‹ Le scepticisme de PascalChapitre 27 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

TASCAL ET LÀ PHILOSOPHIE DE DESGAKTZS.

Je chercherai quelles impressions Pascal a d'abord reçues da cartésianisme, avant d'examiner ses griefs contre Descartes. Comment s'est faite son éducation philosophique, comment a-t-il connu Descartes et commont a-t-îl été amené peu à peu à combattre et presque à mépriser sa philosophie? C'est ce qu'il faut premièrement éclair'cir.

Pascal a été élevé par son père Etienne Pascal, président de la cour des Aides de Clermont, puis retiré à Paris. C'était un homme très^clairé, versé dans les sciences mathématiques, lié avec Le Paillenr, te père Mersenne, Roberval et leurs amiB. I) inocula à son fils son gotït pour les sciences dans lesquelles Pascal se jeta de bonne heure. C'était sa vocation naturelle, a Mon. père, nous dit madame Périer, sa sœur, lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme

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' de U poudre à canon et d'autres choses qui surprennent ' quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir k cet entretien, mats il voulait savoir la raison de toates choses, et, comme elles ne sont pas toutes connnes, lorsque mou père ne la disait pas on qu'il disait celles qu'on allègue d'ordinaire qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait point... Dès son enfance, il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment, de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonues raison, il en cherchait lut-mâme, et quand il s'était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en edt trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappé â table un plat de fatencp avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on ent mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en mémâ temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il j remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à l'âge de douze aos, qui fut trouvé tout à (ait bien raisonné '. »

On sait avec quelle précoce fécondité se développa Mû génie. A douze ans, il invente la géométrie jusqu'à la trente- deuxième proposition d'Euclide. Son père, Cuvante, lui met Enclide.entre les mains et le conduit aux assemblées du père lifersenne, berceau de l'Académie des sciences. A seize ans, il fait un traité des

' Voyez U Vie de Blatte Pascal, pw madame Périer (Gilberte Pascal], dansféditiondesPen^tode H. Eraest Havet. J'avertis une rois pour toutes que mes indicalions et mes renvois an lecteur se rapportent à cette édition.

coniqnes « qui passa pour qd si grand effort d'esprit, qo'w disait que depuis Ârchimède on n'avail rien vu 4e celle force. » Mersenœ en donne la nouvelle k Descirtes, qui l'accueille froidement'. A dix-boit ans, il iorente sa machine arilhméltque, dont on voit le modèle auGonserratoire des arlset métiers. A vingt-trois ans, il diri^ les expériences du Pnj-de-Ddme. À vingt-qualre ans,initdes livres jansénistes, abanâtmoe lesseiences,

> Le P^ Hersenne, dans aœ lettre en date du 12 novembre 163@, écril à Dœcartes que le jeune Pascal, âgé de seize ans, vient de composer un traité des sections cooiques qui - Uûsse bien loin cdui d'Apollonius et &it l'admiration de tous les vieux mathématiciens, a H. Descartes, qui n'admirait presque lieu, dissiniula comme il put la surprise qne lui causa cette merveille. 11 répondit assez froidement au P. Hersenne qu'il ne lui paraissait pas étrange qu'il se trouvât des gens qui passentdémontrer lee coniques plus aisément qu'Apollonius, parce qtn cet ancien est extrêmement long ei, embarrassé, et que tout csqu'il a démontré est de soi «ssezbcile. Hais qu'on pourrait bira proposer d'autres choses touchant les coniques qu'un enfant de EVize ans Ëurait de la peine à démêler. » Le P. Harsenne &itune copie du traité et l'envoie à Descartes. Celui-ci, avant d'«Lavoif hi la raiMlié,iugeaqiiePasca! avait été instruit par M. Des Argues. Les amis de J'ascal se récrient. On s'informe, on s'explique. Il est prouvé que le jeune Pascal n'a rien appris de ' Des Argues. Que fait DescartesT « Il aime mieux croire qae- H. Pascal le père était le véritaUe autear do Traiié, que de a^ peranadM qu'un enfant fût capable d'unmivragede oetleforce. •- (ViedeBeiCt^es, 1. V, ch. 5, p. 39 du t. U.)— Voiià le récit de- Baillet. Je n'y vois rien qui autorise à attribuer à Descartes- «ncun mauvais sentiment. Il se défie, pent-ëtre à fescès, des enlants prodiges. Il bit des supportions qui ne se tnmv eat pasaxacles. Soit; mais au fond son doute est fort naturel et fait b Pascal le plus grand bonneur possible.

su LE SCEPTICISME

et convertit sa sœur Jacqueline qui se fait religiense. Noos voilà en 1647, dix ans après la publication du Discours de la méthode, de la Géométrie, de la Dipo- (rique et des Météores (1637); six ans après celle' des Méditations {l&i,l); trois aasipTès celle des /Vincipes (1644). Il est certain que Pascal, dès ce moment, a reçu l'influence de Descartes. Il l'a reçue de son père et des savants réunis chezMersenne. Cette année mSme, 'il a vu Descartes et a conversé avec lui sur le vide, la pesanteur de l'air et la matière subtile ' . De 1647 à 1654, Pascal se refroidit an peu sur l'article de la dévotion, va dans le monde, songe même à se marier. En 1654, à la suite d'une vision mystique, une seconde conversion s'opère en lui. Il a trente et un ans. Il se retire à Porl- Royal, écrit les Provinciales et s'occupe avec passion de son grand ouvrage sur l'Apologie de la religion chrétienne. Quatre ans après, à trente-cinq ans, il tombe dans une langueur qui dura jusqu'à sa mort, en 1662. Pascal qui avait connu de bonne heure les travaux de Descartes, en trouva l'influence établie chez MM. de Port-Royal, dans les huit dernières années de sa vie : Amauld, Nicole étaient cartésiens. Qu'en a-t-îl goûté? qu'en a-t-ii rejeté? Il est clair, par les divers écrits joints aux Pensées et par les Pensées elles-mêmes, qu'il a accepté du cartésianisme non- seulement la partie incontestable, les mathématiques, mais les principes généraux de la physique et aussi les principes généraux de ta méthode, et enfin les vues métaphysiques 1 Toyezplus loin, p. 363, la leUrad» Gitbectâfascal (madame Périer) à sa sœur, du 25 septembre 1647. -ç i —

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sar l'âme, ie corps, l'univers. Précisons ces points.

