DU SCEPTICISME £N GRÈCE AVANT ^MÉSIDÈME
Ouand Jînésidème vint à Alexandrie fonder son enseignement, Técole pyrrhonienne qu'il rajeunit et relera, avait déjà trois siècles d'existence. Nous devons remonter à Torigine de celte école trop dédaignée, re-* connaître son vrai caractère et la suivre dans ses fortunes diverses, si nous voulons estimer à son juste prix Tœuxre philosophique de son second fondateur, et mesurer la part qu'il prit à sa destinée.
L'école pyrrhonienne est dans l'antiquité l'écolesceptique par excellence. Nous pensons même qu'à parler rigoureusement, il n'y a eu en Grèce d'école vraiment sceptique que celle-là.
Quoique de très-savants hommes, Cicéron *, Séiiè-
* Ac. ga. i, 13. — II, 28.
que ', Sextus '*, et k une autre époque, Bayle ^, Brucker *, StaBudlin *, aient cru voir apparaître le scepticisme, dès Torigine de la philosophie grecque, dans la doctrine des Éléates, dans celles d'Heraclite et de Démocrite, on est généralement d'accord aujourd'hui, grâce aux efforts d'une critique plus éclairée, pour restituer à ces grands systèmes leur caractère éminemment dogmatique.
Mais un préjugé subsiste encore : c'est que la Sophistique, la seconde et la troisième Académie furent des écoles sceptiques®. Nous ne pouvons donner les mains à cette opinion, et il nous parait nécessaire ici de ]a combattre.
La même confusion d'idées qui a fait enrôler Xénophane et Zenon d'Élée parmi les sceptiques, a associé dans les esprits Pyrrhon avec Gorgias, iEnésidème avec Garnéade. Nul doute que Gorgias n'ait préparé Pyrrhon, et GarnéadeiEnésidème; mais la vérité est que les écoles de ces philosophes n'ont pas cessé de se combattre, et qu'elles diffèrent de tout point, soit par la nature des doctrines, soit par l'influence qu'elles ont exercée sur le développement de la philosophie grecque.
Il semble que deux choses profondément distinctes n'aient pas été suffisamment démêlées, je veux dire,
« Epist. 88.
2 Adv. Math, p. 146, C.
8 Dict. Art. Xënoph. et Zenon d'Élée.
* Hist crit. phiL I, 1 \ 70.
^ Geschichte und Geist der Septic. Per. I et II.
'^ Tenneman. Man. de Vhist. de la phiL I, 228 sqq.
D'i4*:NËSIDÈHE. 41
l'esprit critique et négatif, et l'esprit sceptique proprement dit ; et cependant, il y a la môme différence entre ces deux directions de la philosophie qu'entre ces deux opérations de l'esprit, la négation et le doute. Selon nous, une seule école en Grèce a professé le doute, c'est l'école pyrrhonienne. Deux esprits éminents ont seuls compris et organisé la philosophie du doute, savoir, Pyrrhon et iEnésidème.
. Il nous importe d'établir solidement ces deux points. Car si l'esprit et le rôle de l'école pyrrhonienne étaient méconnus, on ne comprendrait plus ni l'esprit ni le rôle du scepticisme d'^Ënésidème. Cette introduction sera donc consacrée à un double objet :
1° Éclairer l'origine et déterminer le vrai caractère de l'école pyrrhonienne en la distinguant fortement de toutes les autres, particulièrement de l'école des Sophistes, de la seconde et la troisième Académie.
2" Décrire le mouvement et marquer le progrès du scepticisme en Grèce, depuis Pyrrhon jusqu'à ^Enésidème.
C'est un point désormais acquis à l'histoire de la philosophie que Xénophane et Zenon d'Élée n'ont été sceptiques à aucun titre; mais qu'ils ont servi tout au contraire, celui-là à fonder, celui-ci à défendrele dogmatisme le plus absolu et le plus exclusif qui fut jamais ^
Mais, dit-on, ces deux philosophes niaient pourtant le mouvement. Je réponds : si l'on veut que nier, ce
* Voir les art. Xénophane et Zenon d*Élëe, dans les Nouv, fragm, phil de M. Cousin, t. I.
soit faire acte de scepticisme, voilà Parménide sceptique; car lui aussi a nié le mouvement*. Mais à ce compte, Heraclite est un autre sceptique ; car il a pensé que tout s'écoule et a nié l'être absolu ^. Et où trouvera-t-on un philosophe qui ne soit pas sceptique? tout dogmatisme^ si profond et si vaste qu'on le suppose, n'est-il pas toujours plus ou moins exclusif, c'est-à-dire plus ou moins négatif? Identifier le doute et la négation, c'est identifier le dogmatisme et le scepticisme, c'est tout confondre.
Au lieu de raisonner ainsi : les Éléates nient le mouvement, Heraclite nie l'être absolu; donc Heraclite et les Éléates sont sceptiques ; il fallait dire : puisque les Éléates nient le mouvement, c'est qu'ils n'ont aucun doute sur l'impossibilité du mouvement. Puisque Heraclite nie l'être absolu, c'est qu'il n'a aucun doute sur l'impossibilité de l'être absolu. Donc Heraclite et les Éléates ne sont point sceptiques.
