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A L'ABBAYE

Au Val des Lys le revoir avait été émouvant. Bénédicte et Mère Agnès retrouvaient leur mère, leurs sœurs, leur abbaye, leur costume et leur vie monastiques. Et bien que la pauvre petite Mère Agnès fût couchée tout de suite, elle ne se lassait pas, avec un plaisir d'enfant, de toucher son voile ou sa guimpe, et de tenir dans les siennes les douces mains maternelles. Pour Bénédicte, elle eut d'abord l'impression que l'exil était fini. Son cœur meurtri et tourmenté de tant de manières retrouvait la joie ancienne, et une réponse définitive à toutes ses inquiétudes. Elle revivait. Toutes ses heures disponibles se passaient auprès de sa mère vénérée; mais l'Abbesse, plus grave que tendre, occupait surtout ce temps en conseils, en projets de sanctification pour l'ave-

nir. Les effusions de cœur étaient courtes. Qu'avaient-elles besoin de paroles, là où les esprits ne faisaient qu'un? Cette halte, dans la route harassante de leur vie, il fallait l'utiliser pour se reposer et se rafraîchir, mais surtout pour prendre des forces en vue de l'étape du lendemain. Toute la direction de l'Abbesse allait dans ce sens positif et net. Ce n'était plus, comme avant la dispersion, les prévisions d'une intelligence supérieure devant un avenir inconnu : c'était le retour en arrière après épreuve faite.

Cette vie d'exil, si douloureuse qu'elle fût, était possible si l'on en concentrait les forces dans une œuvre utile. Il fallait un effort, une tension constante, et peut-être, dans les prévisions premières, tout avait-il paru trop simple; peut-être n'avait-on pas fait à la douleur sous ses aspects les plus familiers, la nostalgie et l'isolement, une place assez large. Maintenant on le savait : cette nostalgie du cloître minait les forces, rendait la joie impossible et la vie si lourde, que les plus faibles telles que

Mère Agnès y succombaient; et cet isolement moral, dans un monde hostile, ébranlait parfois la conscience intime jusqu'au doute. Toutes les pages du journal de Bénédicte en témoignaient. De son côté, dans une sphère plus large, l'expérience de l'Abbesse s'était formée. Le seul remède à ces maux de l'exil était la force delà vie intérieure, constamment renouvelée aux sources, et le travail si ingrat, si dur qu'il fût, don journalier et permanent d'une âme liée au Seigneur. L'on souffrait ainsi, mais l'on vivait. Pas une défection n'avait éclairci les rangs de ces isolées, qui allaient à toutes les misères et à tous les travaux, occupant pour les hommes ces heures que la louange divine ne remplissait plus. Marie, rejetée maintenant, n'ayant plus la part la meilleure, mêlait avec ses larmes les restes des senteurs de nard, aux œuvres de Marthe. Les heures bénies passaient, et à mesure qu'elles passaient, ces heures qui ne promettaient que de la joie laissaient une impression inattendue de détresse. La grande abbaye vide

avait un aspect de nécropole. Lorsqu'une porte retombait, lorsque résonnait un bruit de pas ou une parole, de longs échos se répercutaient dans les cloîtres déserts. Mère Mechtilde et ses compagnes, Mère Scholastique et Mère Domitille, confiaient à Bénédicte que leur isolement allait quelquefois jusqu'à l'oppression, jusqu'à répouvante. Les quelques dames pensionnaires occupaient l'ancienne hôtellerie, destinée aux étrangers. Le reste de l'immense édifice demeurait inhabité. Le soir, les deux jeunes moniales n'osaient plus s'aventurer dans les cloîtres. Et peu à peu elles s'étaient groupées dans les salles voisines de l'hôtellerie, délaissant le chœur aux quatre-vingts stalles, dont il leur étéiit matériellement impossible de secouer la poussière, pour l'oratoire de l'infirmerie; le réfectoire et le chapitre, pour deux petites pièces plus que suffisantes, hélas ! à leurs repas et à leurs réunions. Chaque jour la solitude et l'abandon gagnaient du terrain, envahissaient une aile, | puis une autre, comme le lierre s'étend sur les

ruines et les recouvre, resserraient les trois survivantes peureusement dans un espace étroit. Ce grand corps mort, sans cesse sous leurs yeux, manifestait mieux que toutes les paroles l'œuvre néfaste accomplie.

