CHAPITRE QUATRIÈME
DlSCÏÏSSIOfl SE 1& THÈSE Vt L'INSUFFIS&KCE DZ LA
On sait comment Pascal a été conâait à croire et à Boateair que la philosophie oe suffit pas à rbomme. On me rwidrs, J'espère, cette justice, que je a'ai pas afiaibli les argoments sur lesquels s'appuie cette thèse. Et, cepfflidant on aurait pu me dire : De te, amice, fabtUa narratur, c'est à TOtK, rationaliste, que ce iiscoars s'adresse ; ^r voas repooseez la tfaése de l'iosoffisance de la raison. Oui, je lâcomhats prise absoieuent; axa ea mâme temps je reumass qu'elle renferme nue gmde part de vérité. En un mot, le mi -a le faux se sêJesU ici d'aoe façon si compliquas fo'il a'y A pas de tAcbe si difiîcile que de les d^aoèler^ i'ajovle q«e eeUe tâche «st de la dernière dèlicatetae. Car je skis (âàif,é de teadier k ce (pi'id y a de plw dâicat éaos cèscoo de oons, je veoi dire nos ia-
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timeB coDviclions religieuses. S'il n'y a rien de plus délicat, il n'y a rien aussi de plus divers. Je m'adresse à des catholiques, à des protestants, à des vollairiens, à des rationalistes, à des amis et à des ennemis du Christian isine. Gomment leur parler sans leur déplaire, sans les blesser? Je ne connais qu'un moyea, c'est de respecter toutes les opinions sincères et d'être moi-même d'une parfaite sincérité. Je ne vais ' pas chercher la difficulté qui m'arrête ; c'est elle qui vienl me chercher, c'est Pascal qui m'invite, qui me somme de déclarer jusqu'où porte la raison, jusqu'à quel point la philosophie peut prétendre au gouvernement spirituel de l'âme humaine. La philosophie ne peut pas se laisser accuser d'élre pratiquement impuissante, sinon spécutalivement, fans s'expliquer sur cette accusalion.
Je commencerai par une série de concessions, toutes très-graves, mais que m'impose une conviction profonde et éprouvée. J'accorde d'abord que si en disant : La philosophie ne suffit pas à l'homme, vous entendez • par l'homme le genre htimain, vous avez raison. Qu'est-ce que la philosophie? Une science. C'est même la science la pins haute et la plus difâcile, celle qui porte sur tes objets les plus éloignés des sens, celle qui demande la plus grande force d'abstraction et de raisonnement. Elle exige donc des lumières et du loisir. Or, dans celte masse énorme des nations qui couvre actuellement la terre, où trouvez^vous ces deux conditions? Dans une fraction infiniment petite. On dira : Mais les lumières s'élendeut et )a richesse avec elles.
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par suite le loisir. Gela est vrai ; mais à quelle époque fixez-vous raouée où tous les hommes, où même le plus grand nombre des humains aura les lumières et le loisir nécessaires pour philosopher? Pour moi, je n'entrcYôis pas cette aaaée merTeilleuse, et dès lors, pour rester sur le terrain du possible, de ce qui est pratique, je dis que pour le passé, pour le présent et pour un aTenir indéfini, il est vrai d'affirmer que la philosophie . ne suffit pas au genre humain.
Gela est déjà considérable ; mais nous n'en sommes pas encore au point délicat de la question. Envisageons maintenant celte petite portion du genre humain qui a des lumières et du loisir. La philosophie suffit- elle à cette élite? Je dis que non. Il y a des âmes, en grand nombre, tellement faites que la philosophie n'a pas de prise %ar elles ou très-peu. Je parle des âmes tendres et des imaginations ardentes et rêveuses, en d'autres termes, des âmes mystiques et des âmes poéliqaes. ku\ personnes d'imagination, il faut des symboles. Entendons-nous sur ce point délicat. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici de symboles pris comme tels. En poésie, peut-être, on peut se plaire à de tels symboles ; et encore est-ce au moment où la poésie se sépare de la religion; car d'abord tout cela est uni. Ainsi, moi qui lis Eschyle, je goûte les Furies qui poursuivent Oreste : ces Furies sont les symboles des remords. Ou encore, en lisant le Paradis perdu, j'admirev^Satan , comme symbole de l'orgueil humain, de l'esprit de révolle?)Mats en religion , il ne s'agit pas d'amuser son imagination; tout est sérieux. Le vrai païen croyait auit Furies;
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le vrai chrétien 'CFint à SfftaH. Otee la rfetViU àe'Satm, se gardez q«e te âMm idétd, ejisibsfi^e, la redrgnm «"an va .