Dans l'écril intitolé par Bossât : De l'autorité en matière de pkUosophie , et qui est on fragment de la préface projetée d'un traité da vide (qui n'a jamais été fait], Pascal se montre tout â Ait cartésien. U distingue les matières de religion où règne l'autorité, et celles de science on règne la raison ; il s'élève contre les partisans de la tradition en philosophie et développe avec une force admirable l'idée du progrès : « Le respect que Ton porte à l'antiqnité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force , que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées , et des mystères même de ses obscurités ; que l'on ne peut ptus avancer de nonveanlés sans péril , et que te texte d'un auteur suffit ponr détruire les pins fortes raisons...

a. Dans les matières oà l'on recherche seulement de savoir eeqne les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire, . . et surtout dans la théologie ; et enfin dans toutes cdies qni ont pour principe, on le fait simple, ou l'institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce qu'on en peut savoir y est cont«ia...

Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile; la raison senle a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés. L'une avait tantét tout l'avantage ; ici l'autre règne à son tour... Il faut relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des uouveantés en théologie...

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lii LE SCEPTICI8UE

« Les secrets de la natore sont carbés^ guoiqo'elie agisse tonjoars, od ne décoafre pas toujours sesefiels. Le temps les révèle d'^ en âge, et quoique toujours égale en elle-mAme, elle o'est pas toujours également conane... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme on même homme qui subsiste toujours et qui apprend conlinuellemMit : d'où l'on voit avec contbieD d'injustice nous reqwclons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'Age le plusdistant de l'enrance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naîtsanc«), mais dans cens qui » sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en tontes choses , et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaisunce l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révércms dans les autres. » Descaries avait dit, dans un fragment resté manuscrit : « ^■OTl est quod antiquis muUwn tribuatnus propler antiquitatem, sed nos potius iis aiitiquiores dicendi. Jam enim senior est mtindus gtiam tune, mojoreniqne habemus rerum experienliam^. »

I« morceau décomposé par Bossut en deux fragments , l'un : Méfiexions sur la géométrie en généi-al, l'autre : de l' Art de persuader ,&.\aiii\i\è par M. Havet

« Voir le Fragment d'un Traité Au vide dans l'édition (Ip U. Ilavet et la note à laquelle j'emprunte ce rapprocheineni- P. 4.iO cl 437.

Le tesprit gé<attétri<pu , est enoMTfi tôat empreint de cartésianisme. Là Pascal fait coosisler l'idéal de la méthode à toHt définir et à tout démontrer, sauf les nolionsetlesTéritésquiîoatcfaiirespareHes-méiQes: «Cet ordre, le plos parfait entre les hommes , consiste son pas à tout définir on i loat démcalrer, ni aussi à ne rien définir on à ne ries démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de toos les hommes, et de définir toutes les antres; et de ne point proarer tontes les choses connaes des hommes, et de pronver tontes les autres. Contre cet ordre pèchent également cens qni ea> treprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes', m

Dans le même morceau , je relève cette page à l'honneur de Descartes: « Je Tondrais deoiander à des personnes équitables si ce pHncipe : la matière est dans nne incapacité naturelle inTîncible de penser, et eelni-ci : je pense, donc je sais, sont en eCet les mêmes dans l'esprit de Descartes etdansl'esprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze centsans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable antenr, qoand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot k l'aventure , sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, el apercevoir dans ce mot une suile admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures

' Voyez De lesiirt* géom^ique-^ p. *i*.

158 l'E SCEPTICISME

matérielle et gpiritaeUe, et eo faire on principe ferme et soatenn d'ane physique entière, comme Descartes a prétenda faire. Car, sans examiner s'il a réussi eGScacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est dans cette supposition qae je dis que ce mot est aussi différent d'avec te même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec an homme mort ' . »

Remarquez que ces divers morceaux (un au moins) sont antériears aux Pensées. La préface du Traité du vide est probablement, selon M. Cousin, de 1647 à 16S1'. Pascal, encore trës-occapé de sciences, n'a pas fait sa seconde cotiversion. Le morceau sur f esprit géométrique est daté par M. Havet de vers 1633, un peu avant les Provinciales, dans les premiers temps de la retraite à Port-Royal.

Dans les Pensées, que de traces de l'influence cartésienne! J'y trouve l'idée de l'infinité de l'univers; la pensée, essence de l'àme ; l'dime spirituelle en tant que pensante et partant inétendue; l'automatisme des bêtes; le mécanisme en général.

Dès les premières lignes, voici l'idée de l'infinité de l'univers : oQue l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part^. » Celte expression si originale n'est pas

' De l'Esprit géométrique, p. 4611.

■ Dates des lettres à H. Le PaJlleur et à H. Ribeyre. Toyei Des Pensées de Pascal, p. 34.

' Pensées, art. (, g t.

une métaphore brillante, il ne faatpas s'y tromper : elle convient à merveille an monde cartésien qni a ponr essence retendue, l'étendue nécessairement infinie. C'est l'expression ingénieusement symboliqae d'une idée profonde et nonvelle. D'où vient cette idée? qui l'a introduite dans ta philosophie? Ce n'est pas Pythagore, ce n'eat pas Giordano Bruno, c'est Descartes, qui a donné au monde ponr essence l'étendue nécessairement inSnie, Descartes qui se moque de ceux qui enferment l'œuvre de Dim dans une boule ' , et qui n'Iiésile pas ii confier à Henri Moms qu'on monde fini est une contradiction *. Doutez-Tous que l'idée en soit venue à Pascal directement de Descartes? Avouez au moins qa'elle est toute pénétrée de l'esprit moderne, et certainmtent qu'elle n'a rien de janséniste.