Et cependant, il est vrai de dire que l'école d'Élée et celle d'Heraclite ont puissamment servi, quoiqu'à leur insu, la cause du scepticisme, et lui ont mis aux mains la plupart des instruments de guerre qu'il a tournés ensuite contre elles-mêmes. Ainsi, la Sophistique s'est emparée des arguments de Zenon contre Iç mouvement, et leur attribuant une portée absolue que l'habile Éléate ne leur donnait pas, elle s'en est servie pour battre en brèche le dogmatisme Ionien^, Plus
« Sext. Adv. Math. 388, A.
* Plat. TheœL — Cf. Sext. flyp. Pyr. 1, 29. II, 6. Ill, 15,
' Arist. deXen, Zen, etGorg., 5. '
D'.ENÉSIDÈMK. 43
tard, Técole Mégarique s'appropria ces arguments subtils, en les compliquant encore des nœuds inextricables de sa dialectique ^ Enfin, le pyrrhonisme en hérita, et dans un tout autre but que les sophistes et Euclide, sut comme eux les faire tourner à ses fms^. De même, Protagoras mit le système d'Heraclite au senrice de ses propres vues ^ De la mobilité universelle, il déduisit habilement Tuniverselle relativité, et par une conséquence inévitable, Tégale valeur des assertions contradictoires. Vint alors Técole de Pyrrhon qui, prenant acte de tout cela, institua son ii:oyJt, à égale distance de raffirmation et de la négation, sur la ruine de tous les systèmes.
A ce point de vue, qui est celui des faits et des témoignages, la Sophistique prépare le scepticisme, mais elle s'en distingue.
Attachons-nous à marquer et à établir cette difTé* rence, et pour cela, jetons un coup d'œil attentif sur les doctrines des sophistes les plus célèbres et les plus sérieux.
Les sophistes étaient de ces hommes avides et déliés, comme il en naît aux âges de profonde corruption. Courtisans du vice, ils flattèrent en esclaves les mauvaises passions de leur temps, comptant bien asservir les âmes après les avoir abaissées. Dans un siècle de superstition, ils eussent poussé la dévotion jusqu'au
• Sext. Hyp. Pyrr, TTT, 7. — Bf. Adv. Math. 988, C. Hyp. Pyrr, II, 22.
* Adv. Math. 392 sqq.
' Ibid. 448 sq.
fanatisme; mais l'esprit du temps était libre ; ils furent esprits forts*. La jeunesse d'alors était amoureuse d'une science brillante et frivole ; ils affectèrent l'universalité ^. Citoyens de républiques démocratiques où la parole, c'était le crédit, ils asservirent la pensée à une rhétorique menteuse dont le chef-d'œuvre était de fortifier les mauvaises causes et d'affaiblir les bonnes, afin d'avoir toujours raison.
Ils surent comprendre que la philosophie était la plus grande force morale du temps, et en firent le premier ressort de leur entreprise. Leur tactique fut trèshabile dans le choix des systèmes, et peut-être l'esprit du temps la conduisait-elle à leur insu. Gomme s'ils avaient voulu se partager le travail, ils mirent la main sur chacune des grandes doctrines dont la dissolution précoce était imminente, et démêlant avec une étonnante sagacité les côtés négatifs et les endroits faibles de ces doctrines, les tournant sans scrupule l'une contre l'autre, ils tendirent ouvertement par la confusion et la contradiction de toutes les idées à la négation universelle. Arrivés là, ils étaient sûps d'avoir une raison à donner pour et contre tout. Leur philosophie était faite.
Gorgias partit de l'Eléalisme et le brisa contre le sensualisme Ionien. Protagoras adopta le système d'Heraclite pour en consommer la ruine.
Écoutons Gorgias : « L'être n'est pas, dit-il. En effet s'il était, il serait éternel, ou engendré, ou l'un et Tau-
» Sext, Adv. Math. p. 319, B. — Cf. Cic. De Nat. Deor. T. 2. • Plat. Protag. pas.
D'ieNËSIDÈME. 45
tre. Or, ce qui est éternel n'a pas commencé, et par conséquent n'a pas de principe, et par conséquent est indéfini; Mais Tindéfini n*est nulle part. Car s'il était quelque part, il serait différent de ce en quoi il est, et il y aurait quelque chose de plus grand que lui. De plus , il ne peut être contenu dans lui-même. Car alors le contenant et le contenu, le corps et le lieu ne feraient qu'un, ce qui est impossible. Ainsi l'être, dans l'hypothèse qui le fait étemel, n'est nulle part et par conséquent n'est pas — En second lieu, l'être n'est pas engendré. Car il serait engendré de l'être ou du nonêtre. Or, pour qu'il fût engendré de l'être, il faudrait que l'être existât déjà ; et il ne peut pas non plus être engendré du non-être, car le non-être ne peut rien produire. — Enfin, l'être ne peut être tout à la fois éternel et engendré. Donc l'être n'est point.
