‹ Le Scandale au théâtreChapitre 4 sur 24 · LA CLAQUE ET LES CLAQUEURS · texte numérisé non relu

LA CLAQUE ET LES CLAQUEURS

Histoire rapide de la claque. — Sei abus. — La claque à l'Opéra et àrOpéra-Coraique. — La claque gantée des Italiens. — Améliorations à introduire.

Dans nos théâtres, la claque occupe la plus grande moitié (lu parterre.

On a bien crié contre elle ; on a essayé de la supprimer: Texpcrience ii'a pas réussi. Nous sommes des premiers à reconnaître son absolue nécessité.

{Un chef de claque achète très cher le droit d'applaudir à forfait. Je me suis laissé dire que la place de chef de claque se vendait 50,000 fr. à l'Opéra. J'aimerais mieux les employer à autre chose ; mais

/enfin^ tous les métiers sont bons s'ils sont honnêtes.

Le claqueur en cljef introduit dans la salle telle quantité de personnes, dont le nombre est fixé entre lui et l'administration. Il paie, par chaque tête entrée, une faible redevance au théâtre, et garde comme bénéfice le surplus delà somme donnée par les spectateurs qu'il amène.

Car on paie pour applaudir. La claque se recrute chez une classe de gens peu fortunés qui aiment les arts, et ne peuvent s'en passer la fantaisie qu'à \prix très réduit.

Mais, le chef de claque ne fait pas entrer les seuls claqueurs. Il introduit avec eux dans la salle une autre classe de personnes, qu'on ajustement nommées les So?i^aires.Ceux-là,moyennant une somme insensiblement inférieure au prix du bureau, entrent au parterre avec la claque ; mais dès qu'ils sont placés, toute relation cesse entre eux et ces bruyants messieurs.

Il y a double bénéfice pour le solitaire; bénéfice

d'argent, et certitude d'être placé: l'entrée des claqueurs ayant lieu avant celle du public. /" Les deux claques les plus connues sont celles de \l'Opéra et de TOpéra-Comique.

Le chef de claque de TOpéia, M. David, est un petit monsieur brun, court, assjz bien mis, et qui n'a pas trop l'air de ce qu'il est. C'est au café Favart, vis-à-vis l'entrée des artistes de l'OpéraComi" que, que cet important personnage tient son petit cénaclj.

Le claqueur verse 5 francs, sur lesquels le chef prélève 2 francs ; il vous rend vos 3 francs à la lin de la soirée, si vous vous èles consciencieusementacquitlcde votre devoir de bon et bruyant claqueur.

Le solitaire paie *>, 3 et 5 francs, selon la saison cl l'importance des pièces.

Le chef de claque de l'Opéra-Comique se nomme Albert. C'est un grand et long monsieur, mince et lluet, quoique de tail!etrès bien proportionnée.

Vous le trouverez invariablement à cinq heures au café Rossini, jouant au piquet avec son fidèle Meyer, allemand d'origine, à visage atroce, à mine repoussante; c'estun fort brave homme, dit-o:i. E^ la chose est probable. Il est tant de canailles qui

ont la mine charmante, ouverte, gracieuse et pré^ venante !

Le claqueur paie 75 c, l fr. 50, 2 fr., 2 fr. 50, selon les circonstances.

Le solitaire est enrôlé moyennant 1 fr. 50, 2 fr. 2 fr. 50 et même 5 et 10 fr. dans les grands jours de solennelles représentations.

Les claqueurs et les solitaires se rendent au théâtre par escouades de cinq personnes.

Les uns entrent à l'Opéra, par la galerie fermée qui mène, à la rue Drouot; les autres à l'Opéra- Comique, par la petite porte des-artisteSjrue Favart. Us traversent les coulisses, la scène, les loges du rez-de-chaussée, et viennent s'entasser au parterre, dans l'ordre indiqué par le chef de claque.

Les solitaires se, placent où bon leur semble, et au premier banc du parterre que la claque n'a pas le droit d'envahir.

Le Théâtre-Italien est le seul qui n'ait pas de claque proprement dite.

