CHAPITRÉ QUATRIÈME
DISGUtSSKNf 0E LA THiSS DK L'INSUFFISANCE DE LA
PHUdOSOPHIE.
On sait comment Pascal a été conduit à croire et à soutenir que la philosophie ne suffit pas à Thomme. On me rendra, j'espère, cette justice, que je n*ai pas affaibli les arguments sur lesquels s*appuie cette thèse. Et cependant on aurait pu me dire : De te^ anUce^ fabula narratwr^ c*est à tous, rationaliste, que ce discours s'adresse ; car vous repoussez la thèse de Tinsuffisance de la raison. Oui, je la combats prise absolument; mais en même temps je reconnais qu'elle renferme une grande part de vérité. En un mot, le yrai et le faux se mèleal ici d'une façon si compliquée qu'il n'y a pas. de ttche si difficile que de les démêler \ j'ajoute que cette t&ehe est de la dernière délicatesse. Car yà suis obtifé de toucher à ce qu'il y a de plus déUcat dans duHnni de nous, je veux dire nos in-
times convictions religieuses. S*il n'y a rien de plus délicat, il n'y a rien aussi de plus divers. Je m'adresse à des catholiques, à des protestants, à des voltairiens, à des rationalistes, à des amis et à des ennemis da christianisme. Comment leur parler sans leur déplaire, sans les blesser? Je ne connais qu'un moyen, c'est de respecter toutes les opinions sincères et d'être moi-môme d'une parfaite sincérité. Je ne vais pas chercher la difficulté qui m'arrête; c'est elle qui vient me chercher, c'est Pascal qui m'invite, qui me somme de déclarer jusqu'où porte la raison, jusqu'à quel point la philosophie peut prétendre au gouvernement spirituel de l'âme humaine. La philosophie ne peut pas se laisser accuser d'être pratiquement impuissante, sinon spéculativement, sans s'expliquer sur cette accusation.
Je commencerai par une série de concessions, toutes très-graves, mais que m'impose une conviction profonde et éprouvée. J'accorde d'abord que si en disant : La philosophie ne suffit pas à Vhomme^ vous entendez par l'homme le genre humain^ vous avez raison. Qu'est-ce que la philosophie? Une science. C'est même la science la plus haute et la plus difficile, celle qui porte sur les objets les plus éloignés des sens, celle qui demande la plus grande force d'abstraction et de raisonnement. Elle exige donc des lumières et du loisir. Or, dans celte masse énorme des nations qui couvre actuellement la terre, où trouvez-vous ces deux conditions? Dans une fraction infiniment petite. On dira : Mais les lumières s'étendent et la richesse avec elles,
par suite le loisir. Cela est vrai ; mais à quelle époque iSxez*vou8 Tannée où tous les hommes, où même le plus grand nombre des humains aura les lumières et le loisir nécessaires pour philosopher? Pour moi, je n'entrevois pas cette année merveilleuse, et dès lors, pour rester sur le terrain du possible, de ce qui est pratique, je dis que pour le passé, pour le présent et pour un avenir indéfini, il est vrai d'affirmer que la philosopliie ne suffit pas au genre humain.
Cela est déjà considérable; mais nous n'en sommes pas encore au point délicat de la question. Envisageons maintenant cette petite portion du genre humain qui a des lumières et du loisir. La philosophie suffit- elle à cette élite? Je dis que non. Il y a des âmes, en grand nombre, tellement faites que la philosophie n'a pas de prise sur elles ou très-peu. Je parle des âmes tendres et des imaginations ardentes et rêveuses, en d'autres termes, des âmes mystiques et des Âmes poétiques. Aux personnes d'imagination, il faut des symboles. Entendons-nous sur ce point délicat. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici de symboles pris comme tels. En poésie, peut-être, on peut se plaire à de tels symboles ; et encore est-ce au moment où la poésie se sépare de la religion; car d'abord tout cela est uni. Ainsi, moi qui lis Eschyle, je goûte les Furies qui poursuivent Oreste : ces Furies sont les symboles des remords: Ou encore^ en lisant le Paradis perdu ^ j'admire Satan, comme symbole de l'orgueil humain, de l'esprit de révolte. Mais en religion, il ne s'agit pas d'amuser son imagination ; tout est sérieux. Le vrai païen croyait aux Furies ;
le vrai cfarètim croit à Sertan. Ote» la réalité de Satan, ike garâez que le Satan idéa>I, symboKque, la reKgkm s'ett Ta»
ÂvançoDS tcmjotiTs dans les profondeiirs de b question. Ontre ks âmes poétiques, il y a les âmes arystiques , /es dévois qui ont le eeeur tenêre , dît Montesquieu. A cesâmes,^ il faut arec Dieu un coosmerce aifectueux^ un eommerce perticvtier , f oserai dire un commerce humain. Ne tous rtotiez pas , a-utrement je craindrais que vous n^ayea pas compris dans toute sa portée le dogme dm Dieu lût bMime, le Gbrislianisme. Dieu te Père est trop loin de Fâme; il faut que quelque chfose de lui s'incarne dans IliofBme pour serrir de médiateur entre l'homme et lui. Ce n'est pas tout. II faut h Tâme chrétienne un commerce de chaque jour avec Jésus-Christ. Lisez, pour tous en convaincre, le morreau admirable découvert par M. Faugère, et qui fait partie dfeormaîs des Pensées de Pascal *, sous ce titre : Le mystère de Jêstts. C'est d'abord une méditatioa sur chacune des circonstances de lar Passion :
(c Jésus est dans un jardili, non de délices, comme le premier Adam, où il se perdit, et tout le genre bumain ; mais dans un de supplices, où il s'est saavé, et tout le genre humain.
