‹ Le scepticisme de PascalChapitre 26 sur 38 · DEUXIEME ETUDE · texte numérisé non relu

DEUXIEME ETUDE

LE

Le scepticisme moderne commeDc« aa seizième siècle. Il naît de plasieors causes. La première de ces causes, \j, très-générale, ce sont les agitations, les luttes, les guerres, les persécutions religieuses nées de laRéforme. Je ne fais que l'indiquer. On ne s'étonnera pas de voir le scepticisme venir à la suite du fanatisme : comme en politique on se repose de l'anarchie dans le despotisme, de même en religion on se repose du fanatisme dans le scepticisme. C'est alors que, selon le mot de Montaigne, le doute et l'incuriosité sont un doux oreiller pour une tête bien faite. Une seconde caase, u pins spécialement philosophique, c'est lemouvement des idées. La scholastique est tombée dans le décri . On s'est pris d'enthousiasme pour la philosophie de l'antiquité, n y a des platoniciens; il y a des péripapéticiens, et entre ces deux écoles une latte. Parmi les platonidens, les uns sont spiritoalistes et chrétiens comme Marsile Ficin, les antres panthéistes, comme Giordano

Bruno; tes péripapéticiens se diviseat en alexandristes et en aTerrotles. De ces contradictions naît le scepticisme. Il a le caractère de la philosophie du temps : il est la renaissance du scepticisme antique. Vainement dans les écrivains sceptiques du siècle chercherait-on une idée qui ne 'soit pas puisée aux sources antiques. Montaigne est un grand nom; Charron, La Mothe le Vayer ne sont pas méprisahlcs; mais aucun n'est purement original. Montaigne est un enchanteur. Sou imagination, sa verve gasconne animent tout, rajeunissent tout. Moraliste éminent, grand connaisseur du cœur hunwin, à tous ces titres, il a une grande place dans l'histoire de la littérature, maia dans l'histoire du scepticisme, son originalité est nulle et sa place petite : c'est un scepticisme de renaissance suiBsaot peat-étre contre un dogmatisai de renaissance, mais en soi peu fort et peu nouveau.

C'est seolemeal après Descartes, au milieu du dixseptième siècle, qœ l'on voit apparaître un scepticisme nouveau, puissant, original. Je le ramène à deux graads types : le scepticisme théologique et le scepticisme ènidit.

Le scepticisme théologiipie est tout moderne. Dans l'antiquité, ou était sceptique de toutes pièces ou dogmatitfue. Quand on croyait la raison hamaine impuissante, on faisait coiuisler la sagesse i doat^ de tout. C'est de nos jours tpi'on a m poar la première foisk sceptidsme le j^os radical s'unir au di^matisme le pins décidé. C'est de nos joius qu'on a eu l'iébe de Eùra servir le scepticisme i l'établissoneiit de la Térité,

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4e aire i l'homine: Voûlea-TOTis connaître ta vérité? i etHDiueBcez par détruire votre raison. Vonlez-Toos Torr la lumière véritable? commencez par tous crever les yeux. Cette idée ne se trouve pas dans les théologiens 4e l'antiqailé; les théologiens modernes en ont tout rhonnear. Haisparlons avec respect. Kous avons devant Doos un évéque, un savant homme, monsieur d'Âvranches, comme on disait alors, le docte Huet. Noos avons aussi plus qu'un évéque ordinaire, plus même ■qu'un docte évéque, un écrivain, un penseur, un géonëtre, un moraliste de génie, ce jeune homme qui avec des àarres et des ronds inventa ta géométrie; cet effrayant génie, c'est Biaise Pascal ^

Pascal et Huet sont les deux variétés de l'espèce que je décris. Il y à la variété janséniste et la variété jésuitique, moliniste, si l'on aime mieux. Pascal est «xtréme; il est janséniste, c'est tout dire, janséniste conséquent. Il professe le néant de la nature humaine : -cette nature est coirompue , ses deux maîtresses parties sont altérées : la raison est impuissante pour la vérité, la volonté impuissante pour le bien. Nom sommes incapables et de vrai et de bien. Une seule chose peut nous sauver, c'est la grftce, non cette grâce suffisante qui ne suffit pas, dont il se moque avec amertume, mais la grâce ef^cace, singulière, gratuite, déterminante, j'ai presque dit nécessitante. Yoilà l'eicès de Pascal. Mais à côté de ce défaut, il y a une qualité émînente : Pascal est net, Pascal est résolu,

■ ToycE Le génie du ekrittiantmu, troisième partie, I. Il, ciiip. Tl.