Avança toi^rs âans les ^sfondears 4e fa qa^lion. Outre les àwa 'poétiques, iH y a les Âmes isjstîqnes , les dévots f tu ont ie cœur ieitdre , -dit Msotesqsien. A ces-ftmes, il lavt ar« &jeu tia oomnwrce affectoeuK, nn oomraerce |»nioRHer, j'oserai ^ire un commerce humain. N« tbos Tfecriei; p», antrement je crandraic qne vobs s'ayee pas csispr» 'dans tOBte sa portée le dogiae da Diea fait bemiBe, le C^isltanisne. Dieu le Père est trop ioia Se îâme-, fl tafA que ^elque i^ioee de Iw ff-incarm daiis Utontme pouT^errir de ntéffiatenr entre Vbiemmt et lui. Ce o^est. PK tout. Il faut k r*me chrétienoe tih commeree de chaque jour avec Jésas-Christ. Lisez, pour tous en convaincre, h morreau admirable dèconveri par M. Fangère, et qui iait partie désormais des Pensées de Pascal ', SOQB ce titre : Le mystère ée Jésus. C'est -d'abord une méditation mir obacuue des ctrconstances <le la Passion:
« JésQs «gt dems un jardin, bdb de délices, coamte le premier A>dam, «ù il «e p^it, et tout te genre humain ; mais dans ub de supplices, où il s'^sl sauTé, et tout le genre hmnai».
a II souffre cette peiseet cet abandon dans rbeoretir de la nnil.
« Je crois que JSsns ne s'est jamais plaint que cette
» Ë«tionHB7ct,p.397«tiuh'.
seule fois; idûb Aon il m iplaiai comiae «'il uleAt'pa cettteoir -ta idodleia- asoHBÎve : }&mi Asneest biste jnsqB'ilattom.
« J^Ds étant dans j'jgsoie «t -dan» les plue -grandes puttâft, prMO«fiïiMlDnf;laiiii|>6. »
'Ici uDe paHse. ibscal |arie .avec Jéstu. Tout A coap Matsiai parle-
w-Geiisole-t«i : lu se ste cbencberaÎB pas, ai tu aie m'atcaiB troa«é.
« Je peiwsis A loi -dans mon agoDte", j'ai <?ersé telles gODttes de sang pour toi.
V V<eBX'ta.qa'^ me coûte ttngDurs du sang de mon bmaanbé, sans qoetn-dansee desltmies?.
« -Lee médeciiiB ne -te gnéiiront pas ; car tu mourras k lafîn. Mais, c'est moi gui ^éris £t rends le curps immortel.
a Jejte «lie .idusamiqaetelou ted; car j'ai fait pour loi plus qa'enXf et ik ne souffriraient pas ce que j'ai sonSért de toi, «it se mourraient pas pour toi dans le tcn^'detes infidélités «t croaatés, canaue j'ai fait, et comme je saÏB ^^ à ifsire etlûs dans mes élus.»
Pascal réfKHid à.Jéen»-Ctirist :
« geigneu', je tous donne tonL n
!Et le '^iilogae «e «outtsue «otre Jésus et l 'âme de Pascal. Je ne parle ici que de Paec^ et du christianimte, à ce qu'H eeuible. iGénèralraeiE -. il faut à J'ame mystique on commerce intime avec Dien. Quai genre de commerce peut dosner la phtiosc^ihie ? Un commerce qui n'a rien de partiottbec, de «ingnlier.. ëbIod la philosophie. Dieu .^mirerae le mMiâe jdiysique et moral fan
iOS LE SCEPTICISME
des lois. II y d la cause première d'une part, et de l'aatre les causes secondes, les ânes libres, les autres non libres, lODles gouvernées pas des lois qui, dans leur ensemble, sont la Providence. Or, la Providence n'a pas de rapports particuliers, temporaires, locaux, personnels, avec les individus. Mais il y a des âmes it qui des rapports généraux ne suffisent pas. Il leur faut des rapports personoeis, en d'autres termes, surnaturels. Prophéties, révélations, incarnations, miracles, voilà le surnaturel , le fond des religions positives. Pensez-y bien, car on est souvent dope des mots et des idées mal démêlées, quel est l'acte essentiel do culte? C'est la prière. Prier, c'est demander. Or demander, pour rSme mystique, ce n'est pas demander en général, c'est demander ceci ou cela, à telle heure, pour telle personne ; c'est donc demander un miracle. On se fait illusion ; an ne s'avoue pas cela ; c'est pourtant là le fond de la prière pour les âmes mystiques. On demande une inlervenlion locale, tem'poraire, accidentelle de la divinité. Qu'est-ce que cela? Un miracle. En résumé, sans symboles et sans miracles, pas de culte. Eh bien! voilà l'insuffisance de la philosophie démontrée. La philosophie ne peut pas organiser un culte ; et elle ne le peut pas, parce qu'il lui manque des symboles, des miracles, des prophéties, des révélations, et outre cela des prôlres. Et encore, outre cela, il lui manque une autorité infaillible, un principe d'unité et de stabilité, je ne dis pas une Eglise, un pape, des conciles œcuméniques, le protestantisme s'en passe, mais an livre réputé divin, et partant infaillible, abso-
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lument vrai, dût-il être penais de l'interpréter avec une liberté indéfinie.
Voatez-vons des preures de fait de celle impuissance de la philosophie à organiser un culte? Elle l'a essayé plusieurs fois, cinq fois à ma connaissance, et toujours elle a échoué. La tentative la plus remarquable est celle des philosophes Alexandrins. Elle Tnt sérieuse, el parut réussir un instant , parce que les Aleuindrins avaient pour base an culte déjà élabli et forlement en< racine. Ils voulaient le régénérer, lui rendre la vie. Plo' tin. Porphyre, Chrysanthe se cliargèrent de l'exégèse; Julien essaya la pratique. Il fit des hécatombes ; il restaura les temples ; il se fît prêtre. Tout cela échoua, et la preuve, c'est qu'il devint à la fia persécuteur. On l'a dit spirituellement, Julien acheva de tuer le paganisme en le ressnscilani'.
