PREMIÈRE PARTIE
La route qui suivait le cours de l'Hérault, entre les grands platanes, les oliviers et les vignes, fit un coude brusque vers la droite. L'automobile s'engagea dans une gorge sauvage. De grandes roches fermant l'horizon se découpaient en lourdes masses, éclairées déjà au sommet, tandis que le chemin étroit demeurait dans l'ombre. Il n'y avait plus aucune trace de culture, ni un buisson, ni un arbre, seulement des touffes de genêts ou de lavande accrochées, çà et là, aux parois à pic. L'air était plein de parfums. Des eaux vertes, d'un vert frais et clair, couraient au fond du précipice sur un lit de pierre. L'eau
riait dans la désolation des alentours. Elle chantait légèrement dans le silence.
Un moment l'automobile ralentit son allure pour donner aux voyageurs le loisir d'admirer. Mais leurs pensées étaient ailleurs. Elles se concentraient sur l'abbaye du Val des Lys où ils allaient, sur cette profession monastique qui aurait lieu tout à l'heure. Ils étaient absorbés à des degrés divers : Charles et Renée Saint-Brice, beau-frère et sœur de la novice, la comtesse de Rieux, l'amie de son cœur, arrivée d'Auvergne tout exprès, et Jean de Suze, que Saint-Brice avait enlevé pour n'être pas seul dans cette journée qu'il prévoyait un peu longue, et parce que, depuis trois générations, l'intimité entre les deux familles les réunissait dans chaque événement de quelque importance. Ce fut Jean de Suze qui, le premier, essaya de secouer l'obsession qui les tenait tous.
— Comme ces moines avaient le sens de la beauté! dit-il. On ne peut pas découvrir une vieille abbaye dans un endroit vulgaire.
Les Bénédictins surtout semblent avoir accaparé tous les beaux sites. Voyez le mont Cassin, Lérins, le Mont-Saint-Michel, Jouarre, et ici enfin, après la banalité de la grande route, la poésie de ce désert...
— Est-ce que le Val des Lys est une abbaye ancienne? demanda la comtesse. Je la croyais de fondation toute récente.
— Elle ne date pas de quarante ans, répondit Renée; mais elle est bâtie sur des fondements qui ont douze siècles. Tout ce que tu verras, chez les Dames de Cluny, est ainsi. Leur règle, celle du mont Cassin, date de quatorze cents ans. La première abbesse, Bertrane, sort de la cour de Charlemagne. L'abbesse actuelle a pris le même nom, pour mieux se rattacher à elle. On ne peut avancer ici sans être dominé par le passé. Je crois que c'est une des choses qui ont le plus séduit Bénédicte.
— Je le comprends. Tu connais bien l'histoire du Val des Lys? interrogea Mme de Rieux très intéressée.
— Je la sais, comme tout ce que je sais, un peu en l'air. Il y avait deux abbayes. Albane et Bertrane, sœurs de Guilhem, en avaient fondé une; Guilhem d'Aquitaine, un des leudes de Charlemagne, et Benoît d'Aniane son parent, avaient bâti l'autre. Un des moines, Bernon, alla quelques années plus tard fonder Cluny : ces dames se rattachent à cette grande abbaye. Mme l'Abbesse te renseignera mieux que moi. Ta passion pour le Moyen Age sera satisfaite. Je ne peux pas continuer, je ne peux pas lier deux idées. Ma pauvre Bénédicte est trop proche...
— Bénédicte a gardé son nom?
— Naturellement. Il est prédestiné. Tu verras : elle est plus mystique que jamais, avec quelque chose de radieux que tu ne lui connaissais pas. Seulement, elle nous échappe. Chaque fois que je la revois, elle me semble plus lointaine. Je ne peux pas penser que c'est le dernier pas, que nous sommes au matin de cette profession qui nous l'enlèvera tout à fait. J'en suis bouleversée.
— Mais, chérie, reprit son amie, elle a tant désiré cette profession! Les lettres qu'elle m'écrit débordent de joie. Tu me dis toimême qu'elle est transfigurée. Elle est heureuse dans son abbaye.
— Heureuse, ma pauvre Jaja, interrompit Renée en levant légèrement les épaules ; est-ce qu'on sait jamais si l'on est heureux? On croit l'être; et puis quelque chose arrive, qui vous montre qu'on ne l'était pas du tout. Je me représente un enfant bien sage qui fait un devoir ennuyeux, bravement, à cause du bon point promis. Tout le monde répète autour de lui que 1 enfant sage est heureux. Il le croit. Il recommence la même corvée chaque jour. Mais qu'un rayon de soleil tombe sur sa page, pas même cela, que l'odeur des foins entre par la fenêtre, ou un bourdonnement d'abeille, quelque chose qui ne soit ni convenu ni artificiel, mais qui soit la vie, il sent qu'on le trompe, qu'il s'ennuie à mourir, qu'il voudrait être libre, et dans les champs... Heureuse?... » Elle s'arrêta un instant, et
ajouta presque bas : « Il n y a qu'aimer. » Les yeux à demi fermés se rouvrirent. Le regard souverain erra un instant, effleura Jean de Suze, qui écoutait avec une attention anxieuse. Charles, au volant de la machine, se retourna :
— Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment? demanda-t-il.. Nous sommes d'une demi-heure en avance. Que vous êtes pâle, Renée !
— Vous croyez? répondit-elle avec un calme voulu. Nous parlions de l'avenir de Bénédicte, et c'est si angoissant ! Il me semble que nous allons assister à un suicide.
— Mais, ma chère amie, réfléchissez. Votre sœur a vingt-huit ans. Elle sait ce qu'elle fait. Elle le sait d'autant plus que la situation politique est très critique. La vie qu'elle embrasse n'a aucune sécurité : j'ai dû appeler son attention là-dessus. Elle n'en a pas tenu compte. Vous avez le tort de la juger d'après vous-même. Il est sûr que, si la velléité de prendre le voile avait traversé votre esprit,
VOUS auriez cru être enterrée vivante. Mais elle sent autrement que vous. Il est très raisonnable de la laisser suivre sa voie.
— Très raisonnable... évidemment.
Il y eut un silence. De l'autre côté du précipice une source sortait des rochers, retombait en cascade, avec des remous d'écume, dans les eaux, bleues maintenant, aux endroits plus profonds. Une tour carrée, posée tout en bas, en plein courant, sur une roche, marquait depuis des siècles l'emplacement du m.oulin de l'abbaye. On était déjà en terre monastique.
Jacqueline reprit affectueusement :
— Et puis, même à ton point de vue, tu te trompes, chérie. Qui se croira jamais aimée comme Bénédicte? Elle a l'infini. Si quelque chose lui manque, elle n'accusera jamais qu'elle-même. Et nous, à chaque déception, nous sommes prêts à briser notre idole.
— C'est tant qu'on n'a pas trouvé l'idole, la vraie. Et crois-tu que Bénédicte n'aura pas des heures lourdes ? Est-ce qu'elle ne croira
jamais s'être trompée? Est-ce qu'elle ne sentira pas qu'elle perd sa vie ?
— Je pense qu'elle pourra rencontrer des tentations, comme nous tous. Mais je ne crois pas qu'on se repente d'être allé le plus haut possible.
— Oh! Jaja, dit Renée en riant et se penchant à l'oreille de son amie, que tu es insupportable avec ta sagesse! Tu ressembles à mon mari...
Jacqueline sourit, comme à une enfant qu'on gâte; et tâchant de changer de terrain :
— Vous ne nous avez pas dit, monsieur, demanda-t-elle à Jean de Suze, pourquoi votre charmante sœur n'est pas venue?
— Marguerite a bien donné quelque prétexte, répondit Jean qui semblait être à cent lieues de la question. La vraie raison, c'est qu'elle a craint, en venant, d'augmenter ses regrets. Elle voudrait déjà suivre Bénédicte, et elle se doit à ma mère.
— Bénédicte s'attend à vous avoir tous les trois, dit Saint-Brice.
LE JARDIN FERMÉ ii
— Elle nous Ta écrit. Mais sûrement elle ne s'apercevra pas des absences, ce matin.
— Il est sûr, reprit Renée, que, en dehors même du trouble que nous avons tous, les rites sont très compliqués. Ainsi nous, les marraines, nous devons présenter Bénédicte à l'Évèque, aller, venir, la laisser seule, ou bien nous avancer avec elle, tenir son cierge, mettre son voile, etc. On m'a envoyé le Cérémonial, et à toi sans doute aussi?
— J'en ai admiré les détails, répondit la comtesse. On observe que ce sont les rites usités au sixième siècle. Tu avais raison de dire que nous sommes en plein Moyen Age.
— Heureusement, nous ne chantons pas!
Mais Bénédicte chante seule ses antiennes. Comment fera-t-elle ? Ce doit être horriblement intimidant! Mais quelle musique tu vas entendre! Les chants grégoriens dans leur pureté primitive, et du César Franck à l'offertoire. Ceci est une attention de l'organiste. Mère Marie-Agnès, qui est une artiste.
— Huysmans dit quelque part, ajouta Jean,
qu'une profession monastique est le dernier mot de la poésie.
— Oh! Huysmans, laissa tomber Charles avec une nuance de protection.
— Mgr de Bauvesins a dû arriver hier, dit Renée qui ne savait comment tromper son impatience. Je ne vois point de voiture. Il n'y aura personne. Ce sera bien selon tes goûts, Jacqueline.
— En effet, dit Charles, le conseil de Mme l'Abbesse, dont j'ai l'honneur de faire partie, lui a recommandé de ne pas appeler l'attention sur l'Abbaye. Vous savez si la situation des communautés religieuses est précaire dans les temps où nous vivons. Le triste Quartier-Janville, notre député, est à l'affût de tout ce qui peut prêter à une tracasserie. Il n'y aura donc pas d'invitations ce matin, justement à cause du nombre de nos amis.
— Ah ! vous avez eu l'honneur de donner ce conseil? répéta Renée, prenant le même ton. Que vous êtes solennel, mon pauvre Charles !
— Vous ne voudriez cependant pas que je parle de Mme TAbbesse comme d'une bonne femme quelconque?
