‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoire critique duChapitre 38 sur 41 · PROBLEME DE L4 PORTÉE ET DE LÀ VALEUR DES INFORMATIONS DES SENS · texte numérisé non relu

PROBLEME DE L4 PORTÉE ET DE LÀ VALEUR DES INFORMATIONS DES SENS

On comprend soui le nom de sens, deux sortes de fonctions intellectuellei : I^ sens intime on conscience, qui ne répond à aucun organe déterminé, et les sens extérieurs, comme la vue, Touïe, le toucher, lesquels s*exercent par tel ou tel organOi comme Tœil, Toreille ou la main. Noua ne nous occuperpns pas ici du sens intime; mais seulement des sens proprement dits, ou, comme parlent les Écossais, de la perception espiériffure et des sensations qui l'y rattachent.

Ouelles sont les données de chacun de nos sens, analysés Tun après l'autre ? Parmi ces données, quelles sont celles qui sont propres à tel ou tel sens, et celles qui sont communes à tous? Comment s'accomplit, à Taide de nos diflérents sens, la connaissance des choses matérielles ? Quelle est la portée, quelle est la valeur des informa^ tiens des sens? Sont-elles^ véridiques ou trompeuses,

infaillibles ou sujettes à l'illusion et à Terreur? Nous fout-elles connaître l'existence des corps, leurs propriétés absolues et jusqu'à leur essence? Yoilà les questions que nous allons traiter successivement.

Nous commencerons par le sens de l'odorat, comme fait Condillac dans le Traité des Sensations; mais nous n'imiterons pas sa méthode. Il prétend observer une statue que son imagination anime par degrés et dont les sens s'ouvrent successivement. On voit, du premier coup d'œil, touf ce qu'il y a de factice dans un tel procédé. La statue interrogée répond tout ce que veut l'interrogateur : elle ne lui renvoie que le fidèle et complaisant écho de ses hypothèses.

Ne faisons point le roman de l'âme, essayons de tracer quelques lignes de son histoire. Le sens de l'odorat est un de ceux qui peuvent le plus aisément être isolés. Quels sont ses objets propres? Évidemment les senteurs. Toutes les exhalaisons si diverses; si nombreuses qui émanent des corps, voilà son domaine. Jusque-là tout est simple. Mais qu'est-ce précisément qu'une odeur? est-ce une simple modification de la sensibilité, un phénomène tout interne, tout spirituel, tout subjectif? ou bien est-ce une impression organique, un état des nerfs? ou bien, est-ce une qualité des choses matérielles, une propriété, une donnée objective? ou enfin, est-ce tout cela à la fois? C'est ici que commencent les difficultés et qu'on voit apparaître les systèmes. Analysons les faits; considérons une odeur, non pas l'odeur en général, mais telle ou telle odeur particulière : l'odeur de rose, par exemple.

L'odeur de rose est-elle, comme Malebranche Ta prétendu, une simple modification de Tâme, une sensation plus ou moins agréable, que nous transportons par une illusion naturelle hors de nous, pour en faire arbitrairement une qualité effective des choses extérieures? Je dis qu'il n'en est point ainsi. Sans doute, si je ferme les yeux, je ne sais pas qu'il existe une rose, ayant telle couleur, telle forme ; mais il me suffit de sentir l'odeur de rose, surtout si je la flaire fortement, pour avoir la perception plus ou moins claire d'une partie de mes organes. Ici nous rencontrons un phénomène qui a échappé à beaucoup d'excellents observateurs : c'est le phénomène de la localisation des sensations dans les divers sièges organiques. Voulez- vous vous assurer, par une seconde expérience, de la réalité de ce phénomène? Laissez un instant l'odorat et les senteurs, pour considérer l'ouïe et les objets qui lui sont propres, savoir : les sons. Quand une cloche tinte à mes oreilles, est-ce là une pure modification de mon âme, un phénomène tout spirituel, tout subjectif? Non. En supposant que j'ignore ce que c'est qu'une cloche, il me suffit d'en entendre le son pour savoir, pour sentir que j'ai un tympan, des oreilles, pour localiser, dans un siège organique déterminé, l'impression dont je suis affecté. Souvent même, je discerne si le son part de telle ou telle direction, suivant que mon oreille droite ou mon oreille gauche a été plus vivement frappée. Ce n'est pas tout ; remarquez encore qu'un son déterminé, par exemple un son argentin, ou bien une odeur déteripinée, par exemple une odeur de rose, ne sont pas des

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sensations vagues de plairir ou de douleur. Ce sont des sensations précises, distinctes, originales, le plaisir ressemble au plaisir; mais l'odeur de rosa ne ressemble pas à l'odeur de jasmin, pas plus que le son de la flûte ne ressemble au son du clairon. Cette spécialité des sensations, et pour ainsi dire cette physionomie qui est propre à chacune d'elles, voil^ un fait qui a été méconnu par Malebranche et par Berkeley ; et pourquoi cela? c'est que le fait A^ la localisation des sensations leur avait également écl^appé ; c'est, en un mot, qu'ils ont observé imparfaitement la conscience, et que la justesse de leur coup d'œil a été offusquée par l'esprit

de système.

Les Écossais ont très-bien vu l'erreur de Malebranche et de Berkeley ; ils ont protesté contre cette prétendue illusion, gratuitement imputée au genre humain, et qui lui faisait répandre au dehors ses modifications internes ; ils ont distingué, avec raison, l'odeur comme sensation et l'odeur comme qualité des corps, la première qui appartient à l'âme et qui est un effet, la seconde, qui appartient au corps et qui est une cause ; mais les Ëopssais sont à leur tour tombés dans une grave erreur quand ils ont cru que l'odeur, comme sensation, est un phénomène tout interne et tout subjectif, de sorte que, pour acquérir la notion de r extériorité, il faut attendre que le toucher nous ait informés de l'existence des corps, et que notre raison, appuyée sur le principe de causalité et aidée de la mémoire et de l'induction, vienne nous apprendre à placer dans un sujet fixe et précis la cause de ces sensations toutes spirituelles d'odeur, de son, qui nous

avaient affectés jusqu'à ce moment, sans nous donner aucune notion d'étendue corporelle. Cette analyse est fausse et démentie par Texpérience. Les senteurs sont naturellement localisées dans les organes de Todorat; il en est de môme des sons que nous localisons spontanément dans les organes de Touïe, et c'est une loi générale de tous nos sens. L'ouïe et Todorat nous donnent donc déjà, par leur énergie propre, indépendamment de la vue et du toucher, et sans aucune opération de la raison, une perception confuse, il est vrai, mais réelle de nos propres organes, par conséquent, quelque vague notion d'éiendue et de figure. C'est pour avoir méconnu ces faits que les cartésiens sont tombés daqs Tidéalisme et que les Ecossais n'ont expliqué que d'une manière fautive el incomplète la connaissance que nou$ avons du monde extérieur.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur l'odorat, ni sur l'ouïe; et quant au gpût et aux saveurs, il nous suiSra d'étendre à ce sens les observa tiops que nous venons de faire sur les deux autres.

Abordons la vue et le toucher, qui sont les sources les plus riches de nos connaissances sensibles.

Quel est l'objet propre de la vue? On peut le dire en deux mots : c'est la surface colorée. Il y a deux choses que le langage et l'analyse distinguent, mais que la nature ne sépare pas : d'une pari, la lumière avec ses mille couleurs, les innombrables nuances qui la diversifient; de l'autre, la surface où la lumière est pour ainsi dire répandue. Aucune surface n'est visible que par une certaine couleur; aucune couleur n'est saisie que

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comme étendue sur une certaine surface. Ici éclate l'erreur signalée chez les cartésiens et dont on retrouve quelques traces même chezles consciencieux observateurs de Técole écossaise. Si la couleur était sentie comme une pure modification de Tâme, comme un phénomène tout interne, tout subjectif , la couleur serait-elle indivisiblement liée avec les idées de surface et de figure ? Qu'est-ce qu'une sensation de plaisir ou de douleur qui aurait de l'extension et une figure détermmée? Ces mots ne peuvent aller ensemble. Il est donc bien certain que le sens de la vue nous donné non-seulement la lumière et les couleurs, mais encore, par sa force propre, indépendamment du toucher et des opérations de la mémoire et.de la raison, la vue, disons-nous, nous donne quelque notion de l'étendue et de la figure, par conséquent quelque idée du monde extérieur.

Mais prenons garde, en évitant une erreur, de tomber dans une autre. La vue, il est vrai, nous donne quelque notion de l'étendue, mais non pas cette notion précise et complète de l'extension en longueur, largeur et profondeur qui est le privilège du toucher. On peut même affirmer que la vue est réduite, par elle-même, à la notion de la longueur et de la largeur, et qu*elle est étrangère à la notion de la profondeur. Des expériences rigoureuses établissent que primitivement tous les objets extérieurs nous sont donnés parla vue comme étendus sur une surface uniquement perpendiculaire au rayon visuel, et, en quelque sorte, tengente à l'orbite de l'œil. En observant de près les enfants dans leur premier âge, ons'aperçoit qu'avant d'avoir touché lescorpsqai les

entourent, ils n'ont aucune idée de leur vraie relation dans Tespace. Les choses les plus éloignées leur paraissent à leur portée tout aussi bien que les choses les plus proches ; leurs mains indécises flottent au hasard^ sans s'attacher à aucun objet précis. Pendant une assez longue suite de jours, ils voient tout ce qui les environne sur un seul et môme plan. Ce fait curieux a été mis hors .de toute contestation par la célèbre expé* rience de Cheselden. Ce chirurgien ayant .pratiqué, pour la première fois, sur des aveugles de naissance, l^pération de la cataracte, reconnut que les nouveaux clairvoyants n'avaient aucune notion de la distance vraie qui les séparait des corps environnants, et que tous les objets n'étaient pour leurs yeux inexpérimentés qu'une juxtaposition de surfaces diversement colorées, toutes étendues sur un seul plan. C'est donc au ton* cher, et à lui seul, qu'il appartient de nous donner une perception à la fois précise et complète de l'étendue corporelle.

