SECOND ARGUMENT
Ces deax termes, la cause et l'effet, sont tous deux en mouvement , ou tons deux en repos ; ou bien, l'un est en mouvement et l'autre en repos.
Si ia cause et l'effet sont tous deux soit en mouvement, soit en repos, l'an des deux termes n'est pas' plus cause que l'autre. Car supposez que celui-ci soit cause en tant qu'il est en mouvement ou en tant qu'il est en fepos, celui-là sera cause au même titre.
Si les deux tennes sont, l'un en mouvement, l'autre en repos, aucun ne peut être cause. Car une cause ne produit que ce qui est contenu dans sa nature. Donc, dans le premier cas l'uniformité de la cause et de l'effet; dans le second, l'hétérogénéité de ces deux termes détruit la possibilité de leur rapport, '
En jetant un simple coup d'œil sur celle argumentalion, on sera frappé, mais sans en être surpris, du - caractère matérialiste dont elle est empreinte. Déjà dans la controverse qui précède, on a vu jEnésidème s'appuyer avec une singulière confiance sur ce principe, d'origine évidemment sensualiste, qu'un élre ne peut agir sur un autre être que par le contact. Ici, il partit également oublier qu'il y ait une autre philosophie au monde que le sensualisme, et ne pas voir que ses véritables adversaires sont ceux-lk précisément qu'il néglige
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de réfuter. Aussi, ne consenl-il pas à considt^rer d'au- Ires causes que des causes corporelles, et n'y veut-il noter qu'un seul changement possible , le déplacement dans l'espace. Un disciple d'Épicure n'eût pas été plus exclusif.
Toutefois, les arguments d'jEnésidèmc ont plus de généralité qu'il ne songe à leur en donner , et il n'est • pas difficile de les étendre à toutes sorles de causes et d'efîets. Voyous ce qu'il faut penser de leur valeur intrinsèque.
La première, hypothèse ù discuter est celle-ci : la cause et l'effet en mouvement lous deux, ou tous deux . en repos. Dans ce cas-là, dit jEnésidème, la cause n'est pas plus la cause qu'elle n'est l'effet. Car pourquoi dirait-on que la roue se meut à cause du conducteur, plutôt que le conducteur à causfe de la roue? En général, supposez deux corps A et B en mouvement ou en repos sur un plan. J'aperçois le mouvement ou le repos de A, J'aperçois de même le mouvement ou le repos de B ; mais que A soit cause du mouvement ou du repos de B, voilà ce que je n'aperçois pas. Deux phénomènes distincts, la simultanéité ou la succession de ces deux phénomènes, les sens me donnent bien tout cela. Mais ils ne me donnent rien de semblable à un rapport de dépeiidance nécessaire ou de causalité.
N'est-ce pas là trait pour Irait le célèfcre raisonnement de David Hume contre la notion de cause?
Le conducteur et la roue, dirait le sceptique anglais, le mouvement do A et le mouvement de B , en général, la cause el l'effet sont physiquement unis, mais ils
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nesont pas' nécessairement liés: they seein conjoined, but never connected (Hume, Essais and Treatises, vol. II, p. 79). N'y a-t-il pas quelque chose de singulièrement frappant dans cet accord de deux esprits d'ailleurs si différents qui, à dix-huit siècles de distance, ont été frappés de la même idée en discutant le même problème, et sont venns tous deux, à leur insu, remplir la même mission? Ca^* ou ne saurait trop^le répéter,, après Maine de Biran (Edît. Cousin, p. 368) l'argament de Hume est un coup mortel pour le sensualisme. Il n'; a pas an seul mot à y répliquer, tant qu'on reste dans la philosophie des sens. El on est réduit, de deux choses l'une, ou à abjurer cette triste philosophie, on à tomber dans le scepticisme absolu, co qui est l'abjurer encore.
Entre ces deux alternatives, notre choix, comme on pense, n'est pas doulenx. Nous croyons que la relation de causalité est de celles que les sens ne peuvent saisir. Mais la conscience nou» la découvre, dès l'origine de la vie psychologique, dans le premier déploiement de notre activité propre, et c'est la raison qui, l'élevant bientôt au caractère d'une lot universelle, la transporte dans la région des choses matérielles où les sens ne l'eussenljamais soupçonnée. Doncjusqu'à cequ'^Enésidème et Hume aient établi que la conscience est un témoin trompent ; jasqu'â ce que leur subtile dialectique ait triomphé de l'autorité d'un fait qui éclate à chaque instant aux yeux de l'homme ou plulàl qui est l'homme lui-même, nous maintiendrons que la notion et le principe de causalité ne sont embarrassants que pour le sen-
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sualisme dont ils accusent irrésistiblement l'inipuissaDce.