— Oh! parlez-en comme vous voudrez.
Mais je ne tiens plus en place. Repartons.
Le son des cloches, grêles comme des cloches de village, se répercutait entre les murailles de granit. On eût dit un appel de voix d'enfants. Quelques minutes encore, et la petite colline, « verte comme une verte émeraude », disent les Annalistes, se détachait dans un cirque de montagnes. L'église de Guilhem dominait encore de son roman pur le petit village massé autour d'elle.
L'Abbaye, toute neuve, sans ornements, sans sculptures, reproduisait les mêmes cintres aux fenêtres et aux portes. Le cloître, seul vestige antique avec l'église, avait été classé depuis peu au nombre des monuments historiques et restauré avec goût. De ce point de la route, on apercevait le haut des petites colonnes géminées. Les herbes folles envahissaient les alentours des bâtiments, s'éten-
daient en prairies naturelles parsemées de vieux arbres fruitiers. Des haies de roses de France et des bordures de lis, entretenues jalousement, justifiaient le nom de Tabbaye. C'était exquis, cette trouée de verdure et de fleurs, dans le chaos des roches sauvages.
D'un mouvement vif, Renée enleva sa cape et son manteau d'automobile, et elle apparut tout en blanc, grande et svelte dans la grâce de sa beauté blonde.
Jacqueline se dégageait plus lentement. Sa toilette était plus sobre, aussi, dans les tons mauves qu'elle affectionnait. Sa réserve mélancolique lui aurait donné une allure un peu hautaine sans son expression d'angélique bonté. Sa distinction rare et son ton d'une mesure parfaite, avec une nuance surannée, un peu cérémonieuse, faisait dire à Renée, malicieuse et tendre : « Jacqueline est née archiduchesse. »
Lorsqu'elles se trouvèrent seules, sur la route montante qui aboutissait à la porte du
monastère, la comtesse se pencha affectueusement vers sa compagne :
— Que tu es changée, depuis trois ans! Oh ! pas extérieurement, tu as encore embelH... Mais comment as-tu pris ce ton de petite révoltée? Je te gronde. Tu le permets à mes vieilles années?
— Oh! ces vieilles années, protesta Renée souriante, nous avons cinq ans de différence!
— Cinq ans et beaucoup de souffrance, cela fait au moins vingt ans. Mais je ne te reconnais plus. Tu étais si pieuse, et maintenant tu parles des choses les plus saintes avec une légèreté qui m'étonne. Excuse mon audace, mais tu es la sœur de Bénédicte, et alors tu es ma sœur.
— Et je t'aime ainsi, fit Renée avec élan. Tu peux me dire tout ce que tu voudras, mais pourquoi penses-tu être seule à souffrir? Et moi?
— Toi ! Mais que te manque-t-il au monde ? De quoi pourrais-tu te plaindre ?
— Oh! ce n'est pas bien tragique! Tu sais le joli mot de Grasset : « Heureux quand le mari rêvé devient le mari brave homme! » A la différence des autres, Charles n'a jamais été le mari rêvé , mais il est bien le mari brave homme, et il m'ennuie à souhait.
— Il a tant de valeur cependant! dit Jacqueline. C'est un homme de travail et un homme de foi, et il t'adore.
-- Justement. Connais-tu quelque chose de plus ennuyeux que l'adoration de quelqu'un qu'on n'adore pas ? Et Bénédicte m'abandonne quand j'ai le plus besoii d'elle.
— Tu n'as pas besoin d'elle, Renée; tu n'aî besoin de personne, avec tes délicieuse: fillettes. Ce sont les déshéritées comme moi, les femmes sans enfants, qui devraient de-j mander aux autres l'aumône d'un peu d( joie, si elles ne préféraient la demander
Dieu.
— Si tu avais mes enfants, tu voudrais!
autre chose. C'est l'histoire éternelle. Mais tu as raison, il vaut mieux se taire.
Et Renée se tut en effet, avec une impression de soulagement, comme si elle avait craint que la a gronderie » de Jacqueline allât plus loin, abordât d'autres sujets.
Ensemble elles pénétrèrent dans la majes-j tueuse église à trois nefs, pleine déjà de menu peuple. Une restauration intelligente venait de débarrasser les vieilles voûtes de leurs odieux plâtras. A droite du maître-autel, le chœur des religieuses s'enfonçait derrière les grilles, grandes ouvertes en ce moment. Les moniales, à leurs stalles, finissaient le chant de Tierce. L'abbesse présidait, sur un siège un peu plus élevé que les autres. Un anneau précieux brillait à sa main droite; elle tenait une crosse d'argent où s'enroulaient des lis. Et c'était partout, sur l'autel, sur les gradins, parmi les cierges, une profusion de ces lis — leur fleur symbolique — qui s'épanouissaient, qui adoucissaient la froideur pure des lignes romanes. Le prie-dieu blanc de la novice,
encore vide et encadré des prie-dieu de Renée et de Jacqueline, était enguirlandé des mêmes fleurs; à gauche de l'autel, les vêtements, le voile, le crucifix disparaissaient sous la moisson odorante. Une crédence supportait une feuille de parchemin. Le trône de rÉvêque et les sièges des assistants faisaient face au chœur des moniales. Tout était prêt.
Huit heures sonnèrent. Après un silence, l'orgue préluda, tandis que la procession se formait. Les acolytes précédés de la croix, les moines, les officiants, l'Evêqueet les marraines de la novice se dirigèrent vers la porte de clôture. Le peuple s'était précipité au dehors pour apercevoir par cette porte — fermée toujours comme une tombe — le cloître aux colonnes géminées, la fontaine, les moniales, l'Abbesse. Mais Renée ne regardait rien : seulement Bénédicte agenouillée un instant sur le seuil devant l'Abbesse... Arrivée tout près de sa sœur. Renée murmura : « Ma chérie! » Bénédicte ne répondit pas, mais
elle sourit d'un sourire radieux à ses deux] jeunes marraines, et elle avança au milieu d'elles, mettant entre leurs robes de fête, l'humble tunique noire de Saint-Benoît.
Jusqu'au graduel, la messe pontificale se' déroula selon les rites accoutumés. Au chant de \ Alléluia^ un appel retentit.
— Vierge sage, préparez votre lampe. Voici l'Époux qui vient, allez au-devant du Christ Notre-Seigneur.
Bénédicte se leva. Elle alluma son cierge et attendit.
Le pontife, tourné vers elle, chanta : Veni, Elle fit un pas, et répondit :
— Et maintenant je vous suis.
Une seconde fois, le pontife appela : Veni,
Elle avança encore, et répondit d'une voix
plus haute :
— Et maintenant, je vous suis de tout mon cœur.
Une dernière fois le pontife répéta : Vent, Elle était tout près de l'autel. Elle chanta.
— Et maintenant je vous suis. Traitez-moi
selon votre suavité, selon vos miséricordes infinies.
Alors, à genoux devant le pontife et les mains dans ses mains, la tête inclinée, elle écouta la question redoutable :
— Voulez-vous persévérer dans une virginité éternelle?
— Je le veux.
— Promettez-vous de persévérer dans cette virginité éternelle?
— Je le promets.
Sur un signe, Renée prit sur la crédence la charte de la Profession. Elle agissait hors d'elle-même, fascinée par le drame qui se déroulait. Elle marchait comme en un rêve, les flots d'encens mettant une atmosphère irréelle entre elle et les choses qui l'entouraient. Avec la comtesse de Rieux elle accompagna Bénédicte jusqu'au coin de l'autel, y posa le parchemin, lui tendit la plume. Bénédicte, appuyée à la place de l'Evangile, signa son nom de famille : « Françoise-Bénédicte Dayens », précédé d'une croix. Et tenant la charte de sa
profession des deux mains, contre sa poitrine, elle la montra d'abord à l'évêque, puis aux officiants et à ses marraines. Elle la remit alors à Jacqueline.
Debout, au milieu du chœur, la moniale étendit les mains. Sa voix s'éleva, seule et pure, dans une supplication émouvante :
— Recevez-moi, Seigneur, selon votre parole, et je vivrai.
Ah ! ce Suscipe! Cette supplication craintive d'abord, puis plus assurée, puis, à mesure que le chœur des moniales répondait, montant toujours plus confiante et plus sereine ! Ce poème d'amour qui va se déroulant entre l'âme qui se donne, et le Christ qui appelle par les paroles suaves du Cantique ou des Psaumes :
— Écoute, ma fille, vois et prête l'oreille, carie Roi est épris de ta beauté.
— Viens, bien-aimée, l'hiver est passé.
Et la réponse éperdue :
— Je l'ai vu. Je l'ai aimé. J'ai cru en Lui. Je Lui ai donné mon amour...
Quel poème, et quel ravissement pour Tâme qui a compris !
Pendant deux heures la fonction sacrée se poursuivit. La messe avançait, coupée par des oraisons, des bénédictions sur les vêtements, le voile et l'anneau, par des prières et des aspersions. La magnifique Préface étalait un des joyaux liturgiques de la plus rare beauté. Là, tous les dons étaient implorés sur la fiancée, « tranquille et lumineuse », afin que le Seigneur lui fût « gloire, joie, délices, conseil et espérance éternelle ». Des reprises d'orgue ajoutaient aux prières, les emportaient dans un vol ailé. La novice recevait la coulle monastique, le voile. L'union se consommait entre ce monde et l'autre, entre la jeune fille recueillie et comme absorbée dans sa joie, et l'Époux invisible, mais plus présent qu'aucun de ceux qui étaient présents. Et II élevait celle qui se donnait à Lui, par des ascensions successives, au plus haut degré de pureté, aux plus intimes profondeurs d'union, jusqu'aux, paroles dernières du pontife :
— Je t'épouse à Jésus-Christ, Fils du Père, afin qu'il te garde sans tache. Reçois cet anneau afin d'être appelée Épouse de Dieu.