À la Qn du dix-huitième siècle, la témérité alla plus loin. On essaya jusqu'à trois fois d'organiser on culte de lûules pièces, le culte de la Raison, le cuKe de l'Être Suprême, le culte des Théophilantbropes. Rien ne prouve mieux la stérilité de la philosophie en matière de culte. Hébert, Chaumette, Anacharsis Clootz veulent inaugurer le culte de la Raison. Us imaginent nn symbole. Lequel? Due courtisane. Robespierre inaugure le culte de l'Être Suprême. Qu'imagine David, chargé de l'exécution? De placer devant les Tuileries l'image colossale de l'athéisme, soulenne par d'autres symboles. On brûle ces images à un moment donné, à
* Le mot eet de H. Saint-Harc Girardio.
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l'aide de pièces d'artid«e. Et t«ut & coup, apparaît l'image de la sagesse. Que dites-voD»de ces foBxd''wtif ûce, de cette mythologie pbil'oBopbitpie et réi>ol4itioD' naire, de cette imaige. qui' surgit, eoltiBiéer comme un Diauvais décor d'opéra t
Parierai-je du coite de» Ihâophilaothropes lie sa~ chast qu'inventer pour imiter le sacrement dU' mariage et le sacrement du baptême, etlà-dessasconaeitlaataax nouveaux mariés de faire une promenade seoiimenlale dans les champs et d'y coeilIiT de» sauvagetma.. . ayant aasfli L'idée spirituelle de- rn&^acer le ad qu'en: m«t sur les lèvres de f enfant chrètie», sjmMe touchaat rï ingénieax, par qnoû? pov de la gelée de gvcoeillesJ Nous tAmbona dan» des boaUbnnems, je le sais; et cepeikdaut son^z que L» Kéveillère-LepanXr vu des puissants de l'époque , Bernardin de Sajot-Pierne, Dnpoot de Clemours ont été des théofthilanUtropesi..
Parlerai-je des tentalivas toutes céceata» qai ont au lieu à Paris en iS3.i et ea 1 831, pwir organiser oa culte Saittt-SimâQieni ? El' y eut on moment où on put croire que u culte grotesque pr^drait racine. C'était en 1831. La révolution avait liait fermenter Bas lête3<. La reUgi«D noorelle caressait t' esprit du tsmpï^ en Fèhab»> litant la chair, en glorifiant les seieiees physiques, en faisant des savants les prêtres et les dictatairs cb ta sociélé. Elle avait am papcv im saiiré coâége, des journaivL, dje l'arguit; elte aecmiité jiisqu'à qaatoTze mtSa adhérents. Que fallait-il pant réBssic?'Ii faHaie,. s«iwot quelques-uns, des miracles. On agitait la question de savoir si les miracles éTaienl nécessaiflea ponr feoderla
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reli^oB nouvelle. — £l pourquoi u'ea fertoas^ous' pas? disait lux des apâtrea uoa,Teaax^ les ancieuâ apôtces en faisaiesl biefl ! — Il est vrai, répliquait u& voltaîrien, niais les apâtres ne dtnaieat pas au Rocher de Caacale. Vou» lie? de cette répartie spirrbifille; elle a an foud sérieux.. Il but deux, couditions, pour qu'il Y ait des miracles.. Il faut des honHaes qui se croiest eapabl£6 d'ea faice^, et d'autres bommes qui jugent les premiess capables d'eu avoir fait. Or ces deux couditioDs. maoquent, dés qu'on a substitué à l'idée de» isivacles l'idée d'aa Di«B qui obéit aans cesse aux lois <itt'il a étabUes à l'origine, setngi jussit, semper paret. Ceci me lamène au sérieux de mou sujet.
Si la ptiiloso^hie oe suffît ni aux ignorants, c'est-àdire à l'immense majorité A»s boeomes, ni, parmi les hommes, éclairés, aux âmes poétiques et aux âmes mystiquesp est-ce à dire qu'elle soit pratiquemeaJ io^kuislaate? Je le nie. J'ai atLeiut la linùte de mes caocessioD&i et le moment eet venu pour nu» de £aire à la ptiilosi^ie sa pert. Ea effets outre ces différentes dafises d'&mes, il y a uoe faille doot j» s'ai pa» paité : ce seo4 les Ames, pcftprememl phiioMphiqucs. Voua m'ea demandei la dé^tioa? J'y fais eulrev trois élé- Hi^als. Il y entre des esprits qui ^cauveut le besoiede eoiHMlkre, d'ex^quer, de se reodce compte : j« les ^lelle tes esprits cartésiens. Us »ment les idées claires et distiactes. Avec un grwid désir de con.natbe , ih sent pourtant disposés à dire comme Jooffroy :; Je supporte le doute , je ne supporte pas l'obscurité. jD'autres esprits,, c'est une vatiété ^ la même
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espèce, sont des esprits défiants, qui ont an vif senliment du réel, an grand mépris des choses chimériqoes. Ce qui les caractérise, c'est moins la curiosité et l'ardeur de connaître que le bon sens. Avant tout, ils veulent ne pas être dupes. Vouloir connaître et voir clair, voilà les esprits cartésiens : n'être dupe de rien, ni des mois, nr des apparences, ni d'ancune chimère, ni d'aucune abstraction, voilà les ^^irits voltairiens, deux familles éminemment françaises, deux. sorles d'esprits à tempérament rationaliste. À ces deux éléments, il faut en ajouter un troisième, le plus rare de tous, que j'appellerai l'élément socratique ou l'élément stoïcien. C'est une volonté fortement trempée et capable de se déterminer par les seuls conseils de la raison. Âjontez-y l'habitude de rechercher avant tout comme prix d'avoir bien fait le sentiment d'une bonne conscience. Socrate est le type de cetle sorte d'âmes. Socrate est d'abord un esprit très-curieux : il interroge toujours; puis c'est un homme qui u'à pas peur du doute : Ce que Je sais^ dit-il, c'est gtie je ne sais rien. C'est un homme de bon sens, un esprit positif, armé d'ironie. Enfin c'est une volonté mAle. Je crois, dit-il encore, qu'on ne peut mieux vivre gt^en cherchant à devenir meilleur, ni plus agréablement qu'en se disant à soi-même qu'on le devient en e/fèl*. » Voilà Socrale, c'est déjà un stoïcien^ un héros, un martyr. Les stoïciens nons donnent des héros et des saints, un Galon, un Épictète, le héros de l'humilité,
' Xinophm, Memor. YUI, § 1. liv. IV.
