GEORGES, HENRIETTE
GEORGES, l’apercevant.
Henriette, mon Henriette!... c’est toi!..
HENRIETTE
C’est moi, Georges, c’est moi qui viens te dire un adieu éternel...
GEORGES
Un adieu éternel!... Ah! ce n’est pas possible!...
HENRIETTE
11 faut nous séparer, te dis-je!...
GEORGES
Mais enfin qu’y a-t-il?... D’où vient cette brusque nécessité?... Quel danger nous menace?...
HENRIETTE
Mon père me rappelle à Paris, Georges... et je vais lui obéir...
GEORGES
Mais pourquoi ce départ est-il si prompt?...
HENRIETTE
J’ai déjà quitté le château de ma tante, la voiture est ici près... Je voyage avec Gertrude ma gouvernante... et sous quatre jours je serai à Paris....
GEORGES
Voyons... je rêve... tout cela est faux, n’est-ce pas?... HENRIETTE.
Tout cela est vrai, mon ami... car c’est moi qui le veux...
GEORGES
Vous?...
HENRIETTE
J’aurais pu ne pas obéir aussi vite à mon père et prolonger encore mon séjour à Kerdec... mais je veux partir, maintenant... parée que...
GEORGES
Parce que?... achevez... Oh! portez-moi le dernier coup...
HENRIETTE
' Parce que, vous me trompiez, Georges!...
GEORGES
Moi, je vous trompais!...
HENRIETTE
Oui, tu me trompais... Lorsque je t’ai vu pour la première fois, il y a quatre ans. tu n’étais qu’un proscrit qui se cachait... Aujourd’hui, Georges, tu es un condamné à mort.
GEORGES
Mon Dieu!... qui t’a dit...
HENRIETTE
Je sais tout... je sais que ce procès qui, me disais-tu, s'instruisait lentement contre toi, est terminé... je connais l’arrêt qui te frappe, toi, et dix autres gentilshommes... qui avez pris part à l’échaullourée de Nantes... je sais entin que tous les jours, pour moi, pour me voir, tu risques ta vie, en restant sur le sol français... et voilà pourquoi je veux que ce jour nous réunisse pour la dernière fois...
GEORGES
Mon Dieu!... l’existence m’est-elle donc possible sans toi?... M’éloigner, ce n’est pas me sauver la vie... c’est me condamner à un autre genre de mort... je ne partirai pas.
HENRIETTE
Georges, au nom du ciel, je t’en conjure... pars!... tout est disposé pour ta fuite... Un ancien domestique de la famille m’a secondée dans les préparatifs que j’ai faits moi-même... Un carrosse t’attend au bout de cette avenue, à la lisière du bois... Les relais sont prêts jusqu’à Nantes... et là, tu peux t’embarquer sans danger... Si j’ai disposé tout cela, mon ami... si moi, une femme, j’ai risqué ma vie... si je me suis exposée à la malédiction de mon père... car on pouvait tout découvrir... c’est que je savais le danger pressant. Georges, avec ta vie, c’est la mienne que je sauve...
GEORGES
Non!... jamais je ne te quitterai, mon Henriette!... dût-on venir m’arracher de tes bras pour me conduire à la mort...
HENRIETTE
Écoute, Georges, écoute : en toi... n’y a-t- il pas dans ta poitrine une voix qui te crie : tu n’es plus amant, tu es père?... Eh bien!,-., au nom de cette pauvre créature dont tu as voulu déjà assurer l’avenir, dont tu as, avec moi, sui’veillé les premiers pas, au nom de ce gage chéri de notre amour, pars !... Oublie ta maîtresse, oublie la pauvre Henriette d’Esparville, et conserve un père à notre enfant!...
GEORGES
Ma fille !... mon Dieu!... ma tille!.. Ah! Henriette, pourquoi me dis- tu cela?...
HENRIETTE
Je te dis cela parce que je suis mère, et que le seul moyen d’expier le crime de notre amour, est de nous dévouer à la pauvre créature qui en est le fruit...
GEORGES
Oh ! mon Dieu!... mais ne plus te voir!.., ne plus l’embrasser, elle, ma fille!...