‹ Le scepticisme de PascalChapitre 33 sur 38 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

KXAMEH DB LA CBITIOVE m Ll UUMI WËX'.

L'idée mère de la Critique de la raison pure est aussi simple que hardie. Des deux éléments dont le rapport et l'harmonie composent la science , savoir : l'esprit humain d'une part, le sujet; et de l'autre, les choses, les êtres, Vobjet, Kant se propose de supprimer le second, et de réduire la science au premier. Écarter à jamais Vobjectif comme absolument inaccessible et indéterminable , tout résoudre dans le subjectif, voilà le but de Kant. De là les grandes lignes de son entreprise.

Kant arrive à son but par deux voies diverses et convergentes. I) s'enferme d'abord dans le sujet, c'est-à-dire dans l'analyse &e l'esprit humain; ramenant toutes les lois qui gouvernent la pensée à un

* Entrait du DicHontMire des sciences philosophiques. Librairie Hachette.

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certain oombre de concepts élémentaires rigoureuBement définis, et régalièremeot classa , il s'efforce de prouver qne ces concepts n'ont qu'une valeur sobjective ■ et relative, incapables qu'ils sont de noiis rien apprendre sur l'essence des choses, et utiles seulement à coordonner les phénomènes de l'expérience, ou, en d'autres termes, à imprimer à nos connaissances le caractère de l'unité. Cette œuvre achevée, Kant appelle la dialectique au secours de l'analyse ; il parcourt successivement les trois grands objets des spéculations métaphysiques, l'Ame, l'univers et Dieu, et entreprend d'établir qu'il n'y a pas une seule assertion dogmatique sar l'essence de l'âme , snr l'origine et les éléments de l'univers, enfin sur l'existence de Dieu, qui ne puisse être convaincue de s'appuyer sur un paraloginne, de couvrir une antinomie ou de réaliser arbiirairomeot une abstraction.

Suivons tour à tour la Critique de la raison pure sur le terrain de l'analyse etsar celui de la dialectique; peut-être parvieadrons-ooos, sinon à prouver sur tous les points, au moins à fair« comprendre sur quelquesuns des plus essentiels, que l'analyse de Kant, quelque force d'esprit qu'il y ait dépensée, est radialement fauiw et artificielle , comme sa dialectique , si iagéniense d'ailleurs, est au fond une ceuvre stérile.

Suivant Kant, tout le mécaniaue de la connaissance humaine se décompose en trois fonctions intellectuelles, savoir : la sensibilité, l'entendement et U raison. Apercevoir les choses, ou, eo d'autres termes, former des intuitions paiticnlièree, voilà L'acte propre de la sen-

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sibilité ; saisir les rapports des choses ou former des jogeioeDts, Toilâ l'acte propre de reûtendement; enfin, former des raisonnements , c'esl-à-dire lier entre eux les jugements et rattacher les conséquences à leurs principes, voilà l'acte propre de la raison. Or, dans l'exercice de chacune de ces trois fonctions intellectuelles , l'analyse découvre denx éléments, l'un qui esl a priori, l'autre qui est a posteriori; le premier sert de matière à la connaissance, le second en constitue la forme; celuilà est donné pour ainsi dire du dehors, celni-ci sort an propre fond de l'esprit, de son activité, de sa spontanéité natives. C'est ainsi que nul acte de la sensibilité, nulle intuition n'est possible qu'à t'aide des notions d'espace et de temps ; Kant sootient qne ces notions sont a priori, et il les appelle formes pures de la sensibilité. De même, nul acte de reut«ndement, nul jugement n'est possible qu'à l'aide de certaines notions d'unité, de réalité, de possibilité, etc., lesquelles sont Clément a priori, et que Kant appelle les concepts purs de l'entendement. Enfin , nnl acte de la raison, nul raisonnement n'est possible qu'à l'aide de certaines notions de l'absolu et de l'inconditionnel ; Kant leur donne le nom d'idées pures de la raison. Il s'agit maintenant de recueillir ces formes, ces concepts, ces idées, lois suprêmes , ressorts constitutifs de la raison humaine, pour en approfondir la nature et en mesurer la portée.

