‹ Le Scandale au théâtreChapitre 6 sur 24 · LES BILLETS D' AUTEUR · texte numérisé non relu

LES BILLETS D' AUTEUR

Du droit égal qu'ils onl avec les billets pris au bureau. — Ce qui se passe à la Porte-St-Martin. — Une question à M. Marc- Fournier.

Les théâtres paient leurs auteurs de deux façons, en billets et en argent. Chaque auteur reçoit je suppose, une vingtaine de billets par soirée. La direction d'un théâtre trouve un très grand avantagea payer ainsi, et sans bourse délier, ses dettes de chaque soir.

De son côté, l'auteur qui ne peut distribuer à ses amis une quantité de billets aussi grande, et qui d'ailleurs, doit trouver dans le papier qui lui est donné comme paiement, une rémunération en argent; l'auteur, disons-nous, vend ces billets à un entrepreneur qui se charge de les placer chaque soir à prix réduit.

Vous pouvez voir ainsi établis à côté de nos différents théâtres, chez les marchands de vins ou de pommade, des crieurs de billets jaunes signés Porcher^ qui vous donnent à bas prix les places des théâtres voisins. L'acheteur gagne de cinq à vingt sous sur le prix de la place, selon le succès de la pièce qu'il va voir jouer.

Devant chaque théâtre, se promènent un ou deux de ces marchands de places : on vous les crie tout haut dans la rue; on vous poursuit ; on vous harcelle pour vous les faire prendre : Monsieur, wilà des parterres, des stalles, des haignoi-res, moins chers qu'au bureau !

Ce mot magique: moins cher, vous entraîne souvent malgré vous, et vous voilà entrant dans un théâtre auquel vous ne songiez guère.

Au contrôle, on prend avec défiance le billet que vous venez d'acheter; on vous regarde de

travers, à peu près comme si vous étiez un malfaiteur, et c'est tout juste si on ne vous envoie pas au poste pour vous faire faire des révélations sur l'origine de ce billet. On vous jette votre petit carton (un carton spécial connu des ouvreuses), pour ainsi dire au visage, et l'on vous envoie à la place indiquée.

Là, nouvelles tribulations ! L'ouvreuse vous reçoit encore plus mal que ne vous a reçu le contrôle ; elle vous place aux plus mauvais endroits ; vous donne des fonds de loges ou des derniers rangs de stalles; ne vous ofl're ni petit banc ni programme, et affecte de vous traiter le plus grossièrement du monde.

Si devant vous vous voyez une place libre, non louée, non encore occupée, et .que vous la demandiez, l'ouvreuse et le contrôle vous la refusent énergiquement, et aussitôt cette place est donnée à quelqu'un qui arrive après vous et qui ne l'a pas retenue d'a\Tince.

Vous avez beau réclamer, dire que vous êtes arrivé le premier, crier à la faveur, à l'injustice, au passe droit; tout le monde vous donnera tort, jusqu'au commissaiie de police si vous invoquez son secours; on vous répondra invariafblement

ceci: Pourquoi avez-vous acheté un bi'let dans la

rue

Là précisément est toute la question.

Vous payez vos auteurs avec des billets; ces billets représentent une somme d'argent qui leur est due par vous. Il vendent ces billets à des marchands dont vous autorisez le trafic à la porte de vos théâtres. La chose se fait sous vos yeux depuis un temps immémorial. S'il y avait là fraude, ou même simple infraction à des règlements établis, la chose ne subsisterait plus depuis longtemps.

Maintenant, ces billets sont bons ou mauvais. 11 n'y a pas de milieu ; vous devez les prendre ou les refuser. Si vous les prenez, puisqu'ils représentent votre argent, vous leur devez un aussi bon accueil qu'à ceux qui sont payés à vos bureaux. Si vous les refusez, il faut faire fermer la boutique des trafiquants et empêcher leur commerce devant les théâtres.

La question nous semble bien nettement posée. Cela est bon ou mauvais, mais cela ne peut pas être à moitié bon seulement.