Mais voici d'autres passages classiques où la trace de Descartes n'est pas contestable : «... Il est impossible que la partie qui raisonne en nous. soit autre qoe spirituelle ^, » premier point de spiritualisme car^ ' tésien, qui va être développé en traits plus forts et plus précis dans les lignes qui suivent : te Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui m'apprend que la tële est pins nécessaire que les pieds. Mais, je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. » Curieuse rencontre! Descartes avait dit (dans un dialogue posthume, publié en 170 1 seulement) ■

' Le$ principes de philosophie, part, I,îT. * Lettre à Henri Horus, X, p. 241.

' Voyez les fensfes, art. 1, § i.

Z&l LE SCSrTIClSlIE

« Il m'a été nécessaire, posr me oMudérer siB^demeat tel qse je me sais 6tni, de rejeter tontes ces psrlies on toas ces membres qai conititaent la machine hvnaioe , c'est-à-dire il a falla qne je me cousidérasBe sans brss, sus jambes, sans tdte, ai an mot sans corps '. s

lisez i la siûle : «. La grandeur de l'homme est

grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se

connaît pas misérable. C'est donc être misérable qne

de se connaître misérable ; mais c'est être grand qne de

connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là

mdmes pron¥enl sa grandeur. Ge sont misères de grand

sapeur, misères d'un roi dépossédé ^. »

N'est-ce pas le pur cartésianisme qni a inséré

< cette page imniNlelle : a L'bomme n'est qu'un rosean.'

le plus faible de la nature, mais c'est on roseau p«i-

sant. Il ne fant pas que l'univers entier s'arme ponr

I l'écraser. Une Tapeur, une goutte d'eaa suffit pour le

î tuer. Mais- quand l'unirers l'écraserait, l'hcHnme serait

I encore plus noble que ce qni le tue, parce qu'il sait

L qu'il meurt, et l'avantage qne l'anirers a sur lui, l'a-

\ nirers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc

1 en la pensée. C'est de là qu'il tant nous relever, non de

I l'espace et de la àarie que nous ne saurions remplir.

I Travaillons donc à bi«i penser : voilJi le principe de la

I morale *. »

1 PcimMs, art. t, §2, et la note I, où H. Haret Tait cerapprodiMDmt, p. 19. — Toyw ans« le âialogu< de Deeevtcs dans l'édilioD de ses œuvres donnde par M. Cousia, tome XI. p, 36*.

» Ibid., § 3.

■ Ibid. g 6.

Uue dernière trace de «artésianisme est dans celle fio de l'article P', qui ne serait pas déplacée cbei un dogmatique de l'école de Descartes : c'est une démonstration de l'exisieoce de Dieu, très-solide, qtioiqu'imparfaitement développée : « Je sens que je peux n'aroir poiat été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qnî pense , n'aurais point été , si ma mère eât été taée ayant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aasst un être étemel ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini'. »

On le Toit, Pascal a commencé par snbir docilement l'inSuence da cartésianisme. Insensiblement il s'y est soustrait. La nonvelle philosophie l'avait touché, «w tamé, sédait ; mais le jansénisme a été le pins fort : il a étouffé dans Pascal le cartfeien. J'arrÎTe, sans plus tarder, à ses griefs, dont il n'a pas ménagé l'expression.

Un peu après les pages des Pensées où il s'est montrer si franchement cartésien, T<Hci an passage où Pascal radoie et ceax qui ont' Toalu embrasser l'ensemble' dbs choses , comme Démocrite disant : Xérïw TôSe icspi; ^s» oujj-TCivtwv, et ceux qui, comme Descartes, ont ialifcilé lenrs livres : Principia philosophiœ , avec la préteittion d'atteindre les semences primitives où commence l'origine des choses : «... De ces deux infinis i» sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connaître tontes choses. Je vais parler de

100 LE SCEPTICISHE

loot, disait Démocrite. Hais PinSmlé en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien platdt prétendu d'y arriver, et c'est là où tous ont achoppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : Des principes des choses. Des principes de la philosophie, et aux semblables, aussi fastaeni. en effet, quoique non en apparence, que cetautre qui crève les yeux, i>e omni scibili^. Il Ce passage s'éclaircit d'abord par celui-ci : Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descaries. » Fuis par cet autre, barré dans le manuscrit de Pascal : <i II faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, «i composer la machme, cela est ridicule ; car cela est inutile , et incertain et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine ^. »

Ailleurs il accepte le mécanisme en physique, mais il se plaint qu'on le pousse jusqu'à une sorte d'athéisme, reproche qui prend une forme piquante dans la bouche de Marguerite Périer, sa nièce ': « M. Pascal parlait peu de sciences; cependant, quand l'occasion s'en présentait, il disait son sentiment sur les chos^ dont ou lui parlait. Par exemple sur la philosophie de M. Descartes, il disait assez ce qu'il pensait. // était de son sentiment sur fautomate, et n'en était point sur la uialière subtile dont il se moquait fort. Mais il ne pouvait souffrir sa manière d'expliqaer la formation de toutes choses; et il disait très-souvent :

' Ptnsées, art. I, p. 9 et 10.

» Urid. art. XXIV, 100.

Je ne pnis pardonner à Descartes : il aarait bien Tonln, cUns tonte sa philosophie, ponyoir se passer de Dieu, mais il n'a pn s'empêcher de Ini faire donner une chiqnenaude pour mettre le monde en moaTement : après cela, il n'a plus qne faire de Dieu ^;v Leibnitz aussi lui a reproché d'avoir nié les causes finales, d'avoir tout réduit aui causes matérielles, d'avoir substitué la nécessité â la Providence , d'avoir abouti au naturalisme : a Spinosa commence où Descartes finit, dans le nalnralisme. » L'accusation est grave ; est-elle juste? c'est ce qu'il faut discuter à fond.