L'analyse de la sensibilité est, dans le système de Kant, une affaire capitale. La sensibilité, en effet, est la source des intuitions, lesquelles deviennent la ma-

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tiêie des jugemenls, et par suite celle des raisonnements; ce qui nous conduit jusqu'à l'idée de l'absolu, forme suprême de toutes nos connaissances. Il nous importe donc d'arrêter Kant dès le premier pas, et de prouver que son analyse de la sensibilité, ou esthétique transcendantale, est profondément enlachée d'erreur. Dans toute perception d'un phénomène extérieur, Kant distingue deux choses : d'une part, le phénomène lui-même, par exemple, tel mouvement corporel ; de l'autre, la condition de ce phénomène, savoir : l'espace , sans lequel aucun mouvement ne saurait, être perçu. Les phénomènes extérieurs varient à riafini; la condition de ces phénomènes, l'espace, est toujours la même. L'espace est donc, suivant Kant, la forme pure des sens extérieurs. De même, le temps est la forme pure du sens intime, nulle sensation, et en général nulle modification de nous-mêmes ne pouvant être perçue que sous la condition du temps : l'espace et le temps, voiU donc les deux formes pures de la sensibilité. Étant conçus comme antérieurs aux phénomènes, comme uns et inSnis, l'espace et le temps ne sont pas des objets de l'expérience, laquelle ne donne que les phénomènes toujours divers et toujours limités. Qu'est-ce donc que l'espace et le temps? Voulez-vous en faire des choses absolues, objectives? Soit que voua les éleviez au rang d'êtres absolus ou d'attributs de Dieu, soit que vous les réduisiez à des propriétés ou à des rapports des êtres de la nature, vous tombe* également dans l'absurde : dans le premier cas, en effet, vous aboutissez h deux êtres absolus, qui sont des non-

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êtres; dans te second, ne doonaDt à l'espace et au temps qu'une valear contingente, tous êtes dans l'impossibilité d'expliqaer le caractère absolu de deux sciences fondées sur les notions d'espace et de temps, saroir la géométrie et ta mécanique ralionoette. Il suit de là que l'espace et le temps ne sont autre chose que des formes de la connaissance, formes nécessaires, anirerselles , données a priori, mais n'ayant aucune portée objectiTe, n'exprimant que la nature de la pensée, ne servant à aucun autre usage qu'à rendre l'éiipérience

Cette analyse de la sensibilité est fausse, et les conclusions qu'en déduit Kant doivent succomber avec lenr principe. Eant, en effet, tombe ici dans une erreur qui se retrouve dans toute la suite de son œuvre analytique et en corrompt tous les résultats : au lieo d'observer la réalité, il tourmente des abstractions; au lien de chercher dans la conscience l'origine des notions fondamentales, il les prend toutes formées à l'état où une longue suite d'abstractions les a portées, et il s'imagine que ces notions abstraites sont antérieures à l'espérience, sans laquelle pourtant elles seraient inexplicables, parfaitement vides et inintelligibles. Ainsi, Kant considère l'espace et le temps sons leur forme la plus générale et la plus abstraite , antérieurement à toute notion sensible d'étendue et de durée particulière et déterminée. Or, il est parfaitement faux que l'esprit humain débute par de telles Conceptions. Avant l'abstrait, le concret; avant la notion d'espace, il y a dans l'esprit humain la notion de l'étendue ; aïïnt la notion du temps, il y a la

notion d'identité personnelle et la notion de sacceasion. Je rois un corps ou je le louche; je le perçois comme ' étendu; en le maniant, je passe d'une impression à une antre; je me sens identique dans la succession de ces deux états; je me sens durer; it n'y a point encore dans mon esprit l'idée abstraite d'espace , l'idée abstraite du temps. Ce n'est qu'après avoir perçu bien des étendues et bien des durées que je formerai par l'abs* traction l'idée générale d'espace et l'idée générale de temps, pour arriver, enfin, à concevoir, par la raison, an delà de tous les corps et de toutes les durées, un être infini, absolu, pur des limitations de l'étendue, étranger aux vicissitudes du temps, en un mot, immense et étemel.