doat la iQorale est toute âaos ces mois : lUsigne-tot ! PUlon et Aristote, yoilâ d'honnêtes geus. Que nous iDaoqne-t-il?desmarlyr9? Noa, Socrdie en est un. Il y en a en d'autres au seizième siècle, un Ramus, un Giordano Bruno. Voulez-vous des types modernes de purs philosophes honnêtes gens? Vous avez Leibnilz, Spinosa; vous avez Daunou, Destuttde Tracy, Laromi-. guière, Cabanis, ces énergiques idéologues de l'Empire. Mais j'aime surtout à citer Kant le rationaliste, Kanlle stoïcien de l'Allemagne, qui s'écriait : «Devoir! mot suhlime, qui n'offre l'idée de rien d'agréable ni de flatteur, et qui ne réveille que celle -de la soumission ! Malgré cela tu n'es point terrible et menaçant; ta n'as rien qui. effraye et qui rebute l'âme. Pour mouvoir la volonté, tu n'fis besoin que de lui montrer une loi, une loi simple, qui d'elle-même s'établit et s'interprète. Tu forces au respect jusqu'à la volonté rebelle dont tu ne parviens pas ii te faire obéir. Les passions qui travaillent sourdement contre loi sont muettes et honteuses en ta présence. Quelle origine t'assigner assez digne de toi ? Oii trouver la racine de ta noble tige? Ce n'est pas dans les penchants sensuels que tu repousses avec fierté. Ce ne peut être que dans ce sanctuaire de la conscience où l'homme se trouve élevé au-dessus du monde sensible, affranchi du mécanisme de la nature et où réside sa personnalité, sa liberté, son indépendance '. »
Et pourquoi la philosophie ne suftirait-elle pas à de
' Kaot, Critique de la nâton pratique.
telles âmes? La philosophie leur donne ane reli^on, paisqa'elle leur inspire la' foi en Dieo. Bile lenr doMfi une morale puisqii'eiie leur eiweigne le devoir. Elle leur donne même une certaine piété, paisqa'elle leur inspire la foi en la ProvidencB, par snite» fa résignation, non pas une résignation passive et forcée, mais nue résignation volontaire' 61 dbuce, celle qui' dit <kns la doa^ lear même : ^at tWirn^os tua. Enfin elle tenr donne l'ef^rance. Socrate n'est pas aftrite l'autre vie ; mais il ne regrette pa» d'avoir agi comme s'il y en avait une, et il l'e^èrede la bonC^des dieux. Ainsi, lephilosophe ne manque ni'dere%ion, ni de-piété. Il croit en Dieu. Il l'adore et le contemple avec ravinement dans la beauté de ses oeuvres. M ^e , il espère ''.
' Voyez, à la suite de c«tle Étude, l'Appeni/ice au présent chapitre. — Voyez aussi, dans te volume de fragments etBiscmtrs (i]he7GenDer-BaUlière),le3pag«S'(!OBsacréeftàM.BtaDiiroii; vous y trouverez, dauB la vie d'uQ homme da notre temps que M. Saisset aimait à appeler h phihsopke pioix, une Goufirmalion de ses vues sur l'efficacilé pratique de la philosophie.
CBAPIIEE CINaUItHE
THJ!S£ DE l'imkbisSANGE ABfflLUE IX Lk PHILOSOPHIE DANB FASCIL.
