DEUXIEME PARTIE
LE JOURNAL DE BÉNÉDICTE
2j novembre, — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée? » Je ne sais que vous répéter ces mots. Je veux obéir, me reprendre, essayer d'avoir un peu plus de force. Et j'en ai aujourd'hui moins qu'hier, et chaque jour est ainsi! Au moment même de l'expulsion, le 3 novembre, il me semblait que je souffrais moins, que je réalisais moins où j'en étais, ce que je faisais. J'allais dans une sorte d'ivresse de douleur. Puis le matin avait été si beau! Vous étiez si près. Maître, lorsque nous vous redisions les mots qui lient à vous pour toujours! Jamais je n'en avais senti la force comme alors, lorsqu'on cherchait à nous arracher de vous, à briser nos engagements.
Nous VOUS jurions que rien ne nous séparerait, rien. Je vous le redis encore du fond de mon âme. Mais, Seigneur, j'ai à peine fait un pas sur la route, et déjà je n'en peux plus, et je me sens seule à mourir.
Le 24. — Cette sensation d'isolement est affreuse. On ne se retrouve plus soi-même, et les autres ne vous sont d'aucun secours. On est seul. On se sent séparé de tout, hors de sa place partout. Est-ce qu'on n'est plus du monde, comme vous disiez? Est-ce que vous n'avez pas maudit ce monde qui vit loin de vous, sans penser à vous? Cette angoisse a commencé quand j'ai franchi le seuil de l'abbaye entre Jacqueline et Renée, si chères pourtant. Cela me rappelait le jour de ma profession, et c'était si cruel! aucune de leurs paroles n'arrivait jusqu'à mon âme. La plus humble de nos petites Sœurs semblait plus près de moi, et j'emportais comme un réconfort le regard de Sœur Blanche et son signe de croix. J'ai l'air ingrat pour des êtres
si bons. Mais vous n'êtes pas leur pensée habituelle, vous n'êtes pas leur vie, vous n'y venez qu'en passant, comme un étranger. Et alors, comment comprendrait-on ce que je souffre? Et vous, Seigneur, quand je souffre ainsi, vous n'êtes pas plus proche. Il me semble que vous ne répondez pas !
Vous étiez seul aussi dans votre agonie. Je m'unis à vous. Je vous adore dans votre silence, dans ce délaissement universel. Je ne pourrai rien vous offrir de plus cruel jamais, pas même la mort. Prenez tout...
Le 26, — Cette robe me fait horreur. Lorsqu'on me l'a donnée à la place de ma tunique, et surtout lorsque j'ai enlevé mon voile, je tremblais avec un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, un sentiment de honte. J'aurais voulu que personne ne pût me voir, ne pas me voir moi-même. Je n'osais pas sortir de ma cellule, et c'était le moment du départ. Renée venait me chercher; elle a eu un mouvement de pitié en me voyant, elle s'est agenouillée près
de moi : « Nous partirons très tard ; il fait presj que nuit. » Je crois qu'elle pleurait aussi. Je garde toujours son écharpe depuis. Oh! je souffre !
Le 2y, — Je ne sors que pour la messe de six heures, le matin, et à la nuit. J'ai beau prolonger mon action de grâces, comme nos offices en commun me manquent, il me semble le soir que je n'ai pas prié. Je suis la même règle qu'au Val : l'office, l'oraison, la lecture, mais seule, et j'allais dire dans une maison étrangère. C'est celle où je suis née, celle de nos deuils et de nos joies; et quand je l'ai quittée, je me rappelle que j'en ai baisé les murailles : mais je ne suis plus chez moi que dans votre maison, mon Dieu! Au Val des Lys, nous avions près de cinq heures à la chapelle; et puis en allant et venant, au moindre prétexte, nous aimions tant venir vers vous!... Vous étiez le centre de tout. C'était la vie ensemble. Maintenant je suis si gênée, si gauche dans ce cos-
tume, arrangé avec tant de tact par Renée pourtant, que je sors le moins possible. Nous sommes étrangers au dehors, comme les gens du monde le sont avec vous, et, au dedans, il me semble que vous m'avez abandonnée!