Ainsi donc, d'abord, par un acte d'intuition, les notions concrètes de telle étendue sensible, de telle durée déterminée; puis, par un acte d'abstraction, les notions générales d'espace et de temps ; puis, par un acte de raison, les conceptions absolues d'éternité et d'immensité : voilà la vraie histoire de l'esprit humain à la place de l'histoire fantastique tracée par Eant. Ayant une fois séparé, isolé l'espace et le temps de toute intuition concrète d'étendue et de durée, il n'est pas merveilleux qu'il trouve ces notions vides, creuses, insignifiantes; pour leur rendre leur réalité et leur sens, il suffit de les rapporter k leur véritable origine, de les replacer au sein de la conscience. Eant nous demandera-t-il maintenant ce que nous pensons de la nature objective de l'espace et du temps? Nous lui répondrons qu'il faut distinguer entre l'étendue, ('espace

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et l'immensité, comme il faut disliogner entre la durée, le temps et l'éternité. L'étendue est une propriété réelle des corps; la dnrée, une propriété réelle de tous les. élres qui changent; l'immensité et l'éternité sont deux attributs de l'être âivin, lesquels expriment la permanence et l'omniprésence de son être, profondément distinctes et indépendantes de toute succession et de toute

.forme finie; l'espace et le temps, enfin, sont de pures abstractions. Faire de l'espace et du temps des êtres en soi, cela est absurde, nous en convenons ; concevoir Dieu comme durant et étendu, même à l'infini, cela n'est pas moins insoutenable, nous l'accordons encore à Kant; mais noDs n'en sommes pas pour cela condamnés à refuser à la science de l'étendue et â la science du mouvement leur caractère absolu. En effet, nous reconnais-

' sons que toutes les propositions de la géométrie sont absolument nécessaires; mais nous expliquons autrement que Eant leur nécessité. La géométrie repose sur l'idée de l'espace, idée abstraite, selon nous; mais cette idée abstraite étant donnée, toutes les conséquences qui s'en déduisent sont nécessaires, par la nécessité inhérente au principe même du raisonnement, le principe d'identité. Le triangle, le cercle, ne sont pas des choses réelles ; ce sont de pures constructions de l'esprit, traçant, pour ainsi dire, au sein de l'idée abstraite de l'étendue, diverses limitations précises; mais le cercle étant une fois posé comme cercle, il est nécessaire que ses rayons soient égaux. Yoilk la nécessité inhérente aux propositions géométriques ; elle n'a nul besoin d'une prétendue intuition a priori de l'espace

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un et iuâni ; elle o'a besoîD que de la nécessité de ce principe : A est A, un cercle est un cercle ; en général, une chose ne peut pas être autre chose que ce qu'elle est : principe évidelnnient nécessaire et absolu, qui commanique sa nécessité à toutes les conséquences qui s'en déduisent rigoureusement.

L'analyse de l'entendement a , dans le système de Kant , les mêmes défauts que celle de la sensibilité : elle est artificielle et fausse, prenant des abstractions pour des réalités, étrangère à l'observation vraie de la conscience. J>e quoi s'agit-il en déSnitive? De rendre compte d'un certain nombre de notions premières, qui sont, en effet, présentes dans tous nos jugements, comme les notions de cause , de substance , d'unité , lesquelles deviennent la base de ces grands principes de causalité, de subslanlialité, sur lesquels repose le système entier de nos connaissances. Que fait Kant? Au lieu d'observer la conscience humaine , au lieu d'avoir l'œil fixé sur ce principe réel et vivant qui s'appelle le moi, qui se saisit immédiatement lui-même, qni se seul vivre , agir, durer, qui s'aperçoit non comme nue condition abstraite de la pensée , mais comme le sujet vivant de la pensée, comme une véritable cause, comme une véritable substance, comme une véritable unité; au tien, dis-je, de contempler ce monde des réalités intérieures, Kant se perd dans un labyrinthe inextricable de conceptions abstraites et de distinctions arbitraires. Il dresse une table de tous les jugements possibles; il en reconnaît douze espèces, réparties trois i. trois dans quatre cadres distincts, suivant leur qnan-

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tité, lear qualité, leur relation et lear modalité. Ces dou!!« espèces de Jugements, généraux, particuliers et Bingulters, afflrmatifs, négatifs et limitatifs; catégoriques, hypothétiques et disjoncUfs; prolblématiques, atsertoriqaes et epodîctiques, représentent fa ses jreax douze fonctions logiques de l'entendement, douze procédés distincts pour ramener une tariéié h Vxmtlé. Il conclut de lô qu'il doit y avoir dans l'entendement douze concepts purs, qui, seuls, peuvent rendre possibles ces diverses formes du jugement. C'est ainsi que sont introduites les fameuses catégories : unité, pluralité et totalité ; réalité, négation et limitation ; inhérence, dépendance et réciprocité ; possibilité, existence et Déeessit,é.

