‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoireChapitre 25 sur 47 · SIXIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

SIXIÈME ARGUMENT

Ou Tagent est sépare du patient, ou il n'en est pas séparé. Si l'agent el le patient sont séparés, l'action de Ti^n est impossible en l'absence de l'autre. S'ils ne sont

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pas séparés, celle aclion s'opérera par le contact. Or, l'action par le contact est sujette à d'insolubles difficultés. Donc il n'y a pas de cause.

Tout 1 artifice de cet. argument consiste à se placer d^abord au poînl de vue sensualiste, afin de ramener loulo aclion possible k une action par le contact; puis à se tourner contre )c contact lui-même par une brusque évolution, en changeant de point de vue et faisant en quelque sorte volte-face.

Celte manœuvre est d'un esprit souple et subtil, mais quelque peu sophiste. Une analyse attenlive doit la déjouer.

jEnésidème soutient que si deux substances sont séparées, elles ne peuvent agir l'une sur l'autre. S'il veut parler de substances corporelles, cl d'une séparation mécanique, j'accorderai qu'à ne consulter que les sens, toute aclion paraît impossible sans le contact. Mais sonl-ce bien les sens qu'il faut consulter ici ; et y a-t-il un physicien philosophe qui s'arrête à ces grossières apparences? Le contact sensible n'est peut-être que la dislance de deux corps devenue imperceptible à nos faibles yeux. Et supposez même cette distance réduite à zéro, les deux corps qui se touchent en sontils moins deux êtres différents, et séparés par conséquent d'une séparation métaphysique. Dès lors l'action de l'un sur l'autre n'est-elle pas toujours aussi mystérieuse?

Il fallait donc poser la question de celle façon : Com-

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ment tme certaine substance, corps ou esprit, peutelle modifier une autre substance dont elle est métapbysiquement séparée?

Le devoir d*un dogmatisme sincère est de déclarer ici que la philosophie ne possède aucune solution définitive de ce problème. Si Ton ne cherchait qu'une hypothèse originale, féconde, hardie, pleine de séductions, elle est toute faite. Le système de l'harmonie préétablie est là. Mais si riche, si forte que soit la trame qu'a tissue la main de Leibnitz, il est trop vrai qu'elle se rompt en plus d'un endroit.

Au fond, si ce grand homme a fait admirablement toucher au doigt le nœud de là difiiculté, on peut dire qu'au lieu de le délier, il l'a rendu, en voulant le couper, plus inextricable encore. De quoi s'agit-il en effet? d'expliquer l'action réelle et réciproque des substances. Or, rharmonie préétablie l'explique si peu qu'elle l'exclut positivement. Je sais qu'un interprète illustre de Leibnitz a soutenu que les déterminations seules des monades leibnitiennes viennent de leur propre fonds, et que leurs jo^cep^/ows ou sensations viennent du dehors et sont l'effet de l'action des causes extérieures. Mais j'ose dire, Leibnitz à la main ^ que l'influence d'une monade sur une autre monade est toujours

* Voici quelques passages qui nous semblent décisifs :

« Il n'y a point d'influence réelle d'une substance créée sur une autre, en parlant selon la rigueur mëtaphy^que. » Système nouv, de la Nat, et de la Communie, des Subst. (Rec. Des Maiz II. 280).

« n n'est pas possible que l'âme ou quelque autre véritable

à 566 yeux uoe infloe&ce toul idéale, jamais une iftfluence réelle. Or, TexpérieDce dfuit le génie mémB ne peut s'affranchir, l'expérience est ici ea oôBtra^ diction foimelle avec Thypotlièfie de Leilmitz. La coucience en effet nous révèle ea fious-jfflémes une foule de modifications passives dont Je moi n'est certainement pas la cause et qn'il attribue par «me indacti^Mi iiréfiistible à lactian des causes eictérieures.

La métaphysique en est là. Il est certain que le mjoi 6^ une cause« U est certain qu'il existe au monde beaucoup d'autres causes. Il est certain que ces 'Causes; outre leur action interne et pour ainsi dire sido^ctive, agissent réellement et objectivement les unes sur les autres. Nous avons une idée parfaitement claire du promiar genre d'action, parce que la conscience nous en découvre en nous-mêmes le type ; mais le second esit un secret que la science n'a pu encore arracher à la nature.

Après cet aveu, la philosophie peut attendre le scepticisme de pied £erme. Si J^sidème vient nous dire comme il a fait déjà : vous ne savee pas comment les ^ , substancesagisseat l'une sur l'autre ; donc les substances

sti^stance puisse recevoir qcrelqae chose du dehors. » ibid. ^ p. 384.

t Dieu a créé d* abord Pâme, ou toute autre unité réelle, (Je éorte que tout lui naisse de son propre fonds. » Ibid.

« Les perceptions arrivent à Tâme à point nommé, en vertu ifeees fvopreB lois, comme s'il n'existait ram qœ Dieu et elle. » ibid. p- 382. — Cf. Clairets, du fiouv. Syst îbki. p. 394, 39t.

m IVmt se âutdans l'âme comme s'il o'y avait point de corps, et tout se fait dans le corps comme s'il n'y avait point d'âme.» méfHijfimàBaifle, (Rec Des Maiz. U, 432.)