Quel est l'objet propre du toucher? c'est la solidité avec ses degrés infinis, comme la couleur est l'objet propre de la vue, comme le son est l'objet propre de l'ouie; mais de même que la sensation du son, localisée dans les organes de l'ouïe, est accompagnée de quelque vague perception d'étendue et de figure, de même surtout que la couleur est inséparablement jointe à la notion de surface colorée, ainsi le toucher, en nous donnant la solidité, nous donne en même temps l'étendue. Et, en effet, qu'est-ce que la solidité? C'est un degré précis de résistance que tel ou tel corps oppose à

mes organes. Suivant la nature et Tintensité de cette résistance, je sens et je dis que tel corps est dur ou mou, poli ou rude, malléable, ductile, qu'il est propre- ^ment solide, ou bien liquide ou gazeux, et ainsi de suite « Maintenant, cette impression de résistance estelle une pure modification de l'âme, un phénomène tout spirituel, tout subjectif? Malebranche et Berkeley disent oui ; mais Texpérience répond clairement non. Cette fois, les faits parlent si haut que les Écossais n*ont pu les méconnaître. Ils ont expressément admis que la solidité n*est pas une modification de la sensrbilité, et qu'elle est étroitement liée avec Tétendue et la figure. Cet aveu ne les empêche pas, toutefois, de placer le chaud et le froid parmi les qualités secondaires de la matière, c'est-à-dire parmi celles que nous n'attribuons au monde extérieur que d'une manière indirecte, et à la suite d'opérations de l'esprit assez compliquées. Comment n'ont-ils pas vu que le chaud et le froid, ou, en un mot^ que la température des corps nous est donnée parle tact en même temps que la solidité, l'étendue et la figure, dans une seule et même opération indivisible? %

Il résulte de cette analyse qu'Aristote et, sur ses traces, saint Thomas et Bossuet, ont eu pleinement raison de distinguer deux sortes de sensibles, les sensibles propres et les sensibles communs. Les sensibles propres sont, pour l'odorat, les senteurs; pour l'ouïe, les sons ; pour le goût, les saveurs ; pour la vue, les couleurs ; pour le toucher, les degrés de solidité et la température. Les sensibles communs sont l'étendue et

la fignre» On peut y joindre la divisibilité et le mouyement, mais & condition de ne pas oublier que ce sont là des notions complexes qui demandent, outre les données propres des sens, Tinteryention de la mémoire et de la raison.

Maintenant, comment s'accomplit le phénomène si curieux de la réunion des sensations autour d*un centre commun? car enfin, pour percevoir un objet extérieur^ pour dire : Voilà un morceau de cirCj il ne suf&t pas d'avoir des yeiix et de percevoir telle couleur, il ne sui&t pas d'avoir dôs mains et de palper telle figure, de mesurer telle résistance, de constater tel degré de chaleur ; il faut encore former de toutes ces sensations et de toutes ces perceptions réunies une seule notion^ il faut rame* ner cette variété à une unité synthétique. Ici se présente un des problèmes les plus difficiles et les plus délicats de la psychologie. Aristote, qui Ta posé dans son Traité de fàme^ le résout de la manière suivante :

Il admet Texistence d'un sens général qui recueille, compare et coordonne les doilnées des sens particuliers* Gomment jugeons-nous^ dit-il dans ce traité célèbre S que le blanc n'est pas le doux, que le noir n'est pas l'amer? C'est assurément par quelque sens^ car ce sont là des choses sensibles ; mais ce n'est pas la vue qui compare les couleurs avec les saveurs, ni l'odorat les saveurs avec les sonSé II faut donc un sens général qui perçoive ces divers objets. Ce sens général est devenu dans l'école le sens commun^ expression à laquelle

1 De Anima, l III, ch* 2.

Tusage a donné depuis, par degrés, une acception toute différente. Au surplus, pour Aristote, le sens générai n'est autre que la sensibilité elle-même considérée dans son organe central* Il admet, en effet, qu'outre les organes particuliers des sens, il y a un organe ou sen-^ sorium commun où se concentrent toutes les im« pressions vitales : c'est le cœur chez tous les animaux sanguins, et, chez quelques-uns, c'est aussi le cerveau.

Nous ne pouvons souscrire à cette théorie péripatéticienne, bien qu'elle renferme une part de vérité. Au point de vue de la science physiologique, il est incontestable que les impressions des organes des sens ont un centre qui est généralement le cerveau. Mais est-ce une raison pour admettre dans l'âme une faculté indépendante, sui generis^ distincte à la fois des sens particuliers, de la conscience et de la raison? Nous ne le pensons pas. On peut appliquer aux facultés de l'âme la maxime qu'invoquait Ockam contre les entités de certains scolastiques : Entia non sunt muUiplicanda prœier necessitatem. Sans aucun doute, les sensations qui se produisent par suite des impressions organiques ont un centre, un centre unique et actif où elles sont non- seulement rassemblées, mais comparées, coordonnées, soumises à une sorte d'élaboration naturelle qui leur imprime le caractère de l'unité; mais qu'est-il besoin de supposer gratuiteipent, sous le nom de sens général ou de sens commun, ce centre d'unité, quand on le trouve dans l'unité même de la conscience, c'est-à-dire dans l'unité du moi percevant, compa-

rant et coordonnant les matériaux de la sensation? Nous avons recaeilli les données particulières et les données générales des sens ; la question est de savoir maintenant au juste quelle est la valeur et quelle est la portée de la perception extérieure? Nous rencontrons ici le scepticisme et l'idéalisme : celui-ci qui nie ou conteste le droit de la raison humaine à rien affir- . mer sur Tessence, les qualités, ou même sur Texistence pure et simple de la matière ; celui-là qui accuse nos ' sens d'illusion et de Qontradiction, et, sur ce fondement, suspecte ou répudie leur témoignage.

C'est une vieille accusation que celle qu'on élève contre la certitude des sens. La tour carrée qui de loin semble ronde, le bâton plongé dans Teau et paraissant brisé, le cou changeant de la colombe, ces phénomènes et mille autre semblables ont exercé la subtilité ingénieuse des Grecs. Sophistes, mégarlques, académiciens, pyrrhoniens, se sont transmis l'héritage toujours grossissant de ces objections que le scepticisme contemporain a vainement essayé de rajeunir. Rien de plus vain que cette dialectique, rien qui résiste moins à une analyse un peu approfondie des faits.

Nous ne serions jamais trompés touchant les choses sensibles, si nous prenions pour règle de ne jamais demander aux sens que ce qu'ils sont naturellement chargés de nous donner. La région où se déploie l'activité des sens est la région des phénomènes, c'est-àdire des choses changeantes et relatives; à la raison seule, il appartient de nousé]ever au stable, à l'éternel^ à l'absolu. Prenons un exemple familier à nos adver-

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saires. Voici un Tase pleio d'eau tiède. Deux personnes y trempent la main. L'une d'elles, qui a la fièvre, trouve cette eau froide ^ l'autre, qui vient du dehors, par une température d*biver, la trouve chaude. Sur cela, le scepticisme crie à la contradiction. La même eau, dit-il, ne peut pas ôtre ft la fois chaude et froide. J'en conviens. Mais il y a ici un sophisme qu'il est facile de percer à jour. Yeut-on savoir ce qui sérail vraiment contradictoire? Ce serait qu'en plongeant deux fois de suite le thermomètre dans le vase en question, on trouvât dix degrés de chaleur dans le pre«» mier cas, et dix degrés de froid dans le second; mais cette contradiction ne s'est jamais rencontrée, et en peut assurer sans témérité qu'elle ne se rencontrera jamais. Maintenant, lorsque deux personnes différem* ment disposées reçoivent d*un môme liquide deux impressions différentes, où est la contradiction? Quoi de plus simple que ce phénomène? Ce qui serait étrange, ce qui serait inexplicable, c'est que deux personnes différemment disposées à l'égard d'un même objet en reçussent des impressions semblables : car, s'il est vrai que la même cause doit produire les mêmes effets dans les mêmes circonstances, il n'est pas moins vrai que dans des circonstances différentes, la même cause, agissant sur des termes différents, doit produire des effets contraires.

