AU DISPENSAIRE
On la déposa, au fond des jardins abandonnés, dans l'étroit cimetière planté de cyprès et de lis. Les lis ne fleurissaient plus en ce matin de décembre, mais la neige recouvrait la tombe comme une dernière parure. Et ce fut dans ces tourbillons de neige, mêlés aux rafales du vent qui s'engouffrait entre les parois de roches, que Bénédicte et Mme TAbbesse franchirent le jour même le seuil de l'abbaye. Elles se séparèrent au bout de l'étroite route, au sortir du désert, pour aller chacune vers sa croix de solitude et d'isolement. L'âme de Bénédicte frémissait en reprenant ce chemin de l'exil dont elle connaissait maintenant les douleurs. Madame demeurait héroïque, et comme enveloppée d'une sérénité divine, répétant à sa fille bien-
aimée ses recommandations suprêmes : le don de soi, sans compter, dans chaque forme de bien qui s'offrirait à elle, et la foi dans la Providence, la confiance que la mort de leur petite sainte attirerait sur le Val des Lys un regard particulier du Seigneur.
Jacqueline et Renée attendaient Bénédicte avec tendresse. Les petites modéraient leurs élans de joie, demandant, avec cet air de compassion triste qui a tant de grâce chez les enfants, si Mère Agnès ne souffrait plus, si leur tante avait vu l'Enfant-Jésus lorsqu'il était venu chercher la petite morte.
Quant aux exilées, on pense qu'elles étaient avides des moindres détails. Les questions ne tarissaient pas. Mais Bénédicte avait reçu Tordre de ne pas parler de Quartier-Janville, :par crainte des indiscrétions. Naturellement ce fut le premier sujet de conversation de Saint-Brice :
— Que vous avais-je dit? demanda-t-il ivec triomphe. Ai-jeeu raison? Et cette visite ies administrateurs ! Mais je ne savais pas
que votre abbesse jetât des sorts. Les crises de cœur de Quartier-Janville ont repris de plus belle. Il a dû renoncer à son voyage à Paris. Si la Providence se montrait ainsi plus souvent, envoyant à ces malfaiteurs leur châtiment dès ce monde — sans J préjudice de l'autre, — ils y regarderaient! à deux fois avant d'entreprendre leur triste besogne.
Et comme Bénédicte demandait des nouvelles plus précises, il interrogea stupéfait :
— Mais vous n'allez pas vous intéresser à cet individu, qui est une des causes les plus actives de votre ruine?
— C'est une raison pour que je m'y intéresse, au contraire; et Madame lui reconnaît de la droiture.
— Non, c'est un comble, mais c'est un comble! s'écria-t-il. L' Abbesse parlant de la droiture de ce franc-maçon ! Est-ce qu'elle ne parle pas de son salut aussi?
— Vous savez, dit doucement Bénédicte, que Madame a le privilège de découvrir des
clartés, lorsque les autres ne voient que des ombres.
— Elle a aussi une belle dose d'optimisme, ma pauvre amie! Renée, entendez-vous? Quartier-Janville intéressant! Vous permettez cependant que je préfère ne pas changer de place avec lui au jugement de Dieu? Mais que fait-on de son bon sens en ce monde! Et le soir, en s'endormant, Bénédicte avait ; l'âme saisie, glacée, comme lorsque le froid J du dehors entre brusquement dans une i, chambre close. Elle se sentait reprise par ses tentations de révolte : « Le jugement de Dieu ! Comment oser l'évoquer, même en face d'un pécheur, pour se croire plus en assurance? Est-ce que le pharisaïsme luimême n'est pas, devant le Seigneur, le vice le moins pardonné? Et alors? Et alors? »
Elle suppliait Dieu d'écarter ces pensées importunes. Et elle s'accusait. C'était sa faute. Il lui fallait apprendre à se taire sur ses pensées, sur tout ce qui, de près ou de loin, se rattachait à sa vie intérieure. Comme le
disait notre grand Brunetière : « Toute parole que l'on dit sur soi-même nous revient en douleur. » Et ce ton de persiflage, en traitant de l'admirable Abbesse, lui était une leçon.
Cependant il était très évident que, sous la délicate influence de Jacqueline, la détente s'introduisait dans les rapports entre les époux. Renée semblait mieux. Jean de Suze avait dû prendre un congé de quelques mois pour accompagner sa mère dans leurs terres du Béarn. L'administration en était déplorable et réclamait impérieusement l'œil du maître. Bénédicte n'eut pas de peine à découvrir, dans ces éloignements progressifs, le tact souverain de Mme de Suze; mais Jacqueline trouvait le moyen d'intéresser Renée à tant de choses, que le vide, causé par l'absence du lieutenant, se faisait moins sentir qu'on n'aurait cru. Mère Hilda continuait ses leçons aux enfants, le matin; Renée en était charmée. Bénédicte, sans manquer à rien d'essentiel, pouvait donc se faire inscrire au dispensaire. Elle le fit, le lundi qui suivit son
arrivée, pour obéir aux ordres de Madame, sans se douter qu'elle mettait dans sa vie d'exil une de ses meilleures joies.
Après les premières semaines d'étude et de mise au point, en effet, elle se mouvait à l'aise dans ses nouvelles fonctions. Les travaux pratiques commençaient à huit heures et demie. I II lui fallait se hâter afin d'avoir fini ses prières, sa chambre, et, la messe entendue, donner à ses nièces les premiers soins avant de les conduire à leur mère; et rien que se presser ainsi lui rappelait les mouvements rapides de l'abbaye, la vie intense, constamment en haleine, de même que la blouse blanche et la coiffe de service semblaient lui rendre un vêtement semi-monastique. Evidemment un lien étroit s'établissait entre sa vie ancienne et ses occupations nouvelles, dirigées avec la même exactitude rigoureuse. Elle en sentait le bien-être dès l'entrée. Les gros travaux de balayage étaient faits par des femmes de service; mais les infirmières avaient le soin de ranger la salle, d'essuyer,
sans laisser un grain de poussière, les bocaux, les cuvettes, les appuis et les tables de verre; puis, cette tâche finie, elles procédaient au lavage minutieux de leurs mains, à leur asepsie complète, et attendaient, sans rien effleurer, que le triste défilé des malades commençât.
