I)K PASCAL
La philosophie ne s'adresse qu'à la raison. Or, la raison n'est pas tout l'homme. Il y a dans l'âme ce que Pascal appelle le cœur, c'est-à-dire l'imagination et la sensibilité. Il faut à l'imagination un autre Dieu que le Dieu de la métaphysique, un Dieu qu'elle puisse se représenter. Il faut au cœur un Dieu que le cœur puisse aimer; et le Dieu de la métaphysique n'a rien d'aimable. Or, l'imagination et le cœur étant les mobiles les pto* puissants de la volonté, il s'ensuit que la philosophie, n'ayant pas de prise sur l'imagination et le cœur, n'en a que très-peu sur la volonté. Elle est donc stérile, sinon spéculativement, du moins pour la pratique. Voilà l'accusation en gros ; mais il faut la voir animée et fortifiée parle génie ardent et la géométrie puissante de Pascal.
Dans les Pensées inédites jusqu'en 1853, remarques celle-ci : « Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu, à, l'aimer * ! » C'est là une des pensées favorites de.1 Pascal. Elle revient partout, notamment dans ces deux passages : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... C'est le cœur qui sent Dieuy et non la raison. Yoilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison2. » — « ... Je n'entrepren- . drai pas ici de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour rouver dans la nature de quoi convaincre des athées
1 Pensées, art. XXV, 21.
2 Ibid., XXIV, 5.
endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ , est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, el qu'un appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut1.» Vous voyez par ce dernier trait qu'ici Pascal ne conteste pas la part de la raison pure, ni la valeur des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu; ce qu'il nie, c'est la suffisance de la raison pure, c'est la valeur pratique des démonstrations. Mais lisez surtout l'article xxn presque tout entier. La pensée de Pascal s'y déploie avec une netteté et une vigueur singulières : ce Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus- Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen 3e connaître Dieu et de le servir sans médiateur ; et par là ils tombent, ou dans l'athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également. — Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce médiateur , est ôtée toute communication avec Dieu; par Jésus-Christ, nous connaissons Dieu2. »
Ici se découvre le fond de la philosophie de Pascal, sa théorie du médiateur. La voici formulée en termes précis : « La connaissance de Dieu sans celle de ses misères fait l'orgueil. La connaissance de ses misères sans celle de Dieu l'ait le désespoir. La connaissance de Jé-
1 Pensées, X, î.
* Pensées. \\ll, I.
sus-Christ fait le milieu, parce que now< y trouvons el Dieu et notre misère1. » Voulez-vous un admirable développement de cette formule? lise/, toul le célèbre entretien de Pascal avec M. de Sacy sui Êpietète et Montaigne. Après cela, vous entendu/ pourquoi la philosophie la plus élevée, celle des stoïciens-, relie de Descaries ne suffît pas à l'homme. Ecoute/ encore Pascal : a Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu, simplement auteur des vérités g^oméiriques el de 'ordre des éléments; c'est la part des païens eJ des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un IVieu qui exerce sa providence sur la vie et les biens d< s hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est la portion des Juiu. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu dos chrétiens,, est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui l'emplit l'âme et le cœur qu'il possède: c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie; qui s'unit au fond de leur âme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre lin que de luimême. — Le Dieu des chrétiens est un Dieu quj fait sentir à l'âme qu'il est son unique bien: que umi son repos est en lui, et qu'elle n'aura dejoi> qjj'à l'aimer?.. » Cette page éloquente et profonde va noua donner la clef d'une des singularités de la vie «le Pascal. Tout le monde'a entendu parler de ce qu'on a appelé dans un langage que je n'approuve pas : L'amulette de Pascal.
1 Pensées, XXU, I.
2 Pensées, art. XXII, i.
?i>s LE SCEPTICISME
C'est Cottdorcel qui l'a découverte. Voltaire s'en est Wmoé. De nos jours, les médecins se sont emparés de la question et l'ont résolue à leur manière. M. Lélut1 en a discouru, et plus récemment encore M. Moreau de Tours % auteur de la Psychologie morbide. On a accusé Pascal d'être un visionnaire , un halluciné, un fou. Au surplus, il n'y a rien là de surprenant, selon M. Moreau de Tours. Le génie et la folie se touchent. Ce sont deux états analogues du système nerveux : Le génie est une névrose. Rassurons-nous pourtant sur l'état de Pascal : tout fou qu'il était, et malgré sa névrose, il a résolu le problème de la cycloïde et écrit les Provinciales. Voici le fait. On se rappelle les deux conversions de Pascal : à vingt-trois ans, en 1646, il se dégoûte des sciences et se jette dans la dévotion; c'est sa première conversion. Puis , après la mort de son père, il retourne dans le monde, pour sa santé, se dérange sans dérèglement, veut se marier, écrit le discours sur les Passions de V amour, et ne réussit pas dans ses desseins. En 1654, à trente et un ans, il est repris d'une ferveur nouvelle et définitive, et il se rejette tout entier dans la dévotion, où il persista jusqu'à sa mort. Nous savons le jour et l'heure où cette seconde conversion s'est accomplie. Nous le savons par un petit papier trouvé après sa mort cousu dans son habit, où il
1 Le l'amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations, 1 vol. in-8, Paris, \HM\.
1 La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, ou de l'influence des névroses sur le dogmatisme intellectuel.
