‹ Le scepticisme de PascalChapitre 32 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRE GÉRËRAL DE LA PHILOSOPnie SE EAKT.

Le glorieux fondateor de la philosophie allemaaile, Eramanael Kaot, est peut-être la plus exacte itoage et à coup sûr une des pins nobles et des pins pnres de l'esprit du dix-huitième siècle : siècle à la fois sceptique et croyant, naïf et ralBné, ironiqne et enUiousiaste, qui a entassé ruines sur ruines avec une impitoyable rigueur et une sérénité merreilleuse, parce qu'il sentait en soi ce qiii. devait tout réparer, la force iutérieure, la chaleur, la vie. En philosophie, le dix-huitième siècle

parait vouloir de toat point contredire le grand siècle qui l'avait précédé. Or, ce qui avait caractérisé l'époque cartésienne, c'était un nombre infini de systèmes, de spéculations métaphysiques, où t'esprit nouveau déployait sa naissante fécondité. Au dis-huitième siècle, on affecle une aversion décidée pour la métaphysique, on veut en finir avec les systèmes. Tandis que les sages de l'Ecosse les réprouvent au nom du sens commun, et Hume au nom de l'empirisme, tandis que Voltaire les perce des traits de son ironie, Kant, plus grave que le redoutable moqueur, mais non plus indulgent, les cite au tribunal de sa critique, et prononce contre eux un arrêt qu'il croit sans appel.

Faisons toutefois ici «ne réserve nécessaire. Ce serait se former de Kant une idée fansse que de le confondre avec les interprètes consacrés du scepticisme, les Pyrrbon, les Montaigne, lesBayle. Si sa philosophie, prise â la rigueur, recèle le scepticisme, sa grande âme en fut toujours exempte. Comme le dix-huitième siècle, Kant a une foi : il croit fermement à la puissance et à la dignité de la raison; comme Montesquieu, comme Turgot, comme l'immortelle Constituante, il croit aux droits de l'homme; comme Reid et comme Rousseau, au devoir. Non, il n'était point sceptique, celui qui disait avec enthousiasme et avec grandeur : « Deux objets remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : au-dessus de nous, le ciel étoile ; au dedans, la loi morale. »

Ce ne sont pas là les élans fugitifs d'un superficiel enthousiasme ; mais Kant rivait au milieu du diK-huitiëme siècle, et l'œuvre de cet âge devait être une œuvre de renversement. Voilà pourquoi la foi reste comme ensevelie au dedans des âmes, tandis qae le scepticisme éclate partout. Sa forme la plus générale et la plus sensible, c'est le mépris du passé. Les vastes conceptions d'un Aristote, d'un Descartes, d'un Leibnitz, ont perdu tout prestige; on n'y voit guère que de brillants caprices de l'imagination, d'ingénieux romans dont s'est amusée la jeunesse de l'esprit humain en attendant l'âge des sérieux travaux. D'où vient cependant que la philosophie, depuis deux mille années, erre ainsi à l'aventure à la merci de ces rêveries stériles et changeantes qu'on appelle des systèmes de métaphysiques, alors que d'autres sciences déploient une activité si régulière en ses mouvements, si féconde en ses produits? Les mathématiques ont éminemment ce caractère. Elles changent et se renouvellent, il est vrai, mais pour s'accroître et s'enrichir sans cesse. Descartes a surpassé Euclide, et tous deux ont été surpassés par Newton ; mais le calcul de l'infini n'a pas détruit l'analyse cartésienne, pas plus que celle-ci n'a renversé l'ancienne géométrie. En métaphysique, an contraire, les systèmes renversent les systèmes. Un philosophe ne peut croire qu'il a raison qu'à condition de condamner tous les autres à l'extravagance, et l'oenvre toujours reprise dans son entier est toujours à reprendre encore.

