‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoireChapitre 30 sur 47 · LE SG£PT1C161I · texte numérisé non relu

LE SG£PT1C161I

foncent éd reeonmiitre qa^JEnésiâèntô le pyrrhonien a professé la doctrine d'Heraclite, il Be présente une dernière conjecture qui ra tout concilier et tout expliqiwr.

Au début de sa carrière philosophique , iËnésid^ne ee jeta dans Je seasualisme, comone avait fait avant lui Protagoras , et adopta la doctrine héraclitéenne. Hais bientôt par mie pente tourelle, il glissa du sensualisme an scepticisina , et la rigumf même de son esprit lui fraya la route d*Héraclite à Pyrrhoa. d'est ainsi que Pyrrhon lui-même, dans sa jeunesse, Imit avec enthou^siasme les écrits de Démocrite, et y puisait à son insu 4es germes de sa lameuse âxoxifj. O'est encore ainsi qu'à «m autre â^e, David Hume, disciple de Locke, déduisit le scepticisme absolu avec une rigueur justemeiit célébrée de la doctrine de la sensation.

En général, c'est une loi de l'histoire de la philosophie que le scepticisme s'y enchaîne au sensualisme, comme à un principe, sa conséquence inévitable. La ccttiversion du sectateur d'Heraclite au pyrrhonisBae universel est un cas particulier de cette loi.

Yoilà, ce seanble, une supposition fort admissible. Très-simple et très-raisonnable en elle-même, elle dissipe une contradiction qu'il serait difficile d'attribuer à un esprit que nous connaissons pour conséquent et résolu. TEnfîn, elle est confirmée par de nombreuses analogies, et comme psot^ée par une des lois les mieux établies de l'histoire.

Toutefois,' nous pensons qu'en matière de critique, si séduisante que puisse être une conjecture, le respect religieux des textes doit être la première loi. Or, voici

un passage de Sextns ^ qui semble bien emporter noire dernière hypothèse avec les deux autres :

«L'école d'-Snésidème ^ soutient que la doctrine sceptique est un chemin pour aboutir à la philosophie béraclitéenne, parla raisonquece principe, ïes contraires, existent dans le même, vb Tivinia zspt rb <xM> SwApx^tv, précède celui-ci, les contraires apparaissent dans le même, tb Tàvdlytta icept xè oûtb çorfveo^at. Of , les sceptiques disent que les contraires apparaissent dans le même, et les béraclitéens qu'ils j existent, m

Il résulte rigoureusement de ce passage et de tout le chapitre qui le suit : 1^ qu'Jlnésidème le sceptique est le iBême qui s'attacha à rhéraclitéisme, ce qui renverse notre première hypothèse; 2'' qu'il n'en fut pa& seulement le comBfêntateur, mais le disciple avoué, ce qui renverse la seconde ; 3* enfin, on a conclu aussi de le, qu'iSnésidème , au lieu d'aller d'Héraelite àPyrrhon, entendait qu'on suivit et avafit suivi Iui*méme la m^arehe contraire, ce qui constitue une grave exception à la toi générale que nous avons invoquée, et ruine complètement Thypoth^se à laquelle nous nous étions attaché* Aussi Tennemann ^ l'a-t-il abandonnée. StaeudUn^, et Buhle^ y inclinent, au conirairer fortement. Ritter est indécis®.

ï Sext. Hyp.Pyrr, 1,29.

• Je lis avec Fabricius : Alvï;<rL(3'ï^w, au lieu de O^Tiali-n^tf. Ad Sext. 1. 1.

» Hist. de loL PhiL Y* 34. 0^. .^

* Geschickte und Geist der Sceptic. I, 300 sqq.

» Btthle. Introd. àVhisi. de la phiios. mod. I, 363. ti^, fr. « Ritt. Hist, de la philos* anc. trad, Tigsgt. V. p, 2^ sqq^