Suivant Eant, tous ces concepts sont a priori, anté rieurs ô toute expérience, absolument nécessaires k la formation du moindre jugement. Ce n'est pas tout, une nouvelle condition est nécessaire : au-dessus de ces douze (ormes pures de l'entendement, Kant place une forme générale qu'il appelle l'unité synthétique de l'aperceptioB, ou encore l'unité transceudantale de la conscience. Et n'allez pas croire qu'il soit ici question de lu conscience que chacun de noua a de ses actes, de cette conscience qui se traduit par des affirmations permanentes comme celles-ci : Je sens, je pense, je sois. Non la conscience de Kaut est une conscience abstraite, un cogito logique, une forme générale de la pensée ; en un mot, ce n'est pas un l'ait, une réalité ; c'est une pare abstraction arbitrairement érigée en condition néc«ssaire et a priori de tout jugement possible.

' Voilà une analyse qui parait déjà bien compUqaâe ; .mais nous ne sommes pas aa bout ; nous avons des con» cepts purs d'anité, d'inhérence, de dépendance, etc.; nous n'avons pas encore atteint la notion de cause, dé substance, d'activité, ni les principes correspondants. Kant place ici aa théorie du schématisme. Outre ses douze concepts purs, it lui fantdouzeschèmeB, c'est-âdire douze représentalions a priori da temps, schémes de quantité, scbdmei de qualité, schémes de relation, schémas de modalité. Il lui faut ces représentations pour vivifier ces concepts abstraits, pour les rea> dre applicables aux données de l'expérience, pour leur donner une valeur et un sens. Telle est la série compliquée, subtile, laborieuse des conditions sous lesquelles Kant croit parvenir jk rendre compte des principes de l'esprit humain , et pour oe prendre qu'un ou deux exemples, des principes de causalité et de substance. Eh bien I rien de plus faux, rien de plus vain que celte prétendue déduction qui Inia coûté tant d'efforts. Kant altère essentiellement les notions de cause et de nub* Msnce. La notion de cause se transforme pour lui en celle de succession constante ; la notion de substance en celle de permanence. Ce sont là deux erreurs psycbologiques de la dernière gravité. Quand je produis une action volontaire, un effort des muscles, par exemple, il n'y a pas entre ces deux lennes, ma volonté et l'effort, une simple relation de succession, comme entre le jour et la nuit, entre le vent qui souffle et le roseau qui ploie ; il y a une relation bien plus intime, bien plus profonde; ma volonté produit l'effort; ma volonté est une o«iue

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dont l'effort est un effet, canse fixe, une, ideotique,qmseinaaifesle par ane variété iadéfiaie de phéoomënes. Approfondissez U notion de cette activité, de fe moi qui fait le fond de la conscience, tous trouverei qu'il s'aperçoit non-seulement comme cause, mais comme substance; je veux, dire comme an être tour à tour ou simultanément actif et passif, mais toujours identique soas ta succession de ses modifications diverses. Ce n'est point là une substance abstraite, comme celle de Kant, un je ne sais quoi conçu comme permanent, eu opposition arec un écoulement de pbénomënes dont ce terme permanent serait la condition abstraite et a priori, c'est une substance réelle, une subslance déterminée, une substance qui se sailetse sent exister et agir. Voilà une analyse bien simple, bien facile à vérifier; elle snl&tpour faire crouler toutl'échafaudaged'abstractionsj symétrique, subtil, ingénieux, mais essentiellement artiiiciel et fantastique, élevé pa|f les mains de Kant. À la place des concepts apriori, parfaitement vides et creux, il faut donc substituer des intuitions immédiates de la conscience, pleines de réalité et de vie; à la place des principesarbitraireSiSans usage et sans portée, de véritables principes tenant par leurs racines à l'expérience, et dans leurs amples développements, éclairant la science de l'unirers et portant jusqu'à la science de Dieu.