Mais, dit-on, accordons pour un instant qu'un même sens, dans une même personne, soit toujours ce qu'il doit être et s'accorde parfaitement avec lui-même ; que direz-vous quand deux de nos sens viennent k se con-

ET POGMATIQUSS. 3<^9

iredire ? Par exemple, en présence d'une peinture bien faite, si je consulte ma main, elle me dira que j'ai deyant moi une loile colorée, c'est-^-dire une surface sans profondeur} si, au contraire, je consulte ma vue» elle me persuadera qu'il y a devant moi deui^, trois, quatre groupes de personnages ou d'objets divers, placés sur des plans différents, et formant un espace auquel Tart du peintre peut donner plusieurs lieues de profondeur. Qui a raison? qui a tort? J'ai affaire à deux témoins qui se contredisent, et il n'y a pas de tiers arbitre capable de les réconcilier* La réponse à cette objection est dans une analyse exacte des données des sens et dans la distinction très-simple de ce que lea sens nous fournissent directement et par leur énergie propre, et de ce que la raison, comparant les données de chacun, ajoute de son chef à leurs premières infor-* mations. Nous avons constaté que l'objet propre de la yue, c'est la couleur ou, plus exactement, la surface colorée, Interrogez vos yeux sur la surface colorée d'un objet , vous les trouverez infaillibles. Je m*expUque. Sans aucun doute ^ si vous changez de position à l'égard d'un objet, vous verrez changer la surface colorée qui le représente ; mais rien déplus simple et de plus raisonnable que ce changement, qui n'a rien d'arbitraire et s'accomplit suivant des lois immuables et précises. Maintenant, si vous voulez, à l'aide de la seule vue, prononcer sur la grosseur, la consistance, la situation relative des objets qui sont devant vous, il pourra vous arriver de tomber dans l'erreur. Gela s'explique à merveille. En pareil cas, en effet, voui^

bornez-voas à constater une sensation? Non ; vous faites une conjecture. Sur quoi est-elle fondée? sur des analogies plus ou moins exactes, sur des associations d*idées qui peuvent être accidentelles; mais, fussiez-vous appuyé sur les inductions les plus sures, vous ne faites jamais qu'induire. Or, induire, c'est raisonner; ce n'est pas sentir et voir. Rien de plus facile que de remonter à la source de ces erreurs, et rien aussi de plus facile que de les redresser. Nous sommes accoutumés à juger de la distance qui nous sépare des objets environnants à l'aide de la surface colorée qu'ils nous présentent. L'expérience, en effet, nous a appris qu'à mesure qu'un corps s'éloigne de nos yeux, sa surface colorée diminue, comme elle augmente quand il s'en rapproche. Nous avons appris à la même école que la teinte des objets augmente ou diminue en éclat suivant l'éloignement. Que résulte-t-il de là? c'est que si un habile homme figurant deux objets sur un tableau, sait donner à celui-ci la forme visible d'un objet prochain et à celui-là l'aspect coloré d'un objet éloigné, le spectateur qui n'y prendra pas garde et qui se confiera exclusivement à ses yeux risquera d'être dupe d'une illusion adroitement concertée, et qui tourne, en définitive, au profit de ses plaisirs. Où en serions-nous s'il fallait appliquer à chacune des propriétés des corps qui nous intéressent le seul sens qui soit fait pour elle? Notre vie s'épuiserait dans une crainte perpétuelle et dans un perpétuel tâtonnement. La vue, l'ouïe, ces sens si riches, si merveilleusement instructifs quand ils sont aidés du toucher et fécondés par la raison, nous devien-

draient presque inutiles; et pour quelques illusions de moins qui n'ont aucune importance, pour quelques erreurs presque toujours faciles à redresser, nous perdrions une masse de connaissances qui sont pour nous d'une nécessité de chaque heure et d'un ineslimahle prix.

Voilà notre réponse à la vieille thèse du scepticisme sur les erreurs, illusions et contradictions des sens. AprèsavoirprouvéTaccordde nos perceptions sensibles, il nous reste à en déterminer le contenu, à en mesurer la juste portée. Ici nous nous plaçons à égale distance d'un idéalisme chimérique, démenti par Tanalyse psychologique et par le sens commun, qui prétend interdire à l'esprit humain le droit de sortir dé lui-même et d'affirmer l'existence de l'univers, et d'un dogmatisme ambitieux qui s'arroge l'exorbitant privilège de pénétrer jusqu'aux propriétés absolues et à l'essence même de la matière. Sur cette question difficile, il faut encore interroger les faits. Est-il vrai que toutes les qualités, propriétés, dispositions , phénomènes que nous pouvons saisir dans les corps, nous soient donnés à travers les sensations? Est-il vrai que la sensibilité humaine soit par essence variable et relative? Tout le problème est dans ces deux points. Le second n'a jamais été contesté, que nous sachions; mais de grands philosophes ont nié ou mécoilnu le premier. Descartes et ses disciples séparaient les qualités de la matière en deux classes, celles que nous atteignons par l'intermédiaire des sensations, et ils accordaient que ce genre de qualités, chaleur, lumière, saveur,

n*a rien d*absolu ; et puis, ces qualités que nous concevons, suivant eut, par la raison, comme la figure, rétendue, la divisibilité et le mouvement. Les cartésiens tiennent en grand honneur les qualités de cette espèce. Elles ont à leurs yeux ce caractère d'évidence, cette clarté et cette distinction qui sont le signe infaillible du vrai. Elles sont susceptibles d*une mesure précise ; elles sont finies, invariables, absolues. Ils en concluent qu'elles sont l'essence de la matière. Sur ce fondement. Descartes bâtit un système de physique, ingénieux, grandiose, où toutes lés lois du mouvement, où tons les grands phénomènes de l'univers sont déduits de la nature de l'étendue avec une vigueur et une témérité admirables. Par malheur, toute cette belle construction repose sur une hypothèse, l'hypothèse d'une matière réduite à la pure extension en longueur, largeur et profondeur, c*est-à-dire d'une matière mathématique, d'une matière abstraite qui peut bien être celle des géomètres, mais qui n'est pas cette matière réelle, sensible, animée, qui se déploie devant nous. Or, d'où vient l'erreur de Descaries adoptée par Malebranche, par Spinoza et par toute cette école de philosophes géomètres? Elle vient de ce qu'ils n'ont pas remarqué ce fait très-simple, que toutes les qualités de la matière, même l'étendue et la figure, nous sont données, non pas d'une matière abstraite et par un acte de raison, mais à travers des sensations diverses, variables, relatives, individuelles. Ainsi, l'étendue est toujours perque par la vue comme .liée à la sensation de couleur, et par le tact comme liée à des sensations de résistance.

de solidité » de chaleur. OteE ces sensations, il peut rester dans Tesprit Tidée abstraite de retendue ou la puissance de la concevoir géométriquement; mais cette étendue n'est pas retendue réelle, retendue concrète, déterminée, avec un degré précis de résistance. Voilà les faits; ils suffisent pour renverser le système de Descartes et tout système qui aura la prétention de saisir directement quelque chose d'absolu dans un monde essentiellement variable et relatif.

On nous dira que cette doctrine conduit à Tidéalisme, et qu'il nous sied bien mal de réfuter Descartes et Malebranche avec un système qui conduit jusqu'à Berkeley. Nous répudions complètement cette conséquence, et pour fixer le vrai caractère de la conclusion où nous vouions aboutir, nous ferons une dernière fois appel à Tautorité de rexpérience psychologique. Ce qui a conduit Berkeley et beaucoup d*autres esprits à l'idéalisme, c'est de se figurer que les données des sens se réduisent à une série de modifications de Time, modifications toutes spirituelles, toutes subjectives : erreur gravé, qui vient elle-même de cette erreur capitale de la philosophie cartésienne, qui consiste à se représenter le moi comme un pur esprit, vivant d'une vie toute interne, enfermé en soi dans une solitude profonde, sans lien naturel avec le corps et avec la nature. Descartes a transmis cette erreur à Leibnitz, qui soutenait que les monades n ont point de fenêtres; et de Leibnitc, elle est passée dans la nouvelle philosophie. On a posé un moi abstrait, un sujet pur, un être isolé, et puis on s'est consumé en raisonnements subtils pour

retrouver le monde réel qu'on avait supprimé, et pour y replacer le moi au milieu de tous les êtres de la nature : efforts superflus, jeux de Tabstraction ! . La vérité est que Tâme ne s'aperçoit jamais dans cet état fantastique d'isolement absolu : elle ne vit pas une minute sans recevoir une foule de sensations. Or, chaque sensation l'assure de l'existence de son corps et des corps extérieurs. Analysez, en effet, les données de chacun de nos sens, vous recônnattrez que non-seulement le tact et la vue, mais même l'odorat, le goût et l'ouïe ne nous font pas éprouver une seule impression qui ne soit localisée spontanément dans un de nos organes, qui ne soit accompagnée de la notion de l'étendue. Or, si nos organes sont nôtres, ils ne sont pas nous. Ci nous percevons notre corps et les corps environnants comme étendus, figurés et divisibles, nous avons conscience de notre indivisibilité; nous nous distinguons donc à chaque instant de ce monde extérieur qu'à chaque instant nous sentons et percevons. Le dehors nous est donc donné avec le dedans, notre corps avec notre esprit, le nonmoi avec le mot, l'existence de l'univers avec notre propre existence. Il est donc parfaitement inutile de chercher des démonstrations pour établir la réalité des corps, de se perdre dans les spéculations métaphysiques et les subtilités du raisonnement. Au lieu de ces sentiers détournés, la nature nous conduit par une voie droite et simple, l'intuition directe, immédiate, permanente de ce monde de phénomènes, de cette scène mobile, agitée, que nous appelons l'univers visible, dont la

réalité et la vie sont aussi claires, aussi incontestables, pour l'analyse la plus sévère comme pour le sens commun le plus grossier, que notre propre vie et et notre propre réalité. Concluons, contre un dogmatisme indiscret et à la fois contre le scepticisme et l'idéalisme, que les données de nos sens composent un ensemble d'informations aussi riche qu^harmonieux, fournissant une base solide aux sciences physiques et naturelles, nous dévoilant un univers immense, toujours changeant, toujours mobile, mais un univers dont nous pouvons atteindre par la raison les lois immuables, tin univers que nous pouvons enchaîner par l'industrie à nos besoins et à nos plaisirs, bien que Dieu se soit réservé l'impénétrable secret de son essence.

DE LA MAÏIËRË

^AOBLÈME Dfi L'fiXISTÊNCE Et DE LA CONMâISSANCË

DBS COUPS.