Nous ne nous dissimulons pas la portée du témoignage si précis et si net de Sextus. Mais ne serait-il pas possible d'admettre qu*iEnésidème , après avoir passé en réalité d'Heraclite à Pyrrhon, voulut éviter le reproche de se contredire par un ingénieux subterfuge, en établissant entre le scepticisme et rbéraclitéisme cette espèce de lien logique dont parle Sextus? Après tout, il n'y a pas bien loin de l'un de ces systèmes à l'autre. Car, qu'est-ce que la doctrine d'Heraclite , sinon une tentative audacieuse pour expliquer l'univers entier par un seul des éléments qui le constituent, l'élément de la mobilité, les phénomènes? Or, les phénomènes, iËnésidème n'hésite pas à les admettre , et il reconnaît même de certaines lois ' (toutes subjectives à la vérité) qui les enchaînent régulièrement II pouvait donc parler ainsi : — Au' fond, rien ne paraît certain ; et le parti le plus sage est de s'abstenir de tout système. Mais s'il fallait en choisir un, celui d'Heraclite devrait avoir la préférence. Que disons-nous en eflfet, nous pyrrhoniens? Que si la raison fait un pas hors de la conscience , elle trouve partout changement et contradiction. Et que dit Heraclite? Que l'univers est la coexistence et la lutte .des contraires; que la loi des choses, c'est le moftvement, dont le feu est le principe et le symbole. Ne sommes-nous pas bien près d'être d'accord?

Je ne donne cette explication que comme une simple conjecture, et je sais qti^une logique exacte ne tirera

* Voir Topinion dVEntlsidème et de toute Técole sceptique sur ids signes, danSTîùtro ch. IV.

D'iENÉSIDÈME. 20»

jamais le dogmatisme du scepticisme. Mais si Thypo thèse où jMncline avec Buhie et Stœudiin n'est pas absolument contraire au passage de Sextus , il est bon de remarquer qu'elle est tout à fait d'accord avee tous les autres témoignages » et de rappeler encore une fois qu'elle a pour elle de puissantes analogies et une loi fondamentale du développement de J'esprit humain.

Du reste, les débris de rhéfaclitéisme d'iEnésidème n'ont qu'une importance très-secondaire. Ce sont quelques phrases sans suite, sans portée considérable, et presque sans intérêt. Recueillir et coordonner ces fragments ci et là dispersés , en y ajoutant les remarques nécessaires pour les éclaircir, tel est le seul objet que nous ayons dû nous proposer*

I. On sait que la philosophie d'Heraclite est un panthéisme matérialiste où l'un des éléments de l'univers est considéré comme le principe universel des choses;. iEnésidème admettait cette doctrine ^ au témoignage de Sextus :

«L'être, suivant Heraclite, c'est l'air, comme dit iEnésidème, » On pourrait être tenté de Jire dans le texte de Sextus Tcup au lieu de à-Zip. Le principe d^Héraclite en effet, c'est le feu. Mais à^p s'explique trèsbien^ fiit'on observe que dans la théorie héraclitéenne, l'air est la première des trausforma tiens, du feu. c< Oupbc

* Sext. Adv. Fhys:^{9, D. — Cf. Ibid. 417, A, B. Hj/p. Pyr. III, 17.

2tù LE SCEPTICISME

II. L'easenee et k lei du principe nTilrersel d'Heraclite, c'est le moaremeDi. ^Enésidème entreprit, à ce qu'il parait, de rameau les différentes espèces de mouvemeut à deu?i espèce» fondamentales, eu réduisant la classification péripatéticienne^. Aristote comptait six espèces àe mourements :

Le mouvemcûl local*, twcot^aAeraêowK^;. ^

Le cbangemeaty ^1:060^.

La génération, ^btestç-

La eftrniptiMi, <^(Éfd.

L'aagmeolation» auÇ:i|ciç.

La diminutioi), (lusàiMrtç.

« Mais, dit Sextus, la plupart des philosophes et parmi eux, les discipks d'iËnéaiè^me, réduisent tous les mout^aents à deux. : b premier, c'est te Hionvem^t par jchani^metït , piÊ-ça^XtjT'.-ATi ïttvr^^'.; ; le second , c'eirt te Bioit¥Cjinent local, |/£-:a6osttHfi, Le premier est celui par lequel un corps, en gardant la môme essence, refcA de» qualités nouvelles, perdant lune et gagnant l'autre, par exemple le changement du vin en vtnaig;re , et l'amertume du raisin changée en douceur, le caméléon qui prend tour â tour diverses couleurs * et le

i CteL Alei. Strom. V, p. 399. — Gf, LawL IX. »» — iHut. deplac, phiL I, 3.

* Au reste, celle réductioQ n'esi pas nouvelle ; elle est déjà dans le Théététe de Platon.

• Arist. Fhyf.