D'où vient cela? On ditque tes philosophes manquent de méthode; mais, si la philosophie a ses poêles ins-

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pires, elle a aussi ses géomètres. Quel plus sévère génie que l'auteur de la Métaphysique? Quel plus méthodique ouvrage que VÈthiqueAt Spiuoza? La cause, soivant Kant, est tout autremeat radicale. Pour la pénétrer, il soumet à une analyse profonde la nature intime des sciences. Il remarque, et c'est pour lui un trait de lumière, que les mathématiques n'ont pas pour objet de connaître les choses en elles-mêmes, mais seulement de développer certaines notions inhérentes à l'esprit humain, les notions d'unité, dénombre, d'espace et autres semblables. Par exemple, ta géométrie s'inquiète peu de l'essence des corps de la nature ; elle s'attache à la notion d'étendue, notion indépendante des sens, et sur ce fondement tout idéal, tout abstrait, elle développe la série de ses constructions et de ses théorèmes. L'objet du géomètre, ce n'est pas une essence, un être en soi, c'est une idée. De même l'algéhriste ne s'intéresse en rien à ces objets changeants dont l'égalité n'est qu'apparente, dont l'unité est tonte relative; c'est la quantité idéale, le nombre abstrait, c'est-à-dire encore une idée, une notion, qui fait la matière de ses hautes combinaisons. Telle est, suivant Kaut, l'origine de la solidité, de la certitude des mathématiques.

Elles n'ont pas seules ce privilège : les sciences physiques vantent avec raison lear exactitude, leur régulier développement; mais depuis quand ont-elles pris le rang élevé qu'elles occupent dans l'estime des hommes? Depuis que, se séparant de la métaphysique, elles ont abandonné la chimère d'une explication absolue des

choses poar se réduire à l'expérience et aa calcul, rexpérieace qui recaeiUe les faits, le calcul qui leur applique les lois de la pensée. La physique n'a rien à démêler avec l'essence impénétrahle des choses. Les corps sont-ils ou non divisibles à l'infini? Le monde a-t-il en ou non on coaunencement? Qu'importe & Galilée et k Torricelli? Ils laissent les docteurs de l'école argumenter pour ou contre ces fantômes opposés; il leur suffit d'explorer la nature et de contempler les cieux.

Interrogeons l'histoire des sciences philosophiques elles-mêmes. Depuis Àristote, tout a changé en philosophie, une seule chose exceptée, la logique. Ainsi la métaphysique varie avec les systèmes; la logique leur survit. Pourquoi cela? C'est que la logique ne s'occupe en aucune façon des objets de la pensée, mais seulement de la pensée etle-^nëme. Le premier qui s'est dit : A quelles conditions la pensée peut-elle, en se développant, rester toujours d'accord avec ses propres lois? celui-là a créé la logique. Que sont devenues les entéléchies d'Aristote , et ses formes substantielles, et son premier ciel? L'Organon est resté ; il est resté avec VSistoire des animaux, parce que deux choses seules restent dans les sciences : les faits de la nature visible et les lois de la pensée

Cette idée fondamentale une fois conçoe, on aperçoit à sa lumière les grandes lignes de l'entreprise philosophique de Eant. Il s'attache d'abord à ces hautes notions d'espace, de temps, d'unité, de cause, de snhstance, qui semblent emporter la pensée humaine

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S&e LE SCEPTICISME

dans une région supérieure au monde visible, et développer devant elle des perspectives infinies. Il soufQe sur ces illusions, et, appliquant à nos plus sublimes conceptions l'impitoyable scalpel de son analyse, il prétend démontrer qu'elles sont absolument vides quand on les sépare de l'expérience, et n'ont d'antre usage que de la régler.

Voilà VAnalyiigue, œuvre incomparable de pénétration, de sévérité, de finesse, et qui survivra an système ruineux qu'elle illustre et consacre, sans être capable de le soutenir.