Le premier problème que se sont proposé au sujet de là matière les philosophes modernes, problème parfaitement sérieux, dont l'énoncé n*étonnera que les esprits peu exercés aux méditations élevées, est celuici : Peut-on affirmer V existence des corps? Descartes pensait que nous n'avons point de certitude immédiate de cette existence, et qu'elle resterait douteuse, si la véracité divine n'était là pour nous la garantir. Malebranche suivit son maître dans cette voie, et alla plus loin : pour lui, la véracité diviee, telle que la raison nous l'atteste, ne suffit pas; il faut une autorité supérieure, il faut le témoignage de la révélation. Sur cette

1 Ce morceau, le précédent et le suivant, ont été primitivement écrits pour le Dictionnaire des Sciences philoscyphiques^ dont ils sont détachés,

VUES THKORIQUES et dogmatiques. 107

pente idéaliste le cartésianisine continuant de glisser, Berkeley Tint enfin dire qn'il n'existe point de corps, et qu'entre notre intelligenee et Dieu, il est temps de supprimer cet intermédiaire inutile.

Supposons Texistence de la matière solidement établie, une autre question se présente : Que sawns-iïous 4e la fMiièref Pouvons^nous atteindre ses quotités réelles et absolues? Sur ce point encore les philosophes se divisent. Suivant les cartésiens, il y a deux sortes de qualités dans ce que nous appelons matière : les unes, absoltteS) inhérentes aux corps > indépendantes de nos sens, par exemple» retendue, la figure, la divisibilité, le mouvement ; ce sont les qualités premières de la matière* Les autres sont plutôt senties que perçues; elles sont moins des manières d*étre des corps eux-mêmes que des modes de notre sensibilité; elles sont variables, relatives, comme la chaleur, les odeurs, les saveurs, et autres semblables.

€ette distinction des qualités premières et secondes, des qualités absolues et relatives, acceptée par Locke, mise en grand honneur par la philosophie écossaise, a été rejetée par Kant. Suivant Tauteur de la Critique de la raison pute^ l'étendue n'est point une qualité de la matière, mais une forme de la sensibilité. Nous ne connaissons point la mature en elle-même, mais seulement les phénomènes matmels, lesquels sont purement subjectifs et dépendants de la nature et des formes de notra sensibilité.

Le système de Kant nous conduit à une dernière question, étroitement liée h la précédente \ Conmis-

sons-nom l'essence de la matière? Pour Descdrles, pour Spinoza, cette essence nous est parfaitement connue ; elle est tout entière dans Tétendue , comme Tessence de Tesprit est] tout entière dans la pensée. Il n'y a rien dans Tunivers physique qui ne soit explicable par les modalités de Tétendue ; rien dans Tunivers moral qui ne se résolve en modalités de la pensée. C'est contre cette théorie que Leibnitz s'inscrivit en faux, admettant, comme les cartésiens, que nous connaissons Tessence de la matière, mais ajoutant à retendue, la force, Fantitypie, comme un complément nécessaire. La philosophie critique rejette également ces deux théories; elle établit une distinction profonde entre la matière visible et sensible, ou la matière comme phénomène, et la matière en soi, la matière comme noumène. Notre esprit saisit le phénomène relatif et divers, et, lui imposant les formes absolues de la sensibilité, complète ainsi la connaissance; quant au nat<mène, il reste en dehors de nos idées; il échappe à toutes nos prises; il n'est qu'un inconnu, un X algébrique, tout ensemble nécessaire et inaccessible.

Que ferons- nous en présence de ces épineux problèmes, et des solutions si diverses qu'en ont don-* nées les plus grands esprits des temps modernes? Nous ferons une chose très-simple et à la fois trèsnécessaire à notre faiblesse. Nouî n'imaginerons pas un nouveau système ; nous observerons les faits, nous confronterons tous les systèmes avec la réalité que chacun d'eux prétend expliquer, et peut-être parviendronsnous, à force d'exactitude et de soins, à quelques in-

ductions certaines, à un petit nombre de conclusions bornées, mais inébranlables.

C'est une chose bien remarquable et qui ressortira clairement, nous Tespérons, de la suite de ce travail, que toutes les aberrations des philosophes sur la question de la matière, paralogismes célèbres de Descartes et de Malebrânche, idéalisme absolu de Berkeley, scepticisme subjectif de Kant, tous ces systèmes, toutes ces conceptions bizarres qui ont mis la philosophie en contradiction avec le sens commun, viennent d'une même origine : nous voulons dire une analyse mal faite des données de la perception extérieure. L'école écossaise, si justement renommée par sa prudence et par son scrupuleux attachement à la méthode d'observation, a opposé avec bonheur, aux extravagances de l'idéalisme, le témoignage des faits et l'autorité de la conscience ; mais elle même, a-t-elle porté dans l'exploration des sens une exactitude parfaite? C'est ce que nous nous permettons de contester.

Pour entrer tout de suite au fond du sujet, demandonsnous, l'œil fixé sur la conscience, s'il existe entre nos différents sens et leurs différentes données cette distinction radicale admise par Reid, suivant laquelle certains sens, l'ouïe, par exemple, ne nous feraient connaître certaines qualités de la matière que d'une façon indirecte et relative, à titre de causes inconnues de telles ou telles sensations; tandis que d'autres sens, comme le toucher, auraient la vertu singulière de nous révéler par une perception immédiate et directe les qualités absolues, objectives des corps. On voit paraître ici la célèbre dis-

tinction des qualités premières et des qualités secondes, admise, avant Reid, par Desc&rtes W par ses disciples les plus émitie&ts; mais oublions un instant lu question métaphysique pour nous enfermer dans le domaine de la conscience»

Les données de nos sens, en gardant chacune leur caractère spécial et leurs innombrables différences, sont au fend essentiellement homogènes. Elles ne sont pas, les unes subjectives, les autres objecUves, cellesci absolues, celIes-^U relatives et indépendantes ; tous nos sens agissent suivant une même loi et nous fournissent sur les corps des informatioiis analogues. Pour le prouver, jinalysons attentivement les données de Toule et comparons^les à celles de la vue et du toucher.

Un son perçant vient tout à coup frapper mes oreilles. Qu'arrive-t-il, suivant l'école écossaise? J'éprouve une sensation trés^vive, très-caraetérisée, qui ne ressemble à aucune autre et qui m'affecte d'une manière très-désagréable. Est*ce tout? Non; c'est un fait qu'après avoir éprouvé une sensation, je la rapporte à une cause. Il y a une loi de mon esprit, toujours présente, quoique inaperçue et toujours agissante «u plus profond de ma conscience, qui me fait supposer une cause à tout phénomène qui vient à se produire. Or, ici, la cause de la sensation éprouvée ne pouvant être ma propre activité, mon propre étre> puisque je sens fort bien que mon rôle est purement passif dans le dénloppement du phénomène, et que ma sensation n*est point mon ouvrage^ je conçois nécessairement l'existence d'une cause étranfèi^e qui agit sur moi, Gtlte

ôaus^ est l'objet sonore; et me voilà, grâce k msi raison, guidée par le principe de causalité, me voilà sorti de moi*mème et en possession du monde extérieur.

Nous Venons de reproduire fidèlement l'analyse des donnée^ de Toute, telle que Tout faite les philosophes écossais, Reid, par exemple, et à suite, en France, Royer-^GoUard. Si cette analyse est exacte et complète, il s'ensuit que le sens de Touïe, et les sens analogues livrés à eut<-mémes ei considérés avant l'intervention de la raison et du principe de causalité, ne nous font pas sortir du mût. Leurs données sont purement sub^ jeclives. Une modification particulière de la sensibilité, laquelle est plus ou moins agréable, je ne vois rien là qui fournisse la moindre idée d'un objet extérieur, d'un corps étendu et figuré. Il n'y a donc point pour l'ouïe de perception proprement dite. Quand la raison me fait rapporter ma sensation à une cause, ce n'est qu'une connaissance indirecte et médiate, une sorte de raisonnement rapide et spontané. Je ne me représente pas cette cause, je ne la perçois pas, je la conçois, je la déduis. A parler rigoureusement, je ne puis pas dire que ce soit une cause extérieure, l'extériorité supposant retendue; c'est une cause autre que moi. C'est, comme dit l'Allemagne, le rton-mot, dans ce qu'il a déplus indéfini, de plus strictement négatif. Si donc mes mains ne me faisaient toucher ultérieurement l'objet sonore, je ne m'en formerais aucune idée; le tact seul donne une base précise, un sujet fixe et déterminé aux vagues données de Touïe et des autres sens. Seul, il perçoit direclement l'étendue; seul^ il fournil

la notion claire et distincte d'une substance corporelle.

Nous ne pouvons accepter cette analyse des philosophes écossais comme Texpression complète de la réalité. Il n'est pas vrai que les données de Touïe, de Todorat, du goût, soient purement subjectives; il n'est pas vrai que la notion de l'étendue leur soit complètement étrangère , et qu'elle ne nous fournisse , en définitive, qu'un vague non^moi auquel il faudrait chercher un point d'appui ultérieur à l'aide du toucher. Reprenons, en effet, l'analyse du phénomène : un son perçant n'est-il autre chose qu'une modification plus ou jnoins agréable de ma sensibilité? tant s'en faut. On doit soigneusement distinguer deux éléments dans ce phénomène : la sensation proprement dite et le son, et puis la peine ou le plaisir qu'elle me procure. Sans cela, les sensations de l'ouïe ressembleraient à toutes les sensations du monde. Or, elles ont un caractère spécial, sui generis; elles ne sont pas des sensations en général, mais bien des sons, tel ou tel son, le son aigu d'un coup de sifflet, par exemple. Maintenant, examinez de près ce son, et vous reconnaîtrez qu'il est toujours localisé dans une partie déterminée du corps, l'oreille droite par exemple, ou l'oreille gauche, ou toutes les deux ensemble. Oui, tout son m'est donné comme répandu, pour ainsi dire, sur toute la partie de mon corps affectée, sur toute la surface du tympan et des nerfs acoustiques. Il en est de même pour les autres sens. Qu'une senteur agréable vienne à se produire, je flaire avec force, et aussitôt je sens un

chatouillement particulier dans les narines et sur toulc la surface des ramifications extrêmes du nerf olfactif. Cette sensation agréable ou désagréable, ce chatouillement, ne sont pas de pures modifications subjectives de ma sensibilité; ce sont des iiftpressions toutes spé* ciales, localisées par moi spontanément en un point précis de Torganisme. Or, le fait de la localisation suppose évidemment quelque idée d*étendue. Je ne sens pas seulement mon moi, je sens mon corps, je le perçois par Touïe, parTodorat, comme par le tact. Nous accorderons maintenant que cette perception est vague, confuse; qu'elle est infiniment éloignée delà précision et de la clarté qui sont le privilège du toucher ; que les sens de Touïe, de Todorat et du goût, m'occupent beaucoup plus de moi-même que des choses extérieures, tandis que le toucher, au contraire, m'intéresse aux choses du dehors beaucoup plus qu'à celles du dedans. Mais ce n'est pas là la question. Il s'agit de savoir si certains de nos sens ne nous fournissent que des données purement subjectives, dans une ignorance absolue de l'étendue et des corps proprement dits. Or Texpérience, sévèrement interrogée, donne sur ce point un démenti formel aux philosophes écossais.