Le 2ç. — Je ne veux pas, je ne dois pas le croire. Je ne le crois pas. Venez à moi dans ce désert, dans cette solitude mortelle, plus lourde encore le soir. Ce bel office de Complies était si beau chez nous; puis la demiheure qui suivait, seule avec vous seul, sous la petite lampe du tabernacle dans la nuit, et le grand silence... Nos lèvres se fermaient sur un mot de confiance en vous ; elles ne se rouvraient que le matin, au salut joyeux de Prime. Ici, c'est le silence aussi; mais ce n'est plus le même silence, avec votre présence invisible et si intime, et le recueillement en vous.
/" décembre, — Renée envoie les petites faire leur prière chez moi chaque soir.
Qu'elles sont délicieuses! Marthe a cinq ansi C'est une grande personne, qui a du tact et détourne les yeux quand je suis trop triste. Mais Lolotte jette ses petits bras autour de mon cou : « Vous pleurez, tante Bénédicte? Vous n'aimez pas d'être avec nous? » Elle sait que cela me force à sourire. Elles font leurs prières avec moi, répétant sagement chaque mot. J'ai dans ma chambre la belle statue en bois du Cloître, la Vierge de grandeur naturelle qui tient l'Enfant-Jésus. Marthe dit : « Nous n'aimions pas de faire notre prière avant. » Je demande : « Mais vous aimez bien le petit Jésus? — Je l'aime parce qu'il rit, dit Lolotte. » Hélas! Est-ce que moi aussi je ne sais l'aimer que quand II rit?
Le 3, — Un mois aujourd'hui! Qu'est-ce que je deviendrais sans cette communion de chaque matin! Il faut que ma vie intérieure soit bien désemparée, bien bouleversée pour que, vous recevant ainsi, je n'aie pas plus de force! Je savais bien que j'étais un être de
misère, et c'était ma douceur de vous le dire, pour répéter après combien vous étiez bon, et comme disait Madame : « Le Seigneur vous aime sans raison! » Mais c'est la même illusion que la mort, ou la dispersion, ou la douleur physique : on ne peut pas prévoir : il faut y passer. Je ne savais pas ma faiblesse, dans la chère vie où tout me portait vers vous. Il faut se traîner des jours et des jours, ne trouver de soulagement à rien et sentir les larmes toujours prêtes à jaillir, pour comprendre que c'est vrai, que je suis le vide et le néant sans vous !
Le j. — Marthe regardait l' Enfant-Jésus qui sourit : « C'est celui qui a été si malheureux? — Oui, ma chérie, c'est Lui que les bourreaux ont cloué sur la croix. » Sa petite figure s'est assombrie : « Ohl je croyais que c'était son père. » Cette idée de la douleur la révolte. Au bout d'un moment, elle a conclu :• « 11 n'avait qu'à ne pas le vouloir. Maman dit qu'il peut tout. — Oui. Mais il voulait nous
prendre au ciel, Marthe, Lolotte, tous. » Elle lui a envoyé un baiser. Oh ! le faire aimer, si je pouvais ! Et cette souffrance peut y aider peut-être; mais je ne la veux pas, au fond, je ne l'accepte pas.
Le 6, — Il faut que je la veuille. Il faut que je Taccepte. Mon Dieu, aidez-moi. Que je mette mon âme dans ce que je fais. Je ne vis que là-bas ; et il faudrait faire votre œuvre ici, autour de moi. Aidez-moi à porter cette croix, ma croix.
Ah ! que les âmes pures sont ravissantes ! Lolotte avait entendu les questions de Marthe, l'autre jour. Quel travail s'était fait dans sa petite tête? Elle est venue, ce soir, un peu de monnaie dans sa main : « Prenez. C'est l'argent de ma foire. C'est pour le bon Dieu. — Tu veux que nous le donnions aux pauvres, ma Lolotte? — Non, non; au bon Dieu directement. — Mais que veux-tu qu'il en fasse ? Il n'a pas besoin d'argent, Lui. » Elle a levé sur moi des yeux suppliants. — « C'est
pour qu'il le donne à ses bourreaux. Ils ne le crucifieront pas peut-être. » J'ai pris avec émotion le don de Lolotte. Que lui rendrezvous pour cette pensée si tendre, vous qui rendez tout? Je voudrais qu'elle vienne me rejoindre plus tard au Val des Lys.
Et voilà que je ne peux même plus écrire ce nom sans larmes.