Triste? Non. Dès l'entrée, la vue de la cornette de Sœur Geneviève, la directrice, leur inspirait confiance. Un brassard rouge marquait son grade; elle menait son monde avec une rondeur toute militaire, allant de Tune à l'autre et distribuant la besogne avec un entrain et une allégresse communicative. Les pauvres étaient peut-être un peu surpris, un peu craintifs, d'abord, devant ces infirmières aux bras nus, charmantes pour la plupart sous leur uniforme; ils ne se rendaient pas compte s'ils se trouvaient en présence de dames ou de religieuses, et se prenaient à les appeler souvent « ma sœur ». Mais quoi qu'il en fût, dès les premiers pansements, la douceur du ton, les procédés maternels, toute une am-
biance de compassion et de pitié les enveloppait, les mettait à l'aise. Cet esprit était entretenu par la présidente, que Ton nommait par son prénom, Mme Yvonne. Elle apportait à ce poste délicat, avec une générosité servie par une grande fortune, ce que l'Écriture appelle « l'intelligence du pauvre ». Elle mettait dans ses relations avec les malheureux la grâce que d'autres réservent au monde, comme si le bien lui-même n'avait pas besoin de parure, comme si un sourire, accompagnant des soins humiliants ou pénibles, n'en diminuait pas l'amertume? Bénédicte l'aimait, ' depuis le jour où elle lui était apparue tenant i dans ses bras un enfant auquel il fallait ouvrir I un abcès, murmurant de douces paroles, ! tandis qu'elle voilait de la main les yeux du ! petit, pour qu'il ne vît pas.
] Ces opérations de petite chirurgie, forcé- \ ment douloureuses, malgré l'anesthésie locale j et l'adresse des opérateurs, causaient à Béné- ' dicte le seul malaise insurmontable pour elle. I L'angoisse du regard du patient, pendant les
préparatifs, quelque courts qu'ils fussent, lui entrait dans le cœur comme une vrille; et un cri de douleur l'ébranlait toute, lui donnait un tremblement nerveux qu'elle ne parvenait pas à dominer. Sœur Geneviève riait de ces indications antichirurgicales , et après un ou deux essais, la jugeant incurable, ne l'appliquait plus à ce service. En dehors de cet échec, Bénédicte passait avec succès par les divers stages, stérilisation, consultations médicales, pansements surtout.
Penchée sur une plaie, tout à son ministère charitable, elle oubliait l'exil, elle se sentait de plain-pied dans le monde surnaturel, en relation avec le Christ que, seul, elle servait dans ses pauvres. Lentement, sagement, elle se convainquit que la forme de bien qui se faisait là, silencieux, précis, exact, et mené avec tant de tact qu'aucune susceptibilité délicate ne pouvait y être froissée, était vraiment ce qui convenait le mieux à ses jeunes compagnes. Alors seulement elle se décida à faire inscrire Mère Marguerite et son inséparable
Jeanne de Monlovier pour la session nouvelle. La jeune moniale s'aguerrissait un peu, et le secours de cette amitié inattendue, cette petite novice qu'elle devait former et qui dépendait d'elle, lui donnait plus d'assurance. Malgré tout, les œuvres extérieures lui pesaient. Il fallait le grand ascendant de Bénédicte et les ordres de Madame pour la conduire au dispensaire, tant san rapide passage à l'hôpital lui avait laissé d'appréhension. • Lorsque Bénédicte vint présenter ses compagnes, on touchait au milieu de juin. Les grands jardins qui entouraient le dispensaire étalaient autour de lui leur végétation folle, l'ombrageaient de leurs vieux arbres et logeaient des bouquets de roses-thé et de glycines jusque sur les murs, jusqu'au bord des fenêtres. Au dedans, le travail en pleine activité, dans ce centre inattendu de couleur et de parfums, était intéressant à suivre. D'un mouvement net, sans brusquerie mais sans hésitation, les bandages tombaient sous les l ciseaux, laissant à nu des plaies quelquefois
effrayantes : ici une jambe ouverte, là une main déformée par l'enflure, plus loin une grosseur incisée au cou, dont il fallait renouveller le drain.
Devant chaque patient se tenaient une infirmière et son aide : et les lavages longs, minutieux, les bains, les lotions se succédaient, suivant les cas, jusqu'à l'asepsie complète de la plaie. Et tout ce va-et-vient actif dans les salles strictement passées au ripolin, les infirmières en blanc, — jeunes visages délicieux sous la coiffe, ou visages pensifs, tendus dans le désir d'accomplir au mieux leur tâche, — dans le fond les grands arbres, les bouquets de petites roses et les glycines en fleur, tout cet ensemble semblait adoucir et relever la misère humaine.
Mme Yvonne soignait un enfant tuberculeux jusqu'aux moelles. Les plaies du dos et du cou rendaient le pansement difficile. Elle le soulevait avec douceur, ouatant chaque mouvement de patience maternelle. Le beau regard intelligent salua les nouvelles venues
à l'arrivée, et sans s'interrompre, continuant l'enroulement léger des gazes, elle adressa à Bénédicte et à ses amies quelques mots bienveillants. Pour Sœur Geneviève, elle les aborda gaîment :
— Vous ne désirez pas rester là sans rien faire, n'est-ce pas? On va vous habiller; on vous apprendra à vous laver les mains, et vous suivrez Mlle Dayens. Cela vous aguerrira.
