pouvait disposer que d'une moitié de sa fortune, Tautre appartient sans conteste à son fils...
Elle se leva, me prit à l'écart, et dit, de manière à ne pas être entendue d'Arthur :
— Vous êtes cause de tout le mal. Si vous n'aviez pas raconté à Dardillot que Trophime comptait assurer l'avenir de l'enfant, mon mari n'aurait pas eu l'idée d'instituer le duc son légataire universel. Pauvre Dardillot!
C'est expliqué tout au long dans son testament. Il trouvait délicat de faire passer son héritage par le canal du véritable père ! Ah ! Monsieur le comte, qu'avez-vous fait?
— De labouillie pour les chats, murmurai-je.
Ma femme, qui aToreille alerte, ne perdait
pas un mot de la conversation. Elle jugea le moment venu de s'y mêler.
— Madame, dit-elle, je connais votre histoire... Mon mari ne m'en a laissé ignorer que... bien peu de chose. Vous êtes une maîtresse femme.
Olympe secoua la tête avec mélancolie :
— Possible, soupira-t-elle. Mais que sert d'être habile?
— vérité profonde ! m'écriai-je. Être habile, c'est jouer contre le hasard, le plus grand pipeur de dés qui existe.
— Non, répondit Annouchka. Les femmes le valent bien !
Se tournant vers Olympe, elle ajouta :
— Vous demandez à mon mari qu'il obtienne du grand-duc Trophime la restitution du patri-
moine d'Arthur. En apparence, rien n'est moins difficile; en réalité, l'opération exige une main joliment légère. N'en chargez pas Alexis qui la traiterait en diplomate. Laissezmoi l'arranger. Je dois aller bientôt dans une terre qui confine à celle de Trophime : ce sera une occasion de lui porter mes hommages et vos doléances. Oh ! moi, je ne suis pas diplomate. Le grand-duc saura la vérité, et j'aurai l'art de la trouver naturelle. Pauvre immaculé, il sera si content ! Allez, je réponds du succès. Qui sait même s'il ne dépassera pas nos espérances? Ce n'est pas tous les jours qu'on attribue des paternités à Trophime !
— Madame! s'écria Olympe en joignant les mains, que je vous remercie ! Comment aije mérité tant de bonté ?
— Sympathie d'artistes! répondit Annouchka.
Quoique ma prédilection pour les études de mœurs l'emporte généralement sur mes préjugés, je ne pus voir sans quelque impatience la comtesse Potikoff fraterniser ainsi
avec la veuve Dardillot. M'interposant d'un ton protecteur, je m'enquis du sort de la famille Siby. contagion scientifique ! A force d'entendre Dardillot disserter sur les lois de la pesanteur et le principe d'Archimède, l'ami Siby avait fini par se prendre d'un beau zèle pour la physique. Il discutait gravement la direction des ballons, et parlait de perfectionner le robinet de Babinet. On le jugea digne de monter du rang de préparateur à celui de professeur, lorsque la mort du pauvre Dardillot rendit sa chaire disponible.
Olympe raconta ensuite que Julie, très courageuse dans son abandon, venait d'avoir un fils. Son mari, tout entière ses préoccupations de physicien, trouvait une explication plaisante à cette genèse tardive, par une sorte de choc en retour dont M"** Dardillot n'avait pas bien saisi la théorie. Je ne suis pas moi-même assez initié aux excentricités de la foudre, pour comprendre la valeur du système. Il montre seulement que Siby prenait fort à cœur ses nouvelles études, et que la naissance imprévue
d'un héritier n'était pas seule cause de son avancement, comme un jugement téméraire me l'avait d'abord suggéré.
Olympe nous quitta très attendrie de notre bon accueil. Avant de partir, elle exhorta son fils à remercier celui qui avait été le bienfaiteur et l'ami de son père : devoir dont le jeune homme s'acquitta sans trop de gaucherie. Je répondis en quelques mots pleins d'onctueuse dignité.
Ma femme tint sa promesse. Elle fit une excursion dans sa terre, et en profita pour aller présenter ses hommages à Trophime.
Celui-ci, émerveillé, heureux et cpnfus, des vérités qu'on osait lui dire en face, refusa le legs, à propos duquel, depuis un mois, il se perdait en conjectures. Il ne s'en tint pas à cette renonciation. Pris d'une grande sollicitude pour l'orphelin dont le nom seul lui couvrait les joues de pudique rougeur, il manifesta l'envie de le connaître. Dardillot dut exulter d'un plaisir posthume, lui qui, de son vivant, avait provoqué un scandale en poussant
Arthur dans les jamhes de la timide Altesse.
Ce fut aussi un beau jour pour Olympe que celui où elle conduisit son fils dans le château de Trophîme. Séducteur sans le pouvoir, traître sans le savoir, quelle fut sa contenance lorsque se présenta devant lui la douce héroïne du flagrant délit, la victime autrefois mise à mal et délaissée? J'ai vainement tâché d'avoir des détails sur l'entrevue. Elle n'eut pas de témoins, et les trois acteurs sont des personnages qui pèsent leurs paroles... chacun sur une balance différente.
. Avec le temps, Arthur est devenu gérant de la terre du grand-duc ; il a épousé la fille d'un colonel aide de camp du grand-duc; il mange à la tabledu grand-duc, etles jours de chasse, c'est lui qui dirige les batti;ies du grand-duc. Tant de faveur n'a pas grisé Olympe. Etablie auprès du jeune couple, elle ménage avec une prudence consommée et une sagesse toujours en éyeil la bienveillance grand-ducale. Je n'ai pas le moindre doute que tôt ou tard Olympe ne devienne une femme considérable. Franche-
ment, Trophime se doit cette folie, et je ne blâmerai pas sa main gauche de signer la réhabilitation d'une jeunesse par trop calme. En attendant, j'exhorte souvent la comtesse Potikoff à cultiver l'amitié d'Olympe !