CHAPITRE TROISIÈME
THÈSE DE L'iNSCrnSAKCE DE U PHILOSOPHIE StHS PASCAL.
J'ai montré, lexles en main, dans tes Pensées les deux thèses qai séparent les théologiens à l'égard de ta ptiilosoptiie : d'nne part, celle que j'ai appelée la thèse de l'impuissance, qui consiste à nier la ptiilosoptiie et à considérer la raison naturelle comme contraire à la foi ; d'autre part, la thèse de l'insuffisance, celle des théologiens qui font à la philosophie sa part, pins on moins lai^e , et qui croient â l'accord de la raison et de la foi. Pascal les ayant réunies dans le même ' ouvrage au prix d'nne contradiction formelle, cela explique pourquoi on s'est divisé sur sa pensée , et comment M. Cousin, par exemple, n'a vu en lui qu'un ennemi de Ja philosophie, un pyrrhonien du christianisme : en quoi il n'a regardé qu'un côté de Pascal. Cela fait comprendre comment M, Vinet le protestant, et M. l'abbé Flottes le catholique sont tombés
.3«.z™»vCt)C)g[C
d'accord pour reprocher à M. GousÎD de n'avoir pas compris Pascal. N'avoir pas compris Pascal ! Le reproche est dur. Aussi M. Yioet essaie ingénieusement de l'atténuer. «Il y a, dit-il, quelque chose de si outrémeut paradoxal à dire qu'un homme tel que M. CousîB n'a pes comprie Pwcal, que trés-volontiers nous nous dispenserions de le dire, si nous ponvions nous en dispenser'. » Soyons aussi net, aussi poli, mais plus complètement exact en affirmant qu'il y a un côté de Pascal, le moins apparent, il est vrai, mais un oftté très-rôtfl, ■que M. Coofifn a lai^é dans Tombre. Gela me rappelle une très - spirituelle réponse que M. Cousin fît an jour 'à la Chambre des pairs à un orateur qui lui reprochait de n'avoir pas envisagé la question, je crois que c'étaft la question de rUnivereité, 80BH nn point de Tue qui se troavait favoratle au «lergé. M. Goosm s'ôcria en riait ■: « Je tfen sii pas parle , je le crois i>ienî ee n'était fa.6 de mon sujet. » En effet, M. Consin s'^sl porté le défenseur de la philcsopliie, alors très-attaquée par le clergé ; il n'a cherché tons Pascal que les eûtes faiMes-, il ^ obligé les côtés forts. Ce n'était pas de son sujet. Pour ntns qui ne hisons pas ici de la pcilémlque, maie de Thistotre impartiale et calme, noire sujet, c'est Pascal tout entier, le fort comme le faible. G'hbieni ily a danslesP^ns^esimcinë très-fort. le voudrais h présent le mettre en lumière. Pascïl reproche b la philosophie de ne satisfanre qne tpés-faibinuent les hesoiss moraux deT^âneliumaiBe.
^ Études, m, f. t».
la pbtiosophie «e s'adresse qu'à la raison . Or, !a raison n'est pas tootl'bomne. Il y a dans Time te qne Pascal - if^^le le «omr, c'est-à-dire Timagination et h sensibï- -lilé. 11 faat h j'inugîoation vu aalre Dieu que le Dieu 4e la Métephysiqw, nn Diea qu'elle puisse se reprBteat^. 11 fout aa cuenir un Dieu que le ocenr paisse •tuer; et te Dieu de ta nétaphysiqoe n'a rien d'aina^ ble.Or, rimaginalraoetlecsurètantlesmoluleslesplv^ puissants de b Tolimté, il s'ensuit que ta philosopbte, n'ayant pas de prise sur l'imagination et le cœur, n'en a que très-peu sur la volonté. Elle est donc stérile, sir aoD spécutaiireœent, du moins pour la pratique. Yàilkl'accHsation en gros; mais il faut la Toir animée et fortit fiée parle génie ardeut et la géométrie puissante d* Pascal, u
Dans (es Pensées inédites jusqu'en i 8^3 , remarquez : «rile-ci : « Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu .Si l'aimer ' ! » C'est là une des pensées favorites de.Kis- -oL Elle revient partout, notammenl dans ces deu» passages : « Le cœur a ses raisons que la raison ne coHBatt point... C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Vflill ce que c'est que la foi : Dieu sensible an Cfeur, noni la raison*. » — «... 3e n'enlrepreodrai pas ici de prouver par des raisons naturslles ou l'existence de Bien, ou la Trinité, ou l'immortalité do l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour r»uver dans la nalnre de quoi convaincre des athées
» Pensrtî, arl.XXV, 21.
» Ibid., XXIV, 5.