Bénédicte avait en effet la réputation de choisir les plaies les plus répugnantes.
Et tandis qu'elles revêtaient au vestiaire la blouse et le tablier, les manches relevées jusqu'au coude, Mère Marguerite disait en riant à Jeanne de Monlovier :
— Cette Sœur me va tout à fait. Nous trouverons là une bonne maîtresse des novices.
Le temps passait. Bénédicte et Marguerite s'intéressaient tellement à leurs nouveaux travaux, qu'elles appelaient instinctivement leurs amies et leurs sœurs à se joindre à elles au dispensaire, ou au moins à venir les y voir. Renée s'y rendait souvent, rêvait de com-
mencer un stage à sa façon, et charmait les malades par sa grâce, comme autrefois elle charmait les moniales du Val des Lys. Hilda s^était fait inscrire pour la session des vacances. Un jour elle vint trouver Bénédicte^ suivie d'une Normalienne dont elle parlait quelquefois. « Madame sera satisfaite, dit-elle tout bas. Si l'on nous rappelle, j'ai trouvé ma remplaçante à l'École, et quelle remplaçante! » La jeune fille qui l'accompagnait, ardemment chrétienne, exerçait son apostolat parmi ses anciennes compagnes du lycée. Elles étaient cinq, sur deux cents, brûlant du même zèle, se multipliant, en marge de l'établissement, auprès des plus jeunes. En ce moment, en dehors des cours, elles accompagnaient les toutes petites au catéchisme et les préparaient à leur première communion. Naturellement, dans ces conditions, un poste du gouvernement se faisait attendre. Il fallait vivre : et la courageuse fille était entrée comme institutrice dans une famille de fonctionnaires irréligieux et y semait le bon grain.
— Quel bien vous faites ! disait Bénédicte avec admiration. Nous devrions vous imiter, vous surpasser, — et nous sommes sans initiative, inaptes à tout.
— Je suis dans ma voie, et vous n^êtes plus dans la vôtre, répondait joyeusement la jeune institutrice. Dès que j^ai connu Mère Hilda, j'en ai été frappée. Tout Teffraye, tout la déroute, le nombre et le bruit des enfants, la masse de copies à corriger, toujours pareilles. L'enseignement est une vocation. C'est la mienne. Je ne serai jamais heureuse qu'avec trois cents enfants à conduire.
Hilda eut un geste d'incrédulité; et saluant par la pensée l'avenir au Val des Lys, qu'elle attendait toujours :
— Cela viendra, et Dieu veuille que ce soit bientôt! dit-elle.
Elles sortirent ensemble, d'un pas rapide. jElles avaient beau se presser, elles étaient sûres d'arriver en retard pour le déjeuner, ha- 'rassées, n'en pouvant plus, mais l'âme sereine après le long travail du matin. Sur le chemin,
Bénédicte croisa Sœur Blanche qui venait à sa rencontre. La petite Sœur semblait très préoccupée ; elle ne savait quel parti prendre : la directrice de son cours d'infirmières lui offrait une place; elle n*en avait pas manqué, ces infirmières diplômées, sachant bien leur service, étant très recherchées; et d'ordinaire cela marchait tout seul.
— « Il me semblait chaque fois que la Providence marquait ma place où Ton m'envoyait. Mais cette fois est-ce possible ?puis-je le croire? » La pauvre petite exposait ses doutes sans se rendre compte qu'elle n'en avait pas encore indiqué la cause.
— Quel danger courez-vous? demanda Bénédicte. Chez qui vous propose-t-on d'aller?
— Chez le député Quartier-Janville, celui qui nous a fait tant de mal, à ce que j'entends dire. Aucune infirmière ne parvient à le contenter. Il faut comprendre ce qu'il veut sans qu'il parle. Et puis il a autour de lui tous ces suppôts de Satan, tous ces hommes des
Loges... Que faire? Je suis venu vous trouver pour répondre tout de suite. C'est pour ce soir.
— Et vous avez peur, ma pauvre petite Sœur?
— Oui. J'ai peur de ne pas être digne. Cet homme n'a jamais eu de religieuse autour de lui; peut-être il n'en a jamais vu. Je lui donnerai une triste idée de nous, avec mes imperfections et mon intelligence médiocre. Je ne .suis qu'une fille de la campagne. Ce n'est pas ce qu'il faut à ce savant. Quelle responsabilité si, dans l'état où il est, je suis un obstacle entre lui et la grâce de Dieu !
Bénédicte regardait le frais visage, les yeux bleux comme les bleuets des blés, toute cette candeur enfantine, ce grand charme d'un être qui s'ignore. Qu'est-ce qui pouvait faire descendre la grâce de Dieu sur ce nid de blasphèmes et de haine, sinon la simplicité de cette colombe ?
— Confiez-vous au Seigneur, dit-elle; Madame vous conseillerait d'accepter.
LE JOURNAL DE BÉNÉDICTE
20 juillet. — Est-ce que je n'ai pas outrepassé mes droits? Est-ce que je ne suis pas allé trop vite? Je n'ai pensé qu'à l'âme de ce malheureux Quartier -Janville. Si quelque chose au monde peut l'impressionner, c'est la candeur et la naïveté de notre petite Sœur. Mais, elle, que va-t-elle voir et entendre dans ce milieu hostile? A quoi Tai-je exposée? Je suis inquiète, et je vous la confie. Seigneur, tendrement, profondément, comme Madame faisait lorsqu'elle nous bénissait chaque soir.