Nous croyons en avoir dit assez, sinon pour réfuter d'une manière régulière et complète l'œuvre analytique de Kant, au moins pour en signaler les vices essentiels et pour mettre en garde cpntre les conséquences qu'il

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Ta en tirer dans la partie dialectique de son entreprise.*

On a TU, suivant Eant, quel est le rAIe de la raison dans l'économie de nos connaissances : la raison, prise en général, est la faculté de raisonner, c'est-à-dire de ramener le particulier au général. Or, cette opération suppose un dernier principe général qui soit la condition de tous les antres, et qui Ini-mëme soit inconditionael. La conception de cet inconditionnel, tel est l'office delà raison pure. Uais la raison pure ne se borne pas k concevoir l'inconditionnel ; elle entend se servir de cette iâée'pourspécnlera^jnonsur ta nature des êtres. Delà, si l'on en croit Kant, des égarements nécessaires. Four les détruire à jamais, il entreprend d'en mettre à nu les racines, et de construire, en quelque sorte, la science des erreurs naturelles de l'esprit liumain.

Le principe général de la raison pure est celui-ci : le conditionnel étant donné, sn'eclui est donnée la série entière des conditions, et, par conséquent, l'inconditionnel lui-même. Ce principe reçoit trois grandes applications : 1° Au sujet de la pensée, an moi; 2° aux objets sensibles, aux phénomènes de l'univers; 3" aux choses en général. De là, trois idées : l'idée psychologique, l'idée cosmologique et l'idée théologîque. Ces trois idées correspondent aux trois formes du jugement comprises dans la forme générale de la relation, savoir : la forme catégorique, la forme hypothétique et la forme disjonctive. La raison cherche, suivant la forme catégorique, un sujet qui ne soit pas l'attribut d'un autre sujet, un sujet absolu, le moi, substance pensante. Suivant la

tu LE SCEPTICISME

Torme hypothétique, la raison remonte de cause en canse, et conçoit quelque chose de premier et de définitif, qui sert de base et de principe aux phénomènes de l'unlTers. Enfin^snivant la forme disjonctire, elle emhrasse la totalité absolue de toute existence possible, et pose comme condition de cette totalité une unité absolue qui enferme et contient tout. Dieu. Ces trois idées, ces trois principes ne peavent être, par leur natare même, ni démontrés, ni réalisés ; ils ne penTenl être démontrés, puisqu'ils sont ce qu'il y a de plus en général, ce qui fonde toute démonstration; ils ne peuvent être réalisés, puisqu'ils représentent ce qui ettaudelh de toute expérience possible. Leur râleur est donc purement subjectite et circonscriptire, ils achèvent et limitent la connaissance humaine, toilk tout. *

Mais la métaphysique, dit Saut, a d'antres préten* lions ; elle prétend faire Ni science de l'âme', celle de l'univers et celle même de Bieu.' De la conception transcendanlale de noire être pensant, laquelle ne contient rien de multiple, elle conclut à l'unité absolue de cet élre, ce qui est un paralogisme. De l'impossibilité de s'arrêter dans la série régressive des effets et des ctnses, elle conclut à une identité absolue embrassant la totalité des conditions des phénomènes, et cette unité se présentant de deux façons contradictoires, il en résulte une antinomie; enfin, de la totalité des conditions ou des objets en général, elle conclut â l'nnilé absolae de toutes les conditions de la possibilité des choses, et a l'Être desètres comme fondement de l'exis-

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teoce de tous les êtres, bien qne cet Atre nons soit ahsotament inconno. De lit, nn idéal que noas prenons arbitrairement pour tine réalité et pour le fondement de toute réalité. La conclusion dernière de toute cette dialectique, c'est qne la métaphysique entière, avec les trois sciences qui la constituent, psychologie rationnelle, cosmologie rationnelle, théologie- rationnelle est ruiÏÏée à jamais.

Nous nons bornerons ft de très-courtes obserrations sur les objections élevées par Kant contre la psychologie et la théologie rationnelles, la cause du dogmatisme ne nous paraissant pas engagée dans ce débat. Il sera néoesuire d'insister davanlsge snr les prétendues antinomies de la cosmologie rationnelle. C'est ici, en effet, qne Kant se flatte d'atteindre le beau idéal du scepticisme^ je veun dire de mettre la raison spéculative en contradiction flagrante arec elle-même.

Kant ramène la psychologie rationnelle aux quatre propositions suivantes : l'Ame est une substance, l'Ame est simple, l'fime est une, l'Ame est spirituelle. Or, suivant lui, ces quatre propositions reposent uniquement sur qnatre arguments vicieux, oil se retrouve toujours le même paralogisme. On pose, en ' effet, dans les prémisses un moi purement empirique et subjectif, lequel n'est qu'une condition logique de la perception des phénomènes; et dans le passage des prémisses à la conclusion, on transforme ce moi 'subjectif et logique en nu moi objectif, doué d'une réalité absolue.

