SIXIÈME ARGUMENT
Ou l'agent est séparé du patient, ou il n'en est pas séparé. Si l'agent et le patient sont séparés, l'action de l'un est impossible en l'absence de l'autre. S'ils ne sont
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pas séparés, cette action s'opérera parle contact. Or, l'action par le contact est sujette à d'insolubles difficultés. Donc il n'y a pas de cause.
Tout l'artifice de cet argument consisie à se placer d'abord au point de vue seiisualiste, afin de ramener toute action possible à nne action par le contact; puis à se tourner contre le contact lai-même par nne brusque évolution, en changeant de point de vue et faisant en quelque sorte volte-face.
Cette manœuvre est d'un esprit souple etsubtil, mais quelque peu sophiste. Une analyse attentive doit la déjouer,
^nésidème soutient que si deux substances sont séparées, elles ne peuvent agir l'une sur l'autre. S'il veut parler de substances corporelles, et d'une séparation mécanique, j'accorderai qu'à ne consulter que les sens, toute aclion parait impossible sans le contact. Mais sont-c8 bien les sens qu'il faut consulter ici ; et y a-t-il un physicien philosophe qui s'arrête à ces grossières apparences? Le contact sensible n'est peut-être que la dislance de deux corps devenue imperceptible â nos faibles yeux. Et supposez même celle dislance réduite à zéro, les deux corps qui se louchent en sontils moins deux êtres différents, et séparés par conséquent d'une séparation mélaphysique. Dès lors l'action de l'un sur l'autre n'est-elle pas toujours aussi mystérieuse?
Il fallait donc poser la question de celle façon : Gom-
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ment une certaine substance, corps on esprit, peutelle modifier one antre sabstance dont elle est metaphysiquement séparée ?
Le devoir d'an dogmatisme sincère est de déclarer ici qne la philosophie ne possède aucnne solution déflnitive de ce problème. Si l'on ne. cherchait qu'une hypothèse originale, féconde, hardie, pleine de séductions, elle est toute faite. Le système de l'harmonie préétablie est la. Mais si riche, si forte qne soit la trame qu'a tissue la main de Leibnilz, il est trop vrai qu'elle se' rompt en pins d'an endroit.
An fond, si ce grand homme a fait admirablement toucher an doigt le nœud de la difScalté, on peut dire qu'au lien de le délier, 11 l'a rendu, en voulant le couper, plus ineitricable encore. De quoi s'agit-il en effet? d'expliquer l'action réelle et réciproque des substances. Or, l'harmonie préélablie ^l'explique si peu qu'elle l'exclut positivement. Je sais qu'un interprète illustre de Leibnitz a soutenu que les déterminations seules des monades leibnitiennes viennent de leur propre îottAs, et qne \eurs perceptions on sensations viennent du dehors et sont l'effet de l'action des causes extérieures. Mais j'ose dire, Leibnilz à la main ', que l'influence d'une monade sur une autre monade est toujours
* Voici quelques passages qui nous senibleat décisib :
■ n n'y a point d'influence réelle d'une substance créée sur iiM autre, en parlant selon la rigueur métaphysique. • Syitémt nom. de la H<a. et de la Communie, de» Subit. (Rec, Des Haiz n, 280).
■ 11 n'est pas possible qne l'âme ou quelque autre véritable
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à ses yeux, une inQueuce tout idéale, jamais one influence réelle. Or, l'expérience dont le géaie même ne peut s'affranchir, l'expérience est ici en coatradictioQ formelle avec l'hypothèse de Leibsitz. La conscience en effet nous révèle en nous-mêmes une foale de modifîcalions passives dont le moi n'est certainement pas la cause et qu'il attribue par une induction irrésistiÛe ï l'action des causes extérieures.
La métaphysique en est là. \i est certain que le moi est une cause. 11 est certain qu'il esiste au monde beaucoup d'autres causes. Il est certain que ces causes, outre leur action interne et p<HiT ainsi dire subjectire, fissent réellement et objectivement les uniis sur les autres. Nous ayons une idée parfailnnent claire du {tremier genre d'action, parce que la conscâence nous en découvre en nous-mêmes le type; mais le second est un secret que La science n'a pu encore arracher à la nature.
Après cet aves, ta philosophie peut attendre le sce^ ticiMte de pied ferme. Si .^aésidëme vient nom dire comme il a fait déjà : vons ne savez pas comment les ai^stances agissait l'une sur l'autre ; donc les subst^es
subetanc» puisée recevoir quelque choee do dehors, > Ibid. p. 3S1.
■•1 Dieu a créé d'abord l'âme, ou toute autre unité réelle, de sorte que tout lui naisse de son propre fonds. » Ibid.
■ Les perceptions arrivent i l'Ame à point nommé, en vertu de ses propres lais, eoBnne s'H n'existait rien qae Dieo et eBe. n IM. p. 382.— Cf.ËcIiMreù. [lufMuv. Syst. Ibid. p. Z9l, 3M.
• TduI se Mt dans l'âme comme s'il n'y avait point de corpe, et lout se fiiit dans le corps comme s'il n'y avait point d'âme. ». ttpHipuàBaffU. Otec. Des Mais. U, 433.)
