‹ Le Scandale au théâtreChapitre 7 sur 24 · LES MARCHANDS 1)E BILLETS · texte numérisé non relu

LES MARCHANDS 1)E BILLETS

Leur irafic. — Les billets loués d'avance. — L'Ambigu-Coniiqiu —M. de Chillv.

Je reviens sur ce qui précède.

La question de l:i vente des hillels en dehors de radniiiiistralion deslhéàlres, ou au moins sans sa participât ion apparente, ne me semble pas d'un médiocre intérêt. Le trafic singulier de billets

loués, achetés ou donnés, qui se fait aux portes de nos théâtres, et sous les yeux de l'autorité, nous paraît aussi scandaleux, que facile à réprimer. Les succès obtenus par certains théâtres, donnent lieu à une foule de petites vilenies contre lesquelles tout le monde crie,et qui subsistent néanmoins en dépit de tout le monde. Ce pauvre public est volé, trompé, joué d'une façon indigne par quelques spéculateurs de bas étage, qui exploitent les succès d'une pièce avec une habileté rare, mais qui ne mérite aucun encouragement.

Il est évident que la plupart des directeurs de nos théâtres connaissent très bien ce qui se passe devant chez eux. Ils savent par cœur cette petite comédie de la vente des billets dont nous allons vous parler ; ils pourraient certainement l'empêcher : mais un directeur est avant tout un commerçant; nous l'avons déjà dit. Il sait que la réclame se fait de toutes les façons, et que vendre à sa porte des billets qu'on refuse à ses bureaux, cela vaut dix lignes à la quatrième page du journal le plus lu de Paris.

Seulement il est facile de constater ce qu'il y a d'indélicat, de déloyal, d'absolument inconvenant dans le trafic toléré. Un directeur est en faute s'il

le supporte, parce qu'il est très facile de l'empêcher.

Maintenant je sais que la police arrête quelquefois les marchands de billets, mais si elle les arrêtait toujours, l'abus ne se reproduirait plus depuis longtemps, et le public pourrait avoir des places et aller au théâtre tranquillement, un jour ou l'autre, sans enrichir quelques gredins qui le volent comme dans un bois.

Voilà ce qui se passe généralement, et comment se pratique la vente dont njus paiiciis.

.Un théâtre joue une pièce à succès; je parle d'un succès de vogue, comme celui que vient d'obtenir, par exemple, la Dame de Monsoreau à l'Ambigu. Les marchands de billets, et ils sont là dix, viennent louer à l'ouverture des bureaux, le matin, une centaine de places, je suppose.

D'abord, je ne comprends pas que l'administration, si elle a le moindre soupçon (ce qui est indubitable) du marché qui se fait sur le boulevard, consente à délivrer autant de billets à un même individu, ou à plusieurs individus qui se suivent, en demandant une même quantité de places. Il n'est pas naturel qu'un aussi grand nombre de places se débite chaque jour et à la même

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heure. Il y a donc déjà là un peu de connivence entre les marchands et la direction du théâtre.

Il arrive alors, que le public qui se presse moins, a de mauvaises places; (et elles ne sont pas toutes bonnes à l'Ambigu ! ) C'est son affaire, je le veux bien; il peut se lever plus matin. Mais à midi on ne délivre plus de fauteuils, plus de loges ; il ne reste que des places sublunaires, quand ces messieurs ne les ont pas prises.

Le soir c'est bien autre chose ; une queue immense de spectateurs avides d'applaudir Méliiigue encombre les entrées du théâtre. Le guichet s'ouvre ; plus de places !

Voilà encore un abus un peu bien criant ! Deux cents personnes bien gênées, bien refroidies, exposées au vent et à la pluie attendent l'ouverture des bureaux; il vous serait facile de placarder sur l'affiche un avis annonçant qu'il n'y a ni fauteuils, ni loges, ni stalles , et que vous ne délivrerez qu'une centaine de places ; au moins ceux qui ne veulent que les places que vous avez louées pourraient partir sans se geler à vos portes

Enfin, vos bureaux ouverts se referment;, et le public s'en va. Il est assailli aussitôt par dix personnes qui lui crient, et lui vendent, à des prix

fabuleux, les places qu'elles ont louées le matin au prix du bureau. Là, un fauteuil d'orchestre se vend dix francs ; il en coûte cinq au théâtre. La valeur des autres places est proportionnellement cotée à ce taux. Ces marchands ont une boutique, un plan du théâtre, des bureaux, des commis ; tout cela est organisé sur une vaste échelle, et comme une chose autorisée, certaine et durable. C'est un vrai commerce, à côté d'un autre commerce, le théâtre. Seulement l'un a une patente, et l'autre n'en a pasl

Voyons, M. deChilly veut-il que je les lui montre, ces estimables marchands ? à droite de son théâtre, qu'il interroge les marchands de vins à sept heures du soir; qu'il parcoure le bitume qui s'étend devant l'Ambigu ; qu'il se fasse otïrir à lui même des billets comme s'il en avait besoin ! C'est la, c'est chez ces vendeurs de boissons que se fi\it le trafic de ces places. Achetez messieurs ! Cela ne coûte que le double du prix du bureau! Ce n'est vraiment pas la f)eine de s'en passer !..