Le public n'a pas besoin de connaître la provenance de ces billets. On lui dit que ce sont des

billets d'auteurs, il en sait assez comme cela. En le traitant mal à cet égard ; en lui contestant, bien plus, en lui niant le droit d'occuper de bonnes places, muni de ces billets qu'on lui vend avec votre autorisation et celle de la police, vous le forcez à mettre le nez dans vos petits tripo'ages et dans vos mesquins arrangements de directeur à auteur. Il apprend qu'il peut vous furcer à traiter vos billets comme son argent comptant, et qu'il est libre de vous faire un procès qu'il gagnera certainement. •

La chose est arrivée il y a trois ans, au Théâtre- Français. Un monsieur fit un procès à l'administration, qui voulait le forcer à prendre une place de second rang au balcon, avec un billet acheté dans la rue^ tandis que les stalles du premier rang étaient libres. Il gagna son procès, qui a été célèbre en son temps.

Qu'il se trouve encore aujourd'hui un bourgeois pointilleux , auquel vous refuserez une bonne place en échange d'un billet de la sorte? le souvenir d^' l'arrêt rendu, la conscience de son droit, le raisonnement très simple qu'il peut se faire, qu'un billet vendu dans la rue au vu et au su de la police ne peut être qu'un bon billet, l'amène-

ront certainement à vous faire un procès. Il le gagnera^ parce qu'il y a encore des juges à Berlin, et qu'il est évident que vous avez tort, même avant le procès.

Vous devez donc recevoir les billets de vos auteurs avec autant de respect que l'argent du public. Ils se valent. Si vous trouvez dans l'autorisation de ce trafic une perte d'argent pour votre théâtre, supprimez les billets ; payez vos auteurs en argent; la chose sera beaucoup plus simple, et coupera court à de très nombreux différends. Mais si vous laissez subsister l'usage établi, faites bon accueil aux billets , recevez-les comme de l'argent comptant, et traitez le public qui les présente avec autant d'égards et de soin que le public qui verse directement à votre caisse.

A propos des billets vendus dans la rue, je ne me suis jamais bien expliqué ce qui se passe au Théâtre de la Porle-Saint-Martin, et je supplie M.MarcFournier de metirer d'embarras à cet égard.

Il y a, à gauche du théâtre, sous une porte basse, une barraque en bois, qui contient le plan du théâtre, posé sur une petite table, avec uu monsieur qui vend des billets numérotés pour la représentation du soir.

A la porte de ce petit bazar, un autre monsieur que vous reconnaîtrez à son nez fendu à la manière holtentote, vous offre les ditsbillets.

Or, ce sont des billets loués, numérotés, et qui se paient 2, 3 et 5 francs plus chers qu'au bureau, où on vous refuse invariablement des places.

C'est donc un second bureau de location, ouvert après la fermeture de celui qui fonctionne pendant la journée dans le théâtre. Seulement, ce ne peut être un bureau installé par l'administration, puisque les places s'y vendent à des prix variables, suivant le succès des pièces. Mais c'est un bureau autorisé par elle, puisqu'on crie ces places très fort sur le trottoir, aux portes du théâtre, et qu'on vous interpelle souvent très vivement pour . vous les offrir.

Les bureaux ouvrent ; on vous refuse stalles et fauteuils, pendant que ces marchands là vous les offrent au prix double! Vous m'accorderez que la chose est un peu violente, n'est-ce pas?

Maiiitenant, éloignez-vous. Revenez une heure après aux bureaux du Ihéàlre, et alors on vous offrira les places qu'on vous refusait tout à l'heure. Ces messieurs, qui crient très cher des places ouées, les ont-ils rapportées parce qu'ils n'ont pu

les vendre? L'administration veut-elle faire ainsi de la réclame ou de la banque? Nous l'ignorons ; nous nous bornons à constater la chose que nous avons vue dix fois pour le moins.

11 nous est même arrivé à ce théâtre, quelque cho-^e de plus curieux encore.