Il faut lire avec Fabricius : iroixiUcp.evow.

polype. Or, la génératioit el k corraplioB, TangERentetian et la diminnlion onl sans âaate des HtooTeBseols spéciaux; mais toes se rattachent an man?emeiit par changement; à moins qu'on ne dise que l'augmentation est une espèiee de momrement local, comme proTeaanl de l'extension des corps en largeur et longueur. L^^ mouremcnt local est celui par lequel le mobile change drlieu soit tout entier, soit en partie; tout entier, comme les corps qui tournent et comme les personnes qui se promènent; en parl|^ comme la main qui s'étend et se contracte , ou bien comme une sphère qui tourne autour de son centre*, w

in. Les diiër»ts monranents s'eurent dans le emps. Qu'est-ce que le temps / Suivani iEaésidèiiîe, le temps D*est pas un être distinct. IL œ diffère paa de Télre. C'est Té^re en mouvement- • c

«^nésidëme a ^oalenu, d'après Hi^racii le, que le t^mps est un corps, parce qu'il ne ditîère pas de Têtre

«Sext. Adv,Hys. p. 386,1,

Yoid la note de Fabricius sur ce passage : • Quaado porro Sextus hoc loco a|t iËnesîdemum, qui fuit sceptîcus, duo gênera motus relîquisse, non sensus est eum probasse illa, et vero dari docuîsse, qui, ut de scepticis etiam notât Laertius (IX, 90J, omnem motum vocabat in dubium : sed tantum innuit plura illa apud dogmaticosquosdam celebrata gênera motus» ab iËnesidemo ex Platonis et aliorum dogmaticorum sententia esse revocata ad duo quo facilîns sub duobus hisce summis generibus, esteras t^gcoéc motiones oppugnaret. » Fabric. ad Sext. Adv, McUh, X, 38. — Sans repousser absolument la conjecture de Fabricius, on peut aussi bien rapporter cette classification des

et du corps premier/. C'est pourquoi dans sa première introduction ^, ramenant à six ' les appellations simples des choses, ^paYt^xcov xàç à'Kkâq XéÇe«;, OU éléments du discours, il classe le mot temps et le mot t^mï^dans la catégorie de Tessence. Les grandeurs de temps et les principaux nombres se forment par multiplication. Quant au mot actuellement ^ vuv, qui est le signe du temps, il n'est comme l'unité rien autre chose que l'essence. Le jour, le mois, Tannée sont des multiplications de r actuellement, *je veux dire du temps. Les nombres deux, trois, dix, cent, sont des multiplications de l'unité. Ainsi donc, ces philosophes font du temps un corps *. »

IV. À la doctrine panthéiste qui absorbe et confond toutes choses dans l'unité d'un seul être, se rapporte également cette opinion d'iEnésidëme que Sextus nous a conservée * sur le tout et la partie :

mouvements au dogmatisme héraclitëen d'iEnésidème, « Libenter enim, dit Fabricius lui-même, Heracliti vestigiis insister^^n^ sidemum, quantumvisscepticum, jam ssDpius, etc.» Fab. AdSeœt X,218.

* • Hoc est, dit Fabricius, toG à«poç. Vide si placet qu» ad section. 232. >» Ad. Sext. X, 216.

* « ^nesidemi tiawxayn nescio an eadem cum ejus ortixticA- <rcoi quas memorat Aristocles apud Ëuseb. XIV, 18. • Ad Sext. X, 216. •— Voir notre chap. L

» Quœnam sint reliquae quatuor res (duas enim hoc loco tantumex sex illis refert, xp^vov et p.ovà^a) quibussimplices ejusmocU appellationes usus hominum imposuerit, non memini quis veterum scriptorum qui exstant, nos doceat. Fab. ad Seœt. X, 216.

* Adv. Math. p. 417, A. — Cf. Hyp. Pyrr. UI, 17. » Sext. Adv. Math, p. 363, D.