JM LE SCEPTICISME
endurcis , mais encore parce qne cette connaissance, sanâ Jésus-Christ , est inutile et stérile. Quand un bomme serait persuadé que les proportions des nom- • bres sont des vérités immatérielles, étemelles, et dépendantes d'une première véri lé en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup ' avancé pour son salut'.» Vous voyez par ce dernier trait qu'ici Pascal ne conteste pas la part de la raison pure, ni la valeur des prenves métaphysiques de l'existence de Dieu ; ce qu'il nie , c'est la su/psance de la raison pure, c'est la valeur pratique des démonstralious. Mais lisez surtout l'article xxii presque tout entier. La pensée de Pascal s'y déploie avec une netteté et une vigueur singulières: « Tous ceuxqui cherchent Dieu hors de Jésus- Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le ^rvir sans médiateur ; et par là ils tombent, ou dans l'athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également. — Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce média^ leur , est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ, nous connaissons Dieu'. »
Ici se découvre le fond de la philosophie de Pascal, sa théorie du médiateur. La voici formulée en termes précis : « La connaissance de Dieu sans celle de ses misères fait l'orgueil. La connaissance de ses misères sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jé-
' fensies, X, 2.
' Pensais, XXn. 1.
aus-Christ fait le milieu , parce qne nous y tronvons et j Dieu et notre misère'. » Yoalez-rous un admirable déreloppement de celte formule ? lisez tout le célèbre entretien de Pascal avec M. de Sac; sur Ëpietète et Montaigne. Après cela, voua entendrez pourquoi la philosophie la plus élevée, celle des stoïciens, celle de Descartes ne suffit pas à l'homme. Écoutez encore Pascal : « Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments ; c'est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est la portion des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'àme et le cœur qu'il possède ; c'est un Dieu qui lear fait sentir tnlërieurement leur misère, et sa miséricorde inlinie; qui s'unit au fond de leur âme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amonr; qui les rend incapables d'autre fin que de luimôme. — Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'âme qu'il est son unique bien; que tout son reposes! en lui, et qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer^. » Cette page éloquente et profonde va nous donner la clef d'une des singularités de la vie de Pascal. Tout le monde a entendu parler de ce qu'on a appelé dans un langage que je n'approuve pas : l'amnlelte de Pascal.
• Pentéu, xxil, i .
• Pensées, art. XXII, I
an J.E SCEPTICfSHE
C'«Bt CaaiovctA qui Vs découverte. Toltaire s'en esl ^assé. De dos }aan , les médecins se sont emparés de hqaesticaieti'imt rësolwilearntanilre. M. LMat^en a disceoro, et plis réeeomteDt enoore M. MOTean de T-o«B % JuUar^e la Psychologie wiorbide. Oa a accDsê Pasaia d'être na Ti&ioimaire , on feallaciiié, bo fos. Au sni^loB, il n'y a rien là ^ surpreuaiït, Belon M. Moreau de Tours. [Le géaie et la folie se touchent, fie sont deux états asalegaes du sjvtèaBe lerveaix : Le gène «si tme ném-ote. EassoroBS-Etons pourtant sur Tétat de Pascd : toot ioa qu'il était, et malgré sa nérroee, il a résolu le pn^lèBie de la cjdOïAe et écrit /es Provinciales. Voici le fait. Ou se rapitelle les deux coBversions de Pascal ; à vingt-Ovis fms, ea i6i^ , il se dégoâte des sciences et «e jette dans la dévotion; c'est sa premiène oonvemee. Puis, après la mort de son père, il retourne dans le inonde , pour sa sanlé, se dérange sans dérèglement, vent «e marier, écrit le die^ COUTE air les Passions de f^mour, et ne féosEât pas dans ses desseins. En 16S4, à trente et un ans, îl est re^s d'une ferreur nouvelle et déânilire , et il se rejettetout entier Aans la dévotion, oà il persista jasqa^ sa mort, No«b savons le jour et l'heure où cette seconde comvreion s*^ accomplie. Nous le savons par un peUt papier trouvé après sa mort cousu dans son habit, où il
1 De famatette de Pa»eal, pour servir à l'hisloire àm faoUncîtutiona, 1 vol. iii-8, Paris, <846.
' La psychologie morbide dans ses rapports avec 7a philosophie de l'histoire, ou de l'influence des niurates «ir te degfoa- Hsme intellectuel.
U3«.z™»vCt)C)gle
Bï PASCAL. 299
le oonservaii en dtraMe sirrparcbeniin. En voici la descriptioB Biacte :
En léte ime ervix^gurèe. Pais ces mots :
Van de grâce 16U, lundi 23 novembre ^ jour de Saml-CUmeitt ,
pape et nuirtyr, ei autres au martyrologe,
veille de Saint'Chryitggone, martyr et atUres^
depuis environ dix bêxires et demie du soir
jmques ettviron minuit et demi,
feu.