« Il souffre cette peine et cet abandon dans t'borreur de la nuit.
(( Je crois que Jésus ne s'est jamais plaint que cette
^ É^tk» Bavet, p. 397 et soiv.
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seule fois; mais alore îl se plaûn comme s*il D*eût pu contMir sa douleur eicessive : Mou àme est triste jusqu'à la mort.
« Jésus étant dans Tagouie et dans les plus grandes peines, prions plus longtenq^s. »
ki une pause. Pascal prie avec Jésus* Tout à coup Jésus lui parle :
a Gonsole--toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m'aTais trouTé.
«c Je pensais à toi dans Hion agonie ; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.
« Yeux- tu qu'il me coûte toujours du sang de mon huBianité, sans que tu donnes des larmes?.
« Les médecins ne te guériront pas; car tu mourras à la fin. Mais, c'est moi qui guéris et rends le corps immortel.
<k Je te suis plus ami que tel ou tel ; car j'ai fait pour toi plus qu'eux, et ils ne souffriraient pas ce que j'ai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j'ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus* »
Pascal répond k Jésus-Christ :
a Seigneur, je vous donne tout. »
Et le dialogue se continue entre Jésus et l'âme de Pascal. Je ne parle ici que de Pascal et du christianisme, à ce qu'il semble. Généralisez : il faut à l'âme mystique un commerce intime avec Dieu. Quel genre de commerce peut donner la philosophie ? Un commerce qui n'a rien de particulier, de singulier. Selon la philosophie. Dieu gouverne le monde physique et moral par
des lois. Il y â la cause première d'une part, et de l'autre les causes secondes, les unes libres, les autres non. libres, toutes gouvernées pas des lois qui, dans leur ensemble, sont la Providence. Or, la Providence n'a pas de rapports particuliers, temporaires, locaux, personnels, avec les individus. Mais il y a des âmes à qui des rapports généraux ne suffisent pas. Il leur faut des rapports personnels, en d'autres termes, surnaturels. Prophéties, révélations, incarnations, miracles, voilà le surnaturel , le fond des religions positives. Pensez-y bien, car on est souvent dupe des mots et des idées mal démêlées, quel est l'acte essentiel du culte? C'est la prière. Prier, c'est demander. Or demander, pour l'âme mystique, ce n*est pas demander en général, c'est demander ceci ou cela, à telle heure, pour telle personne ; c'est donc demander un miracle. On se fait illusion ; on ne s'avoue pas cela ; c'est pourtant là le fond de la prière pour les âmes mystiques. On demande une intervention locale, temporaire, accidentelle de la divinité. Qu'est-ce que cela? Un miracle. En résumé, sans symboles et sans miracles, pas de culte. Eh bien! voilà Tinsuffisance de la philosophie démontrée. La philosophie ne peut pas organiser un culte ; et elle ne le peut pas, parce qu'il lui manque des symboles, des miracles, des prophéties, des révélations, et outre cela des prêtres. Et encore, outre cela, il lui manque une autorité infaillible, un principe d'unité et de stabilité, je ne dis pas une Eglise, un pape, des conciles œcuméniques, le protestantisme s'en passe, mais un livre réputé divin, et partant infaillible, abso-
lumenl vrai, dût-il être permis de l'interpréter avec une liberté indéfinie.