Le 8 décembre. — L'Immaculée-Conception. Les petites ont mis des fleurs autour de la Sainte Vierge : je crains que c'ait été sa seule fête. Ah! cependant, j'étais allée la souhaiter, en son nom, à notre Sœur Blanche. Madame n'oubliait aucun anniversaire. Au haut de ses quatre étages, j'ai trouvé notre petite Sœur faisant son ménage; sa mère est en courses toute la matinée. Elle m'a raconté qu'elle peut mener son stage d'infirmière tout en lavant l'après-midi ; elle n'est pas une charge chez elle ainsi, même dans cette période intermédiaire. « Et j'ai déjà une malade, m'a-t-elle dit, une pauvre vieille voisine que
je soigne, que je garde. Je tâcherai d'en avoir' toujours une ainsi, pour que Dieu bénisse les riches chez lesquels il m'enverra, pour qu'il vienne chez eux avec moi. » Pauvre petite Sœur! elle continue sa vie d'union à Dieu comme si rien ne l'avait troublée. Et moi ?
Le 10. — Longue conversation avec Renée aujourd'hui : c'est rare; nous nous voyons si peu! Sa vie mondaine l'absorbe; et quand nous sommes ensemble, elle ne me parle jamais d'elle. Sœur Blanche m'avait fait réfléchir. Je m'étais bien promis de commencer mon œuvre. Je lui ai donc demandé de me donner les enfants deux heures par jour pour que je les fasse travailler un peu. Je savais qu'elle cherchait une institutrice, et prenant bravement mon courage à deux mains : « Madame désire que nous pratiquions notre vœu de pauvreté, que nous gagnions notre vie. » Elle a eu un cri de révolte : « Oh! chez moi! — Je serai toujours chez toi, chérie. Mais il faut que j'aide celles de mes Sœurs
qui sont dans la misère. » Elle s'est refusée à m'entendre. Charles est venu. Je connais ce cœur si vrai, si généreux sous sa gaucherie. « Vous ne voudriez pas nous imposer l'humiliation d'être chez nous comme institutrice? Vous savez bien que, en ce qui concerne vos Sœurs, nous avons un comité pour aider aux sécularisées? » J'ai tenu bon. Il a repris : « Mais la maison où nous sommes est à vous pour une part. Vous n'êtes donc pas une charge. Vous désireriez être payée? » J'ai tressailli à ce mot; et puis je l'ai accueilli avec joie. C'est un mot de pauvre. On vous l'a dit, Maître, à Nazareth? J'ai répondu tranquillement : « Je dois donner l'exemple aux autres. Elles gagnent leur vie. Il faut que je gagne la mienne... » Pour la première fois je me suis sentie plus près de Vous, dans une impression qui ressemblait à de la joie.
Le II. — Mère Hilda et Mère Marguerite- Marie sont venues; nous avons pleuré ensemble, mais que c'était bon! Je ne sais si je
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suis trop paresseuse, ou trop fatiguée. Mais je ne suis bien qu'assise aux pieds de ma Vierge, avec un tricot pour les pauvres dans les mains. Je travaille la plupart du temps les yeux fermés, et pour me prouver à moi-même que je fais quelque chose. Que je suis lâche de n'avoir pas encore vu Mère Marie-Agnès ! Mais chaque matin je suis plus lasse, plus désemparée que la veille. La longue journée devant moi m'épouvante.
