PASCAL ET LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES
Je chercherai quelles impressions Pascal a d'abord reçues du cartésianisme, avant d'examiner ses griefs contre Descartes. Gomment s'est faite son éducation philosophique, comment a-t-il connu Descartes et comment a-t-il été amené peu à peu à combattre et presque à mépriser sa philosophie? C'est ce qu'il faut premièrement éclaircir.
Pascal a été élevé par son père Etienne Pascal, président de la cour des Aides de Glermont, puis retiré à Paris. C'était un homme très-éclairé, versé dans les sciences mathématiques, lié avec Le Pailleur, le père Mersenne, Roberval et leurs amis. Il inocula à son fils son goût pour les sciences dans lesquelles Pascal se jeta de bonne heure. C'était sa vocation naturelle. « Mon père, nous dit madame Périer, sa sœur, lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme
ISO ! l SCEPTICISME
(ta la poudre à canon el d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir
à cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses, et, comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne la disait pas ou qu'il disait celles
qu'on allègue d'ordinaire qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait point... Dès son enlance, il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment, de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raison, il en cherchait lui-même, et quand il s'était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût "satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en môme temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à l'âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné '. »
On sait avec quelle précoce fécondité se développa son génie. A douze ans, il invente la géométrie jusqu'à la trente -deuxième proposition d'Euclide. Son père, épouvanté, lui met Euclide entre les mains et le conduit aux assemblées du père Mersenne, berceau de l'Académie des sciences. A seize ans, il fait un traité des
1 Voyez la Vie de Biaise Pascal, par.madamePérier (Gilberte Pascal), dans l'édition des Pensées de M. Ernest Havet. J'avertis une foi- pour toutes que mes indications et mes renvois au lecteur se rapportent à cette édition.
coniques « qui passa pour un si grand effort desprit, qu'on disait que depuis Arcliimôde on n'avait rien vu de cette force. » Mersenne en donne la nouvelle à Descartes, qui l'accueille froidement1. A dix-huit ans, il invente sa machine arithmétique, dont on voit le modèle au Conservatoire des arts et métiers. A vingt-trois ans, il dirige les expériences du Puy-de-Dôme. A vingt-quatre ans, il lit des livres jansénistes, abandonne les sciences,
1 Le Père Mersenne, dans une lettre en date du 12 novembre 1639, écrit à Descartes que le jeune Pascal, âgé de seize ans, vient de composer un traité des sections coniques qui laisse bien loin celui d'Apollonius et fait l'admiration de tous les vieux mathématiciens. « M. Descartes, qui n'admirait presque rien, dissimula comme il put la surprise que lui causa cette merveille. Il répondit assez froidement au P. Mersenne qu'il ne lui paraissait pas étrange qu'il se trouvât des gens qui pussent démontrer les coniques plus aisément qu'Apollonius, parce que cet ancien est extrêmement long et embarrassé, et que tout ce qu'il a démontré est de soi assez facile. Mais qu'on pourrait bien proposer d'autres choses touchant les coniques qu'un enfant de seize ans aurait de la peine à démêler. » Le P. Marsenne fait une copie du traité et l'envoie à Descartes. Celui-ci, avant d'en avoir lu la moitié, jugea que Pascal avait été instruit par M. Des Argues. Les amis de Pascal se récrient. On s'informe, on s'explique. Il est prouvé que le jeune Pascal n'a rien appris de Des Argues. Que fait Descartes? « Il aime mieux croire que M. Pascal le père était le véritable auteur du Traité, que de se persuader qu'un enfant fût capable d'un ouvrage de cette force. » {Vie de Descartes, 1. V, ch. 5, p. 39 du t. II.) — Yoilà le récit de Baillet. Je n'y vois rien qui autorise à attribuer à Descartes aucun mauvais sentiment. Il se défie, peut-être à l'excès, des enfants prodiges. Il fait des suppositions qui ne se trouvent pas exactes. Soit; mais au fond son doute est fort naturel et fait à Pascal le plus grand honneur possible.
el convertit sa sœur Jacqueline qui se tait religieuse. Nous voilà en 1047, dix ans après la publication du Discours de la méthode, de la Géométrie, de la Dipotrique et des Météores (1637); six ans après celle des Méditations (1641); trois ans après celle des Principes (1644). 11 est certain que Pascal, dès ce moment, a reçu l'influence de Descartes. Il Ta reçue de son père et des savants réunis chezMerscnne. Cette année même, il a vu Descartes et a conversé avec lui sur le vide, la pesanteur de l'air et la matière subtile ! . De 1 647 à 1 654, Pascal se refroidit un peu sur l'article de la dévotion, va dans le monde, songe môme à se marier. En 16S4, à la suite d'une vision mystique, une seconde conversion s'opère en lui. Il a trente et un ans. Il se retire à Port- Pioyal, écrit les Provinciales et s'occupe avec passion de son grand ouvrage sur l'Apologie de la religion chrétienne. Quatre ans après, à trente-cinq ans, il tombe dans une langueur qui dura jusqu'à sa mort, en 1662. Pascal qui avait connu de bonne heure les travaux de Descartes, en trouva l'influence établie chez MM. de Port-Royal, dans les huit dernières années de sa vie : Arnauld, Nicole étaient cartésiens. Qu'en a-t-il goûté? qu'en a-t-il rejeté? Il est clair, par les divers écrits joints aux Pensées et par les Pensées elles-mêmes, qu'il a accepté du cartésianisme non- seulement la partie incontestable, les mathématiques, mais les principes généraux de la physique et aussi les principes généraux de la méthode, et enfin les vues métaphysiques
1 Voyez plus loin, p. 2G3, la lettre de Gilberte Pascal (madame Périer) à sa sœur, du 25 septembre 1647.
sur l'âme, le corps, l'univers. Précisons ces points.