Nous n'avons parlé, jusqu'à présent, que de l'ouïe, de l'odorat et du goût. Que sera-ce si nous considérons le sens de la vue? Ici, les écossais éprouvent un embarras extrême dont ils ne se rendent pas compte et que nous n'avons aucune peine à expliquer. Où rangent-ils le sens de la vue? Parmi les sens aux données purement

subjectives, destitués de toute véritable perception? ou bien à côté du toucher, le sens objectif et perceptif par excellence? La difficulté n'est pas médiocre. L'objet propre de la vue, c'est en effet la couleur. Or, la couleur parait bien n'étfe, au même titre que le son, qu'une sensation, c'est-à-dire une donnée toute subjective. Mais, d'un autre cOté, la couleur n'est pas séparée de l'étendue : car ce que fournit la vue, ce n'est pas la couleur pure et simple, c'est la couleur étendue, c'est la surface colorée; et, chose remarquable, ces deux éléments du phénomène, la couleur et l'étendue en surface, sont parfaitement indivisibles. Gomment expliquer cela dans le système écossais? Si la couleur est une pure modification de l'àme, il y aura donc dans rftme des modifications étendues, ce qui parait absurde. Et, cependant, la couleur est certainement une chose sentie, et non pas une chose conçue par l'esprit, comme serait une figure géométrique. Le moyen de résoudre cette difficulté? La théorie écossaise n'en fournit aucun. Il faut donc abandonner cette théorie et reconnaître que la vue, ainsi que le tact, que l'ouie, l'odorat et le goût, ainsi que la vue, nous fournissent quelque idée de Tétendue et des corps ; que toutes les sensations^ odeur, saveur, son, couleur, chaleur, résistance, ont ce point commun d'être localisées dans un point déterminé de Torganisme avec plus ou moins de netteté et de précision. Considérons maintenant le sens du toucher, et voyons si l'analyse des écossais se soutiendra mieux en cette rencontre devant \e spectacle attentivement observé de^ faits.

Je promène ma main sur une table de marbre, la première sensation que j'éprouve est celle du froid. Jusquelà, suivant Reid et Royer-Collard, il n'y a rien dans les données du toucher qui diffère de celles des autres sens. Le chaud et le froid sont, avant tout, des modifications de Tàme, n'impliquant aucune idée d'étendue ou de figure corporelles ; considérés hors de l'âme, le chaud et le froid ne sont que les causes inconnues de certaines sensations; nous ne les percevons pas, à ce titre, nous les concevons, nous les concluons. Mais voici de nouveaux phénomènes qui vont se produire : je ne sens pas seulement le froid en touchant la table de marbre, je sens la dureté, et avec elle l'étendue, la figure, étroitement liées à la dureté. C'est ici que le fait de la perception se manifeste dans toute sa richesse et dans tout son éclat. Les écossais distinguent bien , à la vérité , dans l'analyse du sens ië l'ouïe , la sensation proprement dite et la perception, le son-sensation, qui n'est qu'une modification de l'âme, du son-qualité, qui appartient à Tobjet sonore; mais ce son, considéré comme extérieur, n'est pas, suivant eux, véritablement perçu ; il n'est que la cause inconnue, la cause vague, indéterminée de la sensation correspondante. Il est donc conçu par la raison d'une manière indirecte, plulét que perçu par le sens. Les choses se passent tout autrement dans l'exercice du toucher. A la suite d'une sensation déterminée, je perçois directement un objet dur, étendu, figuré. Il n'y a point ici de raisonnement, mais bien une intuition immédiate, une perception véritable. Je n'ai plus affaire à une cause vague, indéter-

minée, dont je ne sais rien autre chose, sinon qu elle doit exister et qu'elle est autre que moi. Le principe de causalité n'est plus de mise en ce moment. Entre la sensation éprouvée et les objets perçus, il n'y a aucun lien logique. Je suis affecté par la sensation ; aussitôt, par la loi de ma nature, inexplicable peut-être, mais certaine et irrésistible, je perçois sans intermédiaire un objet déterminé qui a telle ou telle solidité, telle ou telle étendue, telle ou telle figure. Cet objet, c'est proprement le corps. Le toucher est donc le sens chargé de me révéler l'existence du corps, de me fournir la donnée fondamentale autour de laquelle viennent ensuite se réunir toutes les autres. Ces qualités obscures, ces causes inconnues qui flottaient au hasard dans une indéteimination absolue, se fixent tour à tour à l'aide de l'expérience et de l'induction, sur l'objet précis que le toucher m^a immédiatement livré. La connaissance du monde extérieur est complète.

Pour la seconde fois, nous sommes forcés de nous inscrire en faux contre une analyse essentiellement défectueuse. Et d'abord, il serait parfaitement inexact de prétendre que le chaud et le froid psychologiquement considérés, ne soient que des modifications de l'âme, sans rapport ù l'étendue et à la figure. C'est un fait aussi clair que le jour, que toute sensation de chaleur est localisée dans une partie déterminée du corps, et cela d'une façon assez précise. Que je sois placé devant un foyer, je sens parfaitement toute la surface de mon corps affectée par la chaleur ; en certains cas, je serais en état de la décrire avec une précision presque géomé-

trique. La sensation de chaleur est ici tout à fait séparée de toute sensation de dureté ou de mollesse. Mais revenons au premier fait, à l'expérience de la table de marbre. Suivant les écossais, la sensation de dureté a un merveilleux privilège. Tandis que la sensation d*odeur me laissait dans une parfaite ignorance de sa cause, dans un oubli profond de l'étendue et des corps, la sensation de dureté me révèle une qualité précise, déterminée du monde extérieur. Voilà une sorte de miracle. Les écossais déguisent ce qu'il y a d'extraordinaire dans leur théorie en invoquant leur ressource habituelle, leur Deus ex machina, une loi de notre nature ; mais rien ne saurait pallier l'inexactitude et la faiblesse de leur analyse. Il est visible que la dureté, prise en soi, considérée comme qualité objective des corps, abstraction faite de l'étendue et de la figure, est quelque chose d'aussi obscur, d'aussi vague, d'aussi relatif que l'odeur, le son, la saveur, envisagés sous le même aspect. Ce qui donne à la dureté ou solidité un degré éminent de clarté et de précision, c'est qu'elle est indivisiblemcnt unie à la perception d'une étendue et d'une figure déterminées. Mais la perception de retendue n'est pas, nous l'avons prouvé, le privilège mystérieux d'un sens unique, le toucher ; l'étendue nous est donnée, à quelque degré, de quelque manière par tous nos sens. La seule différence qui existe entre le toucher et les autres, c'est que les sensations du toucher se localisent dans différentes parties de notre corps avec une force et une précision particulières. Après avoir perçu de la sorte quelques-uns de nos organes, tels que

4|8 VUES TQÊOBIQUES

nos mains et nos pieds» nous y trouvons des unités de mesure à l'aide desquelles nous pouvons apprécier retendue des corps environnants, et, de proche en proche, celle de tous les objets de la nature. Le loucher est donc éminemment propre à la perception distincte de retendue ; mais cela n*emp$cbe pas que la vue n'entre en partage de cette faculté d'une manière notable, et que tous nos autres sens ne la possèdent dans une certaine mesure*

Si cette esquisse des données de nos sens est, comme nous le croyons, plus exacte et plus complète que Tanalyse des philosophes écossais, laquelle était déjà beaucoup plus exacte et beaucoup plus complète que celle des psychologues antérieurs, on peut, en fécondant ces résultats de Texpérience par le raisonnement et Tinduction, en déduire un certain nombre de conséquences vainement combattues par une fausse psychologie, et que nous allons établir tour à tour, '^

En premier lieu, nous disons que Texistence des corps est une donnée commune de tous nos sens, laquelle n'a pas besoin d'être démontrée et ne saurait sérieusement être mise en doute^ quoi qu'en aient dit Descartes, Malebrahche et Berkeley. Nons prétendons, en second lieu, que toutes les qualités des corps sont relatives et non absolues, et que la distinction célèbre imaginée par Descartes, accepté^ par Locke, et hautement proclamée par Aeid, entre les qualités pr^ières et les qualités secondes de la matière, ne saurait être admise à aucun des titres sur lesquels ces trois écoles prétendent rétablir. Nous affirmons enfin que l'essence

de la matière est inaccessible à la raison humaine, en dépit des prétentions de la j^lupart des métaphysiciens. Sur ce point, nous sommes d'accord avec Kent, dont

nous nous séparons seulement quand il refuse toute objectivité aun phénomènes matériels.