Alors, enivrée de la joie d'avoir été choisie, la main droite, où brillait le signe sacré, levée maintenant aux yeux de tous, Bénédicte chantait :
« Il m'a épousée de son anneau... »
Renée écoutait chaque mot tomber dans le vide de son cœur, l'emplir d'une épouvante sacrée. Les paroles qu'elle disait elle-même tout à l'heure : « Il n'y a qu'aimer », lui semblaient être un balbutiement d'enfant. Un grand souffle passait sur son âme, en emportait les sentiments troubles et les révoltes légères, comme des tourbillons de feuilles mortes et de poussière s'en vont, chassés par le vent. L'amour qu'elle évoquait, l'amour raison de la vie, était là, se jouant des obstacles, rapprochant le ciel et la terre, établissant une alliance inouïe entre ce qui demeure et ce qui passe. L'empreinte, le sceau dont la novice disait : « Il en a marqué mon
visage pour que je ne connaisse pas d'autre amour que Lui », se posait sur la vierge, la séparait de tout ce qui n'était pas le Christ. C'était unique, ici-bas, et c'était à jamais. La vie et la mort pouvaient passer, la terre pouvait disparaître, le sceau marquerait toujours l'âme choisie. L'Éternel était là. L'Infini était là. C'était une impression d'écrasement, quelque chose de formidable qui vous étreignait, comme l'Ombre du Seigneur planant sur l'Horeb.
Ah! quelque chose de doux aussi, et d'une suavité, d'une poésie infinies! Toutes les brises, tous les rayons, tous les délices et toutes les tendresses s'épanouissaient dans les antiennes, éclataient dans les répons, dans les actions de grâce, dans les bénédictions d'un accent unique qui accompagnaient le don de chaque signe sacré. Ce voile que Bénédicte recevait devait la dérober à tout autre qu'à Lui ; cette coulle monastique, c'était sa livrée de servante du Seigneur; la couronne que Jacqueline et Renée fixaient sur sa
tête était le symbole de la couronne éternelle. Tout venait de Lui, pour elle; tout devait aller d'elle vers Lui. Craintivement, les jeunes femmes suivaient Bénédicte s'approchant toujours plus près de l'autel, agenouillée maintenant sur la première marche et communiant au calice du prêtre. Elles la sentaient enlevée en plein ciel, emportée loin d'elles, seule, à jamais, avec le Seul...
Et tandis que la nouvelle élue allait de stalle en stalle embrasser ses sœurs, Renée, la tête entre ses mains, incapable de dominer plus longtemps l'émotion de ces heures, pleurait silencieusement la grande joie qui s'en allait d'elle. Avec révolte, elle pensait : « Je l'ai perdue », lorsque les bras de Bénédicte autour de son cou l'obligèrent à relever la tête. C'était à son tour d'être embrassée : et là, devant l'autel, la sœur aînée lui gardait l'étreinte joyeuse, l'étreinte maternelle de leur vie d'enfant et de jeune fille. Ainsi le grand souffle qui avait glacé le cœur de Renée avait tout épanoui au cœur de Bénédicte? Elle serait
douce et tendre comme son Seigneur? Et Lui, qui la prenait, Il la laissait aussi? Il y avait tout cela dans les yeux purs de Bénédicte. Un instant Renée regarda le cher visage, pâli par l'émotion, mais rayonnant de la grande joie divine et aussi de la plus radieuse joie humaine qui pût remplir un cœur de femme. Et toutes ses terreurs, ses angoisses, ses révoltes s'en allant avec ses larmes, Renée se mit à chanter le Te Deum avec les autres.
Au sortir de l'église, une sœur converse, à la coiffe éployée en ailes de mouette, vint prendre les jeunes femmes pour les conduire au parloir, où Mme TAbbesse les attendait. Renée connaissait depuis longtemps la petite pièce lambrissée à mi-hauteur, et peinte en deux tons de gris. La grille s'ouvrit presque tout de suite, et TAbbesse leur tendit les mains, tandis qu'elles s'inclinaient pour lui demander une bénédiction. C'était une femme de cinquante ans environ, grande et forte, aux traits virils rayonnants d'intelligence et de bonté énergique. On l'adorait dans ce monastère qu'elle gouvernait depuis vingt ans. Sa sainteté, jointe à un grand sens prati-J que, faisait rechercher ses avis par un grand] nombre de personnes du monde. Mgr de Bau-j
vesins avait coutume de dire que, pour comprendre une abbesse du Moyen Age, il fallait aller au Val des Lys. Et de fait, en dehors même des dons éminents qui la distinguaient, l'anneau, la légère crosse d'argent, et la croix abbatiale qui éclairait la sévère coulle bénédictine, rejetaient à des siècles en arrière ceux qui l'approchaient.
— Notre chère Bénédicte est allée remercier Monseigneur, dit l'Abbesse; et moi, je viens tout de suite vous annoncer une surprise.
— Madame, dit Renée sur un signe suppliant de Jacqueline, la comtesse de Rieux est si désireuse de vous être présentée qu'elle ne saurait rien entendre auparavant.
— Il est vrai, madame, ajouta Jacqueline avec une de ses jolies révérences, que j'attends cet honneur depuis longtemps.
— La présentation sera donc plus intime que vous ne croyez, madame, s'il était besoin d'une présentation pour la seconde sœur de Bénédicte, répondit Mère Bertrane, car Mon-
seigneur m'autorise à vous inviter toutes les deux, pour la journée, dans l'intérieur du monastère.
— Quelle joie! Quelle joie! s'écria Renée en battant des mains.
— Quelle aimable pensée, madame, dit la comtesse, et que je vous suis reconnaissante 1
— Je n'était pas sûre que ce fût possible, cette permission-là étant fort rare. Mais vous êtes deux fois de la famille, par Bénédicte et par M. Saint-Brice, qui est pour nous un conseil si précieux. Et puis, ajouta l'Abbesse souriant à Renée avec bonté, j'ai vu pleurer cette enfant, et j'ai pensé que si elle suivait de plus près la vie de sa sœur, ne serait-ce qu'un jour, elle ne pleurerait plus.
— Oh! madame, interrogea Jacqueline avec étonnement, dans une cérémonie si émouvante ce détail ne vous a pas échappé?
— Les larmes ne sont pas un détail pour les mères, répondit l'Abbesse : demandez à Mme Saint-Brice si elle voit pleurer avec indifférence Marthe ou Lolotte?
— Alors je ne vous ai pas scandalisée, demanda Renée, touchée au cœur, et vous m'avez adoptée, madame, comme Bénédicte?
Je puis dire « ma mère » aussi?
— Dites « ma mère », ma chère enfant.
— Si j'osais aspirer à la même faveur, madame, et vous supplier de m'appeler Jacqueline?
— Eh bien, Jacqueline et Renée, le Révérendissime Père Abbé à emmené ces messieurs. Vous allez faire le tour jusqu'à la porte de clôture. On va vous ouvrir, et j'envoie Bénédicte à votre rencontre, sans la prévenir, pour que vous jouissiez de sa surprise.
— Que cette abbesse est parfaite! disait Jacqueline sur les pas de Renée qui l'entraînait, courant presque; elle m'inspire une sécurité extraordinaire.
— Et bonne, et bonne, ajoutait Renée.
Quelle journée nous allons passer avec Bénédicte!
La porte conventuelle s'entre-bâilla. De loin, Bénédicte arrivait sous les arceaux. Le
pâle visage, se détachant ainsi dans ce cadn monastique, était tellement à sa place ; il avait une harmonie si parfaite entre ces alentours calmes et purs, et cette allure recueillie, | qu'instinctivement on l'eût placée là. Bénédicte était faite pour cette robe et pour ce] voile, pour les arceaux romans, pour lej gerbes de lis qui fleurissaient entre les colon-^ nettes. Et le regard, l'étonnant regard lointain, eût semblé profané par les vilenies ou les vulgarités qu'il eût rencontrées au dehors. Renée courut vers sa sœur : un cri de joie retentit, puis retomba étouffé sur un signe joyeux de Bénédicte. Et pendant quelques instants, il fut impossible de se reconnaître au milieu des questions, des réponses, des explications confuses, des remercîments à voix basse.
— Que vous êtes bonnes d'être venueî toutes les deux; et toi, ma chère Jacqueline,] de si loin ! Et je vous ai pour la journée ? Madame a trouvé le moyen d'ajouter à ma joie, el je n'aurais pas cru que ce fût possible!
— Et tu es heureuse, ma chérie, tu es vraiment heureuse? répétait Renée. Je n'osais pas te regarder ce matin. Et toi? Racontemoi?
— Comment pourrais-je raconter l'ineffable? Je me demande encore si c'est vrai, si c'est moi! Est-ce que vous avez assez remercié le Seigneur?
— Je l'ai fait de tout mon cœur, dit la comtesse, et plus je te vois, plus je voudrais rendre grâces.
La conversation continua intime et joyeuse, sous les arceaux du cloître. De temps en temps, Bénédicte élevait son anneau jusqu'à ses lèvres et le baisait.
— Que c'est joli, disait Renée suspendue à son bras, que ce cloître est ravissant! A ta place, je m'y promènerais toute la journée.
— Nous n'aurions pas le temps, dit Bénédicte en souriant. Mais j'y passe plusieurs fois par jour, pour me rendre au chœur ou au chapitre. Nous allons saluer le Maître de la
maison, n'est-ce pas? Puis je vous emmène au réfectoire. Voici la porte du chœur.
Il était vide maintenant. Vu de près, et de ce côté de la grille, il semblait plus grand avec ses boiseries strictement cirées, sa double rangée de stalles, les lourds antiphonaires posés sur les pupitres, et la statue de sainte Scholastique, et celle de saint Benoît, présidant des deux côtés du siège abbatial.
La cloche sonna un premier coup. Bénédicte se releva et guida ses compagnes à travers le long corridor :
— Ma pauvre Renée, dit-elle à demi-voix, prends bien garde, on ne parle jamais au réfectoire.
— Alors, qu'est-ce qu'on y fait?
— On écoute la lecture.
— Oh ! . . . Heureusement, je meurs de faim.
Les religieuses entraient, une à une, s'inclinaient profondément devant Mme l' Abbesse et gagnaient leurs places. Madame prenait ses repas seule, et à une table séparée. Mais
le jour de ses noces, la nouvelle professe était placée en face d'elle. Jacqueline et Renée sur un signe s'assirent de chaque côté. Il y avait des fleurs sur la table comme pour une fête de famille.