La célèbre Dialectique sert de contre-épreuve à cette analyse, ^'ous trouvons ici lesplus redoutables machines que le scepticisme ait jamais remuées pour ébranler sur ses bases l'esprit humain. Bien des années ont passé sur la Cnligue de la raison pure, bien des sources nouvelles ont rajeuni Tétemelle fécondité de la philosophie, mais je ne sais si les blessures qu'elle a reçues de la main de Kant sont encore bien guéries. Peut-être celte excessive timidité tant reprochée aux héritiers de l'école écossaise, aussi bien que cette ivresse spéculative qui emporte d'autres esprits dans la direction contraire, ont-elles une même origine, et c'est dans la dialectique Kantienne qu'il la faut aller chercher.

Kant se propose tour à tour les trois grands objets de la pensée : l'homme, la nature. Dieu. Étrange et désolant spectacle ! ce noble génie engage une lutte acharnée contre les croyances les plus saintes et les plus solides qu'il ait été donné à l'homme d'at-

teindre. La simplicité de l'Ame, sa personnalité, son immatérialité, gage ' de ses destinées immortelles, toutes ces vérités, trésor commnn des paovres d'esprit et des hautes intelligences, Kant les immole sans pitié. II Tant voir cet esprit si sain et si droit emprunter aux sophistes leurs armes les plus dangereuses, pour prouver tour à tour qoe le monde est flni dans l'espace et dans le temps, et qu'il est infini, qu'il a et qu'il n'a pas de parties indivisibles, qu'il suppose et qu'il exclut toute cause libre, qu'il nécessite et qu'il repousse un être nécessaire. Pascal ! que n'aves-vous entendu 1» voix du dialecticien de Koenig»bei^! Quelle n'eût pas été votre joie en contemplant cette superbe raison invinciàlement froissée par ses propres armes, et rfmmme en révolte sanglante contre ' rhomme! Mais cette joie faronche est loin de l'âme de Kant. Après avoir tout détruit, il aspire à tout relever. La conscience morale, la notion du devoir, tel est le point fixe et inébranlable qui sert de base au nouveau Descartes.

Ici la Critique de la raison pure fait place à la Critique de la raison pratique. Kant s'attache à l'idée du devoir et en présente nne analyse d'une sévérité et d'une rigueur que ni l'antiquité ni le dix-septième siècle n'avaient connues, et qui depuis n'ont pas été surpassées. L'essence du devoir, c'est d'obliger, et cette obligation est évidente par soi, immédiate, absolue. Absolue, elle est nniverselle. De là cette belle formule de Kant : Agis de telle sorte que le motif de ton action paisse être élevé au rang d'un principe universel de législation

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morale. Nous voici transportés dans un monde nouveau, non-senlement aa-deasus de la région sensible, mais au-dessus même des idées de la raison pure, incapables de rien nous apprendre sur la réalilé des choses. La raison pure nous présentait la liberté, l'âme immortelle et Dieu comme de simples possibilités; l'idée du devoir les transforme en autant de dogmes. désormais à l'abri de toute atteinte. Le devoir, en effet, suppose l'autonomie de la volonté. To dois, dit la raison, donc ta es libre. L'aceord parfait de la raison et de la volonté, c'est la sainteté, le bonheur, . d'un seul mot le souverain bien. Mais ni le bonheur ni la sainteté ne se peuvent réaliser en ce monde; il faut à l'être moral une destinée supérieure, il faut à cette destinée un arbitre suprême, parfait dans son entendement et parfait dans sa volonté, architecte du monde moral, type de la sainteté, source du bien et dubonheur, en un mot Dieu.

Telle est dans son ensemiile l'entreprise philosophique de Kant. Son premier défaut, le plus frappant de tous, celui qu'on a tant de fois et si justement signalé, c'est le défaut d'unité. La Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique ne forment pas une philosophie homogène, mais eu quelque sorte deux pbilosûpbies distinctes et contraires, qu'aucun arti&ce de logique ou d'analyse ne saurait concilier. Ce n'est pas tout : Kanl a composé une troisième crîti({ue, la Critique du jugement, qui, en s'ajoulant aux deux autres par d'ingénieuses combinaisons, enrichit sans doute, mais aussi complique sa philosophie. Dans cet ouvrage