Pascal nie ta philosophie âe deux façons. Il la me comme pratiquement insarfiftante, c'est le côté fort dn livre des Pensées, Tout lectenr impartial me rendra cette justice, que je me suis complu à le mettre en lumière, an poini même d'abonder dans le sens da protestant Alexandre Yinet, du catholique abbé Flottes, et de me séparer de mes amis M. Gonsiu, M. Franck, M. Havel. Aeate maintenant cette seconde négation de Pascal, qui oensi^e à ne reconnaître k la philosopliie aucune valleur, ni spéculalire ni pratique, aboutissant h ce catholicisme outré qui s'appelle le jansénisme et se traduit en ces tenues : « Se moqn«r de la pbHosophie, c'est Tfaineat philosopher'' . . . NousQ'«stimeos pas que toute la philosophie vaille une heure
' Pentées, art. VH, 34.
depeini!'.... Le pyrrhonismeestle vrai*. » 3e sniTrai Pascal sur ce nouveau terrain, en cherchant ce que son pyrrhonisme a de plus original et de moins suranné. Je montrerai d'abord Pascal attaquant la philosophie dans ses sources psychologiques, et oiant la légitimité de nos moyens naturels de connaître. Puis, je le ferai voir ébranlant les bases de la morale et de la religion naturelles , niant la justice , n'admettant que la force, justifiant l'athéisme comme une marque de force d'esprit, et substituant aux démonstrations philosophiques de l'existence de Dieu sa fameuse preuve tirée du calcul des probabilités qu'il venait d'inventer, c'està-dire /outinr Dieu à croix ou à ptle. Le moment sera venu alors de montrer Pascal cherchant à reconstruire après avoir détruit. Je m'expliquerai sur la valeur dn livre des Pensées comme œuvre d'apologiste, et je dirai mon sentiment sur le christianisme de Pascal. Sur ce point délicat, je serai clair, pas plus clair que je ne l'ai été sur les miracles, mais tout autant, et c'est assez.
Cherchons d'abord ce que Pascal a dit de plus original et de plus fort contre la légitimité de nos moyens naturels de connaître. Il y a deux grands arguments sceptiques qui comprennent tous les autres. Voici le premier : L'entendement humain est en contradiction avec lui-même : les sens se contredisent ; les sens contredisent la raison; la raison elle raisonnement se contredisent; le cœur et l'esprit se conlredi-
' Pensées XX(V, 100.
» Ibid. XXIV, 1.
sent; les générations se contredisent; les temps, les lienx, les contâmes, tout est spectacle de contradictions. C'est là ce que j'appelle la thèse des antinomies. Là-dessus Pascal n*» rien ajoaté aux anciens : il ne fait que répéter Montaigne, qui lui-même répète Sextus Empiricns, ^nésidëme, Àrcésilas, Gaméade et Fyrrhon. Si j'étudiais Pascal à ce point de vne, je ferais une étude plus littéraire que philosophique. Ce que Montaigne dit, le spurire sur les lèvres, avecsagrâce et sa verve gasconnes. Pascal le redit d'un front sérieux et d'un cœar centriste, avec nue véhémence et une ironie incomparables. Il n'y a entre eux qu'une différence d'humeur et de style. Mais il y a un antre .grand argument sceptique, c'est celui-ci : La raison humaine ne peut pas établir qu'elle est conforme à la raison absolue. Admettez qu'elle soit toujours d'accord avec elle-même, admettez qu'elle se développe avec aisance et puissance, elle reste frappée d'un caractère de snbjectivilë. C'est là que Pascal a déployé quelque originalité.
Vous trouverez d'abord dans les Pensées une série de passages où Pascal emprunte à Descartes l'objection du sommeil et l'objection du dieu trompeur : a ... Les principales forcesdes Pyrrhoniens, je laisse lesmoindres, sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes naturels, hors la foi et la révélation, sinon enceque nous les senloos naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par l>.
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»• LE SCePTlCUHE
09 déHioa néchanl, su i TsTeolAre, il «^ h éaute si oei pnKtpeE nom «MM dasorie oa t4fntgià^, «u iaOK oa iaeerlaÎBs, aetea notre ori^ae. De pins, ^oe per~ souie oVd'unranee, hors de la Soi, s'il reiHe «« s'il don, \n q»e dorant le somneil on cnût veiller Aussi fenoement qne tons iaïBoms; oa croît voir les espace, les ligures, les mouremeBtB; on sHtt covier le taa^, on le mesure, et enfla en a^^t de mëaie qu'éveillé ; de sorte que, h moitié de Ja vie se passant en sommeil, par notre propre aven, on, qooi qu'il noos ea paraisse, nous n'avons ancnne idée Au vrai, tous nos s»tiaienls étant alors des >llasions , qui «ait si cette autre moitié de U vie où nous pensons veiller n'est pas oa antre sommeil un peu diETéresl du prevûer, 4oM nous noae éreilicas quaud nous pensons dormir ' f » ûei deuL objections revieonent à dire^e la taiesu huinarae eâ obligée 4e suf^ser sa légitimité oalardle. Jusqu'ici Pascal suit Deseartes ; mais dans un «orcean distinct des Pensas et bien connu sous le titre de Réflexions sur la géométrie en ffénértU, dans l'édilion de BossBt, et de \'E^>rit géométrique danfr-ceile de U. Havet ', il s'enfonce duis le problème de la l^itimité ^ la raison huoiaine et y laisse sa Iraee.
Pascal commence par célébrer la géométiie comme 1» reine, comme le modèle des sciences. Sa beauté, sa force, c'est qu'elle définit tout, excepté an peUt iMwahre de termes très-simples, et prouve tout, excepté un petit nombre d'asiones très- clairs. Mais voici
' Femées, art.TIII, 1.