Renée regardait, à la fois amusée et charmée. La salle était voûtée, haute et claire. La comtesse détaillait avec intérêt les sièges sans dossier, d'un style ancien, et sur le bois ciré des tables les tasses à deux anses, les couverts de bois, les grands pots d'étain. Tout ce rappel du Moyen Age la ravissait.
— In nomine Domini Nostri Jesii Chrisii. . . Dans la chaire, la lectrice commença :
— Vie de saint Benoît df A niane^ suite.
Les religieuses étaient assises en longues files par tables de huit, les converses au fond. Une novice et une converse servaient. Elles déposaient devant chaque moniale un plateau chargé de trois écuelles. Jacqueline les découvrait avec précaution, se demandant comment elle viendrait à bout de ce repas. Mais Renée commençait son déjeuner d'un grand
appétit, s'amusant à tous les objets surannéi avec de jolis gestes menus.
Un couvercle glissa par terre avec bruit. Une religieuse se leva et s'agenouilla au milieu du réfectoire.
— Qu'est-ce qu'elle fait? murmura Renée avec surprise.
Un sourire effleura les lèvres de ses voisines, mais personne ne répondit. Sur un signe de l'Abbesse, la moniale se releva et •regagna sa place.
C'était un dîner de grande fête. Il témoi-|| gnait de plus de bonne volonté que d'art culinaire. Tout alla bien jusqu'au dessert. Poui les fraises, qu'il fallait manger dans la mêm( écuelle qu'une crème au chocolat tropliquide^ Renée eut un instant d'hésitation ; ce grand] luxe n'arrivait qu'une ou deux fois par an etn( comportait pas d'assiette supplémentaire. Re-' née regarda Bénédicte, bien résolue à imiter chacun de ses gestes. Et l'Abbesse retint à peine un sourire en voyant la jeune femme, son repas fini, recueillir les miettes pour les
oiseaux, comme faisaient les autres, puis attendre^ les yeux baissés.
— Sït nonien Domini henedictum. . .
Les grâces dites, on gagna le jardin sur deux rangs; et ce fut un débordement d'appels joyeux, de rires frais, de paroles affectueuses à la nouvelle épousée, que l'on avait à peine embrassée le matin. On entourait Mme l'Abbesse avec un empressement heureux, quelque chose de respectueux et de libre à la fois comme des enfants autour d'une mère vénérée.
— Savez-vous, ma chère Renée, disait-elle, que si cela n'avait pas été contraire à tous les rites, tout à l'heure, je vous aurais interrogée sur la lecture? Vous étiez si absorbée par ce couvert d'un nouveau genre!
— Oh! Madame, il était si joli! Mais j'ai entendu...
— Vraiment?
— Vie de saint Benoît d' A niane, suite. Je n'ai pas écouté le reste, je le savais; je l'ai raconté à Mme de Rieux, en auto.
Ce fut autour d'elle une fusée de rirei joyeux.
— Voyez-vous comme ces dames sont déji de la famille? dit aimablement TAbbesse. N( semble-t-il pas que nous avons deux postulantes de plus? Ma chère Bénédicte, nouî vous appartenons toutes, aujourd'hui. Présentez un peu vos sœurs à votre sœur...
— Comment faites-vous, madame, demandait Jacqueline allant et venant avec l'Abbasse, pour avoir autour de vous ces radieux visages? Est-ce que les douleurs de la vie meurent à votre porte ?
— Elles ne meurent pas. Mais Celui qui allège les fardeaux franchit cette porte avec chacune de nous à son entrée.
— Et II nous a donné une mère qui aide avec Lui les plus faibles, ajouta Mère Marie- Agnès au passage.
— Elles se sentent aimées, dit Mère Bertrane en souriant, et cela je crois que c'est un don de Dieu; comme les mères, il a voulu que j'aie une nuance spéciale d'affection pour cha-
cune. Depuis vingt ans j'ignore ce qu^est une antipathie. Mais mon temps est trop pris, je ne peux pas donner ce qu'il faudrait, et j'en souffre. V
— Bénédicte est si heureuse dans sa vocation! ajouta la comtesse Elle semble ne pas toucher la terre, aujourd'hui.
— Quand je la regarde, dit l'Abbesse, je pense à la devise d'une de nos défuntes : « Ne me touchez pas, je passe. » Mais cette nature rare a des écueils, un tourment du plus parfait, excessif, et alors des découragements subits. Il faut l'occuper beaucoup pour l'empêcher de se replier sur elle-même. Elle est notre seconde maîtresse de latin. La charmante Mère Hilda, cette petite à figure énergique, en avant, est la première. Elle était licenciée à dix-neuf ans.
— Je rougis de mon ignorance, dit Jacqueline; je serais incapable de donner des leçons à personne, et à peine capable d'en recevoir.
— Ne rougissez pas, madame : elles n'en vont pas moins aux gros travaux comme les
autres; n'est-ce pas, Bénédicte? ajouta TAbbesse en se rapprochant.
— Oh! fit Bénédicte gaîment, quand je me laisse un peu aller, je suis sûre d'un tour de faveur à la vaisselle.
— C'était le principe de nos anciens que le travail entretient la joie. De là le dicton : « Une journée de bénédictin. » Nous le réalisons de notre mieux, observa Mère Bertrane.
Renée qui faisait les délices d'un groupe de religieuses, par son entrain et sa grâce, eut un soupir comique :
— Hélas, Madame, que diriez-vous de ma vie?
— Chacun a sa voie, mon enfant. Dieu vous demande autre chose.
— Rien, il ne me demande rien, dit Renée avec un effroi amusant. Bénédicte paie pour nous deux.
— Il vous demandera l'âme de vos enfants, insista Madame avec une nuance de gravité. Je les aurais tant voulues ce matin ! Elles sont encore trop petites ?
Et la conversation s'étendit sur les enfants, leurs caractères, leurs reparties heureuses. L'heure fuyait :
— Bénédicte, vous prendrez votre sœur jusqu'à vêpres, n'est-ce pas, dit affectueusement l'Abbesse, tandis que Mme de Rieux visitera les ateliers de nos artistes et la bibliothèque?
La cloche sonna. Toutes les conversations cessèrent. Ce fut un silence impressionnant. Bénédicte et sa sœur montèrent, sans prononcer une parole, le grand escalier de pierre.
— Oh! la petite cellule! s'écria Renée avec émotion.
Elles avaient longé un corridor, aux portes toutes pareilles, surmontées d'une sentence de l'Écriture. Un vitrail trilobé y versait un jour recueilli. Bénédicte avait poussé une porte, et, s'effaçant, elle laissait passer sa sœur.
— Ta petite cellule ! Que je l'aime !
Elle était petite, en effet, blanchie à la chaux, avec un carrelage rouge qui lui don-
nait un aspect net et frais. Un lit minuscule, un prie- dieu, une table et deux chaises la meublaient. Tout cela était d'une propreté méticuleuse. Un christ était suspendu au mur. Sur la table fleurissaient les roses et les lis qui, tout à l'heure, recouvraient les vêtements monastiques. Dès qu'elles furent seules.
Renée se jeta au cou de sa sœur :
— Bénédicte, ma chérie, tu es heureuse? Pardonne-moi de te le demander encore.
Maintenant que personne ne nous entend : tu es aussi heureuse que tu le dis? que tu l'écris?
Bénédicte attira la chaise de sa sœur tout près de la sienne.
— Ecoute-moi, ma petite Renée, lui ditelle avec tendresse, Dieu m'a comblée. Comprends-le bien. J'ai le Seigneur et je ne suis venue ici que pour Lui. Il est tout. Nous ne voulons que Lui, habiter avec Lui, Le servir...
— Mais c'est cela justement qui m'inquiète, qui me semble une exaltation passagère. Si tu t'imagines voir Dieu tout le temps. . .
— Je n'imagine pas. Il est près de nous.
Il est en nous. Tu sais bien qu'il le dit dans l'Évangile; et cela tuerait l'exaltation, je t'en réponds, d'obéir toute la journée à une règle très pratique, très nette, qui Lui donne notre vie, heure par heure.
— Mais comment peux-tu obéir, autoritaire comme tu l'es? Tu me faisais faire tout ce que tu voulais.
— Je Lui ai donné ma volonté, ma chérie, et II Ta prise. Et puis tu vois comme il est facile d'aller à Lui avec une mère telle que la nôtre. Tout est si simple avec elle! Ce qu'elle fait pour toi, elle le fait pour toutes. C'est toujours la même délicatesse et le même tact. Elle a un tel sens de ce qu'il faut à chacune, que nous l'attribuons non seulement à son intelligence, mais encore à sa sainteté.
— Oh ! elle a gagné mon cœur. Mais raconte-moi ta journée, depuis l'heure où l'on te réveille. Ne me passe rien.
Et Bénédicte raconta, ne passant rien, la prière, le chant de l'office, leur grande fonction, le silence, le travail.
— Quel travail? interrogeait Renée. Ton latin?
— Oui; et aussi, chaque jour, balayer, raccommoder, puis pétrir le pain, faire la lessive toutes ensemble.
— Ce doit être horriblement fatigant. Tu aimes ça? Ce n'est pas possible.
— Dieu aime que nous soyons humbles.
La Sainte Vierge faisait son petit ménage elle-même à Nazareth. Si tu savais avec quelle joie j'y pense quand je sers mes sœurs.
— Mais, ma pauvre Bénédicte, tu travailles comme une mercenaire ! Et Ton s'imagine que vous errez poétiquement sous vos cloîtres...
— Oh ! dit Bénédicte en riant, où en trouver le temps? Je ne parviens pas à glaner une demi-heure pour moi dans toute la journée.
— Tu ne t'ennuies jamais? Moi, je m'ennuie à mourir... Tu me transformes aujourd'hui. Je redeviens enfant. Et cependant, ce matin, je souffrais tant, j'avais peur...
— Peur de Dieu, ma chérie?
— Peur que tu ne m'aimes plus^ qu'il ferme
ton cœur aux autres, que tu sois morte pour moi.
— Et c'est Lui que tu juges ainsi? dit Bénédicte avec ferveur.