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qu'une exacte et habile traduction ' vient de donner à notre littérature philosophique, Kant développe, sur l'idée du beau, des vues originales et profondes qui sont devenues le fondement de toute l'esthétique allemande, et rattache à cette idée essentielle de l'esprit humain une autre notion fondamentale, celle de finalité ou de cause finale qui tient une si grande place dans la science de la nature. A la rigueur, l'esthétique de Kant qui n'attribue à l'idée du beau aucune valeur objective est en parfaite harmonie avec l'esprit général du système; mais dans la théorie de la finalité on voit poindre des idées qui, bien faibles encore, dépassent déjà infiniment l'horizon de la philosophie critique : c'est, par exemple, l'idée de la nature conçue comme un vaste oi^anisme où chaque série de phénomènes est nne sort* de membre vivant qui concourt à l'harmonie et à la destination de l'ensemble; c'est encore l'idée de l'union intime du mécanisme et du dynamisme au sein de l'univers : hautes et solides conceptions auxquelles Schelling a rendu un juste hommage et où il a loyalement reconnu les germes de sa propre philosophie.

Il n'en reste pas moins vrai que le premier comme le dernier mot de la doctrine de Kant, c'est ta Critique de la raison pure. C'est l'œuvre capitale qui lui donne dans l'histoire du scepticisme une grande place après Garnéade, Pyrrhon, Jlnésidèrae, après Pascal et Huet, Bayle et David Hume.

' Voyez Critique du jugement, suivie des Observations sur le beauet lesublime, par EmmaDuel Kant, traduit de raJIemaiid par M. Jules Barui.

Que) a été le priocipal effort de ces maîtres dascepti' ciame, et de quoi sont remplis les ouvrages qu'ils nous ont laissés? Lisez les Académiques de Cicéron, les Hypotyposes pyrrkoniennes de Sextus Empiricus : méditez les Essais de Montaigne, les Pensées de Pascal, le livre de Huet de la Faiblesse de l'esprit humain, le Dictionnaire historique et critique de Bayle. Parcourez, en un mol, tout l'arEenal de l'école sceptique : dans ces ouvrages si divers de forme, d'invention et de génie, que trouverez-vous d'aniforme et de constanl? C'est le parti pris de mettre l'esprit humain en contradiction avec lui-même : tantôt on prétend prouver que nos diverses facultés intellectuelles se heurtent les unes contres les autres, l'expérience contre la raison, la raisou contre l'expérience, et le raisonnement contre toutes deux ; tantôt on nous montre nos facultés en lutte avec elles-mâmes, tel sens donnant un démenti à tel autre sens, et les mêmes principes aboutissant anx conséquences les plus opposées; puis on passe de l'individu à l'espèce, et on retrouve encore ici la lutte des idées; on nous montre les générations présentes toujours prèles à condamner à rerre\ir celles qui ont précédé, sauf à subir à leur tour le même arrêt rendu par les gënëraiioas futures. Biea plus, au sein d'nne même époque, d'un même état social, éclate l'irréconciliable guerre des préjugés et des systèmes. En un mot, l'immense et désolant tableau des contradictions de la raison, voilà ce qui remplit les livres des sceptiques.

Uais, de l'aveu de tout le monde, l'homme qui a

DE KANT. 3fll

donné à cette aDti([ue stratégie du scepticisme ane face toute nouvelle ; l'esprit grave et sévère qui, sans jamais déclamer, n'employant d'autres armes que l'analyse et la dialectique, a dressé contre la raison spéculative l'acte d'accusatioQ le plus redoutable ; celui, enfin, qui a imprimé au doute moderne la précision, la rigueur et la régularité d'une science, c'est l'auteur de la Critique de la raison pure. k\oiT affaire à lui, c'est avoir affaire an scepticisme en personne. Analyser et réfuter dans ses parties essentielles son erreur capitale, c'est âter à la thèse sceptique l'appui le plus solide qu'elle ait jamais rencontré.

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