Les raisonnemenls d'^nésidème contre la seconde hypothèse qu'il a posée ne peuvent pas nons embarrasser davantage. Il se borne en effet à ramener ici son principe de l'homogénéité nécessaire des deut lermes du rapport de causalité, afin de prouver qu'un corps en mouvement ne peut faire passer an autre corps au repos, et réciproquement; ou en généralisant, qu'nue subatance qui change ne peut arrêter le changement d'une antre substance.
On a vu dans quelles limi tes le principe d'^Enésidème peut être accepté. Oui sans doute, il existe nécessairement entre un effet et sa cause une correspondance étroite, une certaine proportion. Mais l'homogénéité parfaite n'est point du tout nécessaire. Or, si l'on fait celle réserve , l'argument d'jEnésidème ne subsiste plus. — Mais quoi? réplique- t-il, le mouvement produira donc le repos, et le repos le mouyement ! Aussi bien alors, le froid naîtra du chand, le doux de l'amer; et le plus petit sera cause du plus grand, ce qui estcontradicloire. — Nous répondrons que ce sont là des difficuilés purement verbale». Car le mouvement et le repos s'excluent sans doute dans une même substance au même moment du temps et sous le même point de vue; mais le mouvement dans un corps, et le repos dans un autre corps, qu'y a-t-il là de coutradicloireî L'expérience est ici d'accord avec la logique. Que deux projectiles soient tancés avec la même force et en sens contraire. Ils se heurteai et restent immobiles. Vuilà
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le mouvement d'un corps qui produit, de fait, le repos d'un autre corps. Qu'on nous montre, dans un phénomène nussi simple, l'ombre d'une sérieuse dilHcullé 7
II est inutile d'insister. Un seul point reste parfaitenteni établi par j£nésidëme , c'est que la notion de cause et le principe de causalité sont inexplicables dans la philosophie des sens. Sur ce point, jEnésidème a devancé Hume et ruiné sans s'en douter, la doctrine d'Épicure et d'Heraclite, comme celui-ci a fait depuis la doctrine de Locke. Un instinct admirable semble tes avoir poussés tons les deux à se placer au point de vue du sensualisme dans leurs attaques contre l'idée de cause ; de sorte que cela même qui fait la faiblesse de leur argumentation, en fait en même temps l'intérêt et la force, invincibles tous deux contre le matérialisme, impuissants Centre la saine métaphysique.
TROISIÈME AKGUMENT.
]" La cause ne peut être contemporaine de l'efTet ; car, puisque ces deux objets coexistent, celui-ci n'est pas plus cause que calui-là, tous deux possédant également l'exislence.
2' La cause ne peut être antérieure à l'effet ; car une cause sans effet cesse d'être une cause, et un effet suppose une cause qui coexiste avec lui ; deux termes corrélatifs ne pouvant être l'un sans l'autre, ni par conséquent, l'un avant l'autre.
3* Enfin , la cause ne saurait être postérieure b l'efFel ; car autrement, il y aurait un effet sans cause. Donc, il n'y a ni cause, ni effet p
Voici enfin une argomentation d'un caractère universel, et dont la forme est irréprochable. On accordera aisément qu'entre la cause el l'effet, les seuls rapports de temps concevables, sont la simultanéité, Tantériorité et la postériorité. On accordera aussi sans difficulté que la cause n'est jamais postérieure à l'eflet. Mais ne peut-elle lui être antérieure ? C'est une question.
Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que d'une relation dans l'ordre du temps, car, pour l'anlériorité ontologique , elle est si nettement impliquée dans l'essence de la cause, qu'il n'y a pas lieu d'hésiter.
Pour résoudre sûrement la question assez délicate du rapport chronologique de la cause et de l'effet, il faut considérer la cause sous deux points de vue, relativement à tel ou tel effet qu'elle produit au moment actuel, relativement à tel autre effet qu'elle contient seulement eu puissance.