21 juillet. — J'ai couru chez Sœur Blanche à deux heures. Elle se levait. Elle m'a raconté son effroi devant ces hommes qui ont toujours l'air de comploter ensemble : « Je ne sais ce qu'ils font, dit-elle ; on croirait qu'ils montent la garde autour de lui, aussi tard qu^ils le
peuvent, jusqu'à onze heures ou minuit. Lui a l'air assez indifférent, oppressé, enflé. Il ne m'a pas adressé trois fois la parole, et aucun domestique ne lui demande plus rien; c'est la consigne; il a renvoyé une cuisinière dont il était fort satisfait, parce qu'elle venait chercher ses ordres chaque matin; à la campagne, ses fermiers se promènent devant ses fenêtres, jusqu'à ce qu'il lui plaise de descendre, quelle que soit l'urgence des cas. On m'a donné le choix entre revenir comme j'ai fait aujourd'hui, ou m'engager pour tout le temps de la maladie. Il vaut mieux que j'y reste. Il est trop malade. Seulement quand j'ai parlé d'aller à la messe, chaque matin, ça été un éclat de rire universel. Mais la gouvernante est intervenue : ii Ce sont des dévotes, mais « elles sont bien enseignées ». Et ainsi l'on me garde. »
La chère petite Sœur assure qu'elle ne craint rien, mais qu'il faut se fondre en prières, que je l'écrive à Madame, qu'on invoque surtout notre Marie- Agnès. Hélas!
entre cet impie, original et muet, et cette garde de francs-maçons, que pourra-t-elle?
^o juillet. — Jean de Suze part pour le Maroc. Est-ce à la prière de Renée? Elle ne m'a rien dit. Mais je l'ai trouvée changée depuis mon retour, plus pieuse d'abord, et puis tout occupée de ses devoirs, de ses enfants. On dirait que sa joie est de les avoir toujours autour d'elle, comme une protection et comme une force. A table, elle n'a pas beaucoup parlé; un étranger — et jusqu'à quel point les plus proches ne sont-ils pas étrangers? — n'aurait rien vu d'anormal, tant elle a de tact et d'habitude du monde. Et moi je n'osais pas la regarder, de peur qu'elle n'éclatât en sanglots. Que faire? Dois-je avoir l'air de comprendre, ou me taire? Aidez-moi, mon Dieu!
Quartier-Janville sort de cette horrible crise, mais il est toujours malade.
^j juillet. — Pauvre Renée chérie! Je suis entrée dans sa chambre, sans frapper, comme je le fais d'habitude. Elle était assise les yeux
perdus, les bras tombants; et tandis que je lui parlais, doucement, ses lèvres tremblaient, elle ne retenait plus ses larmes. Je l'ai prise dans mes bras, comme' lorsque nous étions petites, et son pauvre cœur a éclaté : « Il est parti! Il est parti parce que je l'ai voulu. »
Je sentais bien que les mots étaient inutiles, qu'elle n'avait besoin que de tendresse, et je l'embrassais comme faisait maman. Au bout d'un instant elle s'est dégagée : « Qu'est-ce que tu peux comprendre à tout cela? Tu m'as poussée. Tu m'as acculée à cette décision cruelle. C'est toi qui as tout fait. Oh! que je souffre! » Et comme je lui rappelais que jamais nous n'avions parlé de Jean ensemble, et qu'alors cette décision venait de sa conscience seule : « Est-ce que tu avais besoin de paroles? Est-ce que ton influence ne s'insinue pas lentement, goutte à goutte? Mais rien que parce que tu étais là! le devoir... la vaillance.. . le sens de la vie. . . Est-ce que je sais ? Tous ces grands mots qui rivent les chaînes! Et qu'est-ce que je faisais de mal ? Je n'ai plus
rien... Tu vas chanter les joies du sacrifice, n'est-ce pas? encore un conte! Oh! qu'est-ce que j'ai fait? » Elle se tordait les mains. Elle est partie sans que je puisse la retenir.
2 août. — Elle me fuit ; elle ne comprend pas mon immense pitié. Mon Dieu, inspirezmoi, ayez compassion de moi! Je ne sais rien adoucir. Je tranche, je brise, peut-être poussée par le côté excessif de mon caractère. Oui, Nous croyions, Jacqueline et moi, la séparation nécessaire. Est-ce que nous ne nous serions pas trompées? Cette douleur semble bien montrer comme elle était urgente. Dans tous les cas, il fallait l'amener autrement, l'adoucir autrement.
J'ai donné un petit mot à Lolotte pour sa mère : « Quelle drôle d'idée d'écrire à maman, que vous voyez toute la journée! » Elle est revenue vers moi, navrée : « Maman en a fait une boule. Elle pleure. Vous lui avez fait de la peine, tante Titine. » Hélas! je n'ose pas aller vers elle. Saint-Brice est à Marseille
pour une plaidoirie : elle ne paraît plus aux repas. Maître, versez l'huile du bon Samaritain sur ces plaies que je ne sais pas guérir. Je ne peux que prier.
Sœur Agnès poursuit courageusement sa mission, hélas! sans rien gagner.
j août. — Je l'ai retrouvée enfin tout entière, la délicieuse petite sœur de mon enfance. C'était hier soir. J'étais déjà à demi déshabillée, lorsqu'elle est entrée dans ma chambre : « Pardonne-moi. Je ne sais ce que j'ai dit. C'était à force de souffrir. Mais tu es bonne, tu es bonne, tu m'as écrit un mot ravissant! — Tu l'as lu, alors? » Elle a souri : « Lolotte t'a dit que je l'avais jeté? Mais je l'ai repris après, je l'ai lu. Toi, dont la ligne est si droite, comment fais-tu pour avoir tant de pitié, pour comprendre? »
Nous avons causé longtemps. Elle disait tout, tout ce qui oppressait son pauvre cœur, et elle m'a promis de ne pas penser, de se distraire, de se forcer à des occupations inces-
santés, pour laisser le temps faire son œuvre et cicatriser la blessure.