Est-ce Tin feu Tisibïe, un gflobe de flammes? Y a-t-il eu miracle? vision, hallucination? ou bien est-ce uD feu spirituel, une lumière dans l'intelligence df Pascal, une ardeur pieuse de son cœur? J'aimerais â admettre cette interprétation. Je poursuis :
Dieu d'Abraham^ Dieu ^isaae, J>im de Jacob
{Exode, m, 6, etc.; Maih., XXII, 82, etc.),
non des phil€99phes et des savants.
L'analogie de ces paroles avec celles de l'article XXII: a Le Dieu des chrétiens ne consiste pas... » -est frappante, et la suite confirme ce rapprochemenl :
Certitude. Certitude. Sentiment. i»ie. Pmx.
Voilà ce que la philosophie pure ne peut donner, la certitude sentie, la joie, la paix ; la foi seule les fait goûter. Je continue :
Ùiett de Jésus-Christ.
Dgitiz^dbvGOOQlc
Deum meum et Deum veslrum (Jean, XXII, 17).
« Ton Dieu sera mon Dieu. » {Ruth, I, 16.)
Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans fÉvanffile.
Grandeur de lame humaine.
« Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'aiconnu. » {Jean, XVII, 25.)
Joie,joie, joie, pleurs de joie.
Comprenez la force de ce mot trois fois répété : Joie, joie, joie! Et puis, entendez ce dialogue de Pascal avec.. Jésus-Christ :
' Je m'en suis séparé.
Dereligiierunt me fontem aquœ vivœ. [Jérém., II, 13.)
Mon Dieume quitlerez-vous ? [Matth., XXVII, 46.)
Que je n'en sois pas séparé éternellement.
a Cette vie est la vieéfernelle; qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus- Christ. .) [Jean, XVII, 3.)
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m'en suis séparé; je fai fui, renoncé, sacrifié.
Que je n'en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dajis
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus Christ et à mon directeur.
.3«.z™»vCt)Ogle
DE PASCAL. 4Dt
Eternellement en joie pour un jour d^ exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos. (Ps. CXVIII, 16.) Amen '.
Qu'est-ce là, je vous le demande? C'est la crainte, c'est l'espérance mêlée decrainte, le repentir, la résignation, la joie, et à la fin l'engagementabsola.Qa'en dites-vous? Êtes-vousdisposéà rire de l'amaletteTFourmoi, je suis profondément touché. Je trouve ce fragment d'une profondeur admirable. 11 me fait aller au fond de l'âme de Pascal. Je ne puis le comparer qu'au récit de la conversion de saint Augustin. Il a In Platon, et il s'est séparé des Manichéens ; mais son dme n'est pas satisfaite. Il entend saint Âmbroise, et dans le Dieu nouveau dont on lui parle, il trouve une idée plas loachanle, plus consolante que dans le Dieu de Platon. Mais bien plus engagé dans le monde que n'a été Pascal, car il a une maîtresse, il a un enfant qu'il adore, combattu entre le monde et Dieu, il a peine à briser ses liens et a se séparer de ce qu'il aime. Un jour, pendant qu'il se promène dans un jardin, il a, lui aussi, une espace de vision et entend ces mots : Toile, lege; toile, loge! Il s'arrête, cherche, ne voit tien qui lui explique les paroles mystérieuses, et croit que c'est une voix du ciel qui lui parle. Alors il ouvre le Nouveau Testament et y lit : « Ne demeurez pas dans les festins et dans
1 H. Vinel, p. ) 12, et M. l'abbé Flottes, qui en donne la reproduction p. 37, ont interprété dans le même sens cet admirable morceau.
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lot LE SCEPTiC.lSVE &C PASCAL.
rivreese, axas les lite «t les impulicit^, ians le» rivalités et les Taioes jalousies; mais révélez le Seigneur Jéstn-Cbrâl et o'aTez pis «om fie yotre chair jusqu'à la concupisceoce. » Émerveillé de l'applicjrtion si parfaite de ces paroles à son état présent, il verse 4e& torrents de, larmes, et son âme se donne à l'instante aie ne voulus pas lire davantage, c'était inutile; mais avec culte pensée, une sorte de lumière de sécurité se répandit dans mon âme, et les ténèbres de mes doutes se dispersèrent '. » Larmes, vision, lumière, joie, sécurité , voilà bien les sentiments communs de Pascal et d& saint Augustin. Au fond^ leur manière d'entendre le christianisme est la même. Saint Augustin a été pliilosophe avant d'être chrétien; 1! a connu et goûté la philosophie de Platon, comme Pascal la philosophie de Descartes : elle ne leur a pas suffi. Pourquoi? Ce n'est pas qu'elle manque de vérité; c'est qu'elle manque d'efficacité pratique. Elle montre le vrai Dieu; elle n'en montre pas la voie. Elle ne peut fonder un culte; elle ne peut faire notre salut. Telle est la grave accusalion que saint Augustin et Pascal élèvent contre la pliilosophie. Je l'ai loyalement exposée ; je la discuterai loyalement.
' ConfesàoKs, liv. VïH, ch. Il eti2.— Intii.4e H.P. Jaoet.