Pour comprendre et juger celte accusation, il faut se , rendre compte de l'idée mère du livre des Principes. Il faut aussi rechercher ce qu'il y a en d'abord de commun entre Pascal et Descartes, pour mieax distinguer les vrais griefs de Pascal. Le livre des Principes de la philosophie parut en 1644, après les Meditationes de prima philosophia. Les Méditations étaient un livre de pure métaphysique, les Principes furent on livre de pure physique. Quelle en est l'idée dominante? C'est l'idée mécanique. Exclure de la physique les causes occultes, les hypothèses métaphysiques, la forme et la matière, les formes substantielles, les causes finales; chercher l'explication des phénomènes de l'univers dans l'étendue, la figare et le mouvement, tel est le problème que se pose Descartes. Le poser résolument, c'était un trait hardi de génie, au milieu d'un siècle où la confusion de

■ Lettre», opuicules et mémoire» de madame Perler et de Jacqru Une, saura de Pascal, elde Marguerite Férier, sa nièce. Publiés £urlesinaDuscritsoriginaiii,parP.FaugËre,1S45. Toy. p. iSS.

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U» LE SGEPTICISHE-

la théologie et âe la philosophie, de la métaphysiqae et de la physique faisait des idées an véritable chaos. La physique, encore à l'enfance, admettait les pins pauvres définitions, comme ceDe du père Noël : La lumière est le mouvement Iwninaire d'un corps lumineux. On croyait aux singulières vertus imaginées pour expliquer les propriétés des corps, à la vertu dormitive de l'opiom, à la vertu pulsative du sang, à cette vertu horodmclique dont parle Leibnitz, Descartes paraît au milieu de cette confusion et de cette ignorance, avec une idéelongtemps médilée dont l'éclat va dissiper ces nuages. Cette idée grande, originale, lui appartient-elle en propre? Non, il ne t'a pas inventée ; elle est dans Galilée, dans Bacon, dans Hobbes, dansGassendi. Hais elle était restée stérile dans leurs livres, et c'est Descartes qui l'a rendue féconde, qui l'a organisée dans un vaste système. On a dit de sa physique que c'était le roman de la nature, et Descartes lui-même l'a appelée ainsi en souriant avec ses amis ' ; il n'en fallait pas moins une vaste et imposante hypothèse pour amener Newton.

Quelle était alors la situation de Pascal? Il s'occupait de sciences. C'était le moment ou il était partout question des expériences de Torricetli. Des fontainiers de Florence ayant à construire une pompe dont le tube avait plus de trente-deux pieds de haut, et remarquant que l'eau ne montail pas an delà de trente-deux pieds, avaient consulté Galilée, qui ne leur avait fait d'autre réponse, sinon ijue la nature a horreur du vide, mais

> Voyez la Vie de LeicaTtes, par fiaillel; prébcerp. IS.

DB PASCAL, . m

senlcmenl jusqu'à trente -deux pieds. Cette explicalioD fnt d'abord prise au sérteui. Tout le monde- v croyait : Torricelli et Pascal * y ajoalèrent foi. Lalomierese fit bientôt. Torricelli soi^x)nna le premier que ta pression de l'air était la vraie cause qui arrêtait l'ascension de l'eao. Il fit des expériences. Le bruit en arriva jusqu'à Pascal encore imbu de l'idée de l'harreur du vide, et sa curiosité en fnt virement excitée. A aoKtour il en vint aux expériences:il fit d'abord à Rouen, pni»H: Paris, celle du baromètre sur la tour Saint-Jacqiaes-la'- Boucherie, en 1646; enfin il fitfaîreparM.Périer, qfiti babilait l'Âuvei^e, la grande expérience du Pny-di- Ddme, eD<648. Lenr succès dessilla tous les yenx..Pfecal avait rendu manifeste, palpable, et pour ainsi' (Hie matérielle, la vérité de la pression de l'air. L'honneur d'nne expérience si concluante fut discuté entre Pascal et Descartes. Pascal en eut-il la première idée? Ëst-^re Descartes qui la toi a suggérée, comme il le prétendait, dans une entrevue qu'ils avaient ene dans l'année? La question est délicate. Je ne trouve snr ce point que deux sortes de renseignements également JnsuSisants pour la décider, le récit de Baillet, gai donne tort à Pascal, et la lettre de Jacqueline Pascal, da 25 septembre 1647, que voici : « Ma chère sœur, j'ai différé à l'écrire, parce qae je voulois te mander tout au long l'entrevue de M. Descaries et de mtm frère. Je n'eus pas le loisir hier de te dire qne dimanche au soir M. Hé-

' Voyez dans rédilion des Œuvres complètes de Pascal, 3 vol. io-8, Pans, 1819, les Nouvelles expériences teuchimt te vide. llaiimes I, U, ili.

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je« LE SCEPTICISME

berl vint ici accompagné de H. de Montigny de Bretagne, qui me venoit dire (à defTaut de mon frère qui étoit à l'église], que M. Descartes, son compatriote et ami, lui avoit fort témoigoé avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avoit toajoars ODÏ faire de monsieur mon père et de luy ; et que, poar cet effet, il l'avoit prié de venir voir s'il n'incommoderoit point mon frère, parce qu'il eavoit qu'il éloit malade, en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M. de Hontigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je savois qu'il a peine à se contraindre et à parler particulièrement , le matin ; néanmoins je ne crus pas à propos de refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il vieodroit à dix heures et demie du matin le lendemain, ce qu'il fit avec M. Hébert, M. de Montigny, un jeune homme de soutane, qiie je nescai pas qui c'est, le fils de M. de Montigny, et deux ou trois antres petits garçons, et M. de Roberval s'y trouva, que mon frère en avoit averti ; et là, après quelques civilités, il fut parlé de l'instrument ', qui fntforl' admiré, tandisqueM.de Robervallemontroil; ensuite on se mit sur le vuide, et M. Descartes, arec un grand sérieux, comme on lui contoit une expérience, et qu'on lui demanda ce qu'il croyoit qui fût entré dans la seringue, dit que c'étoit de sa matière subtile; sur quoi mon frère lai répondit ce qu'il put, et M. de Roberval, croyant que mou frère aurait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes (avec ci-

■ lesupposeqbecetingtrument estia fameuse machine arithmélique imagÎDée par Pascal el construite par ses boîob.