Voulez-vous des preuves de fait de cette impuissance de la philosophie à organiser un culte? Elle Ta essayé plusieurs foi^, cinq fois à ma connaissance, et toujours elle a échoué. La tentative la plus remarquable est celle des philosophes Alexandrins. Elle fut sérieuse, et parut réussir un instant, parce que les Alexandrins avaient pour base un culte déjà élabli et fortement enraciné. Us voulaient le régénérer, lui rendre la vie. Piotin, Porphyre, Chrysanthe se chargèrent de Texégèse; Julien essaya la pratique. Il fit des hécatombes ; il restaura les temples ; il se fit prêtre. Tout cela échoua, et la preuve, c'est qu'il devint à la fin persécuteur. On Ta dit spirituellement, Julien acheva de tuer le paganisme en le ressuscitant*.
 la fin du dix-huitième siècle, la témérité alla plus loin. On essaya jusqu'à trois fois d'organiser un culte de toutes pièces , le culte de la Raison , le culte de l'Être Suprême, le culte des Théophilanthropes. Rien ne prouve mieux la stérilité de la philosophie en matière de culte. Hébert, Chaumette, Anacharsis Clootz veulent inaugurer le culte de la Raison. Us imaginent un symbole. Lequel? Une courtisane. Robespierre inaugure le culte de l'Être Suprême. Qu'imagine David, chargé de l'exécution? De placer devant les Tuileries l'image colossale de l'athéisme, soutenue par d'autres symboles. On brûle ces images à un moment donné, à
^ Le mot est de M. Saint-Marc Girardin.
l'aide de pièces d'artifice. Et tout i coup apparaît l'image de la sagesse. Que dites- votts de ces feux d'artifice, de cette mythologie philosophique et révolutionuaire, de cette image qui surgit, enfumée, comme un mauvais décor d'opéra î
Parlerai-je du culte des thëophilanthropes ne sachant qu'inyenter pour imiter le sacrement du mariage et le sacrement du baptême, et lâhdessus conseillant aux nouveaux mariés de faire une promenade sentimentale dans les champs et d'y cueillir des sauvageons... ayant aussi ridée spirituelle de remplacer le sel qu'on met sur les lèvres de l'enfant chrétien, symbole touchant et ingénieux, par quoi? par de la gelée de groseilles! Nous tombons dans des bouffonneries, je le sais; et cependant songez que La Réveillère-Lepaax, un des puissants de l'époque , Bernardin de Saint-Pierre, Dupont de Nemours ont été des théophilanthropes.
Parierai-je des tentatives toutes récentes qui ont eu lieu à Paris en i83i et en i 832, pour organiser un culte SaÎBt-Simonien ? Il y eut un moment où on put croire que ce culte grotesque prendrait racine. C'était en 1831. La révolution avait fait fermenter les têtes. La rdigion nouvelle caressait l'esprit du temps, en réhabilitant la chair, en glorifiant les sciences physiques, en faisant des savants les prêtres et les dictateurs de la so» ciété. Elle avait un pape, un sacré collège, des journaux, de l'argent; elle a compté jusqu'à quatorze mille adhérents. Oue fallait-il pour réussir? Il fallait, suivant quelques-uns, des miracles. On agitait la question de savoir si les miracles étaient nécessaires pour fonder la
religion nouvelle. — Et pourquoi n'en ferions-nous pas? disait un des apdtres nouveaux, les anciens apôtres en faisaient bien ! — Il est vrai, répliquait un voltairien, mais les apdlres ne dînaient pas au Rocher de Gancale. Vous riez de cette répartie spirituelle; elle a un fond sérieux* Il faut deux conditions, pour qu*il y ait des miracles. Il faut des hommes qui se croient capables d*en faire, et d'autres hommes qui jugent les premiers capables d'en avoir fait. Or ces deux conditions manquent, dés qu'on a substitué à Tidée des miracles l'idée d'an Dieu qui obéit sans cesse aux lois qu'il a établies à l'origine, semel jmsit, semper paret. Ceci me ramène au sérieux de mon sujet.
