L'ABUS REST'LTANT DES SUBVENTIONS
Le ThéâJre-Français et lOdéon.
La Revue des races latines a publié à ce sujet un article très remarqué de M. Jules Maret Leriche, sous ce titre : De la subvention Mâtrale. J'extrais de cet article le passage suivant :
« Quelle est la raison d'être des subventions pour les théâtres impériaux, notamment pour les
deux théâtres français : la Comédie Française et l'Odéon?
» Conserver traditionnellement la littérature et l'art classiques; simultanément favoriser l'essor et le développement des vrais poètes comiques, versificateurs et prosateurs, et ceux des acteurs sérieux qui préfèrent la pratique du grand art, de l'art digne, l'interprétation des œuvres avouables et civilisatrices aux succès trop éclatants de nos fausses célébrités, si haut montées sur la corde de la réclame et de leur nullité. Les conditions de ce programme sont-elles remplies au Théâtre-Français et à rOdéon? Nous ne craignons pas de l'affirmer, elles ne sont pas remplies et ne peuvent l'être.
» La pratique constante, variée des œuvres classiques est abandonnée, ou c'est tout comme; la quotidienneté (ou très peu s'en faut) des représentations des œuvres modernes a remplacé l'interprétation fréquente de l'ancien répertoire.^
» Les deux théâtres français obtiennent ou tâchent d'obtenir, à force d'affiches et de réclames, des succès de vogue, absolument comme font l'Ambigu et les Délassements-Comiques, qui n'ont pas de subvention.
» Sous la dictature Empis, la Fiammina acca-
pare l'affiche pendant plusieurs mois, au moins le quart de Tannée, quatre fois par semaine, et n'est pas même escortée d'une pièce en un acte de Molière, de Marivaux ou autres.
» Sous l'administration actuelle, le Duc Job continue la tradition; M. Mario Ccliard a ouvert la voie à M. Léon Laya. Ce ne sont plus des succès de gloire et d'honneur, ni de modestes "bénéfices qu'on veut au Théâtre-Français, ce sont des succès d'argent, et de beaucoup d'argent. Si le théâtre des Funambules augmentait de 50 fr. par soir les droits d'auteur, déjà trop élevés, étant de quinze pour cent sur la recette brute, ceux-ci porteraient leurs œuvres sur les tremplins et les trucs de Pierrot et d'Arlequin.
» Touchant des dividendes proportionnels, non seulement au nombre d'actes dans lesquels ils jouent, mais encore aux receltes effectuées, les comédiens sociétaires ne manquent pas de préférer Finterprélalion des succès d'argent aux autres, et d'abandonner ainsi l'objet de la subvention.
n L'interprétation des œuvres classiques aux deux théâtres français devient de plus en plus une hypocrisie qui n'est pas seulement nuisible aux progrès des artistes, mais môme aux autours mo-
dernes, car leurs œuvres en sont moins bien exécutées.
» Les deux théâtres français, qui ne devraient pas avoir de rivaux, se font les concurrents des théâtres non subventionnés, qui dans ce cas seraient tout aussi fondés à demander une subvention, que l'on serait en droit d'en demander la suppression pour tous.
» Mais telle n'est pas la pensée des hommes du progrès, qui désirent comme nous le maintien de la subvention, demandant au contraire, au nom de tous, qu'elle soit maintenue, augmentée s'il le faut, mais au moins que son objet soit rempli.
» Si vous êtes, disent-ils, le Théâtre-Français, c'est bien, soyez-le, voilà de l'or ; mais soyez une gloire !
)) Si, Théâtre-Français, vous devenez simplement une entreprise vénale, aléatoire, faites; mais alors point de subvention, car au lieu d'être un temple vous n'êtes plus qu'une boutique ! »
Ce qu'un dirccleur de théâtre nous a répondu.
Nous avons dit un jour îout cela en présence d'un directeur de théâtre de Paris, très intelligent, très habile et très connu. Il nous a écouté froidement et nous a répondu ceci :
« Tout ce que vous venez de dire estpaifaite- )> ment juste, je suis le premier à le reconnaître. » Nos théâtres jouent des pièces d'argent avant » tout; nous sommes de-, commerçants et nous » vendons beaucoup de pacotille, c'est là notre
» meilleur débit. Le public est un grand capri- » cieux, et surtout un grand enfant qui veut qu'on » l'amuse à tout prix. Il écoutera deux cents fois » de suite des œuvres amusantes ou scandaleuses » et s'occupera fort peu de savoir ce que vaut y> l'esprit de la pièce. On lui a montré \di Dame aux » Camélias; c'était un genre nouveau, cela a » réussi; tous les théâtres ont voulu avoir leur 11) Dame aux Camélias y et depuis ce temps ces sortes » de pièces sont encore à la mode. Prenez-vous en à » M. Dumas fils; c'est lui qui a attaché le grelot. » Mais si au lieu de la littérature d'épicier que » nous vous donnons journellement, vous voulez » une œuvre forte, sensée, brillante, écrite en » vrai français, et comme nous savons qu'il en a existe, donnez nous cent mille francs de rente. » Alors nous vous jouerons cet idéal introuvable, » nous ne ferons pas un sou de recette, parce » que notre pièce n'exhibera ni lorettes, ni femmes » adultères, ni danseuses de boulevard; mais nous » aurons fait un peu d'art pour l'art ; la critique « nous en tiendra compte, mais le public nous » traitera d'idiots, (t il aura raison! » A cela, nous répondrons tout à l'heure.