■ P.MO etsuiv.
qw, creusaot «oa idée, U eoDçoit uoe métiode tnoore plus émittente et plus accomplie. Par maliiear, let ftamme* ne tmamimt fomais y arriver; car ce qtâ . passe U féemétrie nous surpasse. QuelU «st Aaoc cette médioàe ? EUe ooaaiâeti définir tous des termes et à prouver totdee les propositions. Pourquoi cette métèoâe e»t-elle aksolument imysossiltle ? C'est qne^ dit Pascal : a II £8t éfident que les preoùers termes ' qu'on Toudrajt âéiiuir en sapposeraieot de précédais pour servir à leur explicsUoD, et que âe même les proaùëres {H^positious qu'oc voudrait protrrer eu sopposeraient d'antres qui les précédassent ; et ainsi il est clair qa'oo s'arriverait jamais aux premières. Aussi, m poussant les recherches de plus en [dus, on arrive nécessairement à des mois prûmtifs qu'on ne peut plus dl^mr, 0t à dAS princi|)e8 ai claire qu'on n'en trouve plus fpû le soient davantage pour servir à leur preuve. If-où il paraît que les hommes sont dans une impuissance natttreUeei immuablede traiter quelque science que ee soit dans un ordre absolument accompli', v Qu'y a-t-Ufioofl cette argumenlatiqn? Au fond 'peu de cboae. Il y a une chimère et une contradiction. Ne QiHifondez pas deux choses : l'idéal et la chimère. Riea de plus sacré que l'idéal, ou ne fait rien sans lui. Rien de plus dangereux que la chimère. L'idéal, c'est ce qui ne peut «tre atteint, mais ce dont le réel peut s'approcber de plus en (dus. La chimère, c'est ce qui «st imposeiiile, ce ^«i cet coolEaire à la nature des choses.
' < reiuéM, p. ai.
3iO LE SCEPTICISME
Hé bien ! ce que Pascal appelle Vordre absolument accompli, ce n'est pas un idéal, c'est une chimère. Ce prétendu ordre impliqua contradiction . Dieu même remonte à des termes simples et à des axiomes évidents. Tout définir, c'est nier la définition. Tout TOHloir démontrer, c'est rendre la démonstration impossible. Maintenant, est-ce une faiblesse, un vice de la science humaine de partir de données simples, comme la notion de l'étendue, ou de principes commu ceux-ci: le tout est égal à la somme de ses parties. — 2 et 2 font 4. — A = A? Gerlainement on ne peut prouver que Â=A. Mais qui en doute, qui peut en douter, qui peut en demander la preuve? Il est clair que celui qui en vient à douter que A= A, si cela est possible, a été conduit k se défier de la raison par d'autres motifs que l'impossibilité de prouver que A, = A. La question est donc reportée sur un autre terrain, le terrain des antinomies. La est le débat sérieux. Pascal, au surplus, se contredit lui-même, en voici la preuve : «On trouvera peut-être étrange, dit-il plus loin, que la géométrie ne puisse définir aucune des choses qu'elle a pour principaux objets : car die ne peut définir ni le mouvement, ni les nombres, ni l'espace... Mais on n'en sera pas surpris, si l'on remarque que cette admirable science ne s'altachant qu'aux choses les plus simples, celle même qualité qui les rend dignes d'être ses objels les rend incapables d'être définies; de sorte que le manque de définition est plutôt une perfection qu'un défaut parce qu'il ne vient pas de leur obscurité. mais de leur extrême évidence* qui est telle qu'encore
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qu'elle n'ait pas ta conviction des démonstrations, elle en a la certitude...
a D'où l'on voit que la géométrie ne peut définir les objets, ni prouver les principes, mais par celte seule et avantageuse raison que -les uns et les autres sont dans one extrême clarté naturelle, qui convainc la raison plus puissamment que le discours. Car qu'y a-t-il de plus évident que cette vérité qu'un nombre, tel qu'il aoit, peut être augmenté : ne peut-on pas le doubler '?... » La contradiction est palpable. D'où vient donc que ce grand dialecticien est pris ici en flagrant délit de contradiction ? Voici, je crois, la vérité : Pascal est un raisonneur incomparable, mais il est passionné. Il a,,dit sa sœur Gilberte, fhumeur bouillante. C'est une âme de feujC'est une imagination toujours allumée. Or, cesdis- * positions qui font les grands et éloquents écrivains empêchent quelquerois qu'on ne soit un grand philosophe, Pascal adeux passions : l'amour de la géométrie, la haine de la philosophie. Quand il veut opprimer la philosophie, il se sert d'arguments qui renversent tout, même la géométrie. Alors la passion de la géométrie lui revient, et il veut la sauver du naufrage. Mais pour la sauver, il se noie. N'en triomphons pas trop fort. Prenons plutôt garde de faire comme lui. Ne soyons pas sans passion ; mais donnons à la raison le gouvernement de nous-mêmes : obéir à la raison, aimer la raison, c'est la devise du vrai philosophe.
Pascal n'a pas seulement entrepris d'ébranler les
■ Pensées, p. 449 et 4a 1 .