A l'arrivée de Mme l'Abbesse, on voulut tenter une restauration partielle. On descendit au chœur à trois heures pour les matines. Mère Mechtilde avait disposé des lampes qui trouaient, comme des points rouges, les ténèbres de cette nuit d'hiver. L'ombre s'amassait jusqu'aux grilles du chœur, enveveloppait les stalles vides, comme pour permettre aux absentes de s'y agenouiller encore. Mais les absentes ne revenaient pas. Les rites étaient impossibles à suivre, les rubriques impossibles à observer, et le souvenir des gloires anciennes de la louange divine rendait plus amer le deuil présent. Au réfectoire, même impression; la misérable table de cinq semblait perdue tout au bout de la grande salle voûtée. Les voix résonnaient au chapitre comme honteuses d'elles-mêmes dans le vide

sonore. Et partout cette sensation de suspension brusque de la vie, en pleine activité, en pleine floraison, ainsi que devant les vestiges de Pompéi ou d'Herculanum : sensation mille fois pire que la mort naturelle et caduque. Comme pour les villes ensevelies, la grande coulée meurtrière avait passé. La vie était arrêtée. On ne pouvait plus, malgré tous les efforts, galvaniser un cadavre.

Mère Agnès, elle, ne soufi^rait de rien. Le grand vide autour d'elle ne l'atteignait pas, et finissait au seuil de sa cellule. Elle poursuivait sa vie d'autrefois, et sa mère et ses sœurs, attentives, entretenaient l'illusion heureuse. Lorsqu'elle fut installée dans l'infirmerie voisine des appartements abbatiaux, lorsqu'elle fut couchée dans le petit lit étroit et blanc, avec Madame auprès d'elle, ses bras s'ouvrirent dans un geste de ravissement et cette joie ne la quitta plus. Elle, elle retrouvait entièrement sa vie monastique. Sa fenêtre ouvrait sur les horizons familiers, les collines abruptes, les feuilles rousses de l'automne,

sortant, comme des bouquets aux nuances fanées, du creux des roches.

Près d'elle, séparée seulement par une grille, se trouvait la chapelle de l'infirmerie, leur oratoire actuel. Elle suivait l'office de son lit, comme si quelques-unes de ses compagnes charitables venaient l'assister jusqu'à la fin dans cette fonction de la louange divine : leur nombre réduit ne l'étonnait donc pas. Aux heures de soleil, on la portait encore sur la terrasse; et elle demeurait là, tranquille, la main dans la main de son Abbesse. La terre ne lui apparaissait plus qu'à la distance que la pensée de la mort met entre nous et les choses ; et elle ne gardait de la terre que ce qu'elle y avait uniquement aimé, ce qu'elle emporterait dans l'éternité après la grande purification de la mort. On eût pu croire que les années d'exil, de délaissement moral, étaient finies ou n'avaient jamais existé. Elle n'y pensait que pour mieux jouir du présent, pour remercier Dieu et l'Abbesse de cette suprême marque de sollicitude.

Mais ce n'était pas pour une consolation humaine, ou une satisfaction de cœur, si légitime qu'elle fût, que Madame l'avait ramenée au berceau de sa vie monastique. Elle accomplissait le grand devoir de sa charge en l'aidant à mourir. Elle connaissait à fond cette âme innocente et timide, elle savait les mots qu'il fallait dire, les craintes qu'elle devait dissiper; et, comme elle l'avait préparée à sa Profession, elle la disposait à la mort, simplement, maternellement. La paix de Mère Agnès était divine. Elle ne demandait rien; elle ne désirait rien ; sa prière était continuelle, et, « tranquille et lumineuse », elle attendait. Quelquefois elle parlait de l'autre monde; quelquefois elle interrogeait Madame sur l'agonie : « Est-ce que j'aurai peur? » Et r Abbesse la poussait à la confiance par la grave parole de Bossuet : « Que fera l'âme à la mort, sinon ce qu'elle a fait toute la vie? » Alors, elle s'abandonnait et souriait. Son grand souci était l'abbaye et ses sœurs en exil. Humainement on n'entrevoyait aucune

solution, on ne prévoyait pas de fin. Mais comme le disait Madame, sait-on ce que pèsent dans les secrets divins la prière pour les persécuteurs et le sacrifice de la vie? Et elle s'offrait pour eux; elle suppliait Dieu de lui donner leurs âmes. C'était sa prière incessante. Et elle voulait que Madame, si elle le pouvait jamais, leur dise qu'elle était morte en leur pardonnant et en les aimant, pour écarter d'eux les terreurs de la dernière heure.