Il suffit de répondre à Kant que sa dialectique peut

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être vîclorieuse contre ane mauvaise psychologie exclasivemeol fondée sur l'abus des procédés logiques, mais qu'elle ne saurait atteindre la psychologie véritable, laquelle prend son point d'appui, non dans des syllogismes, mais dans une analyse approfondie de la conscience. En effet, quelle est la véritable base de la psychologie? C'est un fait, un fait permanent et nDiversel, le fait de conscience. Chacun de nous sent vivr^ au dedans de lui un principe toujours présent, qui ne se confond pas avec la série changeante de ses modiâcations, qui se retrouve identique à lui-même sons les vicissitudes de son existence mobile, qui, soit en subissant l'action des choses extérieures, soit en réagissant au dehors, soit en se concentrant sur soi dans une action tout intérieure, h chaque instant se connaît, k chaque instant s'affirme avec une clarté et une certitude infaillibles. Est-ce ]k ce mot subjectif dont parle Kant, ce sujet logique, cette forme abstraite, pure condition de la possibilité de l'espérience? Non, évidemment non. Ce moi de la conscience est une force en action, une énergie, quelque chose, en un mot, d'essentiellement réel, concret, vivant. Maintenant, pour élre réel et con- ■ cret, ce moi n'a-t-il qu'une valeur empirique? N'est-il pas un véritable être, une véritable substance? On répondra non, si, avec Kant, on fait de la substance un principe mystérieux, un je ne sais quoi, un X (x) algébrique; si, avec lui, on se platt à creuser un abtme infranchissable entre la région de la conscience et la* région de la raison pure, entre le monde des phénomènes et le monde des êtres ; mais, pour l 'observateur

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allenlif, ces deux mondes sont toujours unis et jamais séparés; ils s'identifient, en quelque sorte, dans la conscience. Là, en e(Tet, le sajet se saisit lui-même et s'affirme comme objet. Entre le mot qui agit et le moi qaî se sent agir, l'analyse peut distinguer, mais la nature, le mouvement réel de la vie réunissent les deux termes en un seul. En un mot, pour emprunter à Kant son langage en répudiant sa pensée, l'objectif et le subjectif coïncident.

Et maintenant, pour établir l'unité, la simplicité, la substaotiaiité, la spiritualité de l'âme, faudra-t-il faire appel au raisonnement, construire des syllogismes? Il est clair que cela est parfaitement inutile ; ajoutons que cela est très-dangereux. En effet, raisonner pour trouver l'âme, c'est admettre que l'âme ne s'aperçoit pas elle-même, c'est établir une distinction artificielle entre deux moi, le moi de la conscience et le moi de la raison; c'est élever entre ces deux moi une barrière arbitraire que le raisonnement ne pourra plus ftancbir. A. ce point de vue, Kant a raison. Il n'y a plus de psychologie dès qu'il n'y plus une intuition de conscience qui atteigne l'être, l'unité, la substance dans leur profondeur; je dirai plus, s'il n'y a pas une intuition immédiate de la cause, de l'unité de la substance, toute métaphysique est coupée à sa racine ; l'esprit humain est condamné à ignorer l'univers et Dieu, à rester hermétiquement renfermé dans la région des phénomènes. Voilà ce que Kant a supérieurement vu ; voilà la valeur et l'intérêt de sa dialectique; mais ce qu'il n'a pas vu, c'est que la vraie psychologie a pour base, non pas un-

moi togiqae, mais un moi réel ; non pas nn moi purement phénoménal , mais an moi cause, an moi substance, nn moi un, identique, Tirant, objectif et subjectif tout ensemble. Rétablir ce principe^ c'est réfuter Kant, et c'est du même coup rendre à la psycbologie rationnelle et à la métaphysique leur inébi*anlable fondement.