« Autre preuve que l'être n'est point. L'être est un ou plusieurs. Or, l'être ne peut être qu'une quantité, un continu, une grandeur ou un corps ; et rien de tout cela n'est un. De plus l'être ne peut être plusieurs. Car, s'il n'y a plus d'unité^ il ne peut plus y avoir de pluralité * . »
Le caractère de cette argumentation, au premier abord, est Éléatique. Mais quand on y regarde de près, on y voit les principes sensualistes réunis par un monstrueux assemblage aux dogmes de Parménide, pour les détruire et se détruire eux-mêmes du même coup. L*étre, dit Gorgias, est engendré ou éternel. Il ne peut
* Sext. Adv. Math, p. HO sq. — ; Cf. Arist. de Xén. Zén. et Gorg. 5.
Ui LE SCEPTICISME
élre engendré ; j'en appelle à Parménide. Il ne peut être éternel, car tout ce qui est a commencé d'être ; demandez à Heraclite.
Je n'ai trouvé nulle part eu traits plus sensibles le caractère de cette dialectique toute négative qui dissoU vait pour ainsi parler chaque système en y infiltrant tous les autres.
Le résultat définitif est celui-ci * : toute vérité, tout être sont absolument impossibles.
Suivons maintenant Protagoras dans une autre voie. Connaître, dit-il, c'est sentir ; or, quel est le caractère de la sensation? c'est de varier à l'infini suivant les dispositions de l'être sensible. Gbacun connaît donc à sa façon, et chacun est bon juge et seul juge de sa façon de connaître. Ce qui est yrai pour celui-ci peut donc être faux pour celui-là et incertain pour un troisième. Tout le monde a tort, et tout le monde a raison. A ce cqmpte, toute chose est et n'est pas tout à la fois ; elle -est ceci, et elle est cela; et elle n'est aussi ni l'un ni l'autre. C'est ce que Protagoras exprimait en disant que l'hommo est la mesure de toutes choses ; des choses qui sont, en tant qu'elles sont ; et des choses qui ne sont paSy en tant qu'elles ne sont pas.
Aussi tout est relatif, parce que tout est sensible ; et tout est yrai parce que tout est relatif. Et comme tout est yrai, le oui est vrai comme le non ^.
< Sext. Adv. Math, p. 449 sq. — Cf. Arîst. de Xén. Zén. et Gorg, 5.
« Sext. Adv, Math,^. 148. sq. — Cf. Ibid. p. 205, C; p,209, C. ; p. 319, B.— Cf. Cic. De Na(. Deor. I, 2.
Mais Gorgias dit-il autre chose? Rien n'est, selon lui, et rien n'est vrai, ni le oui, ni le non. Or, qui ne voit que cette formule est identique à la précédente ? Si tout est vrai, rien n'est vrai, et si rien n'est vrai, on peut tout soutenir et par conséquent tout est vrai. Acceptez les deux alternatives contradictoires ou niez-les ; la vérité y succombe également, et le sens commun y reçoit pareil outrage.
Qu'on examine maintenant les doctrines de Métrodore de Chio', de Prodicus^, d'Hippias^ de Diagoras*, d'Anaxarque *, d'Eutliydème ^, Ton y recoiinaîtra le même esprit. Nulle part l'esprit de doute ; nulle part la suspension du jugement, le véritable esprit sceptique ^ Partout l'esprit critique et négatif poussé à ses dernières limites et déshonoré- par l'effronterie.
Il est certain que le scepticisme serait sorti de bonne heure de cette dissolution générale des idées et des mœurs, si une grande révolution n'eût renouvelé dans ses sources l'esprit grec épuisé.
Socrate vint à propos. L'influence qu'a exercée ce grand homme est incalculable. Les sophistes régnaient en maîtres, il les discrédita ; la philosophie était mou-
1 Sext. Âdv. Math, p. 146, C. — Cf. Ibid. p. 153, A. —Cf. Gicer. Acad, QuœsU II, 23. « Sext. Adv. Math,^. 31i, B. -Cf. p. 317, D.
' Plat. Hip. maj. et mm, ' Eyp. Pyrr. RI, 24. — Cf. Adv, Math. 318.
» Sext. Adv, Math. p. 153, B.
« Sext. Adv. Math. p. 149, C.
•^ Ibid. p. 341 , D. — Cf. Eyp. Pyrr. I, 32.
rante, il la ranima ; le scepticisme allait tout ^envahir, il l'arrêta pour un siècle. Accoucheur des esprits, sa méthode fit éclore tous ces beaux fruits que le doute eût desséchés dans leur germe. Apôtre de la vérité et de la vertu, il rendit à la philosophie, dont la sainte image était obscurcie, son caractère auguste et respecté. Socrate mort, plusieurs écoles se constituèrent ; mais toutes ne tardèrent pas à s'éclipser devant les splendeurs naissantes de l'Académie et du Lycée. Toutefois, l'école Mégarique doit nous arrêter un instant; car elle aussi, comme celle des sophistes, a eu sa part d'influence sur la naissance et le progrès de la doctrine pyrrhonienne.
