‹ Le Scandale au théâtreChapitre 1 sur 24 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

JULES TARIDE , EDITEUR

2, RUE DE MARENGO Kt cbez tous les iJbralres

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LE

Histoire à roi d'oiseau de la littérature dramatique pendant lei soixante premières année» de ce siécl».

Ceux qui écriront un jour l'histoire dramatique et littéraire de ce siècle seront bien embarrassés. Jamais chaos plus embrouillé n'aura tenté un historien I

A la littérature pédante et boursoutilée de l'Em-

pire; à cette époque de compression et certaiment de décadence, succède une série d'œuvres lernes et grises, inspirées par une réaction trop précipitée. La liberté n'était pas venue encore, et l'élan pour être moins retenu ne pouvait avoir cependant le champ assez vaste ou assez libre pour devenir productif. L'art se releva lentement, et le grand jour fut long à se faire pour lui.

Aussi, qu'a donné cette époque tiraillée et impuissante? Des poètes fatigués, des auteurs sans haleine, des écrivains sans nom. L'ardeur des discussions politiques, l'émotion du temps, le long enfantement d'une liberté gênée dans chacun de ses pas, ont laissé une trace ineffaçable de leur influence malheureuse sur les lettres pendant la Restauration. La grande littérature de la tribune domine de très haut toutes les autres tendances, tous les autres essais. Mais cette littérature, libre d'allures, large, puissante, colorée, souvent terrible, n'est que le caractère d'une heure de transition sans résultat et sans avenir. Elle est morte celle-là, avec ceux auxquels elle devait la vie. Elle n'avait ni assez de précision, ni assez de correction pour rester comme modèle et comme exemple. Elle est tout au plus un indice dans la roule

s vaste, et malheureusement si mal fréquentée!

C'est peut-être au romantisme que nous devons la résurrection momentanée de notre littérature. Les trois journées de juillet ont plus fait pour notre époque littéraire que les grands encouragements mal distribués, d'un temps où la gloire militaire dominait toutes les gloires.

L'Empereur n'aimait point les poètes; son règne en a peu produit. Louis XVIIl, poète lui même, favorisa médiocrement ses rivaux ; les œuvres nées sous Charles X, n'étaient guère que des motifs à pension et à rubans; la courtisanerie se glissa jusque dans la littérature. 1830 nous a débarrassé de tout cela: Hugo, de Vigny, Dumas et quelques autres ont déblayé le terrain, brisé les faux dieux, et arboré leurs révolutionnaires étendards sur le temple en ruine.

C'était plus qu'une résurrection; l'art allait se renouveler. Mais aussi gare les exagérations !

A cette époque, on cria: à bas Racine I la tragédie fut singulièrement délaissée et bafouée; on tira à boulets rouges sur cette pauvre vieille, et on la relégua dans un coin, où Rachel devait la venir rechercher quelques années plus tard. Les drames Hugotiques envahirent nos scènes. Singulières re-

présentations que celles de ce temps là; mêlées sanglantes; la salle se partageait en deux camps ; on se jetait des banquettes à la tête! Ceux qui aimaient Hugo engageaient la lutte avec ses détracteurs, et le succès d'une pièce se débattait et souvent se décidait à coups de poings.

Alors chacun écrivit son drame, comme autrefois chacun avait rimé sa tragédie.

Le genre était à la mode; le drame shakespearien trônait. Aussi quelles exagérations bizarres enfanta ce genre torturé! On défigura la vraisemblance et la raison ; on en vint à mettre à la scène les plus grandes impossibilités comme les plus absurdes passions. On fit des drames qui n'avaient ni queue ni tête, ni intérêt ni esprit, mais dans lesquels on avait amoncelé les situations les plus grotesquement terribles. On ne vit que maris trahis, femmes perdues, amants poignardés, enfants empoisonnés. Il n'y avait plus de rires, plus de gaité ; le drame noiret sanglant étalait ses terreurs d'une scène à l'aulre ; on y venait goûter un plaisir dangereux ; on savourait dansdes transports inouis ces folles intrigues, ces nuisibles passions exagérées à plaisir, embellies, grossies, terribles. On ne rêvait plus que mort et assassinat ; c'était une hor-

rible époque. L'arl avait dégénéré en bêtise, et le succès encourageait la persévérance de nos auteurs dans cette voie fatale !