M. de Chilly n'éprouve t-il pas le besoin, lui aussi, de chasser les vendeurs du Temple?

Je signale d'autant mieux le fait à M. de Chilly, que j'ai été pris moi-même à cette vulgaire plai-

santerie. Il m'a fallu subir les gracieusetés de ces messieurs qui vous font payer très cher leurs grossières insolences et leurs billets. Or, je ne m'étais jamais rendu un compte bien exact de ce petit commerce. Je le comprenais très peu, tant il est vrai que l'épreuve que l'on fait personnellement de ces choses est la meilleure édification possible. On m'avait bien dit vaguement la source de ces billets , leur histoire et l'encan singulier toléré à leur endroit. Je n'avais jamais cru à cela ; aussi, allant à l'Ambigu voir cetteamusante Dame de Monsoreau, et forcé d'acheter mon billet à ces véritables brigands, j'ai pu voir par moi-même, et je suis content d'avoir vu !

G'<'st qu'ils ont un aplomb, ces gens! Ils vous mentent avec une audace! Est-il dix heures? ils vous proposent un billet très cher en vous certifiant que la pièce vient de commencer. Ils vous rançonnent comme des juifs. Ah! vous voulez voir la Dame de Monsoreau, et vous ne louez pas vos places? Eh ! bien, vous allez savoir, un peu ce que cela va vous coûter !

Ils vous entraînent dans leur petite boutique enfumée, chez un marchand de vins, sur un comptoir sale; ils vous débitent dans leur antre leur

exhorbitante marchandise; ils vous traquent, ils vous volent; et vous êtes bien heureux si la place qu'ils vous ont vendue n'est pas atrocement mauvaise.

D'ailleurs, ce que je dis ici à propos du théâtre de M. de Chilly, je pourrais le dire de tous les autres théâtres de Paris. Il n'en est pas un, depuis l'Opéra jusqu'au Funambules, où l'exploitalion flagrante des places louées par des marchands, n'ait lieu dans la rue, chez les marchands de vins, et jusque sur les marches des théâtres.

Ah ça, où est-elle la patente de ces gens là? De quel droit exercent-il leur commerce !

Ce soir là même, je causais avec un de ces marchands qui me vendirent 1res cher un fauteuil à l'Ambigu. — Je lui demandai de m'expliquer son petit commerce :

— C'est bien simple, me répondit-il ; nous louons des places le matin avant tout le monde; nous les prenons huit et dix jours à l'avance, et le soir nous vous les vendons très cher. On nous les laisse vendre dans l'intérieur des magasins, et on nous arrête si nous allons dehors. Mais cette dernière clause est pour la forme et nous ne craignons rien. Il ya trop de gens qui profitent de notre conmierce,

le directeur, tout d'abord, auquel cela fait de la réclame, pour qu'on nous empêche jamais complètement de l'exercer.

Donc, pas d'autorisation; ils vendent parce qu'ils vendent. Le premier venu peut les imiter. Un jour il n'y aura plus que des marchands de billets dans la rue; le billet pris au bureau sera un mythe.

Où est la moralité de tout cela ? L'art devient une marchandise, et le théâtre une boutique. On vend très cher le droit d'applaudir les chefs-d'œnvre, et les directeurs ne reculent devant rien pour empocher beaucoup d'argent Ces gens qui nous volent, aident leur cupidité ; c'est une comédie qu'on joue devant eux et qu'ils encouragent en la tolérant. Cela est scandaleux, hideux, absurde; mais on y trouve un bénéfice ; le reste importe peu!

Et d'ailleurs, je ne suis pas bien assuré que les directeurs ne prennent pas eux-mêmes une part indirecte à ce trafic. Ont-ils un droit quelconque, un courtage, une remise ! je l'ignore; mais je pourrais le supposer. Cela est déjà trop. Si le public peut croire qu'un directeur de théâtre s'entend avec un marchand pour que ce marchand le vole^ lui public, et que ce directeur a sa part prévue

dans les bénéfices du trafic, je ne comprends pas que ce public volé, bafoué, joué, ne tire pas une vengeance éclatante et méritée de cette criminelle gabgie.

Et cela arrivera évidemment. Ou les marchands de billets seront supprimés, ou le public sera un sot. Or le parisien n'est pas bôle, et je doute que lorsqu'on lui aura bien dit et bien prouvé qu'en pleine rue, et au milieu des sergents de ville et des commi.-saiies de police^ on le vole quand la chose n'a pas le droit d'être et peut s'empécherje doute, dis je, qu'il se laisse désormais voler !

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