Si la philosophie ne suffit ni aux ignorants, c'est-à* dire à l'immense majorité des hommes, ni, parmi les hommes éclairés, aux âmes poétiques et aux âmes mystiques, est-ce à dire qu'elle soit pratiquement impuissante ? Je le nie. J'ai atteint la limite de mes concessions, et le moment est venu pour moi de faire à la philosophie sa part. En effet, outre ces différentes classes d'âmes, il y a une famille dont je n'ai pas parlé : ce sont les âmes proprement philosophiques. Vous m'en demandez la définition? J'y fais entrer trois éléments. Il y entre des esprits qui éprouvent le besoin de connaître, d'expliquer, de se rendre compte : je les appelle les esprits cartésiens. Us aiment les idées claires et distinctes. Avec un grand désir de connaître , ils sont pourtant disposés à dire comme Jouffroy : Je supporte le doute , je ne supporte pas l'obscurité. D'autres esprits, c'est une variété de la même
espèce, sont des esprits défiants, qui ont un vif sentiment du réel, un grand mépris des choses chimériques. Ce qui les caractérise, c'est moins la curiosité et l'ardeur de connaître que le bon sens. Avant tout, ils veulent ne pas être dupes. Vouloir connaître et voir clair, voilà les esprits cartésiens : n'être dupe de rien, ni des mots, ni des apparences, ni d'aucune chimère, ni d'aucune abstraction, voilà les esprits voltairiens, deux familles éminemment françaises, deux sortes d'esprits à tempérament rationaliste. A ces deux éléments, il faut en ajouter un troisième, le plus rare de tous, que j'appellerai l'élément socratique ou Télément stoïcien. C'est une volonté fortement trempée et capable de se déterminer par les seuls conseils de la raison. Ajoutez-y l'habitude de rechercher avant tout comme prix d'avoir bien fait le sentiment d'une bonne conscience. Socrate est le type de cette sorte d'âmes. Socrate est d'abord un esprit très-curieux : il interroge toujours; puis c'est un homme qui n'a pas peur du doute : Ce que je sais, dit-il, c'est que je ne sais rien. C'est un homme de bon sens, un esprit positif, armé d'ironie. Enfin c'est une volonté mâle. Je crais^ dit-il encore, qu'on ne peut mieux vivre qu'en cherchant à devenir meilleur, ni plus agréablement qu'en se disant à soi-même quî'on le devient en effet ^. » Yoilà Socrate, c'est déjà un stoïcien, un héros, un martyr. Les stoïciens nous donnent des héros et des saints, un Caton, un Épictèle, le héros de l'humilité,
1 Xénophon, Mmor. Ym, § i , liv. lY.
dont la morale est toute dans ces mots : Résigne-toi ! Platon et Aristole, voilà d'honnêtes gens. Que nous manque-t-il? des martyrs? Non, Socrate en est un. Il y en a eu d'autres au seizième siècle, un Ramus, un Giordano Bruno. Voulez-vous des types modernes de purs philosophes honnêtes gens? Vous avez Leibnilz, Spinosa ; vous avez Daunou, Destutt de Tracy, Laromiguière, Cabanis, ces énergiques idéologues de l'Empire. Mais j'aime surtout à citer Kant le rationaliste, Kantle stoïcien de rAUemagne, qui s'écriait : « Devoir ! mot sublime, qui n'offre l'idée de rien d'agréable ni de flatteur, et qui ne réveille que celle de la soumission ! Malgré cela tu n'es point terrible et menaçant ; tu n'as rien qui effraye et qui rebute l'âme. Pour mouvoir la volonté, tu n'as besoin que de lui montrer une loi, une loi simple, qui d'elle-même s'établit et s'interprète. Tu forces au respect jusqu'à la volonté rebelle dont tu ne parviens pas à te faire obéir. Les passions qui travaillent sourdement contre toi sont muettes et honteuses en ta présence. Quelle origine t'assigner assez digne de toi ? Où trouver la racine de ta noble tige? Ce n'est pas dans les penchants sensuels que tu repousses avec fierté. Ce ne peut être que dans ce sanctuaire de la conscience où l'homme se trouve élevé au-dessus du monde sensible, affranchi du mécanisme de la nature et où réside sa personnalité, sa liberté, son indépendance ^ »
Et pourquoi la philosophie ne suffirait-elle pas à de
* Kant, Critique de la raison pratique.
telles âmes? La philosophie leur donne une religion^ puisqu'elle leur inspire la foi en Dieu. Elle leur donne une morale puisqu'elle leur enseigne le devoir. Elle leur donne même une certaine piété, puisqu'elle leur inspire la foi en la Providence, par suite, la résignation, non pas une résignation passive et forcée, mais une résignation volontaire et douce, celle qui dit dans la douleur même : fiât ^^olimtas tua. Enfin elle leur donne l'espérance. Socrate n'est pas sûr de l'autre vie ; mais il ne regrette pas d'avoir agi comme s'il y en avait une, et il l'espère de la bonté des dieux. Ainsi, le philosophe ne manque ni de religion, ni de piété. Il croit en Dieu. Il l'adore et le contemple avec ravissement dans la beauté de ses œuvres. Il prie, il espère *.
* Voyez, à la suite de cette Étude, V Appendice au présent chapitre. — Voyez aussi, dans le volume de Fragments et Discours (chez Genner-Bailiière], les pages consacrées à M.Damiron : vous y trouverez, dans la vie d'un homme de notre temps que M. Sais-* set aimait à appeler le philosophe pieu>x, une confirmation de ses vues sur l'efficacité pratique de la philosophie.