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DE PASCAL. 3fiS

vilité cependant] qni toi répondit avec un peu d'aigrear : qu'il parleroit à mon frère tant qa'il voadroit, parce qu'il parloit avec raison, mais non pas i Iny, qtù parloit avec présomption ; et là^dessos, voyant à sa montre qu'i! étoit midy, il se leva, parce qu'il étoit prié à dîner au faubourg Saint-Germain, et K. de Roberval anssy, si bien que M. Descartes t'y mena dans on carrosse, où ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais nn peu plus fort qne jen, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'aprës-dlner , où il trouva M. Dalibray'...» Celle lettre fort curieuse a pourtant le malheur de ne pas résondre la question de priorité entre les deux savants. C'est un point indécis K

> Cette lettre de Jacqueline Pascal à ea sœur madame Perler a ët^ publiée pour la premifire fols par H. Libri, daos le Joiinial des savants; septembre i839.

■ Voici ce que je trouve sur ce point dans la Vie de Descartee, ' parBaiJlet:

En 1647, Deacartes, revenant de Bretagne, arrive à Pari«. Pascal fut touché du désir de le voir, dit Baillet. Descartea lui donne «eadez-vons aux Minimes, probablement chez Hersenne. a M. Descartes, ravi de l'entretien de H. Pascal, trouva que toutes ces expériences (celles que Pascal avait faites à Rouen, et dont il faisait alors imprimer le récit ; — il n'avait pas encore fait faire l'expérience du Puy-d6-D6me) étaient assez conformes anx principes de sa philosophie, quoique H. Pascal y fOt encore alors opposé par l'engagement et l'uniformité d'opinion où il était avec M. de Roberval et les autres, qui soutenaient le vide. Mais pour le récompenser de sa conversation, il lui donna avis de faire d'autres eipëriences sur la masse de l'air, à la pesanteur duquel nous avons déjà remarqué qu'il rapportait ce que les philasophes du commua avaient attribué vainement à l'horreur du vide. 11 l'assura du succès de ces expéneaces, quoiqu'il ne les eât point faites, parce qu'il en parlait coufor-

u;.,..s.jȕCt)Oglc

!M LE SCEPTICISIIB

Ce qni est certain, c'e»t qu'à ce momest Pascal re-^ noDce i rborrenr du vide et s'élère contre les sympathies qo'on pj'éte à la nstore. Le voilà mëcaniste. Il est d'accord avec Descaries pour rompre avec te passée sortir do chaos do moyen Age et de la scotastiqoe^ s'aETranchir de l'anlorité qui avait dominé la R^uîssance, de ce eolte passidnaé de rantiqaité d'atord si pnissaDt pour éveiller l'esprit bomain, mais capaUe à la fin de le fasciner et de l'enchaîner. Le passé, ie&

méinrat i ses [Hinc^eg. H. Pascal, qui n'était pas encora persuadé de la Bolidilé de ces principes, et qui lui promit dès lors quelques objections couUe sa matière ^btile, n'aurait peutêtre pas eu grând égard à cet avis, s'il n'avait été averti vers le même temps d'une pensée toute Bemblable qu'avait eue te sieur TorricelH. > Baillet se plaint que Pascal, quand il eut Eait faire ses expériences du Puy-de-DAne, en 1&48, et qu'il eo donna le récitdaos sa lettre ^ H. daBibeyre, n'ait pas parlé de sa conversalion en 1647 avec Deacartes, et ait mieux aimé rcp(»ter l'honneur de l'idée à Torricelli.

Nous voyons que l'entretien eut des suites. Pascal envoya k Descartes dm objections sur la matière snbiile. Deacartes esUma ces objectians dignes de contradiction et engagea Pascal i les fortifier encore, annonçant qu'il répondrait. De plus, Baillet assure que Descaries, fort ocraipé lui même, en 1648, d-'eipériences sur le vide, encouragea de nouveau Pascal â faire faire des expériences sur les pins bautes montagnes de l'Âuvei^e, ainsi qu'il le lui avait précédemment conseillé. Pascal a-t-il réellement été ingrat envers Descartes, ou bim Descartes s'est-illrop aisément persuadé qu'il avait donné à Pascal une idée et un conseil aussi précis, aussi circonstancié f C'est une question qui me parait bien difficile à résoudre. M. Sainte-Beuve la résout en disant que Descaries fut un peu âpre à la revendigver, et Pascal un peu raide à la retenir. {Port-Boyai, tome 11, p. 471.)

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DB PASCAU I6t

canses occultes, les acddents absolus, tout cela est mort pour eux. VeutKm s'assurer que Pascal est bieo rérilablement mécaniste, et que tout en raillani le titre fastoeux du lirre Des principes, il en accepte l'idée mère? Qa'oa lise cepassage des 7>em^és; «Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules ' et la lumière le conatiis reoedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits? flous en avons une si différente idéel Et ces sentiments-ià nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux qne nous leur comparons! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous afTecle, d'une manière toat autre que l'attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble myslériens, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. 11 est vrai que la petitesse des esprits qui entre dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés '. n Pascal entre dans le système de Descartes, puisqu'il admet les esprits animaux et les mouvements rapides de ces esprits qu'il appelle si agréablement le ba llet des esprits . Il y entre si bien qu'il va jusqa'i admettre l'automatisme des bêles : « Il était, dit mademoiselle Périer, du sentiment de Descartes sur l'automate. » Je lis en effet dans \e& Pensées récemment éditées : « Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait

■ Voyez les Principes, IV, 39.

' Fouies, arl. XXV, iO. Le conattu reetdendi a een&o est la force centrifuge, qui, par la rotation du soleil, méat l'ëUier, la matière sublil«, et arrive à toucbw la rétine.