10 août, — Jacqueline est incomparable.
A peine a-elle reçu ma lettre (Renée lui avait h. peut-être écrit de son côté), qu'elle demande à ^ tous les Sairit-Brice de venir la rejoindre en Auvergne. Renée hésite beaucoup; je sens qu'il lui est pénible de partir, de s'éloigner de Mme de Suze, qui lui donnerait des nouvelles jour par jour. Mais ma tyrannie ancienne a reparu. J'ai tant insisté qu'elle a cédé. Mon beau-frère est retenu encore quelque temps; nous gardons Marthe. Il la lui amènera dans trois semaines : ce sera ma fille en attendant. Et comme ce changement de lieu va être boni à Renée ! Jacqueline est tellement plus douce,] plus consolante que moi ! Je me sentirai encore plus seule face à face avec Charles. Mais j'a^ Marthe. Et puis, qu'importe moi ?
ij août. — Je suis allée voir Sœur Blanche,] chez son malade, et j'avoue que je n'ai paî franchi sans répugnance le seuil de cette!
demeure hostile. Notre petite Sœur a si bien observé la consigne du silence, qu'elle étonne jusqu'à Quartier-Janville lui-même : « Mais où donc avez-vous appris à vous taire ainsi? » lui demanda-t-il un jour. « J'ai hésité à répondre, me dit-elle; puis, pensant que la vérité est toujours ce qu'il y a de meilleur, j'ai nommé notre chère abbaye. Je croyais que la fureur l'étoufferait. Mais pas du tout. Il m'a parlé tout de suite de Mère Agnès. Où donc l'a-t-il connue? Et puis de mon passé, de mon village. Nous sommes Aveyronnais tous les deux : alors il s'intéresse à mes histoires. Mais il revient toujours à Mère Agnès, et si elle était malade, et combien de temps? Il est si étrange, ce monsieur, quand il a des idées! Il pose au docteur Barthez des questions sans nombre, sur la consomption, la tuberculose. Je suis leur conversation assez facilement à cause de nos cours. Et il veut savoir si le chagrin ou l'épreuve peuvent influer sur le mal, le rendre plus grave, mortel? Le docteur répond qu'il n'y a aucun doute pour la
science; qu'un homme triste ou découragé se place sur un mauvais terrain de combat. Il lui a fait lire une conférence de Grasset là-dessus ; je crois qu'il en rêve depuis. Il en répète des passages tout haut.
Quelquefois il m'interroge sur ma vie ancienne. Il me demande si j'étais heureuse, et pourquoi; si je ne préfère pas être libre, gagnant largement ma vie comme je fais. Il ne comprend rien quand je parle du bonheur d'être à Dieu, d'avoir tout quitté pour Lui, et tout donné. Alors je lui dis : « Supposez que nous soyons en famille dans une de nos pauvres maisons là-bas, et qu'on nous la prenne, et qu'on nous renvoie en nous défendant de vivre ensemble : mère, sœurs, jetées dehors, dispersées. Il vaudrait mieux la mort, n'est-ce pas? Et rien que ce coin de terre qu'on nous aurait pris, si pauvre qu'il fût, parce que notre vie et notre cœur y étaient attachés, nous le préférerions à un palais. Vous demandez pourquoi je ne peux pas être heureuse ailleurs? Je ne sais pas vous expliquer. Ailleurs, ce n'est plus la
maison. » Alors, il retombe dans son mutisme; et je ne peux lui parler de Dieu.
16 août, — Je ne vis plus que dans ce duel de ma petite Sœur avec l'impiété, avec la mort aussi, car Tétat du député s'aggrave. Le jour de l'Assomption, grand émoi; il avait fait appeler Mgr de Bauvesins ; et le soir Monseigneur passa une heure avec lui. Hélas ! quand elle osa l'interroger, à la sortie, Monseigneur répondit qu'il ne donnait aucun signe de foi; et Quartier-Janville presque en riant demanda : (j Vous pensiez que je voulais me confesser? Non, il s'agissait d'une affaire. — Ah! monsieur, que c'est triste! dit notre petite Sœur en joignant les mains. — Ne me parlez plus ainsi. Entendez-vous? Je ne crois pas. Je ne crois à rien. »
Depuis, notre chère Sœur Blanche multiplie les soins, les attentions, pour qu'il oublie ce qu'elle appelle sa maladresse. Madame fait prier partout. Mon beau-frère semble triompher de cette agonie sans Dieu : « C'est natu-
rel, c'est normal. » Et vous, Seigneur, vous êtes venu pour les pécheurs !
i8 août. — Hélas ! on a chassé notre pauvre Sœur Blanche! Elle est tout en larmes. La gouvernante vient de lui signifier qu'on n'avait pas besoin de nonne dans la maison. Comment a-t-elle su? Mais ces gens-là savent tout! On n'a même pas voulu qu'elle dise adieu à son malade; et elle se désole, pensant qu'elle a tout gâté par son incapacité, sa maladresse, sa misère surtout : « Il faut des saints pour l'œuvre de Dieu », dit-elle tristement. Il nous semble à toutes que notre vie est engagée dans ce drame. C'est notre unique sujet de conversation ensemble. Nous nous relayons pour une prière incessante. Il nous a fait tant de mal! Mais aussi, grâce à lui, notn petite sainte dort comme elle l'a désiré, dansj le cimetière de l'abbaye... Ayez pitié de lui,! Seigneur! On dit qu'il va plus mal, et il n'estj entouré que de vos ennemis ! Ayez pitié d( lui!...