L'école de Mégare, c'est l'Éléatisme qui décline et s'altère sous l'influence des sophistes. Comme les Éléates, les Mégariques se distinguent par l'esprit dialectique. Sur les traces de Parménide et de Zenon, Euclide et Diodore * argumentent contre la sensibilité et le mouvement. Mais la dialectique de Mégare, travaillée sourdement par l'esprit sophistique, oublie trop souvent le point de vue sublime qui faisait la force des Éléates, et dès lors, séparée de son principe, elle prend un caractère exclusivement négatif, argumente pour argumenter, se crée des embarras pour en triompher, surprend et éblouit l'esprit, au lieu d'y porter la lumière, s'enchante de la subtilité et de la souplesse de ses ressources, et n'est plus qu'un jeu d'esprit dangereux et frivole, tout à fait indigne d'hommes sérieux.
« Sexl. Adv. Math. 396 sqq.
Déjà Euclide ^ attaque la légitimité de la preuve et mérite le blâme sévère de Socrate. Eubulide tend sous les pas des philosophes ses pièges subtils, le Menteur, le Voilé, le Chauve, le Trompeur, le Cornu, ingénieuses puérilités ^. Stilpon combat vivement la théorie des idées, mais avec les armes d'Aristote. Homme grave d ailleurs et de mœurs socratiques, on est surpris de le voir attaquer en sophiste la possibilité de réduire une idée inférieure à une idée supérieure^, c'est-à-dire, le raisonnement dans son essence. Et voilà donc où parvient enfin cette aveugle et stérile dialectique de Mégare?à détruire le raisonnement, et partant, ellemême. Son point de départ est Tétre ; elle se perd dans le Nihilisme.
Et ici encore, comme dans la route que nous venons de parcourir, nous trouvons Tesprit négatif, dans toute sa force, dans .tous ses excès ; mais nous cherchons en vain Tesprit sceptique.
Pyrrhon tient à la fois de l'école Sophistique et de la Mégarique. Il est disciple d'Anaxarque * qui eut pour maître le sophiste Métrodore, et de Dryson* fils du mégarique Stilpon. Essayons de retrouver les traits un peu indécis de cet homme extraordinaire qui n'écrivit pas une ligne ®, et qu'après vingt siècles on n'a pas ou-
* Laert. H, p. 59, E.
» Laert. II, p. 60, A. Vid. Menag. ad Laert. p. 74. — Cf. Plat. Euihyd. — Cic. Ac. qu. IV, 26.
« Plut. Adv. Colot. 23. — Cf. Cic. Ac. qu. U, 23.
* Laert. IX, p. 252, E.
' Id. Ibid. Vide Menag. ad Laert.
* Laert. IX, p. 262, D. — Cf. Arist. ap. Euseb. Prœp. XIV, 18 etFabric. BibL gr. III, 620. Éd. Harl.
hlié ; de cet homme qui le premier conçut et prit au sérieux Tidée sceptique, et la marqua si fortement de son empreinte qu'aujourd'hui encore elle porte son nom et parle son langage.
Pyrrhon commença ses études philosophiques par la lecture de Démocrite ^ Il s'attacha ensuite à Técole de Mégare et à celle des sophistes dont la dialectique stérile le dégoûta du raisonnement et de la science.
Fatigué des livres et des écoles, Pyrrhon voulut lire dans le grand livre du monde, et comme Descartes plus tard, il n'y recueillit que Vincertitude.
De retour en Grèce, il^ retrouva ce qu'il y avait laissé. Au lieu de principes, l'orgueil et la lutte des sys* tèmes, et partout, en apparence, la raison aux prises avec la raison. Platon était mort, et rAcadémie, que la forte main du maître ue retenait plus. sur ses mauvaises pentes, dérivait vers le Pytbagorisme. Aristote, fatiguait de ses objections l'Académie affaiblie, et lui-même parvenait à peine à désarmer d'ardents contradicteurs. A cûté de ces grandes écoles, les Cyniques étalaient le scandale de leur extravagant rigorisme, tandis que les disciples d'Aristippe, beaucoup moins épris de l'austérité, s'abandonnaient mollement à la vie avec les. sens pour guide et le plaisir pour boussole.
A qui se fier, où se prendre dans cette universelle variété ? Où trouver la sagesse ? Dans Taffirmation ? Dans la négation ? Dans un autre parti ?
Ce troisième parti , Pyrrhon a l'honneur de l'avoir conçu. Beaucoup de bons esprits avaient douté avant
* Laert. DC, p. 254, B. — Cf. Fabr. 1. 1.
Pyrrhon ; mais personne, avpnl lai, n'avqit élevé le doute au rang d'une méthode. La gloire des philosophes est moins dans les idées qu'ils prennent pour drapeau que dans Temploi qu'ils en savent faire. Pyrrhon aperçut le premier l'idée du doute régulier et systématique, et si la force lui manqua pour Torganiser fortement, il sut du moins l'exprimer avec une netteté supérieure.
Suivant Pyrrhon, aussitôt que la raison entreprend de percer les mystères qui l'environnent, elle s'embarrasse entre deux alternatives contradictoires où il lui est également impossible de se fixer. Les uns disent qu'il y a une vérité absolue, les autres le nient. Chacun donne ses raisons, et ces raisons se valent. Choisit-on la première alternative? On y trouve la lutte et la contradiction. Choisit-on la seconde ? Môme lutte, môme contradiction. Prend-on le parti désespéré de les nier l'une et l'autre ou de les affirmer ensemble ? On est accablé du poids de toutes deux. Que faire? Pyrrhon répond: s'abstenir, èxé^eiv.
