‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoireChapitre 26 sur 47 · SEPTIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ARGUMENT

La cause est relative à l'effet; or, les choses relatives n'existent qu'idéalement. Donc il n'y a en réalité aucune cause.

Ce dernier argument d'iSnésidème ne va k riea moins qu'à détruire avec le principe de causalité toutes le& vérités absolues. Ces vérités en effet sont des rela-

^ Cet arguraeiii n'est pas littéralemeBi compris dans le ka^ ^ meoi que Sextus n(Mia a conservé. Mais il y a de boimes raisons pour Tattribuer à iEnésidème. i» Diogène, qui le rapporte (IX, 41.) sans en nommer Fauteur, le place dans une série d'arguments contre la causalité qui appartiennent tous certainement à iEnésidèine. 2^ Sextus Texpose égalemeikt (Ade. Math, 344, C), et il €84; extrômeme&t prob8J;>ie qu'il Temprunteà l'ouvrage d'iEnésidème qu'il a sous les yeux et q]u'il cite textuellement un peu après. 3® Cet argument est tout à fait dans l'esprit de l'école de notre sceptique, où l'on en faisait une application perpétuelle. Voir rargmnentation d'iEnësidème contre le vrai^ où est invoqué ce principe r rà wpôç n yoimet f*otoy, Adv, Mathm 227, C. - Cf. 2^, D. — Laert. IX. H, pas.

tions, au même titre qwe le principe de causalité, et si vous dfeez à ces relations laute existence réelle pour ne leur laisser qu'une yaleur idéale, la réalité des êtres s'évanouit avec celle de leurs rapports, et Tesprît humain, à qui tout échappe, s*échappe en quelque sorte à lui-même.

JEnésidème raisonne ainsi : La cause; c'est ce qui est pensé relativement à Teffet. La cause est donc un %p6f; tt et n'existe que pour l'esprit qui la conçoit. C*est uue pure apparence, ix wv f awoiiivwv, rien de plus.

Changez un peu les termes et vous aurez cette doctrine célèbre à qui une si prodigieuse fortune était réservée dans les temps modernes : la loi de la causalité (comme toutes les autres lois de la raison pure}, nous est donnée au seul titre de condition nécessaire a priori de l'expérience possible. Bonc elle est relative. Donc elle est subjective.

Voilà donc l'idée fondamentale du Criticisme en germe dans un pyrrhonien du premier siéfcle, et chose singulière, ce même pyrrhonien qui prélude à Fidéa»- Hsme subjectif de Kant, nous Tarons vu tout à Theurc devancer la dialectique de Hume. C'est qu*il est, dans la formation des systèmes philosophiques, certaines lois mystérieuses, mais irrésistibles, qui déminent à leur insu les plus libres génies, leur ouvrent les mêmes pcrq>e6tives, les font glisser sur les mêmes pentes, et quels que soient les temps, les lieux, les circonstances, maîtrisent et surmontent tout.

Qu'on cherche une différence essentielle witre les doctrines d'iSnésidème, de Hume et de Kant sur la foi

de la causalité, on n'y parviendra pas. Pour l'un, cette loi est un icp6<; ti, un phénomène. Pour l'autre, une habitude de la sensibilité. Pour le troisième, une forme de l'entendement. Pour tous trois ce n'est rien d'absolu, et la métaphysique est une chimère.

Il y avait deux moyens d'aboutir à cette conclusion : 1** prouver qu'en attribuant au principe de causalité une valeur absolue, on est conduit à d'inévitables contradictions. C'est ce qu'JËnésidème a essayé de faire dans les six arguments qui viennent d'être discutés. Et c'est aussi ce que Kant entreprit dix-huit siècles après dans sa Dialectique transcendantale; 2® Établir directement par l'analyse même du principe de causalité et de tous les autres premiers principes delà raison, qu'on ne peut leur attribuer qu'une valeur subjective. Il était réservé à l'auteur de V Analytique transcendantale de mettre le scepticisme sous la protection de la critique la plus régulière et la plus profonde qui fut jamais des conditions et des lois de la pensée, et de donner ainsi à Terreur une sorte de prestige. L'analyse d'iEnésidème est au contraire d'une extrême faiblesse, et peu de mots suffisent pour en mettre à nu tous les défauts.

Les relations, dit-il, xà iz^à<; xi, n'existent que dans la pensée ; car qu'est-ce qu'un %^à<; -et, sinon ce qui est pensé relativement à autre chose?

