DES SENS ET DES SENSATIONS
PROBLHKK DE LA CORTIE IT DB U VALEUR DES INFOHIU'nONS DIS SENS.
On compreod sons le nom de sens, deax sortes de fonctions inlellectuelles : le sens intime on conscienc«, qui ne répond a aucnn oi^ane détenninô,.et le» sens extérieurs, comme la vue, l'ouTe, le toucher, lesquels s'exercent par tel ou tel organe, ffimme l'œil, l'oreille on la main. Nous ne nous occuperons pas ici du sens intime, mais seulement des.sens proprement dits, ou, comme parlent les Écossais, de la perception extérieure et des sensations qui s'y rattachant.
Ooelles sont lesdoanées de chacun de nos sens, analysés Fan après l'autre? Parmi ces données, quelles sont celles qui sont propres à tel ou tel sens, et celles qui sont communes à tons? Comment s'accomplit, à l'aide de nos diflérenis sena, la connaissance des choses matérielles ? Quelle est la portée, qnelle est la valeur des informa* tiOQS des sens? 8oat-eUes véridiques ou trotnpeuses,
infaillibles ou sujettes à l'illusion et à l'erreur? Nous rout-ellesconnaltrereiistence descorps, leurs propriétés absolues et jusqu'à leur essence? Voilà les questions que nous allons traiter successivement.
Nous commencerons par le sens de l'odorat, comme fait Condillac dans le Traité des Sensations; mais nous n'imiterons pas sa méthode. Il prétend observer une statue que son imagination anime par degrés et dont les sens s'oavrent successÏTement. On voit, da premier coup d'œil, tout ce qu'il y a de factice dans un tel procédé. La statue interrogée répond tout ce que veut l'interrogateur : elle ne lui renvoie que le fidèle et complaisant écbo de ses hypothèses.
Ne faisons point le roman de l'âme, essayons de tracer quelques lignes de son histoire. Le seoa de l'odorat est un de ceux qui peuvent le plus aisément être isolés. Qaels sont ses objets propres? Évidemment les senteurs. Toutes les exhalaisons si diverses, si nombreuses qui émanent des corps, voilà son domaine. Jusque-là tout est simple. Mais qu'est-ce précisément qu'une odeur? est-ce. une simple modification de la sensibilité, un phénomène tout interne, tout spirituel, tout subjectif? bu bien est-ce une impression organique, un état des nerfs? ou bien, est-ce une qualité des choses matérielles, une propriété, une donnée objective? ou enfin, est-ce tout cela à la fois? C'est ici que commencent les difficultés et qu'on voit apparaître les systèmes. Analysons les faits ; considérons une odeur, non pas l'odeur en général, mais telle ou telle odeur particulière : l'odenr de rose, par exemple.
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L'odear de rose est-elle, comme Malebranche l'a prdl«ndu, une simple modification de l'âme, ane sensation plus ou moins agréable, qae nous transportons par une illusion naturelle hors de nous, pour en faire arbitrairement une qualité effective des choses extérieures? Je dis qu'il n'en est point ainsi. Sans doute, si je ferme les yeux, je ne sais pas qu'il existe une rose, ayant telle couleur, telle forme ; mais il me suffit de sentir l'odeur de rose, surtout si je la Qaire fortement, pour avoir la perception plus ou moins claire d'une partie de mes oignes. Ici nous rencontrons un phénomène qui a échappé à beaucoup d'excellents observateurs : c'est le phénomène de la localisation des sensations dans les divers sièges organiques. Voulez- vous vous assurer, par une seconde expérience, de la réalité de ce phénomène? Laissez un instant l'odorat et les senteurs, pour considérer l'ouïe et les objets qui lui sont pr(^res, savoir: les sons. Quand une cloche tinte à mes oreilles, est-ce là une pure modification de mon âme, un phénomène tout spirituel, tout subjectif? Non. En supposant que j'ignore ce que c'est qu'une cloche, il me suffit d'en entendre le son pour savoir, pour sentir que j'ai un tympan, des oreilles, pour localiser, dans un siège organique déterminé, l'impression dont je suis affecté. Souvent même, je discerne si le son part de telle ou telle direction, suivant que mon oreille droite ou mon oreille gauche a été plus vivement frappée. Ce n'est pas tout; remarquez encore qu'un son déterminé, par exemple un son argentin, ou bien une odeur déterminée, par exemple une odeur de rose, ne sont pas des w.