2j août. — Je veux tout écrire en vous bénissant, vous, Seigneur, dont la miséricorde est éternelle. Je veux tout écrire comme mon angélique Sœur Blanche vient de me le raconter. Je relirai cela plus tard à nos sœurs. Elle est arrivée tout à l'heure, riant et pleurant, ne sachant plus où elle en était, me demandant de remercier Dieu avec elle : « Il est sauvé; Monseigneur y est allé. » Je l'ai suppliée de ne pas omettre un détail ; et il me semble écrire sous sa dictée :
« Je ne vivais plus, disait-elle, ma prière constante était pour lui. Le Seigneur voulait sauver cette âme; et l'on aurait dit que notre pays, le vieux clocher, le cimetière, tous nos morts me criaient : « Aide-le » ; et par-dessus tout notre Mère Agnès, qui avait donné sa vie pour lui. Je suppliais Dieu de m'inspirer. Que faire? Comment oser revenir dans cette maison d'où l'on m'avait chassée ? Je me rappelais les bonnes paroles qu'il m'avait dites sur notre village, sur sa mère; et je le voyais, entre ces hommes^ montant la
garde autour de lui, comme déjà entre les démons. Je disais cela au Seigneur en communiant, ce matin. Et alors je me suis levée, poussée par une force irrésistible : « J'y vais. » Je connais les habitudes; à cette heure-là, à six heures, tout le monde dort. J'ai dit en passant au concierge que je venais pour la garde. Et je suis entrée comme une flèche. Elle sommeillait dans un fauteuil. Lui respirait si fort, on l'entendait de la chambre à côté. J'ai appelé la Sainte Vierge à l'aide. Il avait les yeux grands ouverts. Il ne peut plus rester couché, l'oppression est trop forte. Je me suis jetée à genoux; ce que j'ai dit, comment je l'ai supplié, je ne sais plus : mais je lui demandais de permettre que j'appelle Monseigneur, parce que j'étais une ignorante, une paysanne, mais Monseigneur saurait lui dire que Dieu avait les bras ouverts pour le recevoir. Il ne répondait rien. Alors j'ai pris sa main dans mes mains jointes : « Par notre pays, où tous meurent bien, par votre sainte mère qui dort comme la mienne un crucifix
dans les doigts, par tous vos morts... » Il a dit « oui » ; et j'ai volé dehors sans attendre, car tout de suite, il a nommé Mère Agnès, et j'avais peur que ce soit le délire. Mais non. Monseigneur a été reçu par ses ordres. En sortant, Monseigneur a dit : « Il est sauvé. » Et la douce et chère créature déplorait de n'avoir pu rester pour adoucir les dernières heures. Mais cet homme si redoutable est l'esclave de son entourage.
2^ août. — Mon beau-frère m'a dit aujourd'hui : « Vous savez la nouvelle? Quartier-Janville est mort, et l'évêque y est allé, mandé par lui; il l'a réconcilié avec l'Église. Ces impies n'en font pas d'autre. Mais vraiment, après celui-là, il ne faut désespérer de rien. » Il avait l'air à la fois content et irrité. Quelle tentation de triompher, de lui rappeler ses railleries sur Madame à ce sujet, de parler de Sœur Blanche! Non. Non. Ne mêlons rien d'humain à ce que vous faites. Seigneur : « Secretum meum mihi, » Mais quelle joie
d'envoyer tous les détails à notre mère bienaimée!
2J . — Il y a eu, hélas !un enterrement civil. L'engagement de Quartier-Janville était entre les mains des francs-maçons; et Monseigneur n'a pu que l'absoudre et entendre ses dernières volontés sans que personne voulût aller chercher les témoins nécessaires à la rétractation. Lorsque Monseigneur est revenu, le soir, la porte était consignée. Que j'aurais donné pour éviter ce scandale! Mais quelle preuve nouvelle que nos jugements doivent s'arrêter au seuil des âmes! Ceux qui le maudissaient, voyant cette bière couverte d'un drap rouge et ces insignes maçonniques, maudissaient une des conquêtes de Dieu. S
j septembre. — Oh ! que la terre est basse! ^;. Que les commentaires des gens du monde " sur ceux auxquels vous faites miséricorde, -^^ Seigneur, sont pénibles à entendre! Il n'y a que les cœurs qui vous aiment passionnément
qui ressentent avec vous la joie divine de pardonner. Que la terre est vile! Même parmi les vôtres, où est votre place, Seigneur, et dans quel mélange ! En moi aussi, il y a la poussière humaine. Je me plains, je me révolte. Ah! jusques à quand laisserez-vous nos harpes suspendues super flumina Bahylo7iis?
10 septembre, — Hier je rentrais sous une pluie battante, harassée par une conversation avec la mère de Sœur Marguerite. La réputation de la Croix-Blanche lui tourne la tête; désespérant de marier sa belle-fille, elle voudrait fonder avec elle une œuvre similaire : « J'y mettrai l'argent qu'il faudra. » Et l'on ne peut pas lui faire comprendre que deux œuvres de même nature se nuiraient, qu'il vaut mieux se joindre à celle qui est déjà existante et prospère. Que faire avec ces cervelles-là? J'étais excédée. Marthe et Hilda rentraient de la promenade. Cette chère Mère Hilda dispose de son temps en dehors de ses quinze heures de cours par
semaine. Je leur ai fait à toutes les deux, je le crains, l'accueil le plus maussade. Et justement une lettre de Madame, sur ma table, me prêchait la confiance, la douceur, la paix.