D'iSNiSIDËMË. les

n'a^amit pas Tiiiie sur rautre^ nous lui répoinâroDs ce tpi'm pareil cas répondait à Hume un profond psycbolégiste eoniemparain . k Si te âentiinent intime qm iioQS iait apercevdr on pouvoir d*âgir dans rexerciee de notre volonté dépendait de la connaissance absolue ée Tâme ou de sa liaison avec le corps, et enfin de la manière dont les deux snl^stances agissent Tnne mr ^ l'autre, nous ne pourrions avoir le sentiment intime du ponvmr, sans avoir la connaissance objective des sutolances séparées et des moyens de leur action réN^içroque. Or nous avons Taperception interne de notre ponvoir d agir indivisible de celui de notre existence même... Donc, le sentiment intime du pouvoir est iMépendant de toute connaissance objective des substances spirituelle et corporelle et de lear action réciproque. » p£aine de fiiran, Ed. Cousin, p. 284.)

Restent les arguments d'JËnésidème contre le contact. Mais on s^t c^îmibien ils perdent de leur importance, du moment que le contact réduit à sa juste valeur n'est plus la condition iuniverselle et nécessaire de laction réciproque des causes, mais un simple phénomène sensible associé d*<drdinaire au mouvement des corps.

Voici le premier argument : Si le conlacl était ,p<i&$ible, il aurait lieu par la pénétration de deux corps, l?e fm es| en contradiction avec Tessence de la matière, ou il se ferait par les surfaces, soit extérieures, soit intérieures. Or les surfaces sont des choses incor* poreMes qui par conséquent ne peuvent servir au contact.

Il y a ici une confusion peut-être volontaire de deux

ppints de vue, celui de la géométrie et de l'abstraction, celui des sens et de la réalité corporelle. Le contact physique, c'est la distance de deux corps devenue insensible, ou si Ton veut, absolument disparue. Il n'y a là ni pénétration, ni surfaces idéales et incorporelles, ni rien de semblable. Le contact géométrique est autre chose. Il est tout idéal, comme les êtres de raison entre lesquels on le conçoit. Tantôt on admet une absolue pénétration de deux solides, tantôt une simple identification de surfaces, de lignes ou de points. Deux sphères se coupent; il y a une portion d'espace qui leur est commune; voilà le contact par pénétration. Un cône repose par sa base sur un plan ; voilà un contact de surfaces. Et c'est encore, en un sens, une pénétration ; car on dit alors que les deux surfaces ont une partie commune. Mais il est bien entendu de tout géomètre éclairé que cette pénétration, ce contact, ces surfaces, ces sphères, tout cela est idéal ; et que transporter dans la réalité ces combinaisons abstraites, c'est confondre, comme dirait Kant, le matière et la forme de la connaissance et se condamner à mille énormités. Lors donc qu'iEaésidème viendra dire : les surfaces étant incorporelles ne peuvent servir au contact, on lui répondra : au contact corporel, d'accord; mais au contact idéal et incorporel, elles le peuvent et cela est très-simple. C'est se moquer que de ramener d'abord toute action corporelle au contact, au contact corporel et physique, bien entendu, et puis de nier que le contact soit possible entre deux corps, non plus le contact corporel et physique dont il est question, mais un coiitact idéal et

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mathématrque dont personne n'a voulu parler. C'éçt faire tourner une controverse qui devrait être sérieuse sur une équivoque.

J'ai insisté quelque peu sur la distinction du contact des géomètres et de celui des sens, parce qu'elle donne la clef d'un argument assez ingénieux qu'on a pu attribuer à JEnésidème avec quelque vraisemblance. Il vient dans Sextus à la suite du précédent ^ :

Deux corps ne peuvent se toucher par toutes leurs parties, à cause de l'impénétrabilité de la matière ; ni par quelques-unes de leurs parties, car chaque partie étant matérielle peut être considérée comme un corps, lequel n'en peut toucher un autre par toutes ses parties; ce qui jette dans un progrès à l'infini, où l'on poursuit le contact de division en division, sans jamais l'atteindre.

Je réponds que dans ce raisonnement se toucher veut dire se confondre, s^unifier. Or, que deux solides se confondent soit entièrement, soit par une de leurs surfaces, cela est fort reconnaissable pour un géomètre, car celaestimpliquédansla définition même des solidesetdes surfaces géométriques, qui ne sont que des déterminations idéales de l'espace pur. Tout au contraire, dans le domaine de la réalité sensible, celte unification est parfaitement absurde. Mais nous ne la supposons pas. Nous supposons que deux corps, sans se confondre ni en totalité, ni partiellement, sont dans une telle position

^ C'est la portion de rargumentation sur la causalité que nous bésitons, malgré rautoritë deFabricius, à attribuer positivement à Jlnésidème. Fab. ad Sext, p. 597, et notre chap. I.

que leur distance dans Tespace est nulle ; en termes plus simples, (ju'enfre ces deux corps il ne reste plus de place pour un troisième. Argumentez contre ce genre de contact; on vous répondra. Mais en attendant, tout ce qu*îl y a de rraî à recueillir de tos subtilités sur le contact, c'est que la sphère de l'abstraction n'est pas celle de la réalité, et qu'on risque en les confondant de trouver des difficultés là où il n'y en a pas, et de jouer sur les mots au lieu de discuter utilement.

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