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par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et oîi je ne puis atteindre '. » A la page 201 du mauuscrit de Pascal, M. Havet relève ces lignes, écrites dans le même sens : « L'histoire du brochet etde la grenouille de Liancourt. Ils le font toujours et jamais autrement, ni autre chose d'esprit, » Il en rapproche ce passage des mémoires de Fontaine : « M. Arnauld. ... qui était entré dans le système de Descartessur les bêtes, soutenait que ce n'étaient que des horloges... M. de Liancourt lui dit : J'ai là bas deux chiens qui tournent la broche chacun leur jour; l'un s'en trouvant embarrassé se cacha lorsqu'on l'allait prendre, et on eut recours à son camarade pour tourner au lieo de lui. Le camarade cria et fit signe de la queue qu'on le suivît. Il alla dénicher l'autre dans le

' Pensées,XXV,H,—ll y a dans les Pensées, art. XXIV, 67, un fragment de trois lignes où M. Uavet croit voir une objection que Pascal adresse aux carLésieng ou s'adresse à lui-même sur rautomalisme des bêles : « La machine d'ariUimélique fait des efléls qui approchent pluR de la pensée que tout ce que foQl les animaux ; maJa elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonld, comme les animaux. » M. Havet entend : comme en ont les animaux, ce qui serait la négation de l'aulomatismë.partoutailJeuraprofesgé par Pascal. J'aimerais mieui admettre que Pascal a voulu dire ; pas plus que n'en ont les animaux. Ce sens est d'accord avec l'ensemble du passage et avec les opinions partout avérées de Pascal sur les bêles; et je ne suppose qu'une légère incorrection. A la rigueur, il suffirait de raellre, après le root volonté, un point et virgule.

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grenier et le houspilla. Sont-ce l des horloges? dit-il à M. Arnanld, qoi'trouva cela si plaisant, qu'il De put faire autre chose que d'eu rire '. » Lisez aussi cet autre curieux récit du même auteur, a Combien aussi s'élerat-il de petites agitations dans ce désert (Port-Royal}, touchant les sciences huntaines de la philosophie et les nourelles opinions de M. Descaries. Gomme H. Arnauld, dans ses heures de relâche, s'en entretenait avec ses amis les plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette solitude, dans les heures d'entretien, ne retentissait plus que ie ces discours. Il n'y avait guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisait plus une affaire de battre un chien. On fui donnait fort indifféremment des coups de bâton, et on se moquait de ceux qui plaignaient ces bétes, comme si elles eussent senti de la douleur. On disait que c'étaient des horloges, que ces cris qu'elles faisaient quand on les frappait n'élaienl que le bruit d'un petit ressort, qui avait été remué, mais que tout cela était sans sentiment. On élevait de panvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir loat en vie, et voirla circulation du sang qui était une grande matière d'entretien. Le château de M. le duc de Luynes était la source de toutes ces curiosités, et cette source était inépuisable. On y parlait sans cesse du nouvean système du monde, selon M. Descartes, et on l'admirait '*. n

Voilà donc Pascal mécanisie et mécaniste à outrance. 11 admet le mécanisme en principe, en gros; il admet

■ Fontaine, tome II, p. i70.

* It^., U>me II, p. 52. Passage dté par H. Cousia.

le gyslëme des ondalatioas poar expliquer la lomiére et ta chaleur ; il admet les esprits anîmaai poar ex[diqaer ta eommunicadoD des nerfs arec te cerveau. It rejette la matière subtile, pn>l>abtement parce qu'il indioe i admettre le vide h la suite de ses expériences sur la . pesanteur de Ynr; mais il est si décidément méeaniste qu'il accepte la théorie de l'anlomatisme des bétes. Cela étant, de quel droit, je te demande, reprochc-t'it à Descartes d'avoir voulu expliquer tons les phénomènes du monde matériel par l'étendue, ta figure et le mouvement, c'esl-i-dire, en un mot, par le mécanisme ? Est-ce bien à l'homme qui retient la plupart des théories cartésiennes, et quelques-unes des plus cxcessires, d'attaquer te monde cartésien? A-t il bonne grâce à se plaindre que Descartes essaye de faire le romande la nature, lui qui n'hésite pas à eu admettre ce qui est le moins admissible?

Un homme avait d'autres droits pour reprocher & Descartes de tout expliquer dans le monde par le raéca- DÎsme et pour le combattre : c'est Leîbnitz. Il arrive vingt ans après à Paris, où il ne trouve plus ni Descartes, ni Pascal ; mais il y rencontre Malebranche et Huet. Les idées cartésiennes se sont partout répandues. II en accepte quelques-unes et rejette tes autres; et à la suite de la révolution que venait de faire Descartes, it opère une seconde révolution, lien est souvent ainsi dans les sciences. Leibnitz ne pent admettre que l'âme humaine soit comme isolée dans te monde : il s'inscrit en faux contre l'automatisme des bétes et admet que les animaux ont une Sme. II pense que I»

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vie et le sentimeiit lont' partout r^undos an seia de la . ' aatore, âaaslesplaotes, danslesanimaai, etmâmedans ceqni paraît ôtre le pios ioerte. Il regarde les aaimaux, pour reprendre l'expression d'uD spirituel contemporata ', coBune descandidats i l'hamamté, et il n'est pas Irës-éloigné de croire que nos Amea aient été, dans le principe, des dmes animaies. Ce qni lai parait manquer danit le monde cartésien, c'est l'idée de la force. £n prenant l'élendue pour l'atlribot essentiel de la matière, Descartes s'est complètement mépris et sur la nature de la matière et sur !a nature de tonte substance ; car c'est la force qui est l'essence de toute substance matérielle ou immatérielle. Ainsi, la force, attribuée à la matière comme principe interne de l'organisation des corps, de leur unité, de leur rie, la force déjà donnée à l'homnïe ctHnme le principe conscient de sou activité libre, Toilii l'idée nourelle introduite par Leibnits dans la philosophie naturelle. C'est là son vrai titre de f^oire. Il a donc le droit d'attaquer le mécanisme cartésien, au mènent où après en avoir discerné le vrai et le faux, il vient y substituer l'idée dynamique. Mais Pascal n'a pas va tout cela ; il n'a remarqué ni les lacunes, ni le défaut capital du système de Descartes. On pourrait croire qu'il y a entrevu un germe de panthéisme, devançant par là Leiboitz Inimême. Mais non; c'est Leibnitz le premier qui, excité peut-être par ou sentiment de jalousie, a fait ressortir ça et là dans les écrits de Descartes des propositions

' H. Midi^et, dans le livre de fOiteau.