Chaque fois qu'elle nommait Celui qui lui remplissait le cœur, ou seulement lorsqu'elle disait « Lui », le visage de la jeune moniale reprenait cette expression radieuse et lointaine qui laissait pressentir une vie intérieure intense. Cette expression inspirait à Renée une sorte de trouble :
— Je ne comprends pas bien, mais je sens que c'est vrai, qu'il y a une vie que je ne connais pas, et que c'est ta vie ; mais, vois-tu, il me fallait te voir ainsi, voir tes sœurs, ton Abbesse. Et par-dessus tout, toi, si naturelle, si vraie, si joyeuse.
— Je vais aimer doublement ma cellule, dit Bénédicte, et je l'aime tant, déjà, tu sais ! Mais à présent, il faut me parler de toi et de mes petites, Marthe et Lolotte... Tu ne m'en dis rien! Mais toi, toi surtout...
— Oh ! moi... », le charmant visage se rem-
brunit et les lèvres de Renée tremblèrent comme si elle allait pleurer : « Moi? n'en parlons pas, veux-tu? Ce n'est pas drôle. »
Et essayant d'échapper au regard inquiet de sa sœur, Renée acheva en riant :
« Ce serait l'inverse de toi; on écrirait mon histoire en deux mots : tout au dehors, rien au dedans. »
Elles ne parlèrent plus que de Jacqueline et des enfants.
Sous laconduite de Mère Marguerite-Marie, qui appartenait à une famille alliée de loin à la sienne, Mme de Rieux visitait les diverses salles de l'abbaye. Un silence absolu régnait dans les cloîtres et, lorsqu'une des portes s'ouvrait, les religieuses employées aux divers travaux continuaient paisiblement leur tâche sans relever la tête. On avait peine à reconnaître, dans les visages recueillis d'à présent, la volée joyeuse qui s'ébattait tout à l'heure dans les jardins. Mais ce grand silence avait un charme infini. On eût dit que l'âme s'y réfugiait avec délices comme l'on cherche l'ombre après le soleil.
A la tête du noviciat. Mère Marie-Roselyne dirigeait chaque après-midi, pendant quelques heures, un atelier de broderie. Vive, alerte,
experte dans tous les genres de travaux, elle achevait d'un coup de pinceau une nuance incertaine ou un trait manqué. Ne ménageant pas les observations, et encore moins son effort personnel, elle faisait recommencer impitoyablement toutes les œuvres imparfaites. Mais il n'était pas rare de la voir, à ses minutes libres, devant les corbeilles d'ouvrage de ses novices, pour finir un point plus difficile ou un travail qu'elle avait ordonné de refaire. C'était une tête vive et un cœur excellent. Avec la permission de Madame, elle avait fait broder par Bénédicte le premier mouchoir de Lolotte. Les enfants en raffolaient.
Mais la comtesse n'entendait pas grand'chose aux ouvrages, et passa volontiers à la classe de chant — la Schola — où, sous la direction de Mère Mechtilde, on redisait une dernière fois l'hymne des vêpres. On ne souffrait, au chœur, que le chant grégorien. Charlemagne lui-même y veillait, de son temps, et cette recherche d'harmonie pure s'était maintenue à travers les siècles. Les chanteuses,
« nos chantres », comme on disait en style bénédictin, étaient rangées le long de la muraille, deux à deux, devant les antiphonaires posés sur des pupitres à hauteur d^appui. Au milieu, battant la mesure, Mère Mechtilde faisait répéter chacune, individuellement, avec une patience inlassable. Par les baies ouvertes, tous les bruits du jardin entraient avec le cri des hirondelles. Et l'artiste disait aux nouvelles venues que Dieu, qui fait tout avec mesure, avait chargé de ses louanges les Anges, les Bénédictins et les oiseaux. Très fière de ses élèves, elle leur fit redire en l'honneur d'Isabelle l'exquise cantilène :
Salve mater misericordiœ ;
Et les Anges et les oiseaux semblaient chanter avec elles.
Et maintenant, c'était la bibliothèque, si intelligemment disposée pour le travail, séparée par une simple baie de l'atelier de peinture. Des moniales, ici et là, reproduisaient des enluminures anciennes, La comtesse de
Rieux se penchait avec amour sur les manuscrits, tandis que la jeune Mère Marie- Agnès, le chef des « artistes » , éployait les feuilles, donnait les explications. Mme l'Abbesse entra dans la grande salle un peu avant les vêpres.
— Quelle nature fine! disait Jacqueline pendant que Mère Marie-Agnès s'éloignait. Mais comme elle semble délicate!
— Très délicate, très menacée, dit tristement Madame. La joie la fait vivre. Elle va et vient dans son emploi, heureuse comme une enfant du bon Dieu. Elle vous a montré nos trésors?
— En grande partie, je crois. Je pensais au ravissement qu'aurait M. de Rieux dans cette salle, lui qui passe sa vie à ressusciter et à admirer le passé. Vous conservez ici toutes les traditions.
— Nous devrions suivre notre Cluny, où l'architecture, l'orfèvrerie, la sculpture, les enluminures et le chant avaient des écoles spéciales et célèbres. Nous ne désirons aucun
renom. Mais nous voudrions donner au culte liturgique toute la dignité, toute la perfection possible.
— Vous y arrivez pour le chant. Quelle pureté vous avez acquise ! dit Jacqueline, encore charmée de l'audition de tout à l'heure.
— Nous le travaillons avec amour. Le chant liturgique est pour nous l'œuvre par excellence. Nous commençons ce que nous continuerons au ciel. Une légende raconte que, chez nos anciens, lorsque les chants des moines cessaient, les chœurs des Anges les remplaçaient, la nuit, et quand nos pères ne travaillaient plus, des lumières brillaient dans le scriptorium à leurs places.
— Vos religieuses étudient beaucoup, Madame?
— Oh! non. En dehors du latin nécessaire pour comprendre l'office, — et il y faut bien dixans, — nous n'avons pas d'études spéciales. Nous gardons le respect de nos trésors, sans tomber dans le pieux excès de nos devanciers. Lorsqu'un prince ou quelque grand de
ce monde visitait l'abbaye de Guilhem, oi allait autrefois au-devant de lui portant l'Évangéliaire d'Alcuin entre les flambeaux et l'encens. Nous n'avons plus cette pièce unique, et sans doute nous ne lui rendrions plus les mêmes honneurs. Il nous reste seulement les quelques chartes que vous tenez dans les mains. Mais plusieurs de nos sœurs commencent à reproduire assez bien les miniatures de nos vieux maîtres. C'est une des ressources de la maison ; et cela maintient un peu d'art dans cette imagerie religieuse, bien en décadence par ailleurs.
Jacqueline, penchée sur une des feuilles de parchemin, admirait une Vierge souriante, assise dans un paysage minuscule, à la façon des Primitifs florentins.
— Mais encore une fois, tout cela n'est pas notre but, poursuivit l'Abbesse. Il n'y en a qu'un : la louange divine par le culte liturgique. Nous devons former des saintes, et non des artistes ou des savantes. Seulement, nos pères ont toujours compris qu'il fallait cul-
tiver en chacun ses dons spéciaux au lieu de les écraser, et puis maintenir dans Thumilité par le support, et le travail commun, même le plus grossier.
— Mais, Madame, observa la comtesse que le fonctionnement de cette abbaye intéressait vivement, combien il doit être difficile de maintenir exactement la mesure entre tant d'aptitudes et tant d'esprits divers, et pour n'excéder en rien !
— Ce devrait être la vertu de notre gouvernement, remarqua Mère Bertrane. C'était la grande vertu de nos pères, cette discrétion qu'ils recommandent pour maintenir l'être dans un accord harmonieux vis-à-vis de son Seigneur. Le péché a détruit tout cela. Nous tendons à le rétablir. C'est le travail de chaque jour.
— Ma Mère, dit Jacqueline avec admiration, si j'étais plus près je me mettrais sous votre direction. J'en suis très indigne, et je serai à jamais en dehors de ces privilégiées. Mais, à vous entendre, il me semble que je respire
mieux. Je voudrais penser que VOUS priez quelquefois pour moi.
— Vous voulez un mot de direction, mon enfant, répondit TAbbesse avec une bonté maternelle. Le voici. Les murailles ne sont rien. L^amour que vous avez pour Dieu est tout. Si vous allez plus loin que nous dans cet amour, le Seigneur vous préférera, malgré nos grilles et nos vœux. Retenez cela. Ici le chemin est plus court. Mais qu'importe le chemin?
Mme de Rieux recueillit ces paroles comme une bénédiction. Une sœur converse s'approcha respectueusement de Madame et dit quelques mots à voix basse.
— On va vous conduire auprès de vos amies, ajouta l'Abbesse. Je vous recommande Renée. Cette enfant ne va pas. La vie de ces pauvres jeunes femmes n'est pas facile. Remplacez Bénédicte auprès d'elle. C'est nécessaire, je crois.
— Une journée comme celle d'aujourd'hui lui aura fait un grand bien. Madame; soyez bénie pour elle et pour moi.
L'Abbesse s'éloigna en souriant. En passant, elle donnait un coup d'œil rapide, un coup d'œil de chef à tout ce qui l'entourait. Tout était bien. Chacune des moniales évoluait à sa place, silencieuse et active dans la grande ruche. Mais le sourire de Mère Bertrane s'effaça lorsqu'elle arriva au parloir. Elle savait les graves questions qui se discutaient, entre l'Évêque, les Pères et ces messieurs, depuis le matin. Et la tristesse de Mgr de Bauvesins, à elle seule, lui était un indice de la gravité du péril. Tous se levèrent à son arrivée, tandis qu'elle s'inclinait de l'autre côté de la grille, et comme l'Évêque se taisait, Saint-Brice résuma pour elle la conversation commencée.
— Naturellement nous parlions des lois sur les congrégations, Madame. Rien n'est décidé, mais c'est dans l'air. Il est évident qu'après les jésuites et les ordres enseignants, toutes les maisons religieuses y passeront. C'est le mot d'ordre maçonnique; et l'enchaînement logique des faits nous oblige à prévoir
la fermeture de l'abbaye. Je dis la fermeture. Avec votre assentiment, j'ai fait hypothéquer sur elle la dot de ma belle-sœur. On ne peut donc pas vendre l'immeuble. Mais on peut dissoudre la communauté. Il faut prévoir la dispersion.