La mort vint : dies magna et amara valdè. Que d'autres la parent et l'embellissent, ceux qui ne l'ont vue que de loin. Même pour les élus du Seigneur, magna et amara valdè. Elle est effroyable sans Lui. Avec Lui, elle reste grave. Et l'âme, même pure, entourée 1 de prières n'affronte pas sans frémir « l'hor- I reur de la grande ténèbre ». Mais II vint. Il

[ rayonna dans ces ténèbres. Il se pencha vers

! la Vierge et l'emporta, comme un père emporte \ son enfant dans la nuit. Et la paix enveloppa

ce dernier sommeil. ! Elle reposait encore sur la couche embau-

mée des dernières fleurs d'hiver, parée par les mains de ses sœurs, et gardée par leurs prières, lorsqu'on vint avertir l'Abbesse que les administrateurs la demandaient.

Elle s'y attendait. Saint-Brice l'avait prévenue. C'était avec une conscience pleinement avertie qu'elle s'exposait à toutes les représailles. Et en s'éloignant, en jetant un dernier regard sur le doux visage endormi, elle pensait que, quelle que fût la rançon, la paix de son enfant ne serait pas payée trop cher.

Elle ne connaissait pas Quartier-Janville. Il était grand, les traits durs ravagés par la maladie, la voix coupante. Jamais elle ne s^était trouvée en présence d'un ennemi avéré de Dieu, et la seule pensée de cet homme, vénérable de la loge, lui causait une sorte de malaise. Mais elle était digne de ses devancières. Il n'appartenait à personne de la faire trembler.

Le député était accompagné d'un délégué de l'administration, vague comparse prêt à

toutes les besognes : sans s'attarder aux politesses, ils entrèrent en matière. Ce fut un exposé long et diffus. La rumeur publique leur apprenait que l'abbaye allait se reformant. Trois ou quatre religieuses venaient d'arriver, d'autres, peut-être, les suivraient. Il était de leur devoir de ne pas souffrir un état de choses qui, une fois constaté, entraînerait la fermeture de l'abbaye. Le député devait déposer un rapporta son retour à la Chambre. Et comme, documentée par Saint-Brice, l'Abbesse observait que dans une maison de famille il était loisible de recevoir quelques amies en passant, la discussion se prolongea pénible et oiseuse. A la iîn, Quartier-Janville trancha le cas, décidant que les expulsées ne reviendraient pas, même quelques jours, ou qu'on fermerait :

— Je regrette d'aller plus loin, madame, mais nous désirons nous rendre compte par nous-mêmes de l'état des choses, et voir jusqu'à quel point ces rapports sont fondés. Il faut donc que vous nous permettiez de visiter rétablissement.

— Vous ne le pourriez pas en ce moment, monsieur, sans un manque d'égards que vous regretteriez, expliqua-t-elle. Si dans deux ou trois jours il vous plaît de renouveler votre enquête et de revenir, rien ne sera plus facile.

— Je repars pour Paris dans quelques heures, répondit-il. Et, du reste, à quelque moment que nous revenions, notre visite vous semblera toujours aussi inopportune.

Devant cette insistance, une pensée s'imposa fortement à Madame. Elle n'avait fait aucune allusion à la mort de Mère Agnès, pour la cacher, s'il était possible, et enterrer secrètement la petite morte dans leur cimetière. C'était sa prière à Dieu : assister son enfant, et, comme autrefois Tobie, ensevelir avec honneur les restes de l'exilée, fallût-il attendre pour cela les ombres de la nuit. Mais puisque les événements se déroulaient en dehors de ses prévisions et de son choix, c'est que le Seigneur lui-même les guidait. Elle s'abandonna, par une prière fervente, à ses desseins inconnus.

