SEPTIÈME ARGUMENT
La cause est relative à l'effet; or, les choses relatives n'existent qu'idéalement. Donc il n'y a en réalité aucune
cause.
Ce dernier argument d'jEnésidème ne va à rie& moins qu'à détruire avec le principe de causalité toutes les vérités absolues. Ces vérités en efEet sont des rela-
■ Cet argument n'eBt pas litt^Iement compris dans le fragment que Sextua dous a conservé. Hais il y a de bonnes raisons pour l'atlribuer à jEnésidème. i" Diogène, qui le rapporte (IX, 11.) sans en nommer l'auteur, le place dans unt série d'arguments contre la causaliW qui appartiennen.t tous certainement à fnésidëme. 2" Sextus l'expose également (Âdv.JHafA. 3ii,C). et il est eitrémement probable qu'il l'emprunte à l'ouvEa^ d'jËnésidème qu'il a sous les yeux et qu'il cite textuellement un peu après. 3" Cet argument est toul à fait dans l'esprit de l'école de notre sceptique, où l'on en faisait une application perpétuelle. Voir l'argumentation d'iEnésidème contre le vrai, où est invoqué ce principe : ^à npo; ti voitToi p.hw. Adv. Math. 227, C. — Cf. 226, D. — Laert. IX. H , pas.
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tions, an même titre que le principe de causalité, et si TOUS <Vtez à cps relations lonte existence réelle pour ne leur laisfier qu'une valeur idéale, la réalité des êtres s'évanouit avec celle de leurs rapports, et l'esprit humain, à qui tout échappe, s'échappe en quelque sorte à lui-même.
jEnésidème raisonne ainsi : La cause, c'est ce qui est pensé relativement i l'efTet. La cause est donc un irpi; ■n et n'existe que pour l'esprit qui la conçoit. C'est nne pure apparence, è* tûv fawoiiévwv, rien de plus.
Changez un peu les termes et vous aurez cette doctrine célèbre à qui une si prodigieuse fortune Atait réservée dans les temps modernes : la loi de la causalité (comme toutes les antres lois de la raison pure], nous est donnée au seul titre de condition nécessaire a priori de l'expérience possible. Donc elle est relative. Donc elle est subjective.
Voilà donc l'idée fondamentale du Griticisme en germe dans un pyrrhonicn du premier siècle, et chose singulière, ce même pyrrhonien qui prélude à l'idéalisme subjectif de Kant, nous l'avons vu tout à l'heure devancer la dialectique de Hume. C'est qu'il est, dans la formation des systèmes philosophiques, certaines lois mystérieuses, mais irrésistibles, qui dominent à leur insu les plus libres génies, leur ouvrent les mêmes perspectives, les font glisser sur les mêmes pentes, et qoels que soient les temps, les lieux, les circonstances, maîtrisent et surmontent tout.
Qu'on cherche une diiïérence essentielle entre les doctrines d'^nésidème, de Hume et de Kant sur la loi
de la causalité, on n'y parviendra pas. Pour l'tiQ, cette loi est un icpi; tt, un phénomène. Pour l'autre, une habitude de la sensibilité. Pour le troisième, une forme de l'entendemeiit. Pour tous trois ce n'est rien d'absolu, et la métaphysique est une chimère.
Il y avait deux moyens d'aboutir à cette conclusion : 1* prouver qu'en attribuant au principe de causalité une valeur absolue, on est conduit à d'inévitables contradictions. C'est ce qu'iEnésidëme a essayé de faire dans les six arguments qui viennent d'être discutés. Et c'est aussi ce que Kant entreprit dix-huit siècles après dans sa Dialectique transcendantak; ^ Établir directement par l'analyse même du principe de causalité et de tous les aulres premiers principes delà raison, qu'on ne peut leur attribuer qu'une valeur subjective. Il était réservé à l'auteur de l'Analytique transcendanlale de mettre le scepticisme sous la protection de la critique la plus régulière et la plus profonde qui fut jamais des conditions et des lois de la pensée, et de donner ainsi à l'erreur une sorte de prestige. L'analyse d'^nésidème est au contraire d'une extrême faiblesse, et peu de mots suffisent pour en mettre à nu tous les défauts.