On nous refusa des places au bureau. En déposant un louis au contrôle, je pus entrer dans la salle, et, j'allai trouver l'ouvreuse qui m'offrit sans hésiter quatre fauteuils d'orchestre dont j'avais besoin. Je payai le prix au bureau des suppléments, et j'eus ainsi dans rintérieur de la salle, sans l'intervention d'aucun contrôleur, les places qu'on m'avait refusées au premier bureau.

Comment cela se fait-il? Je l'ignore encore.

Je veux croire qu'en laissant se répandre le bruit qu'on ne trouve pas de places dans son théâtre, le directeur fait ainsi une grande réclame, et force, en quelque sorte, les spectateurs désappointés à venir louer le lendemain, les places qu'on n'a pas voulu leur donner la veille.

Ne pourrait-on instituer un agent, préposé à la surveillance et à la répression de toutes ces gabgies. Les divers délégués des directions de nos théâtres se moquent du public au nez de l'auto-

rite, avec une facilité excessive, et la chose ne fera qu'accroître, si l'on n'y met bon ordre.

Nous pourrions encore relever une très grande quantité de ces petits abus. Nous signalons les plus faciles à réprimer^ et surtout ceux qui peuvent être le plus aisément connus du public. En attirant son attention sur des choses qui lui crèvent les yeux, et qu'il ne s'est jamais très bien expliquées , on lui enseignera à ne pas se laisser tromper, et à faire valoir ses droits trop légitimes, en des circonstances qui se renouvellent tous les jours.

UU SE VEN-DENl LES BILLETS D'AUTEUR.

Les dépôts de billets d'auteurs sont établis chez les marchands de vins ou autres, qui se trouvent assez près du théâtre pour faciliter la vente de ces billets au public.

11 fiiut remarquer que la police, qui tolère cet encan, défend aux marchands de venir sur la voie

publique proposer leur marchandise. Or, ce règlement spécial est perpétuellement inexécuté. Les marchands sont généralement deux, trois et quatre à la fois pour cette exploitation singulière.

L'un se tient dans la boutique qui est le siège de l'administration; le second reste sur la porte et interpelle les passants: Des billets moins chers qu'au bureau! Ici monsieur! le troisième va, aux alentours du théâtre, harceler les gens qui font la queue, avec les mêmes offres tentantes et trop souvent écoutées. Le quatrième enfin , sert d'intermédiaire entre le premier et les deux autres. Il est le courrier, l'aide-de-camp, le factotum. Il vient chercher les billets , les porte et revient rendre compte des opérations qui ont été faites.

A l'Opéra, l'entreprise de la vente des billets a lieu en deux endroits à la fois. A droite du théâtre, rue Lepelletier, est une petite salle où se trouve le plan de l'Opéra. Un monsieur assez poli, vous loue littéralement tout ce que vous pouvez désirer. Ses agents se promènent devant la porte, près des affiches, et surtout devant le bureau de location.

C'est à la port^ du bureau de location de nos théâtres que se lient principalement dans la jour-

née le niarchaiid de billets. Si vous venez pour louer des places, il vous en offrira au dessous du cours; s'il n'y en a plus, il vous fera payer horriblement cher celles que sa petite administration a eu l'habileté de louer avant vous au bureau même du théâtre.

A l'Opéra, la vente des billets du soir a lieu chez le marchand de vins qui fait face au théâtre. Le trafic se fait sur la porte, sur le trottoir et dans le passage de l'Opéra.

A rOpéra-Comique, les marchands de billets stationnent pendant le jour à la porte du bureau de location; vous les y pouvez voir faire faction depuis onze heures jusqu'à six heures. Ils sont trois et se relayent d'heure en heure.

Le soir, ils vendent leurs places, chez deux marchands de vin; l'un est situé rue Marivaux auprès du Café Anglais; l'autre rue Favart, au co.n de la rue d'Amboise.

Au Théâtre-Français, la chose se fait d'une façon plus convenable et plus secrète: ceux qui connaissent les marchands peuvent seuls découvrir leur retraite qui est rue iMontpensier, dans un petit bouge noir et caverneux. Ceux-là ne vous font pas offrir de billets aux alentours du théâtre,

et n'en vendent d'ailleurs qu'un nombre assez restreint.