Les objections du philosophe allemand contre la possibilité d'une théologie rationnelle viennent encored'ane fausse analyse de la conscience. Après avoir altéré et méconnu l'intuition immédiate du moi par lui-même, Eant altère et mécdbnatt une intuition plus bante, moins claire peut-être, mais également irréfragable: c'est l'intuition de l'être en soi. Ici encore : il n'y a pas, d'un cétê, un concept abstrait, logique, le concept d'une existence absolue, envisagée comme parement possible ; de l'autre, l'esprit humain se consumant en raisonnements stériles, entassant les syllogismes poar trouver, par delà ce concept parfaitement vide de toute réalité, un Dieu réel et vivant, qui sans cesse Ini échappe et semble se dérober â ses efforts. C'est ik une faasse image de ta conscience humaine, sur laquelle on ne peut édifier qa'une fausse et stérile théologie. De même que l'esprit humain ne saisit pas d'abord an moi abstrait, un moi possible, pour arriver ensuite, à travers des raisonnements arbitraires, à un moi réel, concret, efiFectif, substantiel; de même quand nous rattachons notre existence fragile à cette source infinie d'être, de pensée et de vie que nous adorons sous le 'nom de Dieu, ce n'est point là un raisonnement fondé

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8nr des conceptions abstraitei, c'est nne réritable intaition où l'Être des êtres est saisi et affirmé, non comme possible, mais comme réel et présent.

Vienne maintenant Kant rôdoire la tbéologie rationnelle à trois argumentations, l'une qu'il appelle phygîco-théologique, l'autre qui constitue la preuve cosmologique, la troisième qui est l'ai^ment ontologique, nous lui -dirons qu'il peut avoir raison contre tme théologie raisonneuse et nonrrifl de pures abstractions, contre la théologie tonte scolasiique de Wolf ; mais il n'atteint pas nne théologie amie des faits et solidement appuyée sur les intuitions réelles et fécondes de la conscience.

Remarquez, en effet, le procédé dont se sert Kant pour battre en brèche la tbéologie rationnelle. Après avoirfaitjastice de rai^umeDtpsychO'théologiqae fondé sur les causes anales, lequel devient entre ses mains une preuve purement empirique, étrangère à tonte' notion de perfection absolue, incapable, par conséquent, d'atteindre jusqu'au principe de l'existence* il ramène 'subtilement l'argument cosmotogique , tiré de la contingence du monde, à l'argument ontologique, sur lequel il se plaît à cuicentrer tout le débat. Or quel est cet argnment suprême? C'est la preuve inspirée k saint Anselme par le génie subtil de la scolastique, et mal à propos ressuscitée par le grand géomètre qui a fondé la philosophie moderne. Elle consiste b poser le concept d'une perfection possible ponr en faire sortir par le raisonnement l'existence réelle et actuelle d'un être parfait. Toute la subtilité ingénieuse de saint

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tSD LE SCEPTICISME

Anselme , toute l'industrie géométrique de Descartes , sont impuissantes, il est vrai, à opérer cette déduction. Noos l'accordons à Kant, et voilà le résultat net de cette partie de son entreprise dialectique. Hais a-t-il atteint son liut? a-t-il prouvé l'impuissance de l'esprit humain à saisir le principe premier de la pensée de l'être? Il est clair que non, et lui-même s'est heureusement plus lard contredit sur ce point.

Arrivons à ces fameuses antinomies qui passent chez ■beancoup d'esprits pour le désespoir éternel et l'étemel écueil de la philosophie spéculative. Elles résultent, dans le système de Kant, de l'application du principe fondamental de la raison , savoir : que le conditionnel étant donné, avec lui est également donnée la série entière des conditions, et partant l'inconditionnel luimême. Appliquez ce principe à l'idée du monde considéré comme un ensemble de phénomènes extérieurs, vous verrez se former quatre thèses, contre lesquelles s'élèveront aussitôt quatre antithèses, d'où résultera UD% quadruple antinomie. Comment cela se fait-il? C'est que chaque fois que vous affirmez qu'un phénomène est subordonné à une série de conditions, vous pouvez également concevoir cette série comme finie et comme infinie. Dans les deux cas, l'absolu semble donné, et l'absolu, pour Kant, c'est la chimère que l'esprit humain, par les lois de sa nature, cherche sans cesse, sans pouvoir jamais la saisir. Considérez-vous le monde suivant les catégories de la quantité et de la qualité? vous le concevrez avec un droit égal comme limité en extension et en durée, c'est-à-dire comme fini, ou comme

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illimité dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire comme infini; vous tous le représenterez alternativement comme composé de parties simples ou comme infiniment divisible. Ce sont là des antinomies que Kant appelle mathématiques. Concevez-vous le monde suivant les catégories de la relation et de la modalité? vous rattachez tous les effets à une cause première et libre, ou bien, tout aussi arbitrairement, vous le concevez comme une chaîne infinie de phénomènes liés par une aveugle fatalité. De même, vous êtes également porté h donner pour base à la série des choses contingentes une existence nécessaire, et à concevoir cette série comme prolongée indéfiniment. Ce sont là les antinomies nommées par Kant djnamiqaes, et qui terminent ce système de contradictions régulières par lai imposées à l'esprit humain.