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n'agissent pas l'aoe sur l'autre, nous lui répondrons ce qu'en pareil cas répondait à Hume nn profond psychologiste contfmporaia : « Si le sentiment intime qui Booa fait apercevoir un pouvoir d'agir dans l'exercice de notre volonté dépendait de la connaissaBce absolue de l'ime on de sa Liaison avec le corps, et enfin de la maoière dont les deux substances agissent l'une sml'autre, noos ne pourrions avoir le sentiment intûne du pouvoir, sans avoir la connaissance objective des substances séparées et des moyens de leur action réciproque. Or nous avons l'aperception interne de notre pouvoir d'agir indivisible de celai de notre exist^icê même... Donc, le sentiment intime du pouvoir ett indépendant de toute cumaissance objective des sabstances spirituelle et corporelle et de leur action réciproque. » (Haine de Biran, Ed. Cousin, p. 2Si.)
Restent les iirgnme&ts d'.£nésidème contre le contact. Hais on sent combieu ils perdent de leur impotlance, du moment que le contact réduit à sa juste valeur n'est plus la condition universelle et nécessaire de l'actioa réciproque des causes, mais un simple phénomène seosible associé d'ordinaire an mouvement des corps. ' Voici le premier argument : Si le contact était possible, il aurait lieu par la pénétration de deux COTpt, ce qui est en contradiction avec l'essence de la matière, ou il se ferait par les surfaces, soit extérieures, soit intérieures. Or les surfaces sont des choses incorporelles qui par conséquent ne peuvent servir au contact.
Il y a ici une confusion peut-être volontaire de deux
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points de vue, celui de la géométrie et de l'abstraction, ' celui des sens et de la réalité corporelle. Le contact physique, c'est la distance de deux corps devenue insensible, ou si l'on veut, absolument disparue. Il n'y a là ni pénétration, ni surfaces idéales et incorporelles, ni rien de semblable. Le contact géométrique est autre ' cbose. Il est tout idéal, comme les êtres de raison entre lesquels on le conçoit. TantAt on admet une absolue pénétration de deux solides, tantôt une simple ideotiËcation de snrfaceâ, de lignes ou de points. Deux sphères se coupent; il y a une portion d'espace qui leur est commune; voilà le contact par pénétratibn. Un cône repose par sa base sur nu plan ; voilà un contact de surfaces. Et c'est encore, en an sens, une pénétration ; car on dit alors que les deux surfaces ont une partie commune. Mais il. est bien entendu de tout géomètre éclairé que cette pénétration, ce contact, ces surfaces, ces spbéres, tout cela est idéal ; et que transporter dans la réalité ces combinaisons abstraites, c'est confondre, comme dirait Kant, le matière et la fonne de la connaissance et se condamner à mille énormilés. Lors donc qu'iEnésiâëme viendra dire : les surfaces étant incorporelles ne peuvent servir au contact, on lui répondra : au contact corporel, d'accord; mais au contact idéal et incorporel, elles le peuvent et cela est très-simple. C'est se moquer que de ramener d'abord toute action corporelle au contact, au contact corporel et physique, bien entendu, et puis de nier que le contact soit possible entre deux corps, non plus le contact corporel et physique dont il est question, mais un contact idéal et
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mathématique dont personne n'a voulu parler. C'est faire tourner une controverse qui devrait être sérieuse sur Que équivoque.
J'ai insisté quelque peu sur la distinction du contact des géomètres et de celui des sens, parce qu'elle donne la clef d'un argument assez ingënietix qu'on a pu attribnerà ^nésidëme avec quelque vraisemblance. Il vient dans Sextas à la suite du précédent ' :
Deux corps ne peuvent se touclrèr par toutes leurs parties, à cause de l'impénétrabilité de la matière; ni par quelques-unes de leurs parties, car chaque partie étant matérielle peut être considérée comme un corps, lequel n'en peut toucher un autre partoutes ses parties; ce qui jette dans un progrès à l'infini, où l'on poursuit le contact de division en division, sans jamais l'atteindre.
Je réponds que dans ce raisonnement se toucher veut dire se confondre, s'unifier. Or, que deux solides se confondent soit entièrement, soit par une de leurs surfaces, c«la est fort reconnaissable pour un géomètre, car celaestimpliquédansla définition même des solideset des surfaces géométriques, qui ne sont que des déterminations idéales de l'espace pur. Tout au contraire, dans le domaine de la réalité sensible, celte unification est parfaitement absurde. Mais nous ne la supposons pas. Nous supposons que deux corps, sans se confondre ni en totalité, ni partiellement, sont dans une telle position
* C'est la portionde l'argumentation sur la causalité que nous bésitons, malgré l'autorilé de Fabriciue, à attribuer positivement à ^nëgidèmo. Fab. ad Sext. p. S97, et notre chap. I.
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que leur distance dans l'espace est nulle ; en termes plus simples, qu'entre ces deux corps il ne reste plus de place pour un troisième. Argumentez contre ce . genre de contact; on vous répondra. Mais en attendant, tout ce qu'il y a de vrai à recueillir de vos subtilités sur le contact, c'est que la sphère de l'abstraction n'est pas celle de la réalité, et qu'on risque en les confondant de trouver des difficultés lîi où il n'y en a pas, et de jouer sur les mots au lieu de discuter utilement.