Les marchands de billets du Théâtre-Impérial Italien, sont établis aux coins des rues Méhul et Monsigny. Ils ont peu de billets ; ils se procurent ceux qu'ils vendent auprès des personnes auxquelles le théâtre paye une redevance annuelle en stalles et en loges. A ce théâtre, les droits d'auteurs n'existant pas, il serait difficile que les marchands pussent vendre d'autres billets que ceux qu'ils achètent au bureau, ou que leur cèdent les créanciers de l'administration.

Al'Odéon, quatrième Théâtre-Impérial, la vente des billets est d'un médiocre rapport, et se fait chez le marchand de vin qui est au coin de la rue de Condé.

Les marchands du Théâtre-Lyrique occupent un cabinet spécial, chez le marchand de vins qui est à gauche du théâtre. Il y a dans cette petite chambre le plan du théâtre, et des billets de toutes places. Le marchand principal a ses délégués qui vont du café au théâtre, vous interpellent et vous arrêtent quelquefois au passage.

Au Gymnase, le magasin d'un parfumeur bien connu, situé à la gauche du théâtre, sert d'asile

aux marchands; les agents de cette petite boutique se promènent sur le trottoir, et vous font leurs offres de service usque sur les marches du théâtre.

Le Vaudeville a ses marchands placés chez le marchand de vins qui fait le coin de la place de la Bourse et de la rue Vivienne: les aides de l'entreprise commercent sur le trottoir et devant le théâtre, depuis le siège de l'association, jusqu'à la rue de la Bourse.

C'est chez le deuxième marchand de vin de la rue Montmartre, à partir du boulevard, que sont élablis les vendeurs de places des Variétés, qui vont de cet endroit jusqu'à la rue Vivienne, pour trafiquer de leurs billets.

Le petit marchand de vins situé à l'angle de la rue de Beaujolais et de la rue Vivienne sert de boutique aux marchands de places du théâtre du Palais-Royal. Avant d'arriver là vous serez arrêtés dix fois par le marchand de ceintures élastiques et autres préservateurs contre les maux secrets de notre faible humanité!.

J'ai dit plus haut que le marchand de billets de laPorle-Saint-Martin, avait élu domicile à gauche du théâtre, sous une porte cochère.

Je dirai plus loin, et avec détails, que les deux marchands de vins, rue de Bondy, près l'Ambigu, abritent les vendeurs de billets de ce théâtre.

A la Gaîté, le vendeur de places est chez le marchand de vins qui est* à la droite du théâtre.

Celui du Cirque-Impérial est à gauche du théâtre, chez un grand marchand de vins à côté du Théâtre-Lyrique.

C'est chez un débitant de tabac^ à droite de l'ancienne salle des Folies-Nouvelles , que ces marchands de billets vendent les places du Théâtre-Déjazet.

Un pâtissier du passage-Choiseul, à gauche des Bouffes-Parisiens recèle les trafiquants de billets du théâtre de M. Offenbach.

Je ne crois pas que ce trafic ait lieu au théâtre des Folies-Dramatiques qui vit bien sans cela, non plus qu'au théâtre des Délassements-Comiques.

Le commerce de ces gens et la manière dont ils le font, me représente assez le métier de certaines filles vouées aux plaisirs publics qui interpellent et arrêtent les passants au moyen de promesses doucereuses et les insultent s'ils résistent à leurs charmes de contrebande.

Certes il est difficile, je le sais, d'empêcher ces

marchands de vendre les places que les auteurs et le théâtre leur donnent pour en faire commerce, mais on pourrait teriir très sérieusement à ce que la loi qui les régit fût observée strictement par eux. Il leur est défendu de sortir de l'endroit fixé pour leur vente, et jusqu'à ce jour leurs empiétements ont pris des proportions considérables. Qu'on exige qu'ils restent chez eux! Ceux qui les voudront aller chercher, sauront bien le faire sans avoir besoin d'excitations, et ceux qui ne les connaissent pas, prendront leurs billets au bureau du théâtre, qui y gagnera ainsi ce que ces marchands y perdront, sans que nous y voyions aucun inconvénient.

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