Pascal est sincère. Ouvrez le livre dea Pensées, tous y trouvez : Le pyrrhonisme est le vrai. Toute la phi~ losophie ne vaut pas une heure de peine. "Voilà qui est franc. Huet a-t-il de ces aveux? Non. Huet est un homme du monde ; ce n'est pas l'Alceste, c'est le Ptiilinte du scepticisme théologique. Il insinue le scepticisme, plutôt qu'il oe le professe. Il le verse à petites doses. D'al)ord, il ea dépose quelques germes dans. sa démonstration évangélique. Puis il détache le masque dans les Questions d'Aulnay sur l'accord de la raison et de la foi. Il ne se montre à visage découvert que dans son Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain. Je dis à visage découvert , et j'ai tort. Ce genre d'esprits a toujours un masque. Huet admet qu'il y a des vraisemblances, à défaut de vérités. Il admet même des clartés et des certitudes; mais des clartés qui ne sont pas tout à fait claires et des certitudes qui ne sont pas tout à fait certaines, un peu k la manière de ces grâces suffisantes qui ne suffisent pas. Il donne d'une main et retire de l'autre. A. cette marche ohliqne, doucereuse, gracieuse, acconunodante, ne reconnalt-on pas. . . qu'allais-je dire? l'habile et insinuante compagnie de Jésus? On me dira: Huet n'était pas jésuite. C'est vrai; mais il logeait chez eux-, il était leur ami, leur hdle. Il passa chez les jésuites de la rue Saint-Antoine les vingt dernières années de sa vie, et leur légua sa bibliothèque. Il avait pris l'air de la maison.

Un homme aussi savant qu'Hue!, mais qui lui est infiniment supérieur par la critique, et plus encore par

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la pénétration profonde et la souplesse merveillense de Bon esprit, c'est Bayle. Bayte, c'est le scepticisme érudit. J'appelle ainsi celui qui naît d'an abus d'érudition. Il y a. des hommes qui ont une curiosité infinie de saToir ce qu'on a pensé, ce qu'on a cru sur chaque question. La Tariété des opinions, des croyances, les luttes, les combats, les défaites, les triomphes sont un spectacle qui les amuse. À force de s'y intéresser, ils perdent la faculté de s'arrêter à une opinion, de se . fixer. Touteopinion arrêtée leurparalt étroite, gênante; . c'est un ennui, c'est un dégoût, c'est une chaîne. Je les compare Si ces Toyageurs qui ne peuvent plus rester en place, on k ces gens du monde qui ne savent plus se l' plaire chez eux. Bayle est le type de ces esprits mo-' biles, curieux, vagabonds et indécis. Né prolestant, il se fait catholique pour redevenir protestant, premier signe de mobilité. Comme philosophe, il excelle à comprendre les systèmes. Il trouve que tous ont du bon, même le manichéisme. Ils ont tous du bon, mais ils ont tous des difficultés insolubles. Descartes est très-profond, Malebranche est sublime; mais que de difficultés dans le système des tourbillons ! que de difficultés dans te système des causes occasionnelles! L'harmonie préétablie est une belle chose ; mais comment la concilier avec le libre arbitre? L'optimisme est séduisant; mais le mal, la douleur? Faut-il se faire manichéen ?

La balance i. la main, Bayle eoseigne à douter.

Tollaire l'a dit ; c'est l'avocat général du scepticinne,

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mais il ne donne pss ses conclusioBS. Ce qui fût pardonner à Bayle son indéùsion, c'est que, dans sa pensée, le résultat le meiltenr de cette latte et de celte contradiction des systèmes et des croyances, c'est l'obligation poor les théologiens et les philosophes de se supporter mntoellement. Son dernier mot, c'est la . tolérance. C'est par là qu'il peut être considéré comme le précurseur de toute la grande école du dix-huitième

- siècle.