Le i^. — Mgr de Bauvesins m'a fait appeler. Il m'a parlé en termes vagues de la fin possible de notre exil. Je suis si bouleversée que je puis à peine écrire ces mots! Monseigneur s'inquiète des œuvres que nous laisserions en souffrance. Je l'ai rassuré. Nous avons des remplaçantes partout. Mais y a-t-il quelque chose de nouveau? La déception serait si cruelle que je n'ose pas, je ne veux pas penser. Monseigneur dit de prier beaucoup. Il m'a parlé de la fin de Quartier-Janville avec émotion : belle âme de saint, qui rend tout en beauté!
Le i8. — Un billet rapide de Madame: elle demande que chacune de nous prie et se tienne prête à ce que pourrait décider le Seigneur. Cette incertitude est mortelle. Mes
Sœurs sont dans une explosion de joie qui me fait peur. Nous ne savons rien; et si cette espérance s'évanouissait, déjà ce serait horrible ! Je me force à répéter : « Que votre volonté soit faite ! »
Le jo, — O Seigneur! Est-ce vrai? Est-ce possible? Madame écrit qu'avant la fin de l'année elle espère nous réunir toutes, non pas au Val, hélas ! mais à deux pas de la frontière, près de Menton.
Que se passe-t-il? J'ai peur de rêver, de me réveiller avec une déception affreuse; ne le permettez pas, mon Dieu! Mgr de Bauvesins a eu une longue conversation avec mon beaufrère. Celui-ci semble extrêmement ému.
« Je ne peux pas vous parler. Je suis lié par le secret professionnel, mais j'avoue que je suis renversé. Pour la première fois, il me faut démentir tous mes calculs de sagesse humaine, et revenir au vieux dicton : « L'homme s'agite et Dieu le mène. » Votre passage, ici, aura changé tout le monde. »
Mon passage, oh ! mon passage ! C'est donc bien vrai. La fin de l'exil !
/""■ octobre. — Chère petite chambre, où j'ai tant souffert, tant combattu, tant pleuré... C'est fini! Je comprends maintenant l'angoisse passagère, même des saints, à la mort. On s'attache aux endroits où l'on a souffert. C'est fini ! Comment ai-je employé ces trois ans? Je n'ose pas revenir en arrière et me le demander. J'ai subi mon agonie : et vous, le grand Patient, vous m'avez attendue. Je vous demande pardon, moins encore de cette misère qui est mon fond, de ces hauts et ces bas de la nature humaine, que d'avoir quelquefois douté de Vous.
Nous partons toutes lundi prochain, toutes avec Jeanne de Monlovier, avec deux petites amies de nos converses. La joie de mes Sœurs est inexprimable. En moi elle se mêle à la tristesse de quitter les êtres bons et chers qui m'ont aidée à marcher sur la triste route : Jacqueline, Renée, sœurs de mon sang et de
mon cœur, mes délicieuses nièces, mon beaufrère lui-même, si généreux. C'est fini! Comment cela s'est-il fait? Que se passe-t-il? Qui nous sauve ? Je ne sais rien : mais je vais en avant les yeux fermés, écoutant en moi cette allégresse divine qui emplit tout, qui submerge tout. Je ne puis plus reprendre ces pages, écrire un mot, seulement la parole qui résume tout, que je voudrais chanter à toute la terre dans ma joie infinie : « Confie-toi au Seigneur, parce qtcil est bon, farce que sa miséricorde est éternelle. »
C'était au pays du soleil, au seuil même de la frontière française, une grande bâtisse blanche, toute simple, à laquelle, hâtivement, on avait annexé une aile. Une autre s'élevait encore : on eût dit un campement provisoire et fragile. Tandis qu'au Val des Lys, après la dispersion, la solitude et l'abandon gagnaient le grand corps vide, ici c'était la jeune vie qui envahissait les cloîtres à peine debout, les cellules à moitié prêtes.
■ Qu'importe! On était ensemble. Depuis trois jours les trains ramenaient, isolées ou par groupe, toutes les moniales. Aucune ne manquait à l'appel, sauf celle qui dormait au Val des Lys, au fond des jardins abandonnés ; sauf deux anciennes mères qu'une mort rapide avait emportées. Et les nouvelles venues arrivaient dans ce costume du monde, leur triste costume d'emprunt, prises encore
entre les souffrances d'hier, l'étonnement d'aujourd'hui, et une joie qui osait à peine se manifester. Après s'être arrêtées pour l'hymne d'action de grâces dans la chapelle provisoire, après avoir reçu la bénédiction et la maternelle étreinte de bienvenue de Madame, tout de suite elles étaient remises aux mains de Mère Lucie et de Mère Opportune qui échangeaient leur déguisement — comme elles l'appelaient — contre le grave costume monastique. Alors, mais alors seulement, se retrouvant pleinement elles-mêmes, elles jetaient un regard ravi sur leur nouveau domaine. De grandes roches, comme au Val des Lys, bornaient tout un côté de l'horizon : mais là s'arrêtait le rapprochement, et le désert de Guilhem et de Charlemagne s'était transformé en une terre enchantée.
Bien abrités au pied d'un petit monticule, les jardins dévalaient jusqu'à la mer en un fouillis d'oliviers, de citronniers, de lauriersroses. De grands palmiers croissaient en pleine terre, en ces derniers jours d'octobre.
à la caresse tiède du soleil. Et la mer, la merveilleuse mer bleue, la mer au sourire infini que chante Eschyle, se brisait en petites lames courtes, monotones et douces, comme une vieille chanson. C'était un enchantement.
Hélas! C'était l'exil aussi ! En franchissant ce pont qu'on apercevait à la distance d'un jet de pierre, chacune avait senti de quel prix elle payait son sacrifice. Madame avait fait prendre à la frontière des tombereaux de terre française pour que son cimetière au moins en fût couvert, et que ses enfants, s'il plaisait à Dieu de prolonger l'exil, pussent y dormir leur dernier sommeil.