Et la triste visite commença coupée d'interrogatoires offensants aux filles de service ou aux domestiques, de réflexions impatientes de Quartier-Janville, oppressé, fatigué, ne montant qu'avec effort, à la recherche de religieuses qui semblaient s'évanouir devant lui, prêt à croire à une mystification. L'Abbesse s'arrêta enfin devant la porte de l'infirmerie. Elle se retourna sur le seuil. Elle était si imposante, si douloureuse à la fois et si digne, qu'instinctivement Quartier-Janville s'effaça,

— J'ai ramené une de mes sœurs sur sa prière, dit simplement TAbbesse. Elle avait la poitrine très délicate. Ici, à force de tendresse et de soins, nous l'avions fait vivre. L'isolement de l'exil l'a tuée. Mais elle est morte heureuse au milieu de nous.

Qui mesurera les réactions sans nombre des choses extérieures sur les volontés les plus arrêtées ? Et le choc imprévu de la mort^ et d'une mort dans la grâce de la jeunesse, sur les âmes les plus dures et les plus brutales? Mère Agnès était étendue au milieu.

des fleurs, vêtue de la couUe monastique, sur la tête la couronne de la Profession, faite de lis et de roses, que chacune emportait au tombeau comme une suprême parure. Le doux visage souriait. Autour d'elle les moniales, selon Tusage, psalmodiaient l'office des Morts Elles continuèrent sans lever les yeux et sans s'interrompre. Les délégués de l'administration s'éclipsèrent. Quartier-Janville restait sur le seuil; et les versets s'égrenaient un à .un :

Discedite a me omnes qui operamini ini" quitates.

Il ne s'en allait pas. Il demeurait, au lieu d'être chassé par elle. Bien au delà des mots, bien au delà des apparences, il sentait s'émouvoir en lui les profondeurs inconnues de son âme. Était-ce son âme, cette âme qu'il croyait impassible, qui s'interrogeait, qui se troublait, qui s'attendrissait ainsi? Par quelle souffrance était passée cette jeune moniale, pour mourir ainsi toute jeune? Quelle force l'avait soutenue, pour que l'heure redoutable laissât sur

son visage cette sérénité divine? Et lui, pourquoi avait-il haï ainsi de simples femmes? Pourquoi les poursuivait-il avec cet acharnement? Les pensées incohérentes se croisaient, scandées par la psalmodie et comme guidées par elle :

Persequatiir inimiciis animam meam et conculcet in terra vitam meam.

Que faisait-il là? Que venait-il faire et chercher? Qu'importait au triomphe de ses idées la ruine de cette abbaye, la dispersion de quelques femmes? Et enfin, et surtout, la question lancinante, redoutable qui s'impo- ; sait à son esprit tout d'une pièce et le torturait : j quelle part avait l'exil à cette mort de con- ^ somption et d'affaissement, qu'un peu de joie ^peut-être, que des soins maternels eussent ! écartée? Lui et ses pareils avaient arraché I cette enfant à ces soins et à cette joie — elle et combien d'autres ! — croyant enlever au vieil j arbre social les végétations parasites. Et ils avaient atteint les racines, ils avaient atteint la vie.

Mère Mechtilde finissait le répons du premier nocturne :

Domine^ quando veneris judicare terrant^ ubi me ahscondam a vultu irœ tuœ?

Aucun vestige de foi ne se soulevait à ce souffle de tempête, seulement une pitié humaine qu'il ne se connaissait pas. Il ne sut jamais combien de temps il demeura ainsi, perdu dans ses pensées. Il s'arracha enfin lentement, comme à regret, de la vision funèbre et douce. Au dehors, ce fut presque à voix basse qu'il parla.

— Pourquoi ne m'aviez-vous pas averti, madame? Pensiez-vous que la lutte contre vos croyances m'enlevait le respect de la mort?

— Je voulais la garder ici, l'enterrer ici, répondit simplement l'Abbesse. C'était son vœu. J'attendais, il est vrai, la visite de ces messieurs, mais j'espérais que ce serait assez tard pour suivre son désir.

— Faites, dit le député résolument. Je serai là pour en répondre. Pour tant que vous nous

haïssiez, il faudrait penser que vos ennemis sont des hommes.

— Comment haïrions-nous, puisque le Seigneur bénit? La prière suprême de notre petite sainte en est la preuve. Elle a offert le sacrifice de sa vie pour que Dieu pardonne à vous et à tous. Je lui ai promis de vous redire ses paroles : « ... pour que Dieu écarte d'eux les terreurs de la mort. »

Ils avaient atteint la porte de clôture. Quartier-Janville répétait vaguement :

— Les terreurs de la mort? Pour ceux qui ne croient pas, que sont les terreurs de la mort?

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