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poOTant servir de fondement aa reproche qu'on lui a fait depuis d'avoir frayé la route an panthéisme. Au temps de Pascal, il n'en était pas question, et c'est longtemps après sa mort que surgit la redoutable accusation. Alors les ennemis de Deuartes, pour diminuer sa gloire, ont fouillé ses écrits pour y trouver des passages médiocrement réfléchis, qu'il avait laissé échapper, poar ainsi dire, dans l'innocence de son coeur; etLeibnitz seconda l'orage quand il éclata. Il n'épai^gna ni la Mécanique de Descartes, ni sa Physique, et encore moins sa Métaphysique. Le premier, il attaqua la définition de la substance, équivoque en effet, mais que Descartes avait par mégarde hasardée dans les Méditations où elle ne tienten rien& son système, ne selieàaacunprtn- ' c^pe'el n'est la prémisse d'aucune conclusion. «Une substance, dit-il, est ce qui est de soi capable d'exister. » Leibnitz remarque avec trop de complaisance que si la définition est vraie, l'Ame humaine n'est pas une substance, la matière n'est pas une substance : ce ne sont que des phénomènes. Il n'y a donc qu'une substance, conclusion qui mène droit an spinosisme. C'est encore une remarque de Leibnitz, qu'en n'admettant qn'une seule substance, Descartes détruit par un autre cdté la snbslantialité de l'Ame et delà matière en confondant l'Sme avec la pensée et la matière avec l'étendue, nouvelle voie ouverte an spinosisme. Spinosa, en effet, Aunt à la pensée et à l'étendue leurs sujets propres et distincts, les rapporte à un seul et même sujet, qui est Dieu. Mais à entendre Leibnitz, ne semblerait-il pas que tous ceux qui n'ont pas connu sa théorie, née en 1693, étaient

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panthéistes' à lear insu, et qne U mécaniqae a moins besoin que la pure dynamique d'an premier moteur de l'univers et d'un législateur suprême? Enfin c'est Leibnitz qui, aveuglé par la passion du dénigrement, a vooln voir dans le Dieu de Descartes un Dieu à la façon de celui de Spinosa, dépourvu de volonté et de liberté, un Dieu d'où tontes cboses dérivent par nécessité, parce qne les lois dn mouvement étant posées comme nécessaires, il n'y a pins déplace dans l'univers pour le cbois et la Providence. Oui, sans doute, il y a là une semence de spinosisme, et ce n'est pas la seule. En général, Descartes, à force d'eSacer l'activité des créatures, incline à absorber la nature et l'homme en Dieu. Hais est-ce là ce qu'a vonlu dire Pascal? Évidemment, non. Il est, lui, à l'antipode de ces vues critiques, quand il se plaint que Descartes veuille se passer de Dieu. II y a donc là une méprise complète sur les vrais dangers du cartésianisme : car le défaut du cartésianisme est de faire la part trop petite à la créature et la part de Dieu trop grande. Il y a presque une calomnie; car Descartes est un philosophe profondément religieux '. Il y a in-

' Quel bomme a été plus touché du sentimeni religieux que l'auleur des lignes qui terminent la troisième Méditation ; 1 Mais, auparavant que..., je passe â la copsidé ration des autres vérités..., il me semble très à propos de m'arréler quelque temps â la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout k loisir ses mervrâtieus attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beaulë de celte immense lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme la foi nous ap[irend que la souveraine félicité de l'autre vie ne

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justice et iaexactilude évidentes : car Piascal attribue à Descartes un parti pris, on dessein réfléchi. Il ne s'agit pas ici de savoir si le livre des Principes contient des germes de YÉihi^[ue, mais s'il contient an parti pris de se passer de Oien.

Examinons les Principes. Le livre est divisé en cinij parties. Les denx premières sont nne exposition de la métaphysique et de la Ihéodîcée de Descartes, les trots dernières présentent ses théories sur le système da monde. Ainsi, nons voyons tout d'abord Descartes faire delà théodicée et de la métaphysique comme nne vaste introduction à la physique et à la philosophie naturelle. A peine sorti du doute, à peine il a posé son ctiébre principe /cpe/îse, rfonc /e *««, qu'il s'élance vers Dieu, pressé de démontrer son existence. I) dédaigne toutes les preuves qu'on lai a enseignées au collège de la Flèche, brise arec la tradition, cherche des arguments nouveanx, et, selon sa propre méthode, ce qu'il demande à la métaphysique, c'est l'évidence. Là aussi il Gnit par la trouver pleine, enliére, parfaite comme dans les mathématiques. La pensée peut tout mettre en question, tout, exceplé elle-même. Celai qui douterait de tout ne peut an moins douter qu'il doute, c'esl-à-dire qu'il pense, d'oii il suit que la pensée ne peut se renier elle-même,, car elle ne le ferait qu'avec

ooDEÎste que àaas celte cootemplation de la majesté dmne, ainsi expérimentons-nous dès roaiatenaat qu'une semblable mëdiiation, quoique in compara t)lement moins parratte, nous bit jouir du plus grand contentement que notis.sojoBS capable de resGenttr en cette vie •

elle-même. C'est là an cercle dont il est impossible au scepticisme le plus déterminé de sortir. Si je ne peux dodier qœ je pensa, je ne peux douter que j'existe en tant que pensée, et sous la forme la plos concise : je p^se/done je suis. Voilà le premier principe évident. Mais quel est le caractère de ma pensée? C'est d'être invisible, inélendue, siiiq>le. Noos voilà à la ^iritnalité de l'âme. Hais ma pensée n'est -elle pas aossi imparfaite et limitée? Moi, qui existe par elle, ne snis-je pas également imparfait et ttomé? Or cette idée claire et distincte de mon imperfection et & ma limitation m'élève invinciblement h la pensée de qoelqne chose de parfait et d'infini. J'ai bean faire, je ne peux avoir l'une de ces idées sans l'autre. £t cette idée de quelque chose de parfait et d'infini, at^ pu la former avec les éléments boniés de mon intelligence? Évidemment non. Il fant donc qu'elle me vienne en dehors de moi ; et d'oà peut-elle me venir, Biaao de l'iafini lui-même? Ainsi l'existence de Dien se trouve établie, en ce que de cela seul que j'ai l'idée do Dien, il s'ensuit qu'il existe. Rien de plus simple, rien deplns robuste contre le doute que celle démonstration. Et c'est le philosophe qui l'a si solidement établie qui cben^rait, au dire de Pascal, à ce passer de Dieu! C<MBbîeit il est plus vrai de reprocher à Descarlœ, nne ibis en possession de cette vérité, d'avoir trop de bâte de s'en servir! Il se sert de Dieu avec excès, si l'on fWA ainsi parler ; c^r il l'emploie à prouver l'existence des corps et à consacrer l'évidence. Il se presse de dire'que ce Dien parfait, l'anlmr de ces ap-