Les relations, dit-il, ta xpii; ti, n'existent que dans , la pensée ; car qu'est-ce qu'un icp±; -ci, sinon ce qui est pensé relativement à autre chose?
jËnésidëme confond évidemment ici deux espèces de relations parfaitement distinctes, les relations de nos pensées, et les relations que nous concevons entre les objets de nos pensées, en d'autres termes, les lois de l'intelligence et les lois de l'être. Cette distinction s'ap-
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pliqiie aisément à notre sujet. Comme loi de l'intelligence, la relation de causalité .exprime la synthèse nécessaire des deux notions de caase et d'eiïet dans l'esprit humain. Comme loi de l'être, elle exprime que dans la nature des choses, il n'est rien qui existe et qui paisse exister réellement sans avoir une cause réelle. Nui doute qu'une loi de l'intelligence, en tant que loi purement psychologique, n'existe que de l'existence psychologique, c'est-à-dire dans la pensée. Mais supposez que dans la pensée même, celte loi de l'intelligence représente et en quelque sorte enveloppe une loi de l'être, la question sera de savoir si elle ne peut à ce titre posséder yne valeur objective et ontologique, en d*autres termes, conduire légitimement la raison de ce que la raison pense à ce qui est en soi . Nous soutenons, quant à nous, que la loi de la causalité et toutes les lois nécessaires de ta raison vont jusque-là. j^nésidéme le nie. Mais il faut bien remarquer que s'il nie la portée objective de la loi de causalité, il ne conteste pas que cette loi n'existe dans l'intelligence. Loin de là; c'est du fait même de la conception nécessaire des causes qu'il prétend conclure que les causes n'existent qu'à titre de conceptions de la pensée. De sorte que son rai- , sonnement, dégagé de toute subtilité, se réduit h ceci : la loi de la causalité est une loi de la pensée. Donc elle n'est pas une loi de l'être.
Aucun artifice de logique ne peut couvrir l'énorme lacune qui sépare cette conclusion de ses prémisses. Et c'est fort inutilement qu'j^nésidème accumule les exemples de relations purement idéales, comme celles
desqaaQtitésmathêmaliques. On lai dira: KYousAtesï cAtë A^ la question. Il y a des relations qni n'exiEtent qne dans la pensée-, soit. Maie démontrei qae la loi de la causalité est une de ces relations. »
Vous êtes un sceptique sérieux. Vous admettez la conscience. Consulte?-la donc de bonne foi. Ëllevons dira qne nier ou seulement contester la portée objective da principe de causalité, c'est le détruire; le détruire, dis-je, même comine loi de la pensée, comme fait de conscience. Prenons l'exemple le fans simple : Vous apercevez un mouvement : votre raium conçoit une cause à ce mouvement, et cette conception est nécessaire. Jusque-là il semble qug nous soyons d'accord. Mais entendons-nous bien sur le caractère de cetle conception. Êtes-vous forcé, je vous le demande, de concevoir seulement une cause, sans rien affirmer da reste sur l'existence réelle de cette cause? ou bien êtesvous forcé tout à la fois de concevoir cette cause, et de concevoir et de croire qu'elle existe aussi réellement que son effet el que vous-même? Pensez-y bien, et vous reconnaîtrez que le divorce que tous voulez établir entre la notion de cause et la croyance à la réalité dies , causes est un divorce contre nature, désavoué par une analyse exacte de la conscience et démenti par les croyances du genre humain. Le genre humain a-t-il jamais douté de la réalité du monde extérieur? Il n'y croit pourtant que sur la foi du principe de causalité. Ce principe n'est donc pas seulement, quoi que votis en disiez, la nécessité de penser les causes, mais la nécessité absolue de les penser comme réelles, et ces deux
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choses que l'abstraction a un instant séparées, la nature nous tes donne comme inséparables.
En deux mots, tous dîtes : la loi de la causalité est unç loi de rintelligence. Donc ce n'est pas une loi de l'être.
Nous disons, nous : On la loi de la causalité n'est ni ■ ane loi de l'intelligence, ni une loi de l'être, et la conscience nous trompe. Ou la loi de la causalité est telle que la conscience nous la donne, c'est-à-dire loi de l'intelligence et tout ensemble loi de l'être.
Nous avons discuté avec une étendae proportionoée i son importance chaque partie essentielle de l'argamentation d'^ïlnésidéme ; peu de mots suffiront pour éa marquer le caractère général et en apprécier la portée et la valeur philosophiques.