— Mais, Madame, demandait Mme Gauthier ramenant sa jeune belle-fille à l'Abbesse, parce qu'il lui semblait « bien porté » d'agir ainsi; mais Madame, vous ne voudrez pas revenir dans le désert sauvage du Val des Lys ? C'est le paradis terrestre, ici!
Et Madame, pourtant si maîtresse d'ellemême, ne retint pas un cri de protestation :
— Mais j'y reviendrais en me traînant sur les genoux!
Mme Gauthier eut un geste d'étonnement poli. Vraiment la mentalité de ces moniales lui échappait d'un bout à l'autre.
On terminait la dernière journée d'instaltallation, d'emménagement, du va-et-vient des étrangers. Tout à l'heure la porte de clôture allait se fermer, et aucune des moniales ne la franchirait plus que pour le retour en France. Bénédicte, qui semblait ne plus toucher à la terre, accompagna jusqu'au seuil Jacqueline et Renée. La douce petite sœur se jeta une dernière fois dans les bras de son aînée, avec une tendresse émue :
— Merci. Ne te plains pas d'avoir tant souffert. Tu m'as appris le vrai sens de la vie.
— Je n'ai rien fait, dit doucement Bénédicte. C'est le Seigneur.
— Te rappelles-tu le jour de ta Profession? interrogea Renée. Tu étais éperdue de joie, et j'étais jalouse. Comme il faut que je te com-
prenne mieux maintenant, pour n'avoir pas désiré te retenir même un jour!
— De quoi serais-tu jalouse, chérie? Tu sais que je me donne à Celui qui garde. Et puis, Jacqueline est là comme une sœur mille fois meilleure!
— Je sens aussi que nous ne nous séparons pas, affirma Jacqueline à travers ses larmes. N'est-ce pas que nous approchons tous de la grande lumière?
On allait sonner les premières vêpres de la Toussaint. Mais avant la séparation définitive Madame TAbbesse voulut réunir tout le monde dans le grand parloir. Elle et ses moniales, d'un côté de la grille ; les parents et les amis du monde, de l'autre. Seule, Sœur Blanche, employée ailleurs, ne se joignit pas aux autres. Madame remercia en des termes d'une délicatesse profonde tous ceux qui leur avaient été fidèles dans leurs épreuves et les avaient accompagnées dans leur chemin de croix. A tous elle donna rendez-vous au Val des Lys, lorsque des lois impies ne les tiendraient plus
éloignées. Elle ne voulait en rien envisager rinstallation nouvelle comme définitive, mais seulement comme un lieu de préparation et d'attente.
« Avant de nous séparer, ajouta-t-elle, je dois remplir un devoir de justice. Nous sommes ici dans un site délicieux, libres de reprendre notre vie de retraite et de prière, sans que nul d'entre vous, sauf nos avocats, sache à qui nous devons ce bonheur inattendu. J'ai dans les mains une lettre que M. Saint-Brice vous lira tout à l'heure. Son auteur n'avait pas nos croyances; mais la grandeur de sa pensée marque ce que Tertullien appelle une âme naturellement chrétienne. A ceux qui suivent avec cette droiture les lumières de la raison. Dieu a coutume d'envoyer un rayon de son éternelle lumière. Il l'a fait. M. Quartier-Janville est mort absous par Mgr de Bauvesins et réconcilié avec le Seigneur. . . Vous verrez par sa lettre de quelle distance et de quelle sérénité d'impiété il est revenu.
« Si, à Dieu ne plaise, au lieu de nous réunir, nous étions près de nous disperser, je supplierais mes filles d'inspirer à ceux dont l'âme leur semblerait en danger tous les actes de vérité, de droiture et de justice qui seraient en leur pouvoir. Beaucoup de haines ne sont faites que d'ignorance; beaucoup d'ignorances tiennent aux temps bouleversés que nous traversons. Et le Seigneur, d'un souffle, peut dissiper un amoncellement de nuages. Il faut attirer sur soi ce souffle divin.
« Je dirais cela, s'il était encore nécessaire, à toutes mes moniales; elles obtiendront par leurs prières ce qu'elles ne pourront plus tenter autrement. A nos amis je demande que, en se rappelant ce qu'ils vont entendre, ils évitent l'insulte, même envers ceux qui leur semblent les ennemis de Dieu... On coupe ainsi les chemins qui ramènent à Lui,
« Le Seigneur s'est servi de notre Mère Marie-Agnès et de notre Sœur Blanche pour nous ouvrir cet asile. Au ciel seulement l'une sait déjà, l'autre saura un jour que nous leur
devons notre délivrance. Mais je ne crois rien exagérer en ajoutant que le respect et Timmense charité de Mgr de Bauvesins ont fait le reste.
« Souvenez-vous qu'à l'heure de la dispersion, nous regardions M. Quartier-Janville comme notre adversaire le plus acharné ; qu'il Tétait encore, au moins de nos croyances, au moment où il nous écrivit ceci; que le don magnifique qu'il nous fait n'est pas un acte de foi, mais un acte de justice, et vous conclurez qu'il ne faut jamais juger à la place du Seigneur.
« Nous allons les grouper tous, n'est-ce pas, amis et ennemi^, vivants et morts, dans une p. HT pour la Fr-i ^-^e? La première, la plus in ante supplication de notre « Jardin fermé » ser pour elle. . . Et nous intercéderons tant, qu'il faudra bien qu'elle nous rappelle un jour. »
L'Abbesse s'éloigna, de sa grande allure calme, suivie de ses moniales. Autour de Saint-Brice ce fut un vif mouvement d'atten-
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