JËnésidème confond évidemment ici deux espèces de relations parfaitement distinctes, les relations de nos pensées, et les relations que nous concevons entre les objets de nos pensées, en d*autres termes, les lois de l'intelligence et les lois de l'être. Cette distinction s'ap-

D^iËNÉSIDÈME. 189

plique aisément à notre sujet. Comme loi de Tintelligence, la relation de causalité exprime la synthèse nécessaire des deux notions de cause et d'effet dans Tesprit humain. Comme loi de l'être, elle exprime que dans la nature des choses, il n'est rien qui existe et qui puisse exister réellement sans avoir une cause réelle. Nul doute qu'une loi de l'inlelligence, en tant que loi purement psychologique, n'existe que de l'existenee psychologique, c'est-à-dire dans la pensée. Mais supposez que dans la pensée même, cette loi de l'intelligence représente et eif quelque sorte enveloppe une loi de l'être, la question sera de savoir si elle ne peut à ce titre posséder une valeur objective et ontologique, en d'autres termes, conduire légitimement la raison de ce que la raison pense à ce qui est*en soi. Nous soutenons, quant à nous, que la loi de la causalité et toutes les lois nécessaires de la raison vont jusque-là. iEnésidème le nie. Mais il faut bien remarquer que s'il nie la portée objective de la loi de causalité, il ne conteste pas que cette loi n'existe dans l'intelligence. Loin de là; c'est du fait même de la conception nécessaire des causes qu'il prétend conclure que les causes n'existent qu'à titre de conceptions de la pensée. De sorte que son raisonnement, dégagé de toute subtilité, se réduit à ceci : la loi de la causalité est une loi de la pensée. Donc elle n'estpas une loi de l'être.

Aucun artifice de logique ne peut couvrir l'énorme lacune qui sépare cette conclusion de ses prémisses. Et c'est fort inutilement qu'Jlnésidème accumule les exemples de relations plirement idéales, comme' celles

f90 LE SCEPTICISHE

des quantités mathématiques. On loi dira : aTouséles à eiôté de (a question. II jr a des Pèlatioiis qui n^exislait que dans la pefssée; soit. Mai» démontrez que la kâ de k cansatité est une de ces relati(«». i»

Yens êtes un sceptique sérieux. Yous adoiettex la conscience. Consultez-la doue de bmne foi. Ë%vali& dira que nier ou seulemeul contester la portée ob~ . jeei^ive du principe de causalité, c'est le ^^uire; le détruire, dis-je, même comme loi de la pe&sée, comme fait de conscience. Prenons Texemple le j^* simple : Vous apercevez un mourement : TOtre raison conçoit une cause à ce mouvement, et cette conceptimevi nécessaire. Jusque-là il semble que nou» fsojnm d'accord. Mais entendons-nous bien sur le caractère de cette conception. Étes-vons forcé, je vous le demande, de concevoir seulement une cause, sans rien affirmer du reste sur rexistence réelle de cette cause? ou bien êtesvous forcé tout à la fois de concevoir cette cause, et de c^mcevoir et de croire qu'elle existe aussi réellemest que son effet et que vous-mêime? Pensez-y bien, et vo>u& reconnaîtrez que le divorce que vous voulez étabttr eoire la notion de cause et la croyance à la réattlé des* causes est un divorce c(mtre nature, désavoué par une analjTse exacte de la consci^ice et démenti par le» cvc^ances du genre humain. Le genre humain à-t-il jamais douté de la réalité du monde exiérieur? B n'y croit pourtant que sur ta foi du principe de causalité. Ce principe n'est donc pas seulement, quoi que vow en disiez, la nécessité de penser les causes, mais la nécessité absoIi|p de les penser eom me réelles, et ces deux

D'iKNÉSÏDÉME. 191

choses que Fabstraction a un instant séparées, Fa nature nous les donne comme inséparables.

En deux: mots, tous dites : la loi de la causalité est une loi de rintclïigenee. Donc ce n'est pas une loi de Têtre.

Nous disons, nous : Oit la loi de la causalité n''est ni une loi de Inintelligence, ni une loi de fêlre, et Ta conscience nous trompe* Ou la loi de la causalité est. ^ telle que la conscience nous la donne, c'est-à-dîne loi de Finlelligencc et toti! ensemble loi de Fêtre.