De ces trois grands reprâsentanta du scepticisme an dix-septième siècle, bien des motifs m'invitent à consacrer à Pascal un esamea approfondi. Pascal est â'atmrd le plus redoutable parmi les sceptiques de sod espèce. Puis c'est en quelque façon un sceptique de notre temps. On a remarqué que le livre des Pensées est eonmie dépaysé au dis-sepliëme siècle ', ce temps d'équilibre et d'accord entre la science et la foi, ce siècle de Bossuet et de Leibnitz. Aussi n'y a-t-il pas prodoil grand effet. Ce n'est qae de nos jours qu'on a bien ' compris les Pensées. Pourquoi cela? C'est que nous sommes à une époque de déchirement et d'antinomies. La différence entre nous et Pascal, c'est que dans le

- déchircmeul où nous sommes, lui et nous, il incline k a foi et nous au doute; c'est qu'il vit dans on siècle

-croyantet bous dans un siècle sceptique. Étudier Pascal, combattre Pascal, c'est donc ratrer au plus profond des agitations et des besoins moraux de notre temps.

On peut étudier Pascal comme écnyain, comme moraliste, comme philosophe. Au premier point de vue, » X . CousÏD, Des Pemëes de Pascal, p. i 63.

il a été profondément étudié '. Je profiterai da résultat de ces études, qui a été de nous révéler le vrai Pascal, à ta platée du Pascal adoaci et altéré de Port-Royal et de Bossttl '.

Gomme moraliste, c'est an des hommes qui ont le plus profondément scruté et connu la misère et la grandeur de rhonune, surtout la misère. Sous ce rapport, jeue combats pointPascal, jele relis, etj'apprends à me connaître et à m'homilier.

Je considérerai surtout Pascal comme philosophe, je Veux dire comme adversaire, comme ennemi de la philosophie dogmatique. Je distingue dans son livre trus sortes de vues : Fremièrement, des arguments contre b philosophie dominante du temps, celle de Deseartes. Puis, des arguments pour prouver l'insuOisance de la

■ Voyez dans les Discours et milanget, de M. Villemain, ta ourceau intitulé : Posml considéré comme éerivain et comms moraliste; dans le livre des Pensées de Pascal, de H. Cousin, l'avajit-propos qui précède bod Rapport à F Académie ; dans le Port-ltof/at, de H. Sainte-Beuve, le Livre Troisième ; dans f Histoire de la littérature françsiu, de M. Nisud, le tome 11 ; dans l'Histoire de France, de M. Henri Marlio, les pages consacrée^ à Pascal ; l'Éloge de Pascal, par H. Fangère; l'Étude littéraire, de H. Ernest Havet, préface de son édîtion dœ Pensées.

■ Je renvoie sur ce point au mémorable travail de restauration deH. Cousin: du Pensées de Pasati, happort à T Académie f rtmtaiie svr la nécessité â'unenoiivellt édition de atetivrage, 1842; àréditioadeH. Faugère: Pensées, fragments et lettres de Blaut Pascal, publiés pour la première fois conformément aux manuscrits originaux, 1844; et à l'ëdition de H. Havet : Pensées de Pascal publiées dans leur texte authentique, avec m suivi et une étude littéraire, 1851 .

philosophie. Enfin, des ai^nments contre U possibilité de tonte philosophie.

On comprend k meireiUe la différente portée de ces Toes. Qoaud Pascal dit : Descartes s'est trompé; il pent avoir raison, U a quelquefois raison; cela ne proare rien contre la philosophie. Quand il dit : La philosophie est quelque chose, elle n'est pas tout; ellepfeat satisfaire l'esprit, elle ne satisfait pas le coeur ; Pascal a peut-être raison, peut-être tort. Le problème est de la dernière délicatesse. Mais on peut le résoudre dans le sens de Pascal et rester philosophe. Uais quand il dit : Le pyrrhonisme est le vrai;. . . Se moqtier de la philotophie éest vraiment philosopher ;... Bumiliez-vous, raison impuissante, taisez-vous , ~ nature imbécile, Pascal alors est sceptique, sceptique absolu, ennemi mortel de toute philosophie. II s'agit ici pour la philosophie d'être on de ne pas être. On dira : Mais jamais Pascal n'est rraiment sceptique. On ne peut pas être sceptique et croyant. Or, Pascal est croyant : il a foi au christianisme , et il y voit la seule philosophie véritable. Je répondrai : Un pea de patience ; nous verrons bien ; Pascal lui-même- nous prouvera qu'on peut être à la fois sceptique et croyant, sceptique à ta raison, croyant à l'Évangile. Reste à savoir si ce n'est pas là une inconséquence et si la situation est tenable; si Pascal lui-même n'a pas douté de la religion, si sa raison ne s'est pas troublée aussi bien que sa foi . Nous irons alors au dernier fond de la question.

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