L'histoire fournissait la plupart du temps le fonds et l'intrigue de ces sombres récits ; mais on la défigurait de la belle façon. On faisait vivre, pour les besoins de la cause, les personnages d'un autre âge à un âge suivant; on élisait un roi, on en détrônait un autre; on faisait tuer par l'un celui qui avait tué l'autre ; ce n'était plus de l'histoire, du drame ou de la comédie, c'était de la mascarade.

Un jour, un homme qui avait beaucoup contribué à ce bouleversement, qui avait écrit lui-même les drames les plus osés, un homme qui se rapprochait beaucoup du grand genre shakespearien et qui s'était fait un nom immense dans cette révolution de lettres, Alexandre Dumas trouva le genre usé, absurde. On avait tant abusé des grosses noirceurs et tant deshabillé l'histoire et ses épisodes les plus repoussants, qu'il imagina un genre nouveau: le drame purement historique. On y mêlerait une intrigue étrangère, et la pièce côtoierait l'histoire d'une époque en lui empruntant ses faits les plus marquants, mais celte fois les

plus amusants. Il introduisit la gaîté dans le drame, la variété et l'esprit dans l'histoire mise à la scène. Il imagina les conceptions les plus brillantes et les plus hasardées; en un mot il innova un genre..

Certes, ce n'était pas non plus l'histoire vraie et juste; mais les traditions étaient conservées, et on ne mentait pas trop au peuple en lui montrant ses rois mêlés à des intrigues vulgaires. On grandissait, on illustrait ainsi un sujet; le récit qu'on mettait en scène frappait davantage parce qu'on le voyait traversé par un roi, par une reine et par leur cour. Il y avait toujours un héros, grand, généreux, puissant; il y avait un traître; il y avait un fort et un faible. On flattait ainsi les goûts de tout le monde, sans trop défigurer l'histoire, la littérature et le bon sens.

Mais ce genre, le grand dramaturge seul sut l'exploiter avec succès; ses imitateurs furent maladroits et impuissants. C'était trop difficile pour la plupart; il fallait un tel esprit, une telle variété, un tel génie même, que pas un ne sut mettre à la scène une pièce qui pût, non seulement faire concurrence à l'une des siennes, mais simplement les rappeler. Chacun fut battu dans la lutte par

cet homme seul, qui avait créé un genre où personne n'était de force à jouter avec lui.

II fallut se tourner d'un autre côté. Puisqu'on ne pouvait régner là où régnait le colosse, on pouvait régner autre part.

C'est alors que le fds de cet homme inventa la Dame aux Camélias. Jusqu'alors on avait peu mis ces dames à la scène ; cette fois on les réhabilitait du coup. — La pièce eut un succès fabuleux. Cela était si nouveau, si osé, si hardi! Les honnêtes gens trouvèrent bien que c'était un peu fort, mais tout le monde accourut et la pièce sembla avoir raison contre tout le monde.

Ah! la belle aubaine! Le chemin était facile à suivre. Chacun connaissait plus ou moins une lorette dont il pouvait raconter l'histoire. On mit à la scène toutes les lorettes, toutes les griseltes^ les unes pour les flétrir, les autres pour les exalter.

Après dix ans, ce genre s'usa à son tour; il fallut encore du nouveau. Alors, on imagina de faire jouer sur la scène ces mêmes femmes qu'on avait jusqu'alors mises dans les pièces. On inventa Rigolboche, Alice la Provençale et tant d'autres! On éleva des autels à des drôlesses qu'on avait auparavant honnies et conspuées, et on trouva

des gens pour applaudir à iette honteuse exhibition !

Le théâtre en est là. Si la décadence doit continuer encore, où diable nous mènera- t-on? Quelles choses plus absurdes peut-on nous montrer, et par quelles artistes plus dégradées (je parle de quelques-unes), les fera-t-on interpréter?

Ici, l'astrologue le plus instruit sur les choses de l'avenir pourrait hardiment laisser tomber sa lunette. Puisque nous ne pouvons songer à voir plus mal et plus hideux que ce que nous avons, espérons encore le salut. Le théâtre peut se relever, parce que nous avons peut-être quelque part des auteurs sérieux et honnêtes; seulement nous les supplions de se montrer î

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