Mais, dira-t-on, il est impossible de s'abstenir en toutes choses. Un doute universel est le comble de l'extravagance -, car s'il doute de soi, il est assez réfuté ; et s'il s'affirme, voilà le douteur qui malgré lui ne doute plus et se condamne à l'affirmation, c'est-à-dire, à la contradiction.
Raisonner ainsi, c'est selon nous, ne pas entendre l'ixox'ft pyrrhoftienne. D'où vient cette iicoxh ? Des contradictions de la raison, àviiOeaiç twv Xé^wv, Mais où se rencontre cette àv^COsatç? Est-elle universelle? Certai-
nement non. Elle est tout entière dans le domaine des choses obscures, àSr^Xa, c'est-à-dire, des essences, des rapports et des lois invisibles des êtres. Mais quant aux pures impressions de conscience, aux faits internes, elle n'y pénètre pas ; en un mot, s'il est permis d'appliquer à une école de l'antiquité une terminologie toute moderne, le doute pyrrhonien est tout entier dans la sphère de l'objectif ; il n'atteint pas la région de la conscience et de la subjectivité.
Que ce soit là la doctrine avouée de l'école pyrrhonienne, c'est ce qui résulte évidemment de vingt passages décisifs de Sextus^ confirmés pleinement par Diogène Laërce ^. Et si l'on doutait que cette doctrine fût déjà dans Pyrrhon, voici un témoignage qui trancherait la question. Pyrrhon admettait positivement un critérium ; ce critérium, c'est l'apparence, Tb çatv6[i£vcv^. Or, que signifie ce critérium de vérité dans la doctrine sceptique par excellence? Est-ce un critérium absolu, au sens ou un matérialiste eût pu l'admettre? Il est trop clair que non. Il s'agit donc ici d'un critérium purement subjectif. Pyrrhon doute absolument de tout ce qui dépasse la conscience ; mais comme Pyrrhon n'est pas un sophiste, il ne doute pas de son doute, il ne doute pas de la conscience.
Ce point est capital. Ne craignons pas d'y insister encore.
» Sext. Hyp. Pyrr. I, H , t3 ; Ibid. p. 13, A, p. 28, D. Ibid. Si, 32. Adv, Math.T^. 143.
« Laert. IX, p. 262, E.
» Laert. IX, n. 263, B.
D'ifiNÉSIDÈME. &3
Les sens disent que la nature est pleine de vie et de mouvement. Parménide démontre que le mouvement et la vie sont impossibles. Voilà l'antithèse. Gorgias et Protagoras la résolvent en disant, l'un : il n'est pas vrai qu'il y ait du mouvement; il n'est pas vrai non plus que le mouvement soit impossible; car rien n'est vrai. — L'autre : Il est vrai qu'il y a du mouvement ; il est également vrai qu'il n'y en a pas; car tout est vrai. — Pyrrhon, témoin de ce conflit, en prend acte, et s'abstient purement et simplement, sùSèv h^lX^zu
Il ne nie pas, il ne doute pas que le mouvement n'apparaisse aux sens; c'est un fait. Il ne nie pas, il ne doute pas que la démonstration de Parménide ne semble irréfutable à l'entendement ; c'est un autre fait. Il ne nie pas, enfin, il ne doute pas que leç solutions de Protagoras et Gorgias n'aient l'air d'être contradictoires. C'est encore un fait, un fait de conscience, un fait qui est au-dessus de la négation et du doute. Mais maintenant, y a-t-il du mouvement, absolument parlant? Il en doute. N'y en a-t-il pas? il en doute. Le mouvement est-il tout ensemble et n'est-il pas ? il en doute encore. Et ainsi, Pyrrhon évite la contradiction. Car que le miel papaisse tantôt doux et tantôt amer, il n'y a là que deux apparences successives ; il n'y a pas de contradiction. La contradiction commence quand on veut prononcer absolument sur la douceur ou l'amertume du miel. Et là, suivant Pyrrhon, elle est ou du moins elle paraît inévitable'.
» Adv. Math. 388, B, C. - Cf. 39t. E.
Et qu'on le remarque bien. Pyrrhon ne déduit pas Vhoxh de l'impossibilité absolue de nier ou d'affirmer, comme on déduit une conséquence de ses prémisses. Et tout en affirmant Vl^oyX il "^ ^^^ donne pas une valeur absolue et objective. Ce seraient là deux contradictions, puisque Pyrrhon n'admet ni la légitimité du raisonnement, ni l'existence absolue da quoi que ce puisse ôlre.
En dièant : OôSàv jxaXXov, OiSlv Spiîjo), Pyrrhon exprime un fait, et rien de plus. Ce n'est pas une déduction logique, mais une apparence. Et Pyrrhon n'admet pas la réalité absolue de cette apparence; il la donne comme subjective et ne l'affirme qu'en tant que subjective. En elle-même et absolument parlant, est-elle quelque chose ? Pyrrhon ne le nie pas, mais il ne l'affirme pas; U n'en sait rien. C'est dans ce sens subtil, mais juste, qu'il faut entendre cette opinion pyrrhonienne que Vizox'h s'applique a elle-même et qu'en parlant de rcùSàv [jLaXXov, on peut dire aussi : où5sv i^aXXov K
Tel est le vrai caractère, telle est l'exacte portée de ràiox-fi pyrrhonienne ^, si généralement mal comprise.