psrences qui nous font croire à l'existence des corps, ne peut vouloir nous tromper. Il n'y a donc en elles ni piège ni déception : ce qui paraît exister existe en effet, et Dieu noas est garant de la lé^timité de notre persnasionnaturelle. Sans doute on peut reprocher à Dèscartes cett€ imparfaite et d'ailleurs inutile démonstration de l'existence du monde ; mais elle ne s'en retourne pas moins contre l'accusation de Pascal. Est-ce lit se passer de Dieu?

Yeat-on ranger Pascal an nombre de ceux qui ont fait un crime à Descartes d'avoir contribué à affaiblir notre admiration poar la sagesse divine, en bannissant de la pbilosophie ]a recherche des causes finales? Ici encore nous trouverons sa critique en défaut. Descartes, en effet, n'a pas banni la recherche des causes anales de la philosophieengénéral,mais seulement de la philosophie naturelle, parce qn'nne telle recberctie peut égarer l'observation; En cela il a suivi Galilée et devancé Huygenset Newton. Ce n'est pas en invoquant les causes finales que la physique a fait des progrès si étonnants, que Descartes a découvert les deux lois de la réfraction et que Newton a tiré de la mécanique cartésienne le vrai système du monde. Si la méthode de Descartes a inauguré la vraie philosophie naturelle, c'est justement ponr avoir renvoyé à la métaphysique la recherche des causes finales. Il est donc d'une évidente injustice de prétendre que Descartes ait effacé dans les cœurs le sentiment de la Providence divine, surtout lorsqu'on le voit rappeler à chaque page des Prinâpes celui qui est la cause première de tont mouvement et' dont la sagesse

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et la toate-puissance se mauitestent dans l'ordre el dans les lois générales de l'uBiTere.

Dans les trois dernières parties des Principes, Des- ' cartes conçoit Dieu conuoe moteur de l'univers agissant sur l'étendue infinie. Lorsque Pascal se plaint que, dans ce système du monde, Descartes ait accordé â Dieu le moins possible, c'est-à-dire cette chique* mude qui met l'unirers en mouTement, il oublie un mystère antérieur où l'action de Dieu n'a pas été moins nécessaire, le mystère de la création. Pense-t-il que Descartes n'ait pas reconnu Dieu comme créateur? Sans doute Descartes n'a pas sondé ce problème redoutable ; mais dans ses écrits récemment publiés, je lis cette pansée qui suffirait toute seule à le justifier au besoin : a Tria niirabiliafecitDominus:resea;mA{7o,liberumarbilrium et homioem deum '. » Ce n'est qu'après avoir créé le monde que Dieu divise la matière en trois sortes de parties, et lui communique une quantité fine de mouvement. C'est alors que Dieu devient inutile, en ce sens qu'il n'agit plus que comme conservateur et comme providence générale de l'univers. Pascal voudrait sans doute voir Dieu intervenir accidentellement dans le détail des choses, faire des miracles. Àh! je conviens que Descartes a contribué plus que personne à jeter dans le monde l'idée de la permanence f des lois de la nature ; et cela ne fait pas le compte du ' jansénisme.

Allons au fond de la pensée de Pascal. Il ne méprise

■ Cari, cogit. priv, 1619, p. 14. Édit. Foucher de Careil.

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pas seuleiBeiit la philoso^ie de De««irte9, il méprise tonte philosophie, il méprise u^oe la ecieocc, mène ' U géou^rie. Oui, le gfom^re da dricBl des proëtbililés et de U cjcifiïde mépriae U géomélrie M Tonte «cience est inutile : Noia 3oa»e> dans ce monde pour souffrir, et il n'y a d'utile qœ la Mo^ranee dans l'altenU de h morL T«ilÀ <hi fiaakmmt il eo veat mûr. Jedéplorecet é^pemoitâe ia fenae raisoa de Pascal, trooblée par Ira otaximes de Jaasénius «t de Saiat- Cyraaqae j'accuse de Oftss l'avoir ra'ri *. Je déplore qa'il ait rendu i&atile le génie prodigieux que Dieu lui arait doDoé, non pour l'tioaffer, mais pour le produire aa grxad jour, pour faire «nncer les sdesces et onvrir à 4 'esprit humain les vues Dourelles qu'il était appelé k

> Voyez aa lettre à Fermât : a Pour voua parler franchemeiit -de ta gëomélrie, je ta trouve le plu§ haut exercice de l'esprit, iBiei», tfl même temps, je ia recomiats pour si iifutite... i- Ëdit. 1810, Paris, tome IV, p. 392.

■ Juisénius, dans l'Àuguitima, marque aurt«ut II concupisceoce parmi les effets de la chute, et il en distingue de trois sortes : 1 Libido sentiendi, libido sàendi, libido escetlendi r » i Celui à qui Dieu aura hH la giAce de le vaincre {la conçuçisceoce de la cbair), sers attaqué par mte autre d'autant fAas trompeuse qu'elle parait plus honnête. C'est celte curiONlé toujours inquiète qui a été appelée de ce nom à cause du vain dé- »r qu'elle a de savoir et qu'on a palliée du nom de science... De li B<nt venus lecirqne et l'amphithéâtre. . . De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous r^ardent pt^t, qa'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement; de là est venue celte exécrable curiosité do l'art magique. » lissage cit^ par M. Sainte- Beuve comme un de ceux qui ont àA frayer l'esprit de Pascal. Poci-Bflya/, tome 11, p. 476.

découvrir. Je prends contre lai la défense de la science, le parti de Descartes et de la philosophie, et je m'inscris eu faux contre ses injustes griefs. Ou plutôt non, puisque sans les tourments de Pascal, nous n'aurions ni les Provinciales, ni les Pensées.

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