QUATRIÈME ARGUMENT
Ou la cause produit son effet par sa seule venu, ou elle a besoin d'une matière passive qui concoure à son action.
Dans le premier cas, elle devrait toujours produire son effet, puisqu'elle est toujours elle-même et ne perd rien de sa vei-lu; ce qui est contraire ii respérîence. Dans le second cas, puisque l'agent ne peut rien produire sans le patient, le patient est aussi bien cause que l'agent, puisqu'il n'y a pas plus d'agent sans patient que de patient sans agent. Donc il n'existe point de cause.
Nous retrouvons ici sur l'action des causes une alternative déjà discutée ; examinons les preuves nouvelles qu'elle fournit à ^nésidème. Et d'abord, nous admettons expressément qu'il est de certaines causes qui n'ont besoin pour se développer que de leur activité propre. — Cela est impossible, dit ^oésidème. — Notre première réponse est un fait, le" fait de la volonté humaine accomplissant une détermination libre. Si ce fait est réel, il faut bien qu'il soit possible. Mais à l'expérience, notre habile pyrrhonienopposel'expérience ellemême. — S'il existait une cause douée- d'aw/t>nomi>, dit-il, elle ne pourrait cesser d'agir, ce qui est démenti par l'observation.
Je suppose la conséquence bien déduite, tl reste à
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prouver que les faits viennent la contredire. Or, nous ne connaissons immédiatement qu'une seule cause, savoir, le moi, et nouS ne ia saisissons que dans le cours éphémère et souvent troublé de la vie psychologique. Hé bien, il est de fait que cette cause, tant qu'elle garde la conscience d'elle-même, n'est jamais absolument inerte, et que vivre pour elle c'est agir.
Dans le monde sensible, l'observatiou semble faire défaut; car nous concevons les causes, nous ne les ■voyons pas. Mais nous voyons leurs effets. Or qui ne sait que le mouvement, comme la physique ancienne l'avait deviné, est la condition universelle des choses visibles? Quel physicien, au siècle où nous sommes, prend le repos absolu pour autre chose qu'une apparence? L'œil des observateurs ne trouve-t-il pas chaque jour, sur la terre comme dans l'immensité des cieux, Ta vie et le mouvement sous l'inertie apparente où s'arrfile l'œil du vulgaire?
Leibnilz se moque quelque part de certains philosophes qui «comptent pour rien, dit-il'', ies perceptions Aoni on ne s'aperçoit pas, comme le peuplecomple pour rien les corps insensibles. » C'est à ce point de vue grossier et sensualiste qu'^nésidème persiste à se placer. Le feu, suivant lui, ne brûle pas par sa propre vertu; car tantôt il brûle et tantôt ne brûle pas; il brûle le bois et ne brûle pas le fer. Voilà un exemple singulièrement choisi! La combustion sera donc pour nous le type de l'action des causes naturelles! Comme si la
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m LE SCEPTICISMK
cause de la combuslion ne se dérobait pas à nos faibles regards! Gomme si nous pouvions saisir dans le monde visible rien de plus que les phénomènes el quelquesunes de leurs loisl Comme si pour éclaircir l'idée de cause, à jamais inaccessible aux sens, il fallait prendre les sens pour juges 1
Mais admettons que l'actioqdf! certaines causes vienne à s'iij-lerrompre. jËnésidème a-t-il le droit de nier pour cela leur vertu interne, leur autpnomie? Cesser d'agir pour une cause, dil-il, c'est cesser d'CIre. Entendonsnous bien. S'il s'agissait ici de la cause parfaite, it faudrait accorder que son autonomie et sonaciion sont absolues comme elle-mâme, et ne peuvent par conséquent être soumises à aucune condition qui les interrompe ou les limite. Uais en est-il ainsi pour le^ causes relatives et fluies de ce monde? Pourquoi ne se rencontrerait-il pas dans la constitution de ces forces impar-r faites, ou dans les forces qui leslimitent, des conditions de développement qui, sujettes à s'interrompre on k disparaître, encbalneraient pour un temps ou altéreraient leur activité?
Fidèles à la méthode psychologique, appelons les faits à notre secours. Qui n'a éprouvé les perturbations que porte dans le jeu de l'activité réflesive tantôt l'état des organes, tantét les agitations intérieures de la passion? Ce sont là des faits de conscience; et le juge compétent sur les questions de causalité, ce ne sont pas les sens, c'est la conscience.
^nésidéme porte, dans l'examen de la seconde parlie de son dilemme, le même esprit sensnalisle qui
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éclate dans toute son argumentation. Il prétend que si l'élément actif a besoin pour se développer d'an élément extérieur et passif qui concoure à son action , ce second élément mérite aussi bien que le premier le titre de cause. Car l'action est impossible sans le concours de tous les deux.
On raisonnerait tout aussi rigoureusement en disant : sans numérateur dans une fraction, point de dénominateur; et sans dénominateur point de numérateur, point de fraction sans tous les deux. Donc le numérateur ef. le dénominateur sont une seule et même chose.
La question en effet est de savoir, non pas s'il y a un rapport de dépendance réciproque entre l'élément actif et l'élément passif de la causalité, ce qui n'est pas contesté; mais si dans la dépendance de ces deux termes, chacun d'eux a ou n'a pas un rflle distinct, une essence qui lui soit propre. C'est à l'expérience seule, et avant tout, à l'expérience interne, de résoudrecettequestion. Mais jtlnésidëme est profondément étranger à l'analyse psychologique. Au lieu d'interroger les faits, il substitue comme d'ordinaire à l'idée des véritables causes des notions purement sensibles ou de stériles abstractions.
La syllabe di se compose, dit-il, de d et de i. Or, il est absurde de prétendre que d soit cause de di plutôt que i. Cela est vrai ^ mais cela prouve que le rapport de causalité vous échappe entièrement. Vous le considérez en quelque sorte du dehors. La cause, la force n'est pas un signe sans vie d. Son rapport avec l'élément qui subit son action, ne ressemble en rien à l'union toute sensible et toute artificielle de d et de i.
no I.E SCEPTICISME
Laissez les chimËres des sens et tes combinaisons abstraites.
Demandez à la conscience, si agir et pâlir c'est la même chose. Un corps étrangerpresse votre main. Vous éprouyez une douleur vive. Vous failes effort aussitôt pour en écarter la cause. Ces deux faits, h douleur et l'effort volontaire, sonl-ils de même espèce? Est-ce TOUS qui provoquez celui-là? N'est-ce pas vous qui produisez celui-ci? L'un vous est imputable, c'est l'effort; êtes-vous responsable de l'autre? Voilà des différences qu'on ne peut nier; car ce sont autant d'expériences immédiates, et dès lors toute controverse se résout en une question de bonne foi.