Mais cette èTco/V) n'est pas seulement une règle spécu* lative. C'est encore un principe pratique. En effet, Tè- T.oyrti en préservant de la contradiction donne à l'âme la paix et la sérénité, iTcaOeisc, àz<xp(x^l<x. Celui qui cherche à des problèmes insolubles* une solution dogmatique, positive ou négative, se tourmente de sa chimère. Le
« Sext. Hyp. Pyrr. I, 30.
« Ib. 19. — Cf. Ibid. 20, 21, 22, 23 sqq. — Cf. Laert. IX, p.2î)6, A.
D'if.NÉSIDfcME. hh
douleur, le vrai pyrrhonien, est au-dessus des orages. Il n'est pas insensible à la douleur et au plaisir ; mais il les subit avec calme, parce que là où son esprit doute, son cœur est indifférent. Và-.xpazix qui , suivant Timon, est comme Tombre de l'èTrox'^i S en est aussi le prix.
En deux mots, Pyrrhon part des antinomies de la raison spéculative, àv-uCOeaiç tîov Xé^wv, et il arrive en les constatant à rojBsv [/.aXXov. L'cùBàv \k£k\o^ dans la science, c'est le doute, ir^oy^i. Dans la vie, c'est l'indifférence,
£st-il possible maintenant de confondre cette doctrine avec celle des Sophistes ? Et d'abord, qu'y a-t il entre ces rhéteurs décriés et sans foi, qui faisaient de la philosophie un vil trafic, et l'homme grave et sérieux, le sage respecté qu'Élis éleva à la dignité de grand-prêtre ^ qu'Athènes voulut adopter parmi ses enfants^? Les doctrines ne se ressemblent pas plus que les caractères. Certes, s'il est un sophiste habile et qu'on puisse être tenté de rapprocher de Pyrrhon, c'est Protagoras. Tous deux admettent l'apparence pour critérium de la science et de la vie. Mais si Tanalogie est dans les mots, comme la différence est dans les choses ! Y a-t-il rien au monde d^ plus contraire à la réserve pyrrhonienne que cette tranchante et hautaine formule ou Protagoras
* Cic. Ac. Quœst. II, 42. — Laert. IX, p. 263, E. — Cf. Sext. Byp. Pyrr, I, 12.
* Laert. IX, 253, D.
* Laert. IX, 253, F. — Voir Bayle. Art. Pyrr. p. 735, n. h. — Cf. Isaac. Casaub. et Men. ad Laert.
est tout entier : Thonime est la mesure de toutes choses? Les sceptiques, loin d'adopter cette maxime dogmatique, la repoussent de toutes leurs forces *. Ajoutez que les livres de Protagoras étaient pleins d'affirmations systématiques comme celle-ci: Les apparences contradictoires ont leur raison commune dans la fluidité de la matière, uXyj p£U(yTif) ^ ; la matière est un écoulement perpétuel de phénomènes ; elle fait succéder des apparences nouvelles aux apparences détruites, sans fin et sans repos.
On dira que ce système conduit au Nihilisme. Nous l'accordons. Mais si le Nihilisme est le Dogmatisme en délire, il n'est toujours pas le Scepticisme.
Objectera-t-on enfin que les Sophistes niaient leurs propres négations, et par conséquent n'aflSrmaient pas plus que les Pyrrhoniens; que Métrodore de Chio, par exemple, soutenait qu'on ne peut rien savoir, pas même que le savoir est impossible^. Mais c'est à cause de cela même que je ne puis prendre la Sophistique au sérieux. C'est à cause de cela même que je la distingue du Scepticisme. Une négation qui se nie elle-même, un doute qui doute de soi et ne veut pas s'affirmer au moins comme doute, ce sont là des énormités où l'on ne peut tomber en conscience. Je dirai avec Pascal* : ce La nature soutient' la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » Aucun sceptique de quei-
* Sext. Hyp. Pyrr, I, 32.
« Sext. Hj^. Pyrr. I, 32.
' Sext. Adv. Math. p. 153. A.
* Pensées. Partie II, art. 1.
D^ENÉSIDÈME. 67
que portée el de quelque loyauté n'a nié la conscience. Hume est sceptique absolu en métaphysique ; mais il reconnaît les sensations et lebrs copies ^ Kant qui dans la Critique de la raison pure, a élevé le scepticisme ontologique à sa plus haute puissance, est dogmatique comme tout le monde dans la sphère de la subjectivité. Voilà le scepticisme sérieux et profond, le vrai scepticisme. Nous tenions à démontrer que Pyrrhon le premier Ta proclamé en Grèce, et nous allons établir qu'il n*est pas sorti de son école.