UNE PRELMIÈRE REPRÉSENTATION.
Comment se compose la salle. — Comment se fait le succO^s. Altitude de la presse et du public.
Nous pouvons signaler maintenant quelques petits scandales d'une importance moins élevée, mais dont l'abus toléré est passé à l'état de véritable coutume.
Comment se donne une première représentation?
Bien simplement, va-l-on dire? on affiche, et on joue.
Il en est peu aujourd'hui qui croient cela. Un provincial bien nouveau, ira un jour de première représentation chercher sa place au théâtre. On lui répondra qu'il n'y en a plus, et il se tiendra pour battu en se disant que bien d'autres plus habiles et plus heureux sont venus avant lui.
Le Parisien, lui, sait bien qu'on n'assiste pas aux premières représentations. Ah bien ! il ferait beau voir un auteur et un directeur exposer bravement une pièce nouvelle à un vrai public. Ce jour-là, et ce jour-là seulement, la salle se donne, mais ne se vend pas. C'est tout juste encore si on l'ouvre. Il est des théâtres où, à ces fameuses premières représentations, on ne délivre au bureau ni parterres ni poulaillers.
Il y a d'abord l'auteur qui place ses amis, ses ennemis, sa maîtresse, ses employés, ses ouvriers, son coiffeur, son tailleur, sa bonne; tous ceux enfin qu'il sait ne pas lui être indifférents, ou qui ont intérêt à applaudir et à faire réussir sa pièce. Voilà des approbatéursassurés. Enest-il un parmi ceuxlà qui consentirait à siffler un auteur si complaisant et débiteur ou créancier?
De son coté, le directeur fait le service des journaux et celui des acteurs. On leur donne une loge ou une stalle selon leur importance. A Tactr'ce principale, il faut vingt places de parterre pour ses claquours spéciaux; il en faut autant au principal acteur.
Puis viennent les amants de ces dames, qui louent les meilleures loges et les plus apparentes pour parquer et afficher leurs maîtresses.
On remplit ainsi les trois quarts de la salle avec des journalistes, des amis, des loreltes et des claqueurs. Le quart restant, on le distribue encore à des nmis supplémentaires qu'on inventera aubesoin, afin de se passer du public payant. Puis, le soir venu, on délivrera vingt places au bureau, S' on en délivre, et on vous dira hardiment que la salle est louée.
Alors, soirée singulière! Applaudissements, fleurs, rapptîls!... bis I bis!., tous!... tous!... l'auteur!... l'auteur!... et le malheureux, on le traînera sur la scène pour l'otl'rir en spectacle, comme le bœuf gras, atout un i)euple en délire!.. Quel succès ! Quel triomphe !.. M'" X... a reçu vingt-deux bouquets. La scène était littéralement jonchée de fleurs. Les journaux le proclame-
ront le lendemain à leur quatrième page. La réclame est toute faite; elle est déjà imprimée, sinon parue !
A la première représentation à l'Odéon du Médecin de l'âme de M. Guillard, j'achetai la Patrie, et avant le lever du rideau, je lus à la quatrième page ces lignes singulières : « Demain, deuxième )) représentation du Médecin de l'âme qui a obtenu » hier un si grand et si bruyant succès. »
Bruyant? Oui. On siffla toute la soirée.
Donc la salle, un jour de première représentation, appartient à tout le monde, hormis à ce qu'on peut appeler le vrai public, celui qui n'est ni journaliste, ni acteur, ni lorette, ni gandin, ni ami du directeur ou des journalistes influents, mais qui paye par exemple, et qui n'aime pas qu'on le vole.
Qu'arrive t-il?
La pièce ainsi emmaillotée, gardée à vue par les amis de l'auteur et de la direction, serrée de près par la claque, obtient un de ces succès que n'auront jamais les œuvres vraiment méritoires jouées dans les conditions voulues. Les journalistes eux-mêmes, perdus dans ce camp des Philistin?, ahuris et étourdis au milieu de ces bravos
incessants, en viennent à se demander, avec la meilleure bonne foi du monde, s'ils n'ont pas la berlue, et si vraiment la pièce ne vaut pas mieux qu'elle ne leur paraît. Ils sortent à demi-persuadésparles bontés de la direction, les cajoleries des actrices, les bravos du public et les hurlements .des claqueurs.
Le lendemain M. Janin, d.msles Débals, déclinera six verbes latins; M. Gautier fera un feuilleton à l'e^u sucrée; M. Fiorentino écrira six colonnes brillantes et spirituelles; M. Jouvin publiera un feuilleton sérieux et raisonné ; M. Paul de St-Viclor Irempera sa meilleure plume dans le meilleur encrier de Shakespeare; M. Sarcey écrira un article logique et brillant; M. Ch. Monselet dira la vérité en dépit des soufflets; et tous déclareront que l'ouvrage leur a semblé bon. charmant et spirituel.
Le surlendemain le public, alléché par ces comptes rendus, accourra ; il trouvera l'œuvre nouvelle absurde et criera que les journalistes sont des idiots et des crétins I La pièce qui a obtenu l'avant-veille un vrai succès de serre-chaude, ira rejoindre, au bout de dix représentations, ses compagnes oubliées, et le jour suivant on recom-
mencera la même histoire sans retrancher un seul article à ce programme.
Il y a cinquante ans que cela dure, et, si nous y sommes, nous le verrons encore dans cinquante ans !
vm