THÈSE DE L'IMPUISSANCE ABSOLUE DE LA PHILOSOPHIE DANS PASCAL
Pascal nie la philosophie de deux façons. Il la nie comme pratiquement insuffisante, c'est le côté fort du livre des Pensées. Tout lecteur impartial me rendra cette justice, que je me suis complu à le mettre en lumière, au point même d'abonder dans le sens du protestant Alexandre Vinet, du catholique abbé Flottes, et de me séparer de mes amis M. Cousin, M. Franck, M. Havet. Reste maintenant cette seconde négation de Pascal, qui consiste à ne reconnaître à la philosophie aucune valeur, ni spéculative ni pratique, aboutissant à ce catholicisme outré qui s'appelle le jansénisme et se traduit en ces termes : « Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher1... Nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure
1 Vensèes, art. VII, 34.
ïi<: l E SCEPTICISME
de peinp1.... Le pyrrhonisrae esl le vrai'2. » ,1e suivrai Pascal sur ce nouveau lorrain, on cherchant oe que son pyrrhonisme a de pins original el de moins suranné. Je montrerai d'abord Pascal attaquant la philosophie dans sos sources psychologiques, cl niant la légitimité de nos moyens naturels de connaître. Puis, je le ferai voir ébranlant les hases de la morale et de la religion naturelles, niant la justice , n'admettant que la force, justifiant Ta théisme comme une marque de force d'esprit, et substituant aux démonstrations philosophiques de l'existence de Dieu sa fameuse preuve tirée du calcul des prohabilités qu'il venait d'inventer, c'està-dire jouant Dieu à croix ou àpile.Le moment sera venu alors de montrer Pascal cherchant à reconstruire après avoir détruit. Je m'expliquerai sur la valeur du livre des Pensées comme œuvre d'apologiste, et je dirai mon sentiment sur le christianisme de Pascal. Sur ce point délicat, je serai clair, pas plus clair que je ne l'ai été sur les miracles, mais tout autant, et c'est assez.
Cherchons d'abord ce que Pascal a dit de plus original et de plus fort contre la légitimité de rros moyens naturels de connaître. Il y a deux grands arguments sceptiques qui comprennent tous les autres. Voici le premier : L'entendement humain esl en contradiction avec lui-même : les sens se contredisent ; les sens contredisent la raison; la raison et le raisonnement se contredisent; le cœur et l'esprit se contredi-
J Penséeê XXIV, 100.
' Ibid. XXIV, i.
sent; les générations se contredisent; les temps, les lieux, les coutumes, tout est spectacle de contradictions. C'est là ce que j'appelle la thèse des antinomies. Là-dessus Pascal n'a rien ajouté aux anciens : il ne fait que répéter Montaigne, qui lui-même répète Sextus Empiricus, zEnésidème, Arcésilas, Carnéade et Pyrrhon. Si j'étudiais Pascal à ce point de vue, je ferais une étude plus littéraire que philosophique. Ce que Montaigne dit, le sourire sur les lèvres, avec sa grâce et sa verve gasconnes, Pascal le redit d'un front sérieux et d'un cœur contristé, avec une véhémence et une ironie incomparables. Il n'y a entre eux qu'une différence d'humeur et de style. Mais il y a un autre grand argument sceptique, c'est celui-ci : La raison humaine ne peut pas établir qu'elle est conforme à la raison absolue. Admettez qu'elle soit toujours d'accord avec elle-même, admettez qu'elle se développe avec aisance et puissance, elle reste frappée d'un caractère de subjectivité. C'est là que Pascal a déployé quelque originalité.
Vous trouverez d'abord dans les Pensées une série de passages où Pascal emprunte à Descartes l'objection du sommeil et l'objection du dieu trompeur : « ... Les principales forces des Pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes naturels, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par