L'école fondée par Pyrrhon a duré dix siècles. Mais si sa longue destinée n'a jamais été entièrement interrompue, il est certain qu'elle a subi de fréquentes éclipses. Depuis Pyrrhon jusques à ^Enésidème, un seul homme s'est fait un nom dans l'école sceptique, c'est Timon le sillographe. ^
Poëte satirique plutôt que philosophe, Timon '^ a servi à sa façon la cause du Scepticisme, mais il n'a rien ajouté de son propre fonds à la doctrine de son maître. Au témoignage d'Aristoclës^, il réduisait la philosophie à trois questions : i® Quelle est la fiature des choses? Il répondait qu'elle est pleine d'incertitude et de contradiction. C'est ràvTiôcffiç de Pyrrhon. 2*" Comment faut-il se comporter à cet égard? II faut douter. C'est l'èTuoxVj. 3® Quelles sont les suites du parti qu'on aura pris? Le doute mène à sa suite le calme et la sérénité. C'est ràTapa^(a.
^ Hume. Essais philos. Essai II.
^ Voir sur Timon, Tari, de M. Le Clerc, dans la Biog. univ.
* Apud Euseb. Prœp. Evang. XIV, 18.
SI celte esquisse témoigne de la fidélité du disciple, elle fait peu d'honneur à son originalité »* De Pyrrhon à Timon, le Scepticisme n'a donc pas fait un pas. Tout au contraire, il a perdu en gravité, et n*a rien gagné en étendue.
De Timon à iEnésidéme, son déclin est encore plus rapide. Abandonné ù des hommes sans nom'^, il languit et reste dans T'ombre. Trois écoles occupent et remplissent la scène de la philosophie, le Stoïcisme, rÉpicuréisme et la seconde Académie. Or, nous pensons que celle-ci est dogmatique aussi bien que les deux autres, quoique son dogmatisme ait un caractère opposé au leur. Ceci peut avoir Tair d'un paradoxe, et cependant, c'est le fait le plus simple emprunté aux plus sûrs témoignages de l'histoire.
Arcésilas introduisit dans l'Académie ^ une méthode nouvelle. Au lieu de dire son sentiment, il demandait celui de tout le monde*. Il n'enseignait pas, il dispu-
* Il paraît, d'après un passage de Sextus (Adv. Math, p. ii\, A), (]ue Timon s'était occupé de la question du temps; et peutêtre faut-il lui attribuer l'argumentation que donne Sextus pour prouver que le temps ne peut être ni divisible ni indivisible. Ceci n'est qu'une conjecture. Vo y. Sext. Adv» Math» 138, A.
* Euphranor de Séleucie, Eubulus, Ptolémée, Sarpëdon et Héraclide. Laert. IX, p. 265.
3 Les uns admettent trois académies : la première, celle de Platon; la moyenne, celle d' Arcésilas; la nouvelle^ celle do Carnéade et Glitomaque. — Les autres en admettent quatre; savoir, les trois précédentes, et une quatrième, celle de Pbilon cl Charmide. — D'autres enfin reconnaissent une cinquième académie, celle d'Antiochus. Sext. Hyp, Pyrr. 1, 3:t.
* Cic. De fin. 11,1.
D'ililNÉSiDËMË. ÔO
tait. Dans cette inépuisable controverse, chaque système avait son tour, et celui d'Arcêsilas était de détruire tous les autres.
On a cru dans l'antiquité qu'Àrcésilas avait une doctrine positive^; mais il a fallu ajouter qu*il la gardait pour lui ou du moins qu'il la divulguait avec une confiance si discrète qu'il n'en a rien transpiré. Sa prétention avouée était de revenir à la dialectique de Socrate'^; mais il ne put s'y maintenir; l'esprit négatif était déchaîné, il emportait tout. « Je ne sais rien, disait Socrate, excepté que je ne sais rien. » Mais dans sa pensée, celui qui sait cela est bien près d'en savoir davantage. Arcésilas gâte, en l'exagérant, cette excellente maxime. Il ne sait, dit-il, absolument rien, et son ignorance elle-même il fait profession de l'ignorer. Rien, à son avis, ne peut être compris, et cette universelle incmnpréhensibilité est incompréhensible comme tout le reste '. Gorgias et Métrodore disaient-ils autre chose?
Arcésilas n'épargnait personne. Mais il devait trouver son adversaire naturel dans le Stoïcisme, la plus forte doctrine du temps; aussi, l'enseignement d'Arcésilas fut-il un duel de chaque jour avec Zenon.
La doctrine de Zenon reposait sur sa logique , qui elle-même avait pour base une théorie de la connaissance. Dans cette tbéçrie, trois degrés conduisent à la
' Sext. Uyp, Pyrr. 1, 33. —Cf. Cic. Ac. qu. 11, iH. — Aug. Cofit. Ac. m, 20.
* Cic. Ac. qu.l, 13. -Cf. De fin. 11, I.