Dans l'écrit intitulé par Bossut : De Vautorité en matière de philosophie , et qui est un fragment de la préface projetée d'un traité du vide (qui n'a jamais été fait), Pascal se montre tout à fait cartésien. Il distingue les matières de religion où règne l'autorité, et celles de science ou règne la raison; il s'élève contre les partisans de la tradition en philosophie et développe avec une force admirable l'idée du progrès : « Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force , que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril , et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons...
« Dans les matières où l'on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire. . . et surtout dans la théologie ; et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce qu'on en peut savoir y est contenu...
î\ n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sehs ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs .droits séparés. L'une avait tantôt tout l'avantage; ici l'autre règne à son tour... Il faut relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie...
« Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu'elle agisse toujours, ou ue découvre pas toujours ses effets. Le temps les révèle iTâge eu Age, et quoique tou-
rs r^iile en elle-même, elle n'est pas toujours également connue... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de taut de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses , et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissance l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. » Descartes avait dit, dans un fragment resté manuscrit : « Non est quod antiquis multum tribuamus propter antiquitatem, sed nos potius iis antiquiorcs dicendi. lam enim senior est mundus qtiam tune, mojoremque habemm rerum experientiam1 . »
Le morceau décomposé par Bossut en deux fragments, l'un : Réflexions sur la géométrie en général^ l'autre : de I Art de persuader, et intitulé par M. Ilavet
J Voir le Fragment éFun Traité du vide dans l'édition de M. Havel et la note à laquelle j'emprunte ce rapprochement. P. 1..0 et 137.
De l'esprit géométrique , est encore tout empreint de cartésianisme. Là Pascal fait consister l'idéal de la méthode à tout définir et à tout démontrer, sauf les notions et les vérités qui sont claires par elles-mêmes : « Cet ordre, le plus parfait entre les hommes , consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes1. »
Dans le même morceau, je relève cette page à l'honneur de Descartes : ce Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : la matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures
1 Voyez De l'esprit géométrique, p. 414.
matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi eflicacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et Cfesl dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort1. »
Remarquez que ces divers morceaux (un au moins) sont antérieurs aux Pensées. La préface du Traité du vide est probablement, selon M. Cousin, de 1647 à 1651 '2. Pascal, encore très-occupé de sciences, n'a pas fait sa seconde conversion. Le morceau sur l'esprit géométrique est daté par M. Havet de vers 1653, un peu avant les Provinciales, dans les premiers temps de la retraite à Port-Royal.
Dans les Pensées, que de traces de l'influence cartésienne! J'y trouve l'idée de l'infinité de l'univers; la pensée, essence de l'âme; l'âme spirituelle en tant que pensante et partant inétendue; l'automatisme des bétés; le mécanisme en général.
Dès les premières lignes, voici l'idée de l'infinité de l'univers : «Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part3. » Cette expression si originale n'est pas
1 he l'Esprit < jéorné trique , p. 46U.
J Dates des lettres à M. Le Tailleur et à M. Ribeyre. Voyez Des Pensées de Pascal, p. 34.
1 Pensées, art. !, § t.
DE PASCAL. 2o7
une métaphore brillante, il ne faut pas s'y tromper : elle convient à merveille au monde cartésien qui a pour essence l'étendue, l'étendue nécessairement infinie. C'est l'expression ingénieusement symbolique d'une idée profonde et nouvelle. D'où vient cette idée? qui l'a introduite dans la philosophie? Ce n'est pas Pythagore, ce n'est pas Giordano Bruno, c'est Descartes, qui a donné au monde pour essence l'étendue nécessairement infinie, Descartes qui se moque de ceux qui enferment l 'œuvre de Dieu dans une boule \ et qui n'hésite pas à confier à Henri Morus qu'un monde fini estime contradiction 2. Doutez-vous que l'idée en soit venue à Pascal directement de Descartes? Avouez au moins qu'elle est toute pénétrée de l'esprit moderne, et certainement qu'elle n'a rien de janséniste.
Mais voici d'autres passages classiques où la trace de Descartes n'est pas contestable : «... Il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle 3, » premier point de spiritualisme cartésien, qui va être développé en traits plus forts et plus précis dans les lignes qui suivent : « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui m'apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais, je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. » - Curieuse rencontre! Descartes avait dit (dans un dialogue posthume, publié en 1701 seulement)-
1 Les principes de philosophie, part. I, 27.
2 Lettre à Henri Morus, X, p. 241,
3 Voyez les Pensées, art. 1, § 1.