D3.t.z=dbv.GOOglC
iS9 LE SCEPTICiSHE
bases peycbologiqaes de lacoimsissaDce, il a aussi des argumenls contre tes principes de la m^^iteeldeia r$lit;ioD laaAarellea. Oa'il ^t »ié J'idâe de h jusljoe, c'^sl un point aujowâ'hui incooteetable. Les tesles boiU Iofmek. ,Oii n'est emèarrassé qae du choix. La >iuttce est alTaire de mode : « Coiome la awâe faâl l'a^ment, .aussi fait-elle h justice. — La ju&tiœ esi oe qui est éubli j et ainsi toutes dos Jais établies seront jtécessairraneiU .teBoee pour justes sans être examinées, puisqu'elle Sfoil établies '. i> La justice varie avec les climats : a On ne 'V«il presque rien de juste «u j'injuste gtù ne change de ijualité en cbjmgeaat -de cUniat^. 8 La justice s'identlÊe avec Ja jM'âe : « La justice est sujette ô di^ulfls : la force esttPèfi-reooBnMssatAeèt sans diq)ute... Ke pouvant faire qiue œ -qm est juste fà.t fort, on a lait que ce ^i«stifort fttt juste... ' On appelle juste ce qu'il est force d'«b3erTer ^... b De lii la théorie du despotisme : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justiSé la force, afin que le juste et le fort fnssf»t ensemble, et que la paix fôt , -qu est le souTeraio bien. — Se Jà vieikt le âroiit ée l'épée; car l'épée dosne un !réritii)ledroit*... « De U la négation du droit de propiiété et ane swte de' communisme : « Ce chien est à moi, dissi^att ces pan- Trescttlaots; c'est là ma ^ace au eolejl; Toili le coibuencement et l'image de^'usorpation de toute la teire.
' Pensées, ait. VI, 5, 6.
■ Ibid.in, S.
» Ibid. VI, 7-8.
* Ibid. VI, 7, 50 el la noie.
— San» doute l'égalité des biens est juste ''. » Ces textes sont bien eonans. Yoici sor qnoi j'appelle l'attentiftn : c'est l'explication que donne Pascal- de l'opigine des idées de justice, de droit, de propriété. Ici-, il a laissé sa trace, eï noos la retronverons tout à' l'heuve eo discutant ses rues sur l'existeitce die Dieu.
Selon Pascal , l'habitude est nn^ des plus paissants ressorts de la rie humaine. Il a trouvé cette idée uo' peu partout, notamment dans Montaigne, mais il' se l'est appropriée. Voici un paeeage oil il y a cerlainemeQt beanconp de vérité, beaneoup d'observalÎMi : a ... Car il ae faut pas rfe méconna!tre,vioB9 sommes automate autant qu'esprit ^et de là vient que l'instrumeat par lequel la persuasion se f^ît n'est pas ta seule démdnstVa- UoD. Gombien' y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et' les plus crues; elle incline l'atrtiomate, qui entraîne l'esprit sens qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera demain jour, et que nous mourroBg? et ^'y a-t-ii de plas cm? C'est donc la coutume qui nous en persuade ; c'est elle qui fait tant de chrétiens-, c'est elle qui fait' les Turcs, lés païens, les m'ëtierSi les soldats, etc. Enfla , il faut avoir recours â 'elle quand une fois l'écrit a vu où est la vérité, afin dB nons abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous écbappe' à toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est tropd'alîïiire; Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence, sans art , sans argument nous fait croire
' PenséesM, 1, BO.
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les choses, et incliue toutes nos paissances à celle croyance, en sorte que notre Ame y tombe naturellement. Quand on ne croit qne par la force de la conviction, et que l'automate est incliné à croire le contraire, ce n'est pas assez. II faut donc faire croire nos âeu\ pièces : l'esprit, par les raisons, qu'il suffît d'aioir vues une fois dans sa vie; et l'automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas de s'incliner an contraire. Inclina cor metim, Deus*. » Ce qne Pascal appelle ici Yautomate, c'est ce qu'il appelle ailleurs la machine, expression qai lui est familière, idée qui sans cesse revient dans les Pensées. Nqus la retrouverons tout ù l'heure; mais ea ce moment remarquez que Pascal, dans ce passage, admet deux principes : Nous sommes automate autant qu'esprit. Bientôt il exagérera sa théorie et supprimera l'un des deux principes : a La coutume fait toute l'équité, par cela seul qu'elle est reçue \ c'est le fondement mystique' de son autorité ''. — Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste '. » Non-seulement la coutume est un principe considérable, un principe qui vaut par lui-même, mais ce principe embrasse et explique toul ce qu'on appelle principes naturels, instincts, idées' innées. « Qu'est-ce qne nos principes naturels , sinon DOS principes accoutumés? Et dans les enfante, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme
• Pensées, art. X, 4.
* Ibid. III, 8.
» Ibid. V, 40.
la chasse dans les animaux? Vne différente coutume en donnera d'antres principes naturels... Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la nature n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature '. » Ainsi, il n'y a pas de nature. Pourquoi? C'est que la nature primitive de l'homme a été corrompue par lepéché originel. De cette nature il ne reste rien. C'est à la grâce seule à tout réparer.
Vous comprendrez maintenant le scepticisme de Pascal en matière de religion naturelle. Il rejette les preuves physiques de l'existence de.Dîen. Il se moque de ceux qui s'en servent : « Eh quoi ! ne dites-vous pas Tous-méme que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas? — Non. Car, encore que cela est vrai pour quelques Ames à qui Dieu donne celte lumière, néanmoins cela est faux à l'égard de la plupart '. » Il rejette aussi les preuves métaphysiques : u Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, qu'elles frappent peu-, et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après, ils craignent de s'être trompés^. » On pourrait
' Pemées III, 13.
* Édit. Havet, Appendice, p. B33.