» Gellius. IX, 5.
science, raic(h;G'.c, la auYxaTaOejtç et la çavTaaia qui seule (o constitue une connaissance complète et certaine *. ro
Otez la çavTaaia xaTaXY;TCTixV), mesure et critérium de in la vérité, c'en est fait de la logique stoïcienne, et du e; Stoïcisme tout entier. Tout Teffort d'Arcésilas fut de prouver que ce critérium est insuffisant ou contradic- 3 toire. Il sut profiter habilement des objections accumu- .?j lées par les Sophistes; les Mégariques et les Pyrrho- ,1 niens contre les intuitions sensibles, et y ajouta'^ de
propre fonds plusieurs arguments qui trahissent , une sagacité supérieure ^. ]
. La çarcaffia détruite, Arcésilas conclut à l'impossibi- ; lité de la connaissance et à la négation universelle^.
Ceux, qui veulent faire de lui un sceptique s'appuient de ce qu'il employait le mot èfzoyji. Mais qu'importe qu'il ait pris le mot du scepticisme^ s'il a laissé la chose? Le vrai sceptique est aussi loin d' Arcésilas que , de Zenon. Zenon affirme l'existence de la vérité absolue, Arcésilas la nie; le pyrrhonien se récuse, et renfermé dans la conscience, il doute de tout le reste.
Et il ne sert de rien de dire qu* Arcésilas après avoir nié la vérité, nie sa négation même^. C'est uji nouveau trait qui le rapproche des sophistes et l'éloigné de Pyrrhon. Car d'abord , cette négation redoublée est
* Cic. Ac. qu, 11, 47. ~ Cf. Sext. Adv. Math. 166, B.
* Cic. Ac. qu. n, 17 sqq. — Ibid. 2o, 26 sq.
5 Sext. Adv. Math. «66. — Cf. Cic. Ac. qu. il, 24. Voir notre Ch. IV.
* Sext. Hyp. Pyrr. 1, 33. — Cf. Cic. Ac. qu. 1, «3.
* Ac. qu. n, 9 sqq. —Cf. Gell. IX, 5.
D'^NÉSIDÈME. 61
toujours une négation. Et pais, Pyrrbon, nous Tavons vu, est si loin de nier son doute ^u'il Taffirme au contraire positivement, comme un fait de conscience inaccessible à rèTCoxTf).
Aussi voyons- nous Timon épuiser contre Arcésilas la Yenre moqueuse de ses Silles^ C'est qu' Arcésilas à ses yeuK était plus qu'un dogmatiste4i'c*'^tait un transfuge. Un jour que le chef de l'Académie^ s'^Tiprochait de lui : « Esclave, lui dit-il, que viens-tu faire'au milieu d'hommes libres? » 'î'»^-
Les différences du Pyrrhonisme et de la seconde At^s^ demie ne s'arrêtent pas là. Arcésilas veut que le Bag^. retienn)e toujours son jugement, parce que la vérité est incompréhensible; mais le sage est homme; il faut qu'il vive, il faut qu'il agisse. Arcésilas, à qui la vérité échappe, se réfugie dans la vraisemblance^. Ce n'est pas qu'elle doive pénétrer dans nos jugements; mais on en peut faire la règle de sa conduite.
Arcésilas n'oublie qu'une chose, c'est que la vraisemblance suppose la vérité, puisqu'elle se mesure sur elle. La certitude chassée de Tentendement y rentre, malgré qu'on en ait, à la suite de la vraisemblance. Car s'il n'est pas certain qu'une intuition soit vraisemblable, elle ne Test déjà plus. Que nous sommes loin de la rigueur de ViT:o'/ii de Pyrrbon !
Après Arcésilas, l'Académie ne produisit aucun grand maître ^, jusqu'au moment où Carnéade vint jeter sur
» Laert. IX, p. 265, C.
* Cic. Acad. gu. II, 11. — Cf. Sext. Adv. Math. p. 167, C. ' Arcésilas eut pour disciple Lacide qui fut le maître d*É-
elle réclat brillant de sa renommée. Carnéade était le génie de la controverse. Une imagination vive, une merveilleuse souplesse, une ardeur, une subtilité, une fécondité inépuisables, la nature lui avait tout donné, et Part n'avait pas de secrets que Carnéade n'eût surpris. Vif, mobile, insaisissable, mordant, impétueux, sa parole perçait comme un glaive, et mettait tout en pièces. Capable de tout oser et de réussir k tout, il savait tout rendre vraisemblable, même l'absurde, et tout obscurcir, même l'évidence. Un jour, devant l'élite de Rome, qui, pour l'entendre, désertait ses fêtes*, il peignit la justice avec une éloquence divine. Le lendemain, il démontra que la justice n'est qu'un mot vide de sens, et se fit applaudir du même auditoire^.
Quelle doctrine eût subi impunément les attaques d'un tel adversaire? Le Stoïcisme faillit y périr. La lutte s'engagea encore sur la javTaafa xataXr^Tctîc^ •, tant combattue par Àrcésilas. Armé du sorite, son argument favori*, Carnéade s'attacha à prouver qu'entre une aperception vraie et une aperception fausse, il n*y a .pas de limite saisissable, l'intervalle étant rempli par une infinité d'aperceptions dont la différence est infiniment petite^. Il alla jusqu'à combattre l'axiome des mathématiques : Deux quantités égales à une troisième
vandre. Celui-ci le fut d'Hëgésinus, dont Carnéade reçut les leçons.
» Lac. Inst. div. V, 15. — Cf. Plut, in Cat. Maj:
« Cic. Deorat. III, 18.