Qu'on eiK^amine attentivement chacun de nos sens, on se eonvainera qu'il n'en est pas un seul dont les données n'impliquent Texistence de la matière. En effet, la per*ception de Vétendue n'est pas, comme le croit l'école dejieid, leprÎTilége d'un sens unique, savoir, letou** cher, mais une loi générale de tous les sens. L'ouïe localise les sons, et l'odorat les senteurs, tout comme le toucher localise les résistances* Chaque fois que j'exerce un de mes sens, je perçois donc une partie de mon propre corps ; et c'est après avoir ainsi perçu di** rectement tel ou tet organe, tel ou tel membre, que j'arrive à percevoir indirectement les corps environnants. Ce fait de la localisation, mal connu de la plupart des philosophes, est un argument décisif contre l'idéalisme. Il s'ensuit, en effet, que ces phénomènes, si simples et si clairs pour le vulgaire, tels que l'odeur, la saveur, la chaleur, la couleur, ces phénomènes tant de fois obscurcis et dénaturés par une psychologie in* fidèle, et présentés comme de pures impressions de l'âme, comme des modifications vagues d'une sorte de faculté abstraite de jouir et de souffrir, sont, en réalité, des phénomènes à la fois subjectifs et objectifs, des per«< captions tout ensemble et des sensations, affectant le moi^ et en même temps révélant le non^moi ; non pas un moi idéal et solitaire, mais un moi étroitement lié à

Torganisme, non pas un /ton-mot abstrait, mais un corps vivant, déterminé, qui est mien, parce que je sens en lui et par lui.

Si les choses se passent de la sorte, si Texistence de la matière est une donnée commune de tous nos sens et n'a, par conséquent, nul besoin d*étre démontrée, comment certains philosophes ont-ils été conduits à cette première aberration, de prouver la réalité des corps par des raisonnements métaphysiques, et à cette aberration plus choquante encore, de révoquer la matière en doute ou de la nier ? Tant d'extravagances illustres, où sont tombés les plus grands génies du monde, s'expliquent toutes par un défaut primitif dans Tobservation des fails, et il suffit d*en appeler à une expérience plus attentive pour expliquer le doute bizarre de Descartes et de Halebranche, comme aussi pour triompher de l'idéalisme de Berkeley.

Descartes établit entre les données de nos sens une ligne de démarcation profonde : d'une part, l'étendue, la figure, le mouvement : de l'autre, les couleurs, les saveurs, les odeurs et autres semblables. L'étendue et la figure, voilà des notions claires et distinctes; rien de plus inconnu, au contraire, que l'odeur, par exemple, ou la saveur ; ce sont des modifications obscures de l'âme que nous attribuons faussement aux objets extérieurs, par une sorte d'illusion naturelle, par un préjugé d'enfance que la raison a plus tard beaucoup de peine à corriger. Partant de là, Descartes réduit les qualités de la matière à celles qui seules, suivant lui, sont clairement et distinctement connues : étendue, figure, divi-

ET DOGMATIQUES. 42l

sibilité, mouvement ; et ces qualités elles-mêmes, il les réduit à l'étendue, dont toutes les autres ne sont que des modes. La matière n'est plus désormais que l'étendue diversement modifiée, comme Tesprit n'est plus que la pensée avec les divers modes qui la spécifient.

Il est clair que ce système est parfaitement artificiel. Descartes, par un procédé tout arbitraire, isole l'étendue des autres données des sens. Or, en fait, s'il est vrai que tous nos sens nous fournissent quelque notion de l'étendue, il ne l'est pas moins que cette notion est toujours étroitement unie avec une autre notion, qui même la précède; c'est le son pour l'ouïe, c'est la couleur pour la vue, è'est la résistance pour le toucher. Si vous séparez ces deux éléments, si vous considérez l'étendue, abstraction faite de la résistance, de la couleur et des autres choses sensibles, vous n'avez plus affaire à une étendue concrète et réeHe, mais à une étendue abstraite et géométrique. Votre étendue n'est plus une donnée des sens, mais une conception de la raison.

Voilà une des erreurs fondamentales de Descartes : il considère l'étendue en géomètre et non en psychologue et en physicien ; sa matière n'est pas celle que voient et touchent les sens du vulgaire, mais une matière toute mathématique. Faut-il s'étonner maintenant que Descartes ait accusé nos sens d'illusioâ et de tromperie ; qu'il ait sérieusement douté de l'existence des corps ; que, ne trouvant pas dans l'analyse des sens, faute de l'avoir faite exacte et fidèle, la preuve de la réalité de la matière, il ait demandé cette preuve au raisonnement?

422 VUES THtORtQUSS

De h cette fameuse démonstration de Te^ii^teiice deft corps par la véracité divine ; argument subtil et désespéré dont personne n'a mieu)^ fait sentir la faiblesse qu*un disciple de Descartes, le plus ingénieux de tous, Malebrapche. L'auteur de la Recherche de la vérité, recueillant et e^^agérant encore la fausse analyse de son maître, distingue deux points de vue sous lesquels on peut envisager un corps, le soleil, par exemple. Il y a d'abord le soleil sensible, celui qui nous apparaît comme un globe de lumière et de Qhaleur ; ce soleil q'a rien de réel, absolument parlant ; car la chaleur et la lumière ne sont autre chose que des modes de la pensée, et si nous les attribuons aux objets, c'est par une illusion qui tient à l'imperfection de notre nature déchue, Si donc il y a un soleil réel, ce n*est pas celui que nous voyons, c'est un soleil invisible, doué, non plus de qualités illusoires, mais d'attributs véritables : l'étendue, la figure, le mouvement. Mais qui nous as^ l»ure qu'il existe un pareil soleil? Évidemment ce ne sont pas les sens, qui nous trompent et nous abusent ; ce n'est pas la conscience qui ne nous révèle que nos états intérieurs -, sera-ce la raison, ou« comme dit Malehranche, l'esprit pur? ï^'objet propre de l'esprit pur, c'est Dieu. Or, il peut biçn y avoir en Dieu une étendue intelligible ; mais comment savoir s'il a plu à Dieu de réaliser cette étendue, de créer des corps particuliers et distincts? Le rai$ionnement n'est p^iH ici de mise, puisque cette création n'a rien de nécessaire, puisqu'elle dépend de la volonté libre de Die^. Invoquer» en dési^spoir de çaqse, la yér^eité djviq^, c'est

une ressource parfaitement raine, Dieu ne nous obligeant d*aifirmer d'autres réalités que celles qui nous sont clairement prouvées par la raison. Il suit de là que toutes nos facultés sont impuissantes pour nous assurer de l'existence réelle des corps. D'où enfin cette conclusion, qui a paru monstrueuse, qui est assurément fort extravagante, mais à laquelle un chrétien élevé à l'école de Descartes devait aboutir assez naturellement, sîavoir : que s'il y a un moyen d'être certain que la matière n'est pas une illusion, c'est la Genèse qui seule peut nous le fournir.

En partant de la théorie Cartésienne des sens, et en déduisant les conséquences qui en dérivent, une voie s'ouvrait cependant pour échapper au scepticisme touchant les objets extérieurs, voie extraordinaire, inouïe, où s'engagea Berkeley. Il ne s'agissait que d'avoir le courage de nier positivement l'existence des corps : c'était sortir du doute par la négation, et d'une extravagance de la spéculation par une sorte de folie. Berkeley s'emporta jusqu'à cet excès, et soutint avec force, et, qui plus est, avec infiniment de sagacité, de dialectique et d^esprit, que les substances corporelles sont une invention des métaphysiciens, et qu*il n'existe» en réalité, pour le sens commun comme pour le vrai philosophe, que des esprits et Dieu.

Berkeley pose en principe, au début des Entretiens (tHylas et de Philonoûs^ que la chaleur n'est autre chose qu'une modification de Tâme, laquelle n'implique aucune idée de chose étendue et corporelle ; modification variable et relative qui appartient si bien à l'àme, qu'il

soffit de la porter à un degré un peu élevé d'intensité pour qu'elle se transforme en douleur. Ce point une fois accepté, il faut convenir que l'argumentation de Berkeley est très-forte, et je ne sais pas, en vérité, ce que Descartes ou Malebranche aurait pu lui répondre. Si la chaleur n'est rien d'extérieur et d'objectif, comme on dirait aujourd'hui, la saveur, le son, la couleur, ne seront pas des données objectives. Si la couleur, qui implique pourtant l'étendue d'une manière si claire, est chose toute subjective, pourquoi n'en serait-il pas de même de la solidité, de la dureté, qualités évidem^ ment relatives et variables? Berkeley arrive ainsi par degrés à détruire pièce à pièce toutes les données des sens, toutes les prétendues qualités des objets extérieurs, jusqu'à ce qu'allant des qualités à la substance, et triomphant aisément de celle-ci après avoir détruit celles-là, il porte enfin à la matière le dernier coup.

Une observation très-simple ruine par la base tout l'artifice ingénieux de cette subtile dialectique : c'est qu'aucun objet sensible, j'entends parler de la chaleur, de la couleur, etc., ne m'est donné comme une pure modification de l'âme. J'accorde à Berkeley que toute qualité corporelle m'est révélée par une sensation. J^accorde qu'à ce titre, elle est toujours plus ou moins variable et relative; mais suit-il de là qu'elle n'ait aucune réalité objective ? Tant s'en fâut. La couleur est chose variable et relative, j'en conviens; mais la couleur, c'est l'étendue colorée, et l'étendue est quelque chose d'objectif, A plus forte raison en est-il de même de la solidité, qui, à tous les degrés, implique l'étendue

à trois dimensions. Nul doute que le dur et le mou ne soient, comme le froid et le chaud, choses variables et relatives; mais elles ont une incontestable objectivité. Je me sens un, indivisible, identique, partant quelque chose de fixe et d'inétendu, et je localise ma sensation musculaire dans une chose étendue, figurée, multiple, divisible, changeante, qui est mienne sans être moi, et que j*appelle mon corps. De mon corps, je passe aux corps étrangers, et je finis par étendre mes sens à toute la nature. Yoilà les faits incontestables, mal connus et défigurés par Técole cartésienne, contre lesquels expire ridéalisme de Berkeley.