Dans le premier cas, il est évident, par hypothèse, que la cause et l'effet sont deux choses contemporaines. Dans le second cas, il y a aussi conlemporanéité ; mais elle estplus diflicile à apercevoir. Dans quel sens peuton dire qu'une cause envisagée exclusivement dans son rapport avec les effets qu'elle contient en puissance, soit une véritable cause? Certes, si vous prenez pour type de l'existence réelle, l'existence actuelle, une
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cause en laol qu'elle ne produit actuellement aucun effet, n'est vraiment pas une cause; car, par hypothèse, ses effets sont' purement virtuels, et par conséquent, elle ne possède, en tant qu'elle est leur cause, et rien de plus, qu'une existence virtuelle. On dira qu'elle existe enmiîme tempsd'une existence actuelle relativement à d'aulres effets. Cela est vrai ; mais on confond ici les points de vue. Relativement à ses effets actuels, la cause existe actuellement et réellement ; mais relativement à ses effets virtuels , que nous considérons à l'heure qu'il est, la cause n'existe que virtuellement; et si l'ou prend l'existence actuelle comme mesure de la véritable existence, il est parfaitement clair que la cause virtuelle n'a pas d'existence véritable, et par conséquent elle n'est pas antérieure à ses effets. Que si l'on considère l'existence virtuelle comme une vraie manière d'exister, alors la cause existe sans doute; mais ses^ffets existent aussi bien qu'elle, de ia mftme existence et au même titre. Donc encore, elle ne leur est pas antérieure.
Ainsi, une cause prise comme actuelle, ne précède pas, et ne peut précéder, dans l'ordre du temps, ses effets actuels; et une cause, prise comme virtuelle, ne peut davantage être antérieure à ses effets virtuels. Donc, d'aucune façon, la cause n'existe avant l'effet.
A moins, je le répèle, qu'on ne considère la cause actuelle A de l'effet actuel a relativement à l'effet virtuel b. Alors, sans doute, on peut soutenir en un sens que la cause est antérieure à l 'effet ; mais c'est un abus de mots, car on entend le mot cause au sens de l'existence ac-
luellti, et le mol effet au sens de l'esislence vriluelle, confoDdalit ainsi deux clioses enlièrcmeut différenlcs.
Leibnilz répélait sans cesse : Il n'y a pas de force sans action. « C'est bien vainement, ajoute un disciple original de ce grand homme, qu'on cherche à confondre le rapport de succession avec celui de causalité. Toute force produclive est essentiellement simultanée atec l'elîet ou le phénomène en qui et par qui elle se manifeste. » (MainedeBiran.Ed. Cousin, p. 376.)
Notre débat avec jEnésidùme porte donc loul entier sur ce seni point : la cause peut-elle elfe contemporaine de l'effet? car nous lui abandonnons tout le reste.
Si l'effet coexiste avec la cause, dit-il, l'effet n'a donc pas besoin de la cause pour exister. Il n'est donc pas Un elfel, et la cause n'estplns elle-même. Noire subtil adversaire a pensé, sans doute, qu'on lui laisserait dire que la simultanéité de deux termes implique leur indépendance réciproque, et il ne s'est pas donné la peine de le démontrer.
Sans doute, si l'on supposait, comme ^nésidëme ilicline toujours à le faire, que la cause et l'effet sont deux termes non-seulement distincts, mais séparés l'un de l'autre, et, qui plus est, deux termes matériels; et si l'on cherchait, à l'aide des sens, à découvrir un rapport de causalité entre ces deux termes, j'accorde qu'on n'y parviendrait pas, et qu'il faudrait encore une fois donner gain de cause au scepticisme.
Mais laissons les hypothèses et les sens ; portons nos regards sur la cause qui est le plus près de notis, c'està-dire sur nous-mêmes ; contemplons dans la conscience
D'^N^SIOËNE. 171.
le modèle primilif dont toules nos iàées sur les causes sont des copies, nous verrons s'évanouir aussilôt les sublilités d'^nésidèrae. Je niMite en ce moment sur la nolion de causalité. Il faut pour cela un certain eTfort de réflexion. Cet effort, c'est moi qui l'accomplis. Voilà une cause, le moi, et un effet, le nisus interne du moi, dont l'existence est irrécusable. Or, la came et l'effet, ici, coesistent dans le temps, et celte coexistence est nécessaire, car le moi n'est canse qu'en tant qu'il agit, qu'il fait effort, et son action, son effort, ne sont rien, s'il n'existe lui-même. Maintenant quel homme de seng pourradirequel'effort du moi est indépendant du moi, et l'effet de la cause? La question n'est pas de savoir si tous deux existent ensemble, mais s'ils existent au même litre. Et il est clair, il est certain, certissima scientîa et clamante conscientia, comme ne cessait de le dire Maine de Biran, que i'tffort a une autre existence que l'existence du moi, puisque le moi produit, crée à chaque instant l'effort, et qu'à chaque instant l'effort est produit, créé par le moi. En un. mot, le moi est cause et n'est pas effet; l'effort est effet, et n'est pas cause. Il n'y a pas ici à définir et à raisonner. Il suffit de conduire un adversaire de bonne foi à mettre le doigt, pour ainsi parler, sur un fait de conscience.
Ce fait, si simple, et que la vie ramène à chaque point du temps, ce fait qui est la vie même, voilà l'ècueil où tousjes arguments du scepticisme viendront toujours se briser.
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