Aucun sceptique, avant jEnésidème, n'avait eu l'idée de discuter la possibilité et la légitimité d'une de ces notions a priori qui constituent la métaphysique el la raison, afin de les détruire l'une et l'autre par leur racine et pour ainsi dire d'un seul conp. Cette idée est hardie et profonde. Mûrie par le temps et fécondée par le génie, elle a produit dans te dernier siècle ta Critique de la Raison pure et un des mouvements philosophiques les plus considérables qui aient agité l'esprit humain '.
On ne peut non plus méconnaître qu'^nésidème n'ait fait preuve d'une grande habileté, lorsque pour contester l'existence de la relation de cause à effet, il s'est
' Voyez la Troisiéue btdde du présent ouvrage.
m LE SCEPTICISME
placé tour à toar k tous les points de me d'où il est réellement impossible de l'apercevoir.
C'est ainsi qu'il a parfaitement établi, avant Hume, qa'à ne consulter que les sens, on ne peut saisir dans l'oniyers que des phénomènes avec leurs relations . accidenlelles, et jamais rien qui ressemble à une dépendance nécessaire, à un rapport de causalité.
Que si l'on néglige les idées grossières des sens pour s'élever à la plus haute abstraction métaphysique, ^ésidème force le dogmatisme de confesser que l'action de deux substances de nature différente l'une sur l'autre, ou même celle de deux substances simplement distinctes, sont des choses dont nous n'avons aucune idée.
Et de tout cela, il conclut que la relation de causalité n'existe pas dans la nature des choses.
Mais d'un aulre cAté, obligé d'accorder que l'esprit humain la conçoit et ne peut pas ne pas la concevoir, il s'arrête à ce moyen terme, que la loi de ta causalité est b ta vérité une condition, un phénomène de l'ialelUgence, mais qu'elle n'existe qu'à ce seul titre; et de là, le scepticisme absolu eu métaphysique. Telle est la substance des arguments d'^nésidème.
Voici en quelques mots notre réfulatioo.
1" De ce que les sens ne peuvent apercevoir le rapport nécessaire de causalité, il ne résulte qu'une chose, c'est qu'il y a d'autres sources de connaissances que les sens, et que la philosophie qui soutient le contraire ne peut échapper au scepticisme absolu que par l'inconséquence.
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2° Il est YTai que nous ne comprenoDs pas comment les Bubslances agissent les ânes sur les antres; mais on n'a pas le droit d'eu inférer que c«tte action réciproque soit impossible ; tout s'explique infiniment mieux en admettant que Dieu a placé ce secret avec tant d'autres au-dessus de la portée de notre raison.
3° .Xoësidëme a su choisir sans doute certains points de vue, d'où il est difficile ou impossible d'aperceroir la relation de causalité. Mais il en a oublié un, et c'est celui-là précisément où la réalité de celle relation éclate avec une pureté et tout à la Tois une autorité incomparables, je parle du point de vue de la conscience. Il j a trois choses en effet qu'un homme qui s'observe avec exactitude, ne peut méconnaître : la première, c'est que le moi est une force, une force toujours active, une force dont la vie même est ce rapport permanent de la cause avec ses effets que le scepticisme conteste; la seconde, c'est que la raison, après avoir recueilli dans un fait primitif de conscience la relation de causalité, l'élève spontanément au caractère d'une loi absolue de l'intelligence et des choses; la troisième enfin, c'est qu'à cété des phénomènes de l'activité volontaire, il en est d'autres qui sont essentiellement impersonnels et que le moi ne peut par conséquent s'imputer. Ces trois faits constatés par une psychologie attentive et régulièrement développés conduisent à trois dogmes f«ndamenlaux, savoir : la réalité et le caractère propre de l'existence personnelle, la nécessité et la valeur absolue de la loi de la causalité^ enfin, l'exislence des causes extérieures et de cette Cause souve-
1S4 LE SCEPTICISME O'^NÉSIDËUE.
mine qui produit, maintient et coordonne toutes les antres.
Ainsi donc, il a suffi à ^nésidëme de méconnaître ou de défigurer un seul phénomène de conscience pour être conduit par la rigoeur et la sagacité même de son esprit à nier la possibilité de la métaphysique. Mais une analyse psychologique, exacte et sévère, dissipe comme une fumée tonte cette dialectique laborieuse, et le fait le pins simple devient la base inébranlable de la science la plus haate.