L'Abbesse écoutait sans mot dire. Tous les avis de prudence, les objections quand les novices se présentaient, les longs délais apportés à la profession de Bénédicte, que son beau-frère avait en vain essayé de dissuader, tout cela c'étaient les grondements précurseurs de l'orage. Ils se rapprochaient de plus en plus, et l'angoisse de l'Abbesse en augmentait. Jean de Suze, avec sa finesse native, retenu par l'évèque bien qu'il ne fît pas partie du conseil, essayait d'atténuer les paroles de Saint-Brice. Il s'y employait par l'instinct inné qui le portait à écarter toute souffrance d'une femme. Et il observait que rien n'était moins sûr que les affirmations de Saint-Brice; c'était du pessimisme; le Val 'des Lys était garanti par sa situation retirée.
par son but tout mystique, sans œuvres extérieures.
— Tout cela, Jean, c'est de l'imagination, interrompit Saint-Brice avec impatience. Il ne s'agit pas de poésie, mais de faits. L'abbaye est au contraire plus menacée qu'une autre, à cause de cet abominable Quartier- Janville, vénérable de la loge, et le plus sectaire des êtres.
— Je croyais Quartier-Janville très malade, objecta l'Évêque.
— lia bien quelque vague maladie de cœur, répondit l'avocat, mais les gens de cette sorte sont toujours malades et ne meurent jamais. Et même s'il mourait, qu'importe? Le mal est déjà fait.
— Ce Quartier-Janville est une énigme, observaitMgr de Bauvesins. Opiniâtre, impie, haineux, et pourtant honnête homme, au sens mondain, très droit, à ce que l'on dit, et d'une culture littéraire étonnante...
— Oh! alors, madame, s'écria joyeusement Jean de Suze, lorsqu'il saura qu'on lit chaque
jour ici Virgile et Cicéron, il voudra vous conserver...
— Assez d'enfantillages, Jean, interrompit Saint-Brice avec humeur. L'abbaye sera fermée avant longtemps.
Il s'arrêta satisfait. Cet homme d'une grande valeur morale n'avait le sens d^aucune nuance, d'aucun ménagement. Il en donnait une preuve nouvelle. L'Abbesse n'en était pas à sa première meurtrissure; elle l'estimait cependant, à cause de la netteté de son intelligence et de son conseil : mais elle aimait Renée, si fine, si délicate, et un rapprochement involontaire se fît dans son esprit. L'Évêque intervint :
— Il y a une Providence, mon ami. Votre logique est impeccable. Mais les hommes ne peuvent rien si Dieu les arrête. Nous avons du temps devant nous, et bien plus qu'il n'en faut pour qu'ils disparaissent tous si Dieu le veut. Ceci posé, vous avez raison. Nous devons agir suivant les règles de la prudence humaine, et essayer de parer les
coups, qui ne seront peut-être pas portés.
— Mais enfin, monsieur, interrogea TAbbesse s'adressant à Saint-Brice, à combien estimez-vous le temps qu'il nous reste à vivre ?
La réponse tomba lourde comme un coup de massue.
— Deux ans, trois ans au plus, madame. En disant trois ans, je dis trop. La discussion du projet de loi doit venir en janvier. Mettons quelques semaines d'interpellations, de renvois à la commission, de discours. Le projet sera voté, présenté au Sénat à la rentrée, voté de nouveau. Vous aurez six mois pour vous pourvoir. Encore une fois, ceciestl'enchaînement logique. Comme le dit notre grand évêque, reste la pensée de Dieu, qui nous est inconnue.
— Le Seigneur décidera, ditl'Abbesse avec calme. Je ne veux pas, je ne peux pas troubler mes enfants par la perspective de cette catastrophe. Aucune vie ne serait possible ici. Nous ne devons pas prévoir d'aussi loin.
6o LE SCEAU
— Pour les autres, non, ma Mère, dit tristement Monseigneur. Mais vous, je sais que vous vivrez désormais devant ces perspectives cruelles et dans cette douleur. En un sens, cela vaut mieux. Nous irons au feu étant prêts, et nous y ferons meilleur visage.
L'Evêque savait quels mots il fallait dire pour soutenir cette âme. Lui-même, sous des dehors tout de courtoisie et de grâce, voilait l'austérité d'un moine et une énergie indomptable. Il servait Dieu en soldat, comme les siens avaient servi le roi. L'Église de France avait coutume de se tourner vers lui, lorsqu'elle attendait un mot ou un geste.
— J'aurais voulu que votre sécurité maternelle durât plus longtemps, ajouta-t-il. Mais vos devancières ne fermaient pas les yeux à l'arrivée des Barbares. Elles sauvaient leurs filles, et vous êtes digne d'elles.
— Dieu m'aidera. Monseigneur, et vos conseils et ceux de ces messieurs. Il n'y aurait qu'une chose qui répondît à la vie que nous
LE JARDIN FERMÉ 6i
avons embrassée : aller reformer ailleurs, toutes ensemble, l'abbaye qu'on fermerait ici. Mais vous savez, comme le disait Dom Guéranger, ce qu'il faut de ressources pour permettre aux autres de faire le vœu de pauvreté. Nous n'avons rien. Nous vivons du travail de nos mains, et du maigre revenu de nos terres. Nos bienfaiteurs ont fait construire l'abbaye, restaurer l'église, agrandir nos domaines. Nous n'avons que cela : il ne nous resterait donc aucune ressource à l'étranger. Si je pensais qu'à force de misère et de privations nous pourrions demeurer ensemble, la question serait résolue. Il me faut prier et réfléchir. Mais si nous ne pouvons pas cela, ...si nous ne pouvons pas cela, que répondrai-je à Dieu pour le dépôt qu'il m'a confié ?
Il y avait une angoisse si intense dans ces simples paroles, que Jean de Suze s'éloigna, ne pouvant pas en être le témoin passif. Et Saint-Brice lui-même, atteint par cette douleur si contenue, essaya de pallier ses premières déclarations. Mais, à cause de
son émotion même, il était plus maladroit encore que de coutume; il se troublait, et, n'étant pas convaincu, il ne savait pas convaincre.
Ce fut Mgr de Bauvesins qui parla :
— Madame, dit-il, ce n'est pas à vous qu'il faut rappeler de compter sur Dieu. Ne préjugeons rien. Nous allons tant prier qu'il nous épargnera sans doute. S'il consentait à votre passion, c'est qu'il vous en croirait digne. Qui sait s'il ne vous a pas choisies, vous et vos filles, pour un témoignage suprême? On a trop dit que la perfection des vœux religieux tenait aux murailles, que ce qui était dispersé ne se reformait pas. Encore une fois, ne préjugeons rien. Il faut croître en sainteté, vous et les vôtres, et fortifier la vie intérieure des âmes qui vous sont confiées. Peut-être serezvous épargnées, et nous n'aurons qu'à bénir Dieu. Peut-être serez-vous appelées à montrer à notre pauvre pays que les hommes ne peuvent rien sur les vœux qu'on a faits au Seigneur.
L'abbesse s'inclina. Elle avait repris sa calme possession d'elle-même.
— Si Dieu nous le demande, nous rendrons ce témoignage, Monseigneur, dit-elle simplement.
Mgr de Bauvesins avait dit vrai. C'en était fait de la sécurité et de la paix de Mme l'Abbesse ; et bien qu'elle se remît à chaque instant entre les mains de Dieu, le grand tourment de l'incertitude avait commencé pour elle. Il augmentait de jour en jour, chaque jour emportant quelque lambeau d'espérance. Comme l'avait prévu Saint-Brice, malgré les protestations indignées, malgré les amendements et les discours, la loi se votait à une majorité effrayante. Le complot maçonnique triomphait^ et les événements se déroulaient suivant l'ordre indiqué par la logique implacable de l'avocat. Des trois ans qu'il avait assignés comme terme extrême, il ne restait, hélas! que les six mois d'agonie.
Sur l'avis de l'Êvêque, et dès les premiers
signes avant-coureurs du désastre, l'abbaye avait reçu quelques amies à titre de dames pensionnaires; grâce à cet arrangement, la maison demeurerait ouverte et deviendrait au besoin un lieu de refuge pour les plus isolées ou les plus menacées des moniales. Saint- Brice espérait que, sous cet aspect nouveau, la proscription resterait suspendue encore quelque temps. Mais l'abbaye florissante était frappée au cœur. Et bien que Madame eût renfermé en elle-même, pendant longtemps, l'angoisse qui la déchirait, les tristes pressentiments se glissaient par le dehors, par les lettres, parles parloirs, et bientôt ils se fortifiaient, au dedans, par les allées et venues insolites autour de l'Abbesse, par les enquêtes répétées sur la fa*mille et l'entourage de chacune, par les fréquentes sorties de Madame : c'était l'effroi, la fin de cette vie délicieusement abritée et sereine. On ne reposait plus en paix derrière les murailles closes. La ville assiégée sentait l'ennemi à ses portes.
Oh! cet ennemi! Comme l'Abbesse eût
voulu lui arracher sa proie, et partir sans regarder derrière elle, ainsi que cet admirable Saint-Germain, maintenant en Angleterre et à l'abri, sans que l'office divin se fût interrompu un jour! Mais non. Les gestes triomphants sont interdits aux pauvres. A peine, dans sa misère, avait-elle pu assurer une place aux plus âgées et aux plus faibles, dans l'ab-' baye de Sainte-Scholastique, où elle avait fait, son noviciat; à peine, suivant l'attrait de^ quelques-unes de ses filles avec un tact maternel, en avait-elle placé deux ou trois dans les communautés encore respectées par la tourmente. Sœur Charles^ la Mère Germaine, partiraient pour les Sœurs de Charité;' Mère Marie-Anne, affamée de solitude et de pénitence, irait au Carmel. Ce choix d'une vie nouvelle n'était pas possible pour les autres. La vocation de Cluny restait spéciale; le Val des Lys avait son autonomie, sa vie propre. Ses moniales, ailleurs, hors de leur règle, de leur formation et de leur esprit, n'auraient été que des rouages hors de leuf
place et inutiles. Plus de quarante religieuses restaient donc et allaient être emportées par la tempête...