* Tensées X, 3.
hésiter s'il n'y arait que ce passage. Mais en voici un autre où Pascal dit aettement sa pensée : «.Nous ne connaissons ni l'existence, ui la nature de Dieu, parce qu'il n'a ui étendue ni bornes. Partons naainlenant selon les lumières natorelles. S'il y a un Dieu, il est infîniment iocomprébeusible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de eonoaitre ni ce qu'il est, ni s'il est'. » Que faire dans cette ignorance? Pascal s'avise ici d'un allument nouveau, lequel nonseulement prouvera Dieu, mais ramènera du doute absolu à ta religion ta plus exacte. Cet ai^oment, qui va faire sortir du sein d'un sceptique un cbrétien accompli, Pascal l'emprunte au calcul des probabilités qu'il venait de découvrir. C'est un principe de ce calcul que pour qu'un jeu soit raisonnable, il faut que ta grandeur du gain soit proportionnée aux. chances de perte. Si le gain est très-considt^rable, on peut risquer des chances de perte en proporlîoa. Or, la vie humaine est on jeu.VCelui qui vit en chrétien parie pour Dieu et le paradi^ Celui qui vit en albée parie pour le néanl."Ouel est le pari le plus raisonnable? Le chrétien donne sa vie ; mais avec la chance d'avoir une éternité de bonheur. Quelle chance î Cliance égale de perle et de gain. Car la raison ne sait rien de l'avenir, et il y a autant de chance pour la vie éternelle que pour le néant. Donc le pari est excellent. L'athée parie pour le néant. Mais il a conlre lui la chance de la vie étemelle.
' Pensées X, ) .
c'est-à-dire d'une éternité de malhenr. Chance égale de perle et de gain. Donc pour conserver un bieu fini, il risque un mal infini. Son pari est détestable. Pascal est eaçhanté de cet argument. Il fait voir que s'il n'y avait que deux, trois, quatre vies humaines à gagner, il faudrait parier. Or,'iI y en a une infinité. Donc le pari est infiniment avantageux. On lui objecte que le mieux est encore de ne point parier ; car enfin celui qui parie court un risque. Il répond : // faut parier, vous êtes embarqué. C'est sur ce point que j'attaquerai le raisonnement de Pascal, car c'est le point fondamental. Je disque la position du problème est fausse. Pascal ne connaît que deux positions : être chrétien, parier pour Dieu; — être athée, parier pour le néant. Mais on peut n'être ni chrétien catholique et jansé* niste, ni athée. On peut être protestant. On peut avoir des doutes sur le christianisme, et en attendant vivre selon la morale et la religion naturelles. De plus, l'argoment de Pascal, s'il était bon, pourrait servira un bouddhiste el à un mahométan. Si vous vous adressez dans l'homme à l'intérêt, au pur intérêt , à l'amour de la félicité, le paradis mahométan aura plus de partisans que le paradis catholique ; le mystique bouddhiste aimera mieux le Nirvana que votre paradis.
Voltaire fait une autre objection très-sensée et trèsforte : c'est qu'on ne croit pas à volonté, c'est qu'il ne suffit pas d'avoir intérêt à croire pour croire en effet : « Vous me promettez l'empire du monde si je crois que vous avez raison : je souhaite alors de tout mon cœur que vous ayez raison; mais jusqu'à ce
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a» LE SCEPTICISME
qne vous me l'ayez prouvé , je ne puis tous croire. Commencez, pourrait-on dire k M. Pascal, par convaincre ma raison', r Pascal avait prévu l'objection. Voici comment il y répond : « Je te confesse , je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? — Oui, l'Écriture et le reste, etc. — Oui, mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force à parier et je ne suis pas en liberté ; on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voolez-voasdoac qne je fasse» — Il est vrai... Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guérissent d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira '. » Voilà donc la conclusion de Pascal : Faites 'comme si vous croyiez ! abêtissezvotis. On a dit que ce n'était là qu'un mot, une boutade échappée à Pascal. On a voulu en amoindrir la portée. Erreur! le dernier mot de Pascal, en matière de religion, c'est, je ne dirai pas l'abêtissement, mais le mécanisme. Rappelez-vous sa théorie sur l'habitude. Sur l'automate. Méditez certains passages du manuscrit des Pensées *, vous vous convaincrez que les vraies conclusions de Pascal sont celfes-ci {l'incerti-
1 Remarques sur les Pensées de M. Pascal. 1728. * Pensées X, 1.
■ À la page 26.
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tade de la religion, et à ]a place de preuves le calcul des probabilités ; la substitution de la religion-machine à la religion en esprit et en vérité.)Voas remarquerez aussi que Pascal, l'adversaire mortel des jésuites, aboutit à )a môme conclusion qu'eux. Remplacer la certitude parla probabilité, s'adresser à l'intérêt, au lieu de s'adresser à la religion et au cœur, se faire macbine, s'abêtir, ce sont là les détestables procédés qui ont compromis le nom de la Compagnie de Jésus. Or, qu'avait combatta Pascal dans les Provinciales f cela même, c'est-à-dire la morale des cas probables et la dévotioQ aisée. Ces deux écueils de la religion, il y vient donner . tout droit. J'en tirerai deux conclusions : c'est qu'il faut distinguer deux hommes dans Pascal , le philosophe chrétien des Provinciales et le sceptique des Pensées; c'est qu'il faut combattre le sceptique avec le philosophe chrétien.