Une fois assurés de Texistence des corps, il s*agit de savoir au juste ce que renferme la notion que la nature nous en donne. Connaissons-nous, pouvonsnous connaître les qualités absolues de la matière et pénétrer même jusqu^à son essence?

Nous savons quelle est la doctrine de Descartes sur les propriétés de la matière, les unes, conçues clairement et distinctement par Tesprit, absolues et indépendantes de nos sensations; les autres, obscures, relatives et variables. Locke accepta cette distinction, en ajoutant que les qualités premières sont inséparables de chaque partie de la matière, quelque changement qu'elle vienne à éprouver, et lors même qu'elle serait trop petite pour que nos sens la pussent apercevoir. Seulement, il réclama le titre de qualité première pour la solidité, que Descartes avait séparée de l'étendue, et il proposa d'ajouter à la liste une qualité assez inattendue en cette rencontre, le nombre.

426 VUfiS THÉORIQUES

Nous ne pouvons trop nous étonner que Reid, observateur beaucoup plus exact de la conscience que ses deux illustres devanciers, Reid, qui a consacré tant de soins et de recherches à construire une théorie vraie de la perception extérieure^ ait adniis et tnéme signalé comme une vérité importante cette artificielle et fausse distinction des qualités premières et des qualités secondes de la matière. Si Ton en 0roit le père de Técole écossaise ^ la diiEèreUGe est capitale: nous connaissons les qualités premières^ nous ne con-* naissons pas proprement les qualités secondes : celle»* là sont directement saisies et perçues^ ^elleSHsi sont indirectement conçues^ ou, pour mieux dire, conclues A Taide d'un raisonn^nent ; les qualités secondes ne sont autre chose pour nous que des causes inconnues de certaines sensations, et partant elles sont reiatives et variables comme ces sensations elles-mêmes ; les qualités premières, au contraire, sont connues indépendamment des sensations, et elles sont, k eause de cela, fixes et absolues»

Toute cette théorie est chimérique et ne saurait résister à une confrontation un peu précise et un peu sévère avec les données de Tobservation. Reid nous dita-^t-il que la solidité est connue claire* ment en soi» tandis que le son, Tod^ur, ne le sont pas? Nous répoudrons que la solidiié est connue et mesurée, comme toutes les auti^ qualités delà matière, à Taide d'une sensation. Séparer la sensation de résistance de la perception de telle ou telle S9<» lidité, c'est se méprendre complét^nent» La dureié ou

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la mollesse d'un corps n'est pour nous que la puissance que nous lui supposons de fësister plus ou moins à la pression de nos organes, c'est-à-dire de lutter k tel ou tel degré avec notfô énergie musculaire. Ce qui est dur pour la main d*Un enfant paraîtra mou pour là main d'un athlète ; ce qui est liquide pour certains animaut est probablement solide pour des animaux plus petits et plus faibles. En un mot, et sans faire dé conjectures, sans sortir du cercle de l'observation psychologique, il est incontestable que la dureté, la mollesse, le rude, le poli, et toutes les qualités semblables per» çues par le toucher, ne nous sont données qu'à travers une sensation dont le mode el le degré précis mesurent et déterminent la qualité correspondante. Il suit de là que nous ne connaissons pas plus la solidité en soi que la chaleur en soi ou le son. Reid dira peut-^tre qu'à la notion dé solidité vient se Joindre naturellement une autre notion, celle d'étendue, quièclaircit et précise la première ; que si la solidité est obscure et relative, l'étendue et la figuré, du moins, sont choses claires el absolues. Nous rappellerons d'abord que cette perception dé l'étendue n'est pas propre à un seul sens, et qu'elle accompagne les sensations d'odeur, de saveur, de chaleur et de son, comme celle de solidité , quoique d'une manière moins précise et moins complète. Qué dîrons-noûs de la couleur? Les Écossais ne cônViennent-ib pas qu'elle n'est jamais séparée dé l'étendue? Et cependant ils n'osent pas en faire une qualité première, par une inconséquence manifeste qui trahît le TÎCé de leur théorie.

Nous demanderons ensuite si Ton cbnsidëre ici retendue et la figure à la façon des géomètres, c'est-à-dire d'une manière abstraite, ou si Ton entend parler de ces qualités telles qu'elles nous sont données par les sens* Le premier point de vue est celui de Descartes; son étendue est l'étendue mathématique, conçue par la raison, indépendamment de toute sensation. L'étendue, ainsi envisagée, se confond avec l'espace pur, et j'admettrai jusqu'à un certain point que la notion de l'espace est quelque chose d'absolu. Mais nous voilà dans le pays de l'abstraction et de la géométrie, et non sur le terrain des faits. Or, Reid lui-même a bien vu, après Hutcheson, que le toucher ne noua donne jamais l'étendue en soi, mais l'étendue avec la solidité, avec tel ou tel corps solide. S'il en est ainsi, l'étendue et la figure d'un corps nous sont données dans un certain rapport avec la solidité, laquelle dépend, comme nous l'avons reconnu, du degré et du mode précis de la résistance qu'il nous oppose, c'est-à-dire, de telle ou telle sensation. En ce sens, l'étendue et la figure des corps dépendent, jusqu'à un certain point, de notre sensibilité ; elles n'ont pas le caractère absolu et précis de l'étendue géométrique, elles participent, jusqu'à un certain point, aux vicissitudes du monde sensible; elles sont, elles aussi, relatives et variables.

Nous ne pouvons donc admettre la distinction établie par Reid entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière. Déjà le défaut de cette théorie avait été aperçu par un des plus habiles successeurs du père de l'école écossaise. Dans son remarquable Essai

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sur Fidéali&me de Berkeley^ Dugald Stewart reconnaît que la solidité des corps ne saurait être considérée comme une qualité absolue, indépendante de nos sensations. Il propose donc de classer les qualités de la miatière en trois catégories : 1^ les qualités mathématiques, comme l'étendue, la figure et la divisibilité, lesquelles sont claires, absolues, indépendantes de nos sensations; 2® les qualité» premières, comme la solidité avec tous ses degrés, dureté, mollesse, fluidité, rudesse» poli, etc., dont le caractère propre est d'être inséparablement liées avec l'étendue ; 3^ enfin, les qualités secondes, telles que la saveur, l'odeur, le son, qualités purement subjectives, qui ne sont que les causes inconnues de certaines modifications de l'àme attestées par la conscience.

Cette théorie de Dugald Stewart ne se soutient pas mieux que ses devancières, et l'on peut dire qu'elle en réunit tous les défauts. D'abord, séparer l'étendue des autres qualités de la matière, c'est ramener l'erreur de Descartes, c'est confondre l'étendue abstraite et géométrique, laquelle a quelque chose, en effet, d'absolu et d'indépendant, avec l'étendue réelle et concrète qui nous est toujours donnée dans un certain rapport avec telle ou telle solidité, telle ou telle couleur, c'est-à-dire telle ou telle sensation. De plus, il n'est pas vrai que. la dureté, la mollesse et autres qualités perçues par le toucher aient le privilège exclusif d'être liées avec la perception de l'étendue, toute donnée de nos sens étant localisée dans un certain point de l'organisme et impliquant par là même quelque notion vague de figure et

d'étendue. En outre, dans quelle catégorie Dugald Stewart placera^^t-il la couleur ? Elle n*eAt pas une qua* lité mathématique, puisqu'elle n'a rien d'absolu et nous est donnée avant tout comme une sensation ; elle n'est pas une qualité seconde, puisqu'elle implique retendue, la couleur nous apparaissant toujours comme répandue sur une surface dentelle est inséparable; il faudra donc dire que la couleur est une qualité première* Mais, si elle ne porte te titre qu'à cause de son rapport avec l'étendue, comment le refuser à la chaleur, qui, toujours localisée en un certain point de notre corps, implique la perception de surface échauffée tout aussi bien que la vue implique celle de surface colorée? Et si la cou** leur, la chaleur deviennent des qualités premières, le son, les senteurs et les saveurs réclamant à leur tour le même droit, il ne restera plus rien sur la liste des qualités secondes. Concluons donc, contre Descartes, contre Locke, contre Reid, contre Dugald Stewart, que toute distinction absolue entre les qualités de la matière est arbitraire et inconciliable avee les faits bien observés ; que les données de nos sens sont essentiellement homogènes , toutes également objectives , mais toutes également relatives.

Par là se trouve presque entièrement résolue la troisième et dernière question que nous nous sommes proposé de traiter, celle de l'essence de la matière. S'il est vrai que toute qualité corporelle nous soit donnée dans un rapport intime avec une sensation dont l'intensité relative, dont le degré et le mode variable dépen* dent de notre organisation, il s'ensuit que la matière en

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soi, telle qu*elle peut être pour un pur esprit dégagé de toute condition aenaible, la matière dans son essence absolue, estau-^essus de la connaissance humaine. Cette conséquence, humiliante peut-*étre pour notre orgueil, et fort opposée, il est vrai, aux prétentions d'une ambitieuse métaphysique, nous Tacceptons sans peine, et il ne sera pas nécessaire d'entrer dans de longs déveIop«pements pour démontrer qu'elle est pure de tout mau^ vais levain d'idéalisme, et parfaitement d'aoeord avec les suggestions naturelles du sens commun.