Nous avons discuté avec une étendue proportioûiifè "

à son importaûjce chaque partie essentielle de Targumenlatiûû d'jEuésidême ; peu de mots aiiffir ont pour en marquer té caractère général et en apprécier la portée ^ et la valeur ptiiïosophiques, '

Aucun sceptique, avant ^nésidème, n'avait eu Hdèe do discuter la possibilité et la légitimité d'une de ces nolions a pîiori qui ronsli tuent la métaphysique et la raison, afin de les détruire Tune et l'autre par leur racine et pour ainsi dire d'un seul coup. Cette idée est hardie et profonde. Mûrie par le temps et fécondée par le génie, elle a produit dans le dernier siècle la Critique de ta Raison pure et un des mouvements philosophiques les plus considérables qui ai eut agité Tesprit humain ',

Cfn ne peut mn plu&méconnattre qu'iEnésidënte lirait fait preuve d'une grande habileté, lorsque pour €•&tester Texistencfl^de la relation de cause à effet, il s^est

* Voyez la Troisième étude du présent ouvrage

tn LE SCEPTICISME

placé tonr à tour à tous les points de vue d'où il est réellement impossible de l'apercevoir.

C'est ainsi qu'il a parfaitement établi, avant Hume, qu'à ne consulter que les sens, on ne peut saisir dans l'univers que des phénomènes avec leurs relations acciden telles, et jamais rien qui ressemble à une dépendance nécessaire, k un rapport de causalité.

Que si Toû néglige les idées grossières des sens pour s'élever à la plus haute abstraction métaphysique, MiiésïAèmB force le dogmatisme de confesser que Taction de deux substances de nature différente Tune sur l'autre, ou même celle de deux substances simplement distinctes, sont des choses dont nous n*avons aucune idée,

El de tout cela, il conclut que la relation de causalité n'existe pas dans la nature des choses.

Mais d'un auJre côté, obligé d'accorder que resprit hum^iin la conçoit et ne peut pas ne pas la concevoir, il s'arrête à ce moyen terme, que la loi de la causaliié est à la v*^rité une condition, un phénomène de rinielligence, mais qu'elle n'existe qu'à ce seul titre ; et de là, le scepticisme absolu en métaphysique. Telle est la substance des arguments d'^nésidènic. ^^

Voici en quelques mots notre réfutation*

1® De ce que les sens ne peuvent apercevoir le rapport nécessaire de causalité, il ne résulte qu'une chose, c'est qu'il y a d'autres sources de connaissances que les sens, et que la philosophie qui soutient le contraire ne peut échapper au scepticisme absolu que par l'inconséquence.

D*iïmÉSI0ÈME. 19a

2** Il est vrai que nous: ne comprenons pas comment les substances agissent les unes sur les autres; mais on n'a pas le droit d'en inférer que cette action réciproque soit impossible ; tout s'explique infiniment mieux en admettant que Dieu a placé ce secret avec tant d'autres au-dessus de la portée de notre raison.

3*" Jlnésidéme a su choisir sans doute certains points de vue, d'où il est difficile ou impossible d'apercevoir la relation de causalité. Mais il en a oublié un, et c'est celui-là précisément où la réalité de cette relation éclate avec une pureté et tout à la fois une autorité incomparables, je parle du point de vue de la conscience. Il y a trois choses en effet qu'un homme qui s'observe avec exactitude, ne peut méconnaître : la première, c'est que le moi est une force, une force toujours active, une force dont la vie même est ce rapport permanent de la cause avec ses effets que le scepticisme conteste; la seconde, c'est que la raison, après avoir recueilli dans un fait primitif de conscience la relation de causalité, l'élève spontanément au caractère d'une loi absolue de l'intelligence et des choses; la troisième enfin, c'est qu'à côté des phénomènes de l'activité volontaire, il en est d'atittes qui sont essentiellement impersonnels et que le moi ne peut par conséquent s'imputer. C^s trois faits constatés par une psychologie attentive et régulièrement développés conduisent à trois dogmes fondamentaux, savoir : la réalité et le caractère propre de l'existence perscmnciUe, la nécessité et la valeur absolue de la Idi de la causalité^ enfin, l'existence des causes extérieures et de cette Cause souve-

194 LE SGËPTlCISiliE D'^NÉSIDËME.

raine qm proéiÉt, maintient et coordoiine tonte» )es antres.

Ainsi donc, il a suffi à iËnésidème de mécenaaitre on de défigurer nn seni phénomène de cooscienee ponr être conduit par la rignenr et h sagaeité même de son esprit à nier la possibilité de la métapbjisiqfne. Mak^ fine analyse psychologique, exacte et sérére, dissipe comme tme fnmée tonte cette dlaleetiqne laborieuse, et le fait le pins simple devient la hase înArmIable de la seience la pins hante..

Page 1