Là, le service se fait en gants blancs, et de la façon la plus convenable. L'administration ne paie pas les claqueurs, mais l'artiste est libre de leur distribuer diverses places ; et la chose est toujours faite si adroitement qu'on ne sait pas

s'il y a bravos sincères, ou bravos provoqués par (les gens amis ou soudoyés.

Voilà bien certains petits abus; mais ils sont de minime importance.

Messieurs de la claque doivent applaudir aux entrées des artistes célèbres, aux pbrases saillantes, aux mots spirituels. Tout cela est noté et indiqué d'avance. Comme la pièce, le chef de claque a ses répétitions ; il reçoit très souvent des acteurs en renom une somme d'argent pour chauffer leur succès.

La claque entraîne le public ; du moins c'est là le but de son institution. 11 est^^rtaip qn'""^ salle sans claque serait froide comme glace ^ et qu'il est des théâtres et des pièces où pas un bravo ne s£i:ait donné sans elle.

Or généralement il arrive ceci :

La claque payée et bien payée pour assurer le succès d'un ouvrage, s'acquitte consciencieusement de sa mission. Ces messieurs, placés au milieu du parteire, tous réunis, applaudissent comme un seul homme aux endroits désignés. Au milieu d'eux, le chef donne le signal ; alors la colonne entière s'ébranle, et des bravos saui fin éclatent comme une trombe.

Mais qu'un spectateur s'avise de protester; qu'il vienne lui, imprudent, trouver la pièce mauvaise, quand messieurs de la claque la trouvent bonne! Que ce ne soit pas un, mais dix, vingt, trente spectateurs qui manifestent leur opinion hostile? Ah! pour le coup, voici la guerre allumée. La salle se partage en deux camps, le public et la claque. Le public siffle, la claque applaudit. On en vient aux injures; et ces estimables messieurs n'en sont pas chiches, croyezmoi! Et par dessus le marché la police intervient, et met le public sifflant à la porte, sous prétexte de vacarme. La claque fière et triomphante continue à applaudir sur toute la ligne.

La chose paraît violente, mais elle est vraie. Nous l'avons dix fois constatée. Le public payant a tort vis-à-vis de la claque chargée de faire les succès.

A cet abus intolérable, viennent s'ajouter d'autres griefs. Les claqueurs sont massés en un seul endroit du théâtre, au milieu du parterre.

Je ne veux pas déprécier ces messieurs, mais on m'accordera qu'ils ne font pas partie de la fine fleur de la société, et que leur goût en fait d'art et de musique est fort constestable. Il faut

bien un peu les considérer comme des machines, mais terriblement bruyantes par exemple !

Eh bien, je trouve illogique et partant scandaleuse, la disposition des claqueurs dans la salle : Aun moment donné, et dans un seul point de cette salle on entend et on voit les battoirs de ces messieurs. Leurs deux cents mains réunies se lèvent, frappent et se baissent à la fois. Où est l'illusion?

On assure que la claque doit entraîner le public! mais le public n'applaudit pas, d'abord pour ne pas avoir l'air de se laisser guider par la claque, et ensuite parce que la claque applaudit pour lui.

11 serait très facile de remédier à cet inconvénient, en disposant les claqueurs d'une façon plus ingénieuse et plus logique.

Qu'on ne la réunisse pas en un seul endroit, pour qu'elle n'ait pas l'air de donner avec l'entrain et la précision d'une charge de cavalerie.

Vous avez cent claqueurs? mettez-en vingt au parterre, vingt aux secondes loges, vingt aux troisièmes galeries, aux troisièmes loges; disséminezles, séparez-les le plus possible ; qu'il soit convenu qu'on applaudira tel acteur, à telle phrase,

— so —

à telle situation, et qu'au moins les bravos paraissent sortir de tous les coins de la salle!

Enfin que la claque fasse son métier qui est de donner des bravos aux bonnes comme aux mauvaises choses, nous y consentons encore; mais qu'il ne lui soit pas permis d'imposer son opinion quand même au public payant, d'insulter ce public, et souvent d'avoir raison contre lui.

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