DE PASCAL. 2ÎJ!)
le conservait en double sur parchemin. En voici la description exacte :
En tête une croix (igurée. Puis ces mots :
Van de grâce 1654, lundi 23 novembre, jour de Saint-Clément ,
pape et martyr, et autres au martyrologe,
veille de Saint-Chrysogone, martyr et autres,
depuis environ dix heures et demie du soir
jusques environ minuit et demi,
feu.
Est-ce un feu visible, un globe de flammes? Y a-t-il eu miracle? vision, hallucination? ou bien est-ce un feu spirituel, une lumière dans l'intelligence de Pascal, une ardeur pieuse de son cœur? J'aimerais à admettre cette interprétation. Je poursuis :
Dieu d Abraham , Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob
{Exode, III, 6, etc.; Math., XXII, 32, etc.),
non des philosophes et des savants.
L'analogie de ces paroles avec celles de l'article XXII: «Le Dieu des chrétiens ne consiste pas... » est frappante, et la suite confirme ce rapprochement :
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Voilà ce que la philosophie pure ne peut donner, la certitude sentie, la joie, la paix; la foi seule les fail goûter. Je continue :
Dieu de Jésus-Christ.
Deum mewn et Deum wstru/n (Jean, XXII, 17). u ton Dieu sera mon Dieu. » Jluth, I, 16.)
Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.
Une se trouve que pur les voies enseignées dans l'Evangile*
Grandeur de l'âme humaine.
« Père juste, le monde ne fa point connu, mais je t ai connu. » (Jean, XVII, 23.)
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Comprenez la force de ce mot trois fois répété : Joie, joie, joie ! Et puis , entendez ce dialogue de Pascal avec Jésus-Christ :
Je ni en suis séparé.
Dereliquerunt me fontem aquœ vivœ. (Jérém., II, 13.)
Mon Dieume quitterez-vous? [Matth., XXVII, iti.)
Que je n'en sois pas séparé éternellement.
« Cette vie est la vie éternelle; qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé , Jésus- Christ. » {Jean, XVII, 3.)
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m vu suis séparé; je l'ai fui, renoncé, sacrifié.
Que je n'en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile.
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus Christ et à mon directeur.
Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos. (Ps. CXVIII , lii.j Amen l.
Qu'est-ce là, je vous le demande? C'est la crainte, c'est l'espérance mêlée de crainte, le repentir, la résignation, la joie, et à la fin l'engagement absolu. Qu'en dites-vous? Ètes-vous disposé à rire de l'amulette? Pour moi, je suis profondément louché. Je trouve ce fragment d'une profondeur admirable. Il me fait aller au fond de l'âme de Pascal. Je ne puis le comparer qu'au récit de la conversion de saint Augustin. Il a lu Platon, et il s'est séparé des Manichéens; mais son âme n'est pas satisfaite. Il entend saint Ambroise, et dans le Dieu nouveau dont on lui parle, il trouve une idée plus touchante, plus consolante que dans le Dieu de Platon. Mais bien plus engagé dans le monde que n'a été Pascal, car il a une maîtresse, il a un enfant qu'il adore, combattu entre le monde et Dieu,, il a peine à briser ses liens et à se séparer de ce qu'il aime. Un jour, pendant qu'il se promène dans un jardin, il a, lui aussi, une espèce de vision et entend ces mots : Toile, lege ; toile, lege! Il s'arrête, cherche, ne voit rien qui lui explique les paroles mystérieuses, et croit que c'est une voix du ciel qui lui parle. Alors il ouvre le Nouveau Testament et y lit : « Ne demeurez pas dans les festins et dans
1 M. Vinet, p. 112, et M. l'abbé Flottes, qui en donne la reproduction p. 27, ont interprété dans le même sens cet admirable morceau.
Ml LE SCEPTICISME DE PASCAL.
l'ivresse, dans les lits el les impudicités, dans les rivalités et les vaines jalousies; mais revêtez le Seigneur .lésus-Christ et n'ayez pas soin de votre chair jusqu'à la concupiscence. » Emerveillé de l'application si parfaite de ces paroles à son état présent, il verse des torrents de larmes, et son âme se donne à l'instant: <c Je ne voulus pas lire davantage, c'était inutile; mais avec cette pensée, une sorte de lumière de sécurité se répandit dans mon âme, et les ténèbres de mes doutes se dispersèrent '. » Larmes, vision, lumière, joie, sécurité, voilà bien les sentiments communs de Pascal et de saint Augustin. Au fond, leur manière d'entendre le christianisme est la même. Saint Augustin a été philosophe avant d'être chrétien; il a connu et goûté la philosophie de Platon, comme Pascal la philosophie de Descartes : elle ne leur a pas suffi. Pourquoi? Ce n'est pas qu'elle manque de vérité; c'est quelle manque d'efficacité pratique. Elle montre le vrai Dieu; elle n'en montre pas la voie. Elle ne peut fonder un culte; elle ne peut faire notre salut. Telle est la grave accusation que saint Augustin et Pascal élèvent contre la philosophie. Je l'ai loyalement exposée; je la discuterai loyalement.
1 Confessions, liv. VIII, ch. 11 et 12. — Trad. de M. P. Janet.