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« JSnésidëdie soutient, d'après Heraclite, que la partie est la même chose que le tout et une chose différente. En effet, l'être est tout et partie à la fois : tout, si Ton considère le monde ; partie, si Ton considère la nature de tel ou tel animal. La partie s'entend aussi de deux façons; tantôt comme différant de la partie proprement dite, comme quand on dit que la partie est elle-même partie de la partie, par exemple le doigt, de la main ; l'oreille , de la tête ; tantôt comme étant proprement la partie du tout. C'est en ce sens ^ que Ton regarde la partie comme composant le tout. »

V. Heraclite ne s'était pas occupé seulement de physique. On trouve dans sa doctrine quelques traces de logique et de psychologie. Il réduisait toutes nos connaissances aux sensations -cà aîcjOïjTi, et les divisait en deux séries : celles qui sont communes ' à tous les êtres sentants, xoivdc, et celles qui sont individuelles, Kta. Les premières sont toujours vraies; les secondes peuvent seules nous abuser.

iEnésidème admit et développa sans doute ces principes:

a L'école d'iEnésidème, dit Sextus^, celle d'Heraclite et celle d'Épicure, penchent toutes trois vers les choses sensibles : elles ne diffèrent que comme des espèces dans un genre commun. iEnésidème établit entre les phénomènes cette différence, que les uns apparaissent

^ Je lis avec Fabricîus : xaOo rvtiç <fMh xoivîâc (tdpiov ttvai, au lieu de xocOon nviç 9a<rlv xciv&jç f&épo; eivai. « Adv. Log. p. 222, B.

214 LE SCEPTI€ISME

généralement à tons les hommes, les autres à certains individus seulement. Ceux-là sont vrais, ceux-ci sont trompeurs. Épicure * pense au contraire que toutes les apparences sensibles sont vraies et fondées en réalité, rt

Il faut rapprocher de cette indication deux passages de Sextus, qui complètent le peu que nous savons sur la théorie de la connaissance d'après Heraclite et iËnésidème.

a La îtdévoca, dit Sextus ^, n*est autre chose , suivant quelques philosophes, et Dicéarque par exemple,, qu'une affection du corps. D'autres s'accordent à admettre son existence, mais ils ne la placent pas dans le même lieu; ceux-ci la supposent hors du corps , comme jEnésidème, d'après Heraclite, ceux-là dans tout le corps comme Démocrite... De plus,. les uns pensent qu'elle diffère de la sensibilité, les autres que c'est la sensibilité elle-même apercevant les objets par les canaux des sens, comme à travers des ouvertures ^. Cette dernière opinion a été professée par Straton et par ^nésidème. »

Il parait contradictoire que la Sidvoia soit donnée dans

* Aéc, I^flf.p. 20t,C.

> CI. Cico*. Ae«d. q^. lY, 15. - Cf. SckL Aàê, ÊÊatk. p. 176» C.

s Je lis iitm avec Fabricius ; xoiruv est inintelligible.

« Legendum esse à-Km pro toîtcdv, darmn est ex sect. 364, ubi ad hnnc ipsnm lociim noster repetk : xêet îmtAt^^tt, 9k rh ^oé~ votav xtX. Hœc est sententia quana oppugnat Lucretius (III, 360) docentium : Ocutos nullam rem cernere posse, Sed per eos aniraum ut foribus spectare rednsis. Fab. adSext, VU, 349. — Cf. Sext. Adv. Math. p. 208, D.

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ce passage tantôt comme placée hors du corps, tantôt comme identique à la sensibilité. Mais cette difficulté disparaîtra, si l'on veut se rappeler qu'Heraclite séparait nettement ce qu'il appelait la raison générale, de la raison humaine; la raison générale qui remplit Tunivers S la raison humaine qui n'est qu'une étincelle de ce feu divin. Quand il est dit que la Stivoia est placée hors du corps, il s'agit de la raison divine, universelle. Quand au contraire elle est assimilée à la sensibilité, il s'agit de la raison humaine qui, entretenue par le feu divin, aperçoit à travers les organes les choses extérieures.

Mais il est inutile de s'appesantir sur l'interprétation de ces témoignages tronqués. L'intérêt et l'honneur de l'entreprise philosophique d'^nésidème ne sont point dans la tentative impuissante de renouveler un système épuisé. Us sont exclusivement dans le scepticisme hardi, étendu, profond, dûni il emprunta la première id^e à Pyrrhon, et qu'il légua organisé de toutes pièces à ses successeurs.

Avant d'exposer ce scepticisme^ nous avons cru devoir en éclairer l'origine. Notre étude sera complète, si pour en mesurer l'influence, nous le suivons jusque dans ses derniers développements.

1 Sext. Aân, Math. i61 sqq. — Cf. p. 201 C. 2r72, C.

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