Le 14. — Pauvre petite Mère Agnès! Je suis allée chez elle aujourd'hui. J'avais tant attendu par lâcheté, par manque de force. Pauvre petite Sœur! elle a poussé un tel cri de joie en courant m'embrasser; elle a encore pâli, encore maigri, et avec ses cheveux courts et un petit bonnet, elle a l'air d'avoir quinze ans. Elle a si bien arrangé sa chambre comme au Val des Lys que j'ai cru entrer, là-bas, lui faire une commission de Madame, et d'abord nous ne pouvions pas parler. Mais tout de suite elle m'a entraînée
SUPER FLUMINA BABYLONIS loi
dans un petit réduit qui la fait communiquer avec la chapelle : « Je suis la plus favorisée, m'a-t-elle dit. J'habite près de Dieu comme chez nous. » C^est un ancien couvent de Clarisses. Madame avait choisi elle-même cette cellule d'infirmerie qui n'a pas été remaniée; elle est blanchie à la chaux, très pauvre et propre. Je reviens à ma petite Sœur. Elle peignait : «Je travaille tant que je peux en dehors de nos heures de prière, m'a-t-elle dit. C'est une force. Il me semble que nous avons moins le temps de penser : et ainsi nous agissons comme les pauvres. Je sais que j'ai seulement quelques semaines devant moi. On peut me renvoyer si je ne gagne pas le pain de demain ; et qui me rendrait le voisinage du Seigneur? Cela me trouble quelquefois. Mais le plus souvent je remercie Dieu. Je dépends beaucoup plus de Lui dans ma misère, et quand je le prie, c'est à la lettre que je demande le pain de chaque jour; et je le gagne en travaillant. — Trop, ma petite Sœur! Mais n'ayez aucune inquiétude. Moi aussi je gagne mon
pain, j'en aurai toujours pour nous deux. — ^j Vous serez une des formes de la Providence, m'a-t-elle |dit doucement. Mais, voyez-vous, je ne crois pas que ce soit bien long. »l Elle était si transparente, si amaigrie, que j'aU pensé comme elle, sans en convenir, et je luij ai demandé avec angoisse si elle souffrait?
« Depuis cette dernière année, et en quittant l'abbaye, j'ai eu une impression étrange, comme une impuissance de vivre. J'étais trop! heureuse chez nous. Je vivais par cette joie.i Souvent je dis au Seigneur, comme son amie] sainte Gertrude : « Depuis que je vous aime, « vous n'avez pas souffert que je sois triste ; e1 « puisqu'on m'a pris ma joie, ne me laissez! « plus en ce monde. » — « Cette prière ne lui plaît pas du tout, ai-je dit en faisant semblant de rire. Croyez-vous avoir gagné votre ciel?] Notre Mère ne serait pas contente! » Je l'ai] grondée, encouragée, puis nous avons pris uni rendez-vous pour dimanche chez Mère Marguerite-Marie. Elle dit que je lui ai fait un peu de bien. La journée m'a paru moins lourde.
Maître, est-ce que je ne trouverais le secret de la force qu'en aidant les autres? Est-ce que vous voulez cela? Les autres, c'est encore Vous, n'est-ce pas?
Le 16. — Il faudrait m'occuper de Renée; mais comment faire? Je ne la vois presque qu'aux repas; et quand nous nous réunissons pour l'ouvrage à l'aiguille, ce sont de longs silences comme si nous n'avions rien à nous dire. Quelque chose, en elle, est si changé! Les rapports avec Charles sont froids, presque hostiles. Je suis gênée souvent d'être là en tiers : nous sentons si absolument de même, elle et moi, et il veut toujours me prendre à témoin qu'il a raison, qu'il voit juste. Il y revient. Il appuie. Renée a des regards de triomphe qui m'attristent à ces moments-là. Elle lui a dit l'autre jour i « Vous n'avez pas quelquefois la sensation que Bénédicte vous trouve ridicule, mon ami? » Hélas! chassée là-bas, inutile ici, nuisible même, puisque ma seule présence sou-
ligne les malentendus, je me sens tellement hors de ma place !
Il faut offrir cette souffrance à Dieu pour elle.
Le ij. — Pour la première fois, comme c'était convenu, nous nous sommes toutes réunies aujourd'hui chez Mère Marguerite- Marie. Oh! que je me sens mieux! Son petit salon avait beau être très élégant : malgré le bruit du dehors, des domestiques aux portes^ nos accoutrements de gens du monde, c'était l'abbaye, c'était le Val des Lys. Un moment nous avons allégé notre fardeau de misère à le porter ensemble, et nous avons oublié l'exil. Nous riions, nous pleurions, nous parlions toutes à la fois : chacune avait tant à dire ! Je résume l'histoire de mes Sœurs et j'enverrai ces feuilles pêle-mêle à ma Mère bienaimée. Il y a tout « moi » aussi; et je sais qu'elle me grondera mais qu'elle aura une telle pitié!
Commençons par nos petites converses :
Sœur Julienne a écrit : M. le curé, chez
lequel on l'a placée, lui confie pour l'hiver la répétition du catéchisme des enfants. Elle a le soin de l'église et des linges sacrés. Elle rêve d'un patronage. Par exemple, elle est grondée toute la journée. Ce digne homme a un caractère impossible. Elle viendra au premier jour libre.