Une première réflexion, c'est que Kant ne considère comme absotoment insolubles que tes antinomies mathématiques; les autres admettent une solution, et Kant l'indique expressément. Certes, voilà une concession qui est de la dernière importance ; car if ne peut échapper >i personne que les antinomies dynamiques sont les plus graves de tontes, puisque l'existence de la liberté et celle même de Bien y sont engagées, c'est-à-dire la morale et la religion. Kant accorde donc que , sur ces grands objets , la raison n'est pas réduite au désespérant aveu d'une conlradiclion inévitable. La morale et la religion sont à couvert. Il ne reste donc plus de sérieusement compromis que l'intérêt de curiosité qui s'attache pour l'homme à ces

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questions purement métaphysiques qui restent pour la masse du genre humain parfaitement iadifférenles, et sur lesquelles l'ignorance est facile k supporter même au petit nombre d'esprits cnrienx qui les agitent : par exemple, la question de savoir si la matière est ou non divisible à l'infini. Yoilà donc où aboutit ce grand et soleonet acte d'accusation si laborieusement construit, où le scepticisme a épuisé toute sa force et tous ses artifices.

On conviendra aisément que, concentrée snr ce ter* rain, la discussion perd à la fois de sa grandeur et de ses périls. Si la psychologie et la théodicée sont sauvées, si la morale et la religion sont hors de tout péril, si ces grandes vérités qui sont le fondement du dogmatisme du genre humain, la ^iritualité de l'àme, l'existence de Dieu, la liberté et la responsabilité humaine, si tous ces priodpes restent k l'abri des atteintes du scepticisme, qu'importe, après toat, que sur quelques points de subtile métaphysique l'esprit humain soit obligé de confesser son impuissance à sortir des alternatives contraires? Eh bien, même âans cet ordre de problèmes abstraits, Kant n'aboutit pas ï la coaclusion où il aspire, il ne convainc pas la raison humaine de se donner à elle-même un inévitable démenti. En effet, on peut ici s'armer contre Kant de ses propres aveux. Il résout les antinomies dynamiques par une distinction fort juste entre le point de vue de l'expérience et le point de vue de la raison. De ce que pour les sens il n'y a que des phénomènes contingents, il ne s'ensuit pas, dit-il, qu'an delà dés phénomènes, dans une

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région ovi les sens aa peuvent atteindre, il n'y ait pas un être nécessaire,. ane cause spontanée et première qui soit le principe de tous les phéDomënes de l'univers. C'est à merveille-, mais nous dirons à Kant, en lui empruntant son moyen de solution et eu le poussant pins loin que lui, que si les sens et l'inugination QbOB invitent à nous représenter un monde fini, cela ne prouve pas que la raison n'ait pas le droit de concevoir, an moins ccHume possible, un univers sans bornes, dont l'élenâne et la durée illimitées réûéchisseot en quelque sorte l'éternité et l'immensité incommunicables de Dieu. De même, si les sens et l'imagination s'an-étent avec complaisance à la vieille et grossière hypothèse des atomes, rien n'empêche la raison de détruire ces fausses apparences, de faire comprendre l'impossibilité d'un atome étendu, c'està-dire d'un indiv isible divisible ; rien ne t'empêche surtout de saisir au delà de l'étendue et du mouvement les causes invisibles dont l'action permanente anime la face du monde, et de concevoir ces causes comme des principes doués d'unité, inférieurs sans doute, mais plus ou moins analogues à cette causa simple et indivisible que nous sentons vivre ef palpiter au dedans de nous.

Ainsi s'évanouit le fantastique assemblage de contradictions imaginé par le scepticisme; et il ne reste de tant d'efforts d'un génie fait pour un meilleur usage, qu'une leçon de modestie donnée à l'esprit humain. Oui, dirons-nous avec Kant, oui, la métaphysique «st une science périlleuse; elle est, comme l'esprit hn-

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