Dès le début, allant et venant dans la ruche laborieuse, tandis que personne encore ne soupçonnait son agonie, l'Abbesse répétait avec son Maître : « Que je ne perde aucune de celles que vous m'avez données! » Ces âmes étaient siennes; elle en répondait, elle devait les garder du mal : c'était le tourment de se^ jours et de ses nuits et sa prière incessante. Dans ses conférences répétées avec Mgr de Bauvesins, elle le questionnait sur les laïcisées, même celles qui n'étaient liées que par des vœux temporaires; elle ne pouvait comprendre que, lorsqu'on avait une fois donné sa vie à Dieu, on pût la rabaisser au niveau commun; elle s'en étonnait, elle en gémissait; et rÉvêque lui faisait toucher du doigt les causes de cette déchéance : une formation incomplète, une vocation incertaine ou inéprouvée, l'isolement, une conscience mal éclairée...
Aucun de ces germes ne semblait se retrou-
ver au Val des Lys. Les vocations s'offraient en masse, et tant et tant étaient écartées! Enthousiasme passager, erreur sur ses forces, attraits extérieurs, que sais-je? Tout cela tombait dans les longues années d'attente; et les unes se retiraient; les autres subissaient la formation patiente et forte qui devait les amener au don irrévocable, et c'était cette moisson d'âmes heureuses que le vent de la persécution allait disperser!
Maintenant, sans se laisser abattre, pour achever l'œuvre de protection, il fallait les élever au-dessus d'elles-mêmes, et, comme disait le grand Êvêque, les « rendre dignes d'aller au feu » .
Depuis ces derniers mois, les instructions de cinq heures roulaient toutes sur la grâce de l'appel de Dieu, le caractère indissoluble des vœux, la fidélité, la force, la vie des vierges primitives. Et peu à peu les allusions se faisaient plus claires, plus pressantes : Si Dieu voulait l'épreuve? S'il n'épargnait pas les siens? Les âmes ne seraient-elles pas à la
hauteur de ces circonstances exceptionnelles et cruelles?
En même temps, avec son grand sens pratique, Madame s'entourait de tous les conseils nécessaires pour assurer au dehors la sécurité et la dignité de la vie de ses filles : renseignements sur les familles, les ressources, les relations immédiates, démarches pour trouver une position à celles qui étaient seules et pauvres; ses secrétaires ne suffisaient pas à la besogne. Saint-Brice et le Comité catholique secondaient l'Abbesse avec zèle. Elle arriva, après mille tentatives, après bien des insuccès et des déboires, à la certitude que toutes seraient remises dans des mains sûres; restait, par le conseil de l'Evêque, à organiser une cohésion et un groupement qu'avec son expérience il jugeaitindispensable. L'Abbesse y réfléchit longtemps. Presque toutes les moniales appartenaient à trois ou quatre villes du Midi; il fallait faire de ces villes autant de centres, et établir la plus ferme et la plus intelligente des moniales à la tête de chaque
groupe; TAbbesse, obligée de revenir à Bourges, garderait la direction générale; elle correspondrait avec les directrices locales. Ainsi, dans une union intense^ serait écartée la redoutable épreuve de Tisolement. L'Abbesse savait, comme parle Taine, par quel glissement insensible on recule vers les bas-fonds; elle savait que les âmes closes du côté de la terre ont besoin de regarder et de respirer ensemble du côté du ciel; elle savait ce que la fidélité de la veille aide à la fidélité du lendemain et « les forces croissantes que mettent dans le même plateau de la balance intérieure le poids croissant de tout le passé... » Ce passé ne serait pas abandonné, mais jalousement gardé, relié au présent, préparant l'avenir. La douleur de Texil ajouterait une page nouvelle aux annales monastiques.
Maintenant, le péril était imminent. Il fallait accomplir tout ce qui était décidé. Il fallait parler.
C'était une froide soirée de novembre. Les hautes lampes éclairaient imparfaitement la
salle |du Chapitre, laissant tout le fond dans l'ombre; une lueur grise passait encore entre les vitraux et mourait avant d'arriver au sol. Les moniales, assises sur des tabourets le long des murs, les mains dans leurs manches, sans un mouvement, sans une parole, attendaient que Madame commençât la conférence. Et elle ne commençait pas. Elle les regardait. Elle voyait ces filles qu'elle aimait, qu'elle avait accueillies, formées, gardées; elle suivait chacune de ces âmes, limpide, sereine, épanouie dans une paix heureuse ; elle allait les arracher à la sécurité de l'arche, les rejeter au dehors, sur les eaux mouvantes. Et pour la première fois, pour la seule fois de sa vie peutêtre, elle ne pouvait se maîtriser. Elle essaya de parler : « Mes enfants... », et sa voix s'éteignit dans les larmes. Un frisson courut dans les rangs; les yeux baissés se relevèrent avec une expression d'angoisse. Les moniales avaient compris : elles attendirent dans un silence mortel. Ce fut le commencement des douleurs.
L'Abbesse, tout de suite, se ressaisit. Elle annonça d'une voix ferme qu'une retraite allait leur être prêchée; elle leur demanda de la faire comme une préparation à la dispersion possible, à la dispersion prochaine, adorant et acceptant le mystère de la volonté divine :
« J'aurais voulu vous éviter tout trouble, toute inquiétude, ne pas rompre notre chère vie; vous dire ce soir : « Nous allons fonder « ailleurs demain. » Nous ne l'avons pas pu, nous ne le pouvons pas maintenant, à cause du manque de ressources. Mais dès qu'une intervention de la Providence nous le permettra — et si nous savons prier, nous obtiendrons ce miracle, — nous nous reformerons au dehors, puisqu'on nous chasse de notre cher pays. Ce n'est donc qu'une épreuve passagère. Vous allez demander à Dieu de la porter d'une façon digne de Lui. Pendant cette retraite, chacune de vous regardera en face les difficultés de sa nature et celles de la vie nouvelle où elle va entrer : je vous verrai autant qu'il sera nécessaire, pour vous aider à les envisager et
à les résoudre. Il ne faut pas nous dissimuler que nous allons souffrir cruellement. L'important, c'est que la gloire du Seigneur ne soit pas lésée. Il a l'air de livrer son jardin fermé à ceux qui passent sur le chemin : mais chacune de nous doit être ce jardin fermé au mal. Il est le Maître. Il lui plaît de prendre le grain de ses greniers et de le jeter dans les sillons. Il faut, comme II le dit, passer par toutes les angoisses et les agonies de la mort afin de lui rapporter cent pour un. Mais si nous sommes fidèles, nous nous retrouverons, « joyeuses, portant nos gerbes dans nos mains ».
« Et maintenant ne vous scandalisez pas de vos épreuves, même si elles doivent durer. Le temps n'est rien pour Dieu. Il triomphe toujours; et ceux qui meurent en pleine tourmente savent cependant que le port est proche. Le Seigneur est éternel, et ses ennemis passent; ils tombent dans ses mains; saint Paul nous dit « qu'il est horrible de tomber dans les mains du Dieu vivant ». Pen-
sez à eux. Priez pour eux. Ce sont les seuls à plaindre... »
Elle s'arrêta sur la vision de cette Éternité silencieuse et formidable. Ce fut un silence écrasant. On avait redouté, on avait craint... mais de loin! Et la catastrophe était toute proche, imminente. Il fallait renoncer à tout espoir : ce sont les heures suprêmes de nos douleurs, celles où, toute illusion écartée, la tête sur le billot, on attend le coup de hache. On espère tant, alors même qu'on croit avoir abandonné Tespérance, et les illusions mettent si longtemps à mourir! Les moniales se regardaient avec stupeur; les plus jeunes et les plus faibles pleuraient ; d'autres imploraient encore un miracle. Mais la sensation générale était une sensation de vertige, comme après un choc violent.
La retraite de ces expulsées de demain fut prêchée par un expulsé, le Père Pierre. Ce fut une retraite toute spéciale, concentrant les forces de la pensée non plus sur la vie connue, aimée, librement choisie, mais sur une vie
nouvelle pleine de hasards, d'incertitudes et de dangers. Les obligations foncières demeuraient les mêmes; les vœux, plus redoutables et plus difficiles à la fois, pèseraient d'un poids plus lourd. Au Val des Lys, on ignorait volontairement qu'on pût relever de ces vœux; mais les moniales connaîtraient la pauvreté sans honneur et méprisée, la pureté combattue, l'obéissance sans l'exemple et le conseil de chaque jour. Et les instructions se multipliaient, se précisaient, fauchant toutes les fleurs, écartant les mirages, décrivant la route âpre et nue.
L'Abbesse spécialisait pour chacune ces rudes leçons. Sa chambre était assiégée; on trouvait auprès d'elle les conseils d'une sainte et d'une amie. Lorsqu'elle avait atteint les dernières profondeurs des promesses à Dieu, lorsqu'elle avait parlé des sacrifices et des efforts nécessaires pour réaliser le plan divin, le dégager des ombres, le mettre en pleine clarté; lorsqu'elle avait relevé les âmes et les avait ravies par la pensée d'un sacrifice plus
intime et d'un don plus complet, alors cet esprit éminemment pratique entrait dans les moindres détails. Elle prévoyait tout, elle organisait tout : ordre des journées particulier à chacune, logement, régime, relations, œuvres; rien n'était livré au hasard ; tout ce qu'il était possible de régler l'était par une intelligence supérieure et une bonté maternelle. Madame disait bien : elle ne se séparait d'aucune, elle les envoyait en mission. En la quittant, chaque Sœur se sentait forte, armée, prête à tout.