L'ouvrage de notre pauvre Sœur Jeanne n'arrive pas vite. Elle a souffert, je l'ai senti, jusqu'au fond du cœur; elle attendait que j'aille la consoler, l'aider. J'étais absorbée par mon égoïsme. Oh! que je lui ai demandé pardon! Je dirai tout à l'heure comment Dieu l'a dédommagée.
J'ai déjà parlé de Sœur Blanche. Elle est radieuse; son infirme veut se confesser pour Noël. Elle continue son stage, « avec des saintes », nous dit-elle. C'est vrai. Je connais la directrice de cette belle œuvre, et je la vénère. Mais, lors même qu'il en serait autrement, Sœur Blanche voit tout dans la clarté qui est en elle.
Mère Hilda, la courageuse, a commencé
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ses cours comme si elle n'avait fait autre chose de sa vie. Elle organise une école ménagère : « Je ne peux vivre qu'en sentant que Dieu prend tout mon temps comme chez nous, me dit-elle. Mais lorsque je me replie sur moimême, rien ne va plus. Les jours où j'ai deux heures libres me sont si cruels, que j'ai demandé à notre bon archiprêtre les plus stupides de ses enfants pour que je les débrouille un peu à ce moment-là. Et ma joie est de redire à Dieu : Rien ne m'empêchera de vous donner tout. »
Notre douce Marie-Agnès n'a encore placé aucune de ses peintures. Elle nous a raconté que quelques dames pensionnaires ayant demandé à les voir, elle s'était réfugiée au chœur — c'est ainsi qu'elle appelle sa fenêtre sur l'église — pour supplier le Seigneur de venir à son aide, et de permettre qu'elle vende quelque chose, car les jours passent et elle ne se sent pas plus forte. On l'a rappelée au milieu de sa prière. Rien ne convenait. — Et alors, ma pauvre petite Sœur? — Alors, répond-elle
avec sa chère candeur, je suis revenue vers Lui pour lui dire : « J'ai confiance en Vous quand même. » Et II ne m'a pas trompée. J'ai quelque chose de fixe à présent.
Et elle me tendait vingt francs; on donne vingt francs par mois à cette artiste pour jouer de l'harmonium à la chapelle, et elle remercie.
Enfin, notre chère Marguerite- Marie. Elle nous a dit avec quelles fêtes sa jeune bellemère l'avait accueillie, et sa lutte, chaque jour, pour se soustraire au luxe qui l'entoure. Comme il y a du monde tous les soirs, elle a insisté pour prendre ses repas dans sa chambre. Elle a profité de ce qu'on veut lui donner une dame de compagnie (notre petite Sœur a vingt-deux ans) pour demander et obtenir Sœur Jeanne. Quelle joie, après ces trois premières cruelles semaines ! « Vous ne savez pas combien vous me serez nécessaire, lui dit-elle, depuis mon chocolat qu'on m'appor- ! tait dans mon lit, jusqu'à la femme de chambre qu'on envoie deux fois par jour pour m'habiller et me coiffer; vous me débarrasserez de
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tout cela. Vous verrez qu'à nous deux nous rétablirons notre vie de communauté. »
Sœur Jeanne est ravie. Mère Marguerite- Marie nous a confié combien il lui était dur d'avoir l'air ingrat, de refuser, de blesser à chaque instant, de mécontenter son père qui se plaint de ce qu'il appelle sa sauvagerie, son entêtement.
Oh! malgré tout, les douces heures! Nous étions tellement plus fortes en nous séparant! Mon Dieu, toutes ont souffert, toutes souffrent; mais elles vous sont fidèles avec passion. Toutes, sauf moi qui me plains, qui suis lâche, qui reviens toujours en arrière. Avant de m'endormir dans cette chambre où Renée a rassemblé quelques meubles du Val des Lys, je regarde ce bon Pasteur qui emporte, à travers les ronces, la brebis perdue qui se révolte, qui se débat, qui ne veut pas aller où II la mène. Maître, c'est Vous, et c'est moi... Pardon. Menez-moi où vous voudrez, par les chemins déserts et par les chemins inconnus...