Descartes est de tous les philosophes celui qui a proclamé le plus hautement et suivi avec le plus de hardiesse et de constance la prétention altière de connaître Tessenoe des choses. Il était convaincu que chaque espèce d'être possède une qualité essentielle qui est comme le dernier fond de sa nature, où viennent se résoudre toutes ses propriétés et tous ses modes. Or, les objets de Tunl^ vers se divisent en deux grandes classes: l'existence matérielle et l'existence spirituelle, les &mes et les corps. L'essence de Tesprit, c'est la pensée ; l'essence du corps, c'est l'étendue.

Gela posé, Deseartes conclut que toutes les qualités et actions de la matière devaient nécessairement seré«* soudre en des modalités de l'étendue, et réciproquement, que l'étendue étant donnée, il devait être possible d'en déduire toutes les qualités de la matière, toutes les formes possibles des corps, toutes les lois nécessaires du mouvement, et, de proche en proche, tous les phéno*p mènes de l'univers, depuis les sphères immenses qui régnent dans les oieux juiqu'aux plus subtiles parties

de l'organisation. De là, cette gigantesque entreprise dont \es principes restent Timmortel monument, et qui se caractérise si bien dans le mot superbe de Descartes : Donnez-moi de l'étendue ei dumouvementy et je ferai le monde.

Cette doctrine fit au dix-septième siècle la plus étonnante fortune ; mais il était réservé à un cartésien de lui porter un coup mortel. Leibnitz démontra avec une force admirable que Tétendue cartésienne est quelque chose d'abstrait et d'inerte, qui ne peut servir de base à de véritables existences. Pour que l'étendue devienne sensible et réelle, il faut y joindre une autre notion, celle de résistance ou d'antitypie, qui n'est elle-même qu'une forme particulière delà notion fondamentale de la métaphysique, la notion de force. Selon Leibnitz, la force est l'essence de l'être, soit de l'être matériel, soit de l'être spirituel, et la matière, comme l'esprit, se ramène à un ensemble de forces simples ou monades. Sur ce principe, Leibnitz se flatta de fonder une physique dynamique qu'il pourrait opposer avec avantage aux atomes et au vide de la physique newtonienne.

Les choses en étaient là et la querelle durait toujours entre les newtoniens et les cartésiens, cartésiens purs et leibniliens, dynamistes et mécanistes, partisans du plein et partisans du vide, lorsque parut un philosophe qui résolut de mettre fin pour jamais à ces inutiles combats. Ce fut Emmanuel Kant. L'auteur de la Critique de la raison pure remarqua que depuis des milliers d'années les philosophes se consument en disputes interminables sur l'essence de la matière, sur le plein

et le vide, tandis que la physique expérimentale voit chaque jour accroître ses progrès et ses découvertes fécondes. Pourquoi cela ? G'est qu'elle reste étrangère à ces mystérieux problèmes de l'essence et de Torigine des choses ; c'est qu'elle se propose pour uniqiie objet de connaître les phénomènes de ce monde visible et d'en découvrir les lois.

Kant fut ainsi conduit à sa grande et radicale distinction entre les questions accessibles à la raison et celles qui lui sont interdites, entre l6s objets considérés dans leurs qualités sensibles et les objets considérés en soi, d'un seul mot, entre les phénomènes et les noumènes. Et pour appliquer cette distinction au problème qui nous occupe, Kant déclara que nous ne pouvions connaître les corps qu'à titre de phénomènes, mais qu'à tilrc d'objels en soi, de noumènes, ils nous restent à jamais inaccessibles.

Dans ces limites, nous adhérons pleinement à la doctrine de Kant, et nous croyons l'avoir assez justifiée, en ce qui louche les corps, par les recherches qui précèdent. Mais Kant ne s'artêta pas à cette sage réserve dogmatique où il nous a paru jusqu'à ce moment se contenir; il prétendit refuser à la matière toute espèce d'objectivité, c'est-à-dire toute espèce de réalité distincte du sujet,, s'engageant ainsi dans une voie pleine de périls, et préparant à son insu le scepticisme le plus absolu qui fut jamais. Ici encore, nous nous déclarons les serviteurs dociles des «faits, et nous invoquons leur autorité pour repousser l'étrange et chiiïi^rique théorie du père de la philosophie critique.

Suivani Kant, Télendue n'est pas uile îjualilé de la malifere, ntie donnée des sens; elle est une forme pure de la sensibilité. A ce titre, elle s'impose à toutes les I^ercieptions des sens ; les sens donnent la matière de la conhaissance ; l'esprit y ajoute la forme nécessaire de l'espace, et, de la sorte, la cônnaissaûce est complète.

Sur quoi repose une théorie aussi extraordinaire? Comment admettre que l'étendue qui nous est donnée comme une forme des choses, soit une forme de notre fesprîtt Gomment comprendre que le moi, qui s^aperçoit lui-même comme parfaitement un, comm« le type de l'unité, renferme en soi l'espace, l'espace multiple et divisible? Quel renversement de toutes les notions et de tous les faits ! Pour faire admettre une conception aussi étrange, il faudrait des arguments décisifs, des preuves irrécusables. Examinons celles de Kant, et nous verrons qu'examinées sans prestige, elles sont de la plus extrême faiblessB.

&ânt soutient que si l'on ne reconnaît pas l'étendue comme une forme de la sensibilité, si on lui donne une réalité objective, on est forcé de choisir entre deux alternatives également ïausses ; ou bien d'admettre l'espace infini et absolu des newtoniens, lequel est une sorte de Dieu ou une propriété de Dieu, hypothèse fertile en contradictions et en absurdités; ou bien de considérer l'espace comme une propriété et une déterraination des choses contingentes, ce qui i*end inexplicable le caractère absolu de la géométrie, science fondée sur la notion de l'étendue, et dont toutes les propositions ont le caractère de la nécessité.

Acceptons TalternaliviB de Kant, et repoussons contre lai la Ihéoriedel'espaceâbsolu et nécessaire. Admettons qne l'étendue est une propriété de la matière ; est-ce à dire pour cela que la géométrie soit inexplicable? Pour rendre compte du caractère nécessaire de toutes les propositions géométriques, il suffit d'une distinction bien simple entre Télendue concrète et réelle, perçue par les «etis, et retendue abstraite et idéale, qui est l'objet jpropre des géomètres. GonsidéreE cette étendue abstraite dans la diversité de ses déterminations possibles, ei naitonnez sur ces notions à l'aide du principe de eoatradicttoii , vous «rri v^erez à une série de théorèmes qui emprunteront à ce principe un caractère at>soiu de nécessités Voilà ie dénouement très^mple de ceUe difficulté imaginaire souievéis par Kant contre l'objecti- Tttéde l'étendre.

Dans son eRposition des antinomies, Kant a présenté une «utre ofajectioii : Si vous concevez, dit-il, la matière comme objet en soi, si vous la supposes objectivement étendue, il faudra dire de deux choses l'une : qu'elle est divisible à TinKni, ou composée de parties simples. Or, la thèse et l'antithèse se pmuvent aussi bien Tune que l'autre. Il fout donc tomber dans une contradiction inévitable^ à moins qu'on ne rejette à la foîs la thèse et Tantithèst^ en retranchant l'hypothèse qui leur a donné naissance, l'hyi>otbt''se d'une matière existant en soi. — Nous répondons en empruntant h Kant lui-même une distinction qu'il a très-heureuselaent appliquée à ia résolution de plusieurs antinomies. On pOMt considéfd* la matière au point de vue des sens,

comme^hénomène, ou aa*point de vue de la raison comme cause inconnue de nos sensations, A titre de cause, la matière est pour moi cet ensemble de forces inconnues qui produisent les phénomènes de l'univers; sous ce point de vue, la matière n'est pas étendue, ni parlant divisible. Comme chose sensible, au contraire, la matière est étendue et par suite divisible à l'infini. Il n'y a là aucune contradiction, la matière étant considérée sous deux points de vue essentiellement différents.

On demandera peut-être comment il se fait que des forces sans étendue se manifestent à nos sens sous la condition de l'étendue, à ce point qu'en séparant les deux notions d'étendue et de matière, on a l'air défaire violence au sens commun et de se perdre dans des raffinements métaphysiques. Je réponds que cette question ne peut èiye embarrassante que pour ceux qui se piquent de tout expliquer et de connaître à fond l'essence des choses. Pour nous, il nous en coûte peu de reconnaître un mystère de plus dans la science, et nous dirons avec un vrai philosophe : Multa nescire meœ magna pars sapientiœ.

Nous croyons qu'il ne reste absolument rien des objections élevées par Kanl contre l'objectivité des phénomènes corporels, et nous avons le droit de poser, en terminant, les conclusions suivantes :

i® L'existence objective et réelle de la matière esl une donnée immédiate et commune de tous nos sens,

2" Toutes les qualités des corps sont à la fois objectives et relatives : objectives, parce qu'elles impliquent

l^étendue; relatives, parce qu'elles sont indivisiblement liées à une sensation.

3" La ligne de démarcation tracée diversement par Descartes, par Locke, par Reid, par Dugald Stewart, entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière, est plus ou moins arbitraire et inconciliable avec les faits.

4® L'essence des corps nous est inconnue : pour les sens, les corps sont des phénomènes relatifs et variables perçus sous la condition générale de Tétendue; pour la raison, ce sont les causes de nos sensations, causes réelles, mais en soi absolument inaccessibles à notre connaissance. Si nous ne nous faisons pas d'illusion, ces conclusions forment dans leur ensemble systématique une sorte de dogmatisme tempéré, également éloigné d'un idéalisme extravagant et d^une métaphysique ambitieuse, et qui se borne à donner une forme précise aux inspirations naturelles du sens commun.

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