Il s'agissait surtout de préparer celles qui devaient être à la tête des autres, « mes prieures », disait-elle. L'énergique Mère Roselyne grouperait à Marseille les plus pauvres et les plus menacées, le contingent le plus important de Sœurs converses. Toutes, au noviciat, avaient passé par ses mains. Elle reformerait son ouvroir avec leur concours; le travail était promis ; la date de l'ouverture de l'atelier était fixée. Mère Marie-Charles, d'un milieu plus rustique mais plus sain, appor-
terait dans les campagnes du Rouergue cette industrie des dentelles à l'aiguille, perdue maintenant, mais que des esprits judicieux s'efforçaient d'y faire revivre; en même temps, avec ses sœurs, elle fonderait les fourneaux économiques de Saint-Vincent de Paul, encore inconnus et grandement nécessaires à ces contrées. Mère Mechtilde garderait à l'abbaye la direction des dames pensionnaires, aidée par deux très jeunes Soeurs sans abri. Mère Marie-Aimée, en Provence, Mère Berthe à Nîmes, se voyaient en face de missions aussi précises. Madame l'Abbesse rentrait dans le Berryavec sa sœur. Mère Albane, — Albane et Bertrane aussi, les deux premières moniales du neuvième siècle; — autour d'elle se groupaient nombre de religieuses dans cette ville ou dans les campagnes et les châteaux environnants. Enfin, à la tète du centre de Maguelone, Madame décida de placer Bénédicte.
Elle la fit demander lorsque tout fut arrêté dans sa pensée. Bénédicte lui était chère
entre les autres, et cette entrevue lui était plus douloureuse aussi : elle avait l'impression d'une moisson aux promesses splendides fauchée avant le temps. Mais avec elle, plus encore qu'avec ses sœurs, Mère Bertrane évitait tout ce qui ressemblait à de l'attendrissement. Aussi, lorsque, agenouillée auprès d'elle, la jeune moniale eut reçu sa bénédiction, l'Abbesse la releva et arrêta d'un geste le mouvement d'abandon qui inclinait vers elle le visage couvert de larmes :
— Nous avons longtemps parlé de vousmême, mon enfant. Vous savez quelle doit être votre vie chez les vôtres, avec eux, vous mêlant à leur vie pour la sanctifier, et séparée, cependant, hors du monde. Vous devriez demander à vous occuper des enfants. Faites cela comme un acte d'humilité. Je sais quelle est la générosité de M. Saint-Brice; mais enfin vous rentrez sous ce toit sans ressources. Il faut éviter jusqu'à l'ombre d'un trouble possible entre votre sœur et son mari, et paraître dans ce ménage, dont le bonheur me
semble menacé, comme une envoyée du Seigneur. Vous ferez l'œuvre qu'il vous marquera, et lorsqu'il vous la marquera. Vous avez votre règlement de chaque jour; vous commencerez votre stage au dispensaire à la nouvelle session. Dès que vos examens seront passés, vous viendrez suppléer ici, non pas notre bonne Mère Mechtilde, que Ton y souffrira sans doute à cause de son grand âge, mais Mère Domitille, qui prendra son diplôme à son tour.
Tout cela était dit d'une voix égale, calme. Bénédicte pleurait silencieusement, les mains jointes dans les mains de Mère Bertrane.
— Je sais que lorsque je ne serai pas là vous ne pourrez plus parler de vous-même, poursuivit l'Abbesse après un silence. Mais le Seigneur est avec vous. Il est en vous. Vous le prierez avec plus d'instance. Lorsque vous étoufferez par trop, vous écrirez comme vous le faisiez dans votre vie de jeune fille, quand on vous empêchait de correspondre avec moi. Car nos lettres courent maintenant le
8ô LE SCEAU
risque d'être ouvertes. Mais entendez bien que ce n'est pas pour vous autoriser à vous replier sur vous-même que je vous donne ce conseil; et je ne permets un cri de souffrance que pour amener à une résolution plus virile.
— Ce sera pour vous, Mère, que j'écrirai tout, comme c'était à vous que je disais tout. Je croirai être près de vous, alors...
— Le Seigneur, d'abord, dit l'Abbesse les yeux fermés. Je lirai vos pages, certes, lorsque vous pourrez me les envoyer par une occasion sûre. Mais il faut vous habituer à vivre en face de Lui seul. La terre n'est rien. Il n'y a que Lui. S'il nous enlève tout, même les appuis qu'il nous avait donnés, c'est qu'il veut que nous sentions cela.
— Mère Marie- Agnès a raison. Mère, murmura Bénédicte; heureuses celles qui sont mortes ! É
— Et souffrir pour Lui, mon enfant, est-ce que ce n'est rien? Il nous demande d'être ses témoins, et nous nous arrêterions à gémir sur
LE JARDIN FERMÉ 8i
nous-mêmes! Vous allez calculer ce que cet amour vous coûte !
— Je lui donnerai tout, Mère, dit Bénédicte. Mais je n'ai pas de forces.
— Demandez-lui qu'il soit votre force. Il vous en faut pour vous et pour les autres. Votre mission ne doit se borner ni à votre famille, ni à vous-même. Vous avez un groupe de vos sœurs dont vous répondrez au Seigneur et à moi. Je vous ai mise à leur tête. Elles attendront tout de vous, la lumière, la force, la consolation, la paix.
— Mais je ne puis même pas me porter moi-même, protesta Bénédicte.
— Rien ne vous aidera comme d'aider les autres. Celles que je vous confie sont meilleures que vous. Mais M, Saint-Brice demeurant notre conseil, vous étiez marquée pour transmettre les instructions générales : Dieu fera le reste. Maintenant, un mot sur vos sœurs.
Patiemment, longuement, TAbbesse indiqua la ligne à suivre avec chacune . Mère Marie-
Agnès, d'une santé menacée, continuerait à s'occuper de peinture dans une chambre de pensionnaire, arrêtée par Madame à l'ancien couvent des Clarisses, devenu une maison de retraite; Mère Hilda mettrait son titre d'agrégée et sa vaillance au service d'une école indiquée; Mère Marguerite-Marie réconciliée avec son père, grâce à la comtesse de Rieux, allait retrouver chez elle les luttes sourdes qui avaient précédé son entrée à l'abbaye : il faudrait la fortifier et la soutenir; les trois converses avaient chacune leur rôle et leur place.
Tout en parlant. Madame consultait de temps en temps des notes manuscrites étalées devant elle, qui formaient le dossier spécial de chaque moniale. Lorsque les explications furent terminées, elle réunit les feuilles, méthodiquement, et les remit à Bénédicte. Elle se leva. L'entretien était terminé. Un moment elle laissa ses mains sur la tête inclinée devant elle, sous le poids de trop de douleur. « Que Dieu vous garde, mon enfant bien-aimée. II
compte sur VOUS. Et moi... » Une fois encore, elle n'acheva pas.
Toutes, à leur tour, entendirent les conseils qui leur étaient personnels, toutes reçurent les instructions de leur Mère, de vive voix et par écrit. On eût dit un général disposant les divers corps de troupes à la veille d'une bataille. La veille? Oui. Les événements se précipitaient . La tactique si intelligente de Saint-Brice était traversée par les manœuvres de Quartier-Janville. Le décret de dispersion avait paru à \ Officiel : ce n'était plus qu'une question d'heures. Quartier-Janville ou ses créatures, poussés par une haine diabolique, avaient groupé toute la canaille du pays autour du monastère. Mais, là encore, Saint-Brice veillait. On eût dit un duel entre ces deux hommes d'une intelligence supérieure. L'avocat, au nom de Mme Dayens, sa belle-sœur, propriétaire du Val des Lys, se pourvut en cassation. Quartier-Janville repartit la rage au cœur. C'était un nouveau sursis.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Saint-
Brice exigea qu'on évitât toute manifestation. Il était sûr que le député profiterait du moindre trouble pour éteindre le reste de vie laissé au monastère et obtenir la fermeture de la maison de famille. On reçut seulement les paysans, qui, avec leur inconséquence habituelle, se lamentaient du départ des moniales, leur providence visible, après avoir nommé eux-mêmes les francs-maçons qui les chassaient. Ils se retirèrent troublés dans leur conscience obscure par le mot viril de l' Abbesse : « Votez mieux, et nous reviendrons. »
Mais si Ton abrégeait les adieux au dehors, dans l'intérieur du monastère. Madame avait voulu que le dernier jour rappelât à ses moniales le jour de leur profession monastique. Il n'y avait plus de lis, en ce matin glacé de novembre. Les ornements somptueux étaient vendus ou confiés à des amis. Mais les chants, les incomparables chants, le Susct/>e, le Vem s'élevaient plus suppliants, plus poignants, d'une intensité de vie plus ardente. C'était le don dans la suprême douleur; on
eût dit un appel désespéré, on eût cru voir des mains tendues vers la bouée de sauvetage dans l'orage et dans la nuit. Le Père Pierre avait pris comme texte de sa dernière instruction : « J'ai aimé la virginité par-dessus toute beauté. » Ses paroles furent courtes et brûlantes, terminées par un appel passionné : « Levez-vous, vierges de notre primitive Église. Levez-vous, vierges de notre vieille France, Geneviève, Germaine, Jeanne, conquérantes d'âmes, amies des pauvres, effroi des Barbares, restauratrices d'un royaume par le seul rayonnement de votre pureté. Levez-vous, vierges monastiques chassées au long des siècles par les ennemis de Dieu. Levez-vous, pour que marche à votre suite cette nouvelle génération des chastes. Et lorsqu'elles reviendront, rapportant les trophées de leur victoire, puissiez-vous redire sur elles la parole de nos Livres saints : « Le Seigneur n'a pas permis que ses servantes fussent souillées d'aucune faute. Et II les ramène joyeuses de leur victoire et de leur délivrance. » (JUDITH.)
La parole enflammée mourut, elle aussi, sous les vieilles voûtes. Les chants cessèrent. Chaque moniale, après l' Abbesse, prononça la formule sacrée des vœux. Elles se succédaient une à une, les voix chevrotantes ou les voix jeunes, les voix énergiques ou les voix brisées par les sanglots. Mais toutes redisaient les paroles éternelles qui déchirent le voile entre le temps et l'Eternité, qui lient à jamais ce qui passe à ce qui demeure.
La voix de Tangélique Sœur Blanche, une petite converse de vingt ans, s'éleva et mourut la dernière.
Et puis, ce fut le silence.