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ieniations vagaes de plaisir ou de donleur. Ce sont des sensatioits précises, distinctes, originales. Le plaisir ressemble an plaisir; mais l'odenr de rose ne ressemble pas à l'odeur de jasmin, pas pins qtte le soD de ta flftfe ne ressemble au son du clairon. Cette spécialité des sensations, et pour ainsi dire celte physionomie qui est propre b chacune d'elles, voilà un fait qoî a été méconnu par Matebranche et par Berkeley ; et pourquoi cela? c'est que le fait de ta localisation des sensations leur avait également échappé ; c'est, en un mol, qu'ils ont observé imparfaitement la conscience, et que la justesse de leur coup d'oeil a été offusquée parl'esprit de système.
Les Écossais ont très-bien vu l'erreur de Malebranche et de Berkeley ; ils ont protesté contre cette prétendue illusion, gratuitement imputée au geore humain, et qui lui faisait répandre au dehors ses modifications internes ; ils ont distingué, avec raison, l'odeur Gommesensationetrodeur comme qualité des corps, la première qui appartient à l'âme et qui est an effet, la seconde, qni appartient au eorps et qui est une cause ; mais les Écossais sont à leur tour tombés dans une grave erreur quand ils ont cru qne l'odeur, comme sensation, est un phénomène tout interne et tout subjectif, de sorte que, pour acquérir la notion de fextériofité, il faut attendre que le toucher ndus ait informés de l'existence des corps, et que notre raison, appuyée sur le principe de causalité et aidée de la mémoire et de l'induction, vienne nous apprendre à placer dans un sujet fixe et précis la cause de ces sensations looies spirituelles d'odeur, de son, qui nous
avaient affectés jusqu'à ce moment, sans nous donner aucune notion d'étendue corporelle. Celte atialyse est fausse et démentie par l'expérience. Les senteurs sont naturellement localisées dans les organes de t'odorat; il en est de même des sons que nous localisons spontanément dans les organes de l'ouïe, et c'est une loi générale de tous nos sens. L'ouïe et l'odorat nous donnent donc déjà, par leur énei^ie propre, indépendamment de la vae et du toucher, et sans aucune opération de la raison, une perception confuse, il est vrai, mais réelle de nos propres organes, par conséquent, quelque vague notion d'étendue et de figure. C'est pour avoir méconnu ces faits que les cartésiens sont tombés dans l'Idéalisme et que les Écossais n'ont expliqua que d'une manière fautive et incomplète la connaissance que nous avons du monde extérieur.
' Nousn'iusisleronspasplaslongtempssurrodorat, ni sur l'oaie; et quant eu goût et aux saveurs, il nous suffira d'étendre à cfl sens les observations que nous venons de faire sur les deux autres.
Abordons la vue et le toucher, qni sont les sources les plus riches de nos connaissances sensibles.
Quel est l'objet propre de la vue? On peut le dire en deux mots : c'est la surface colorée. Il y a deux choses que le langage et l'anal^e distinguent, mais que la nature ne sépare pas : d'une part, la lumière avec ses mille couleurs, les innombrables nuances qui la diversifient; de l'autre, la surface où la lumière est pour ainsi dire tépandue./Aucune surface n'est visible que par une certaine conteur; aucune couleur n'est saisie que
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comme étendue sur une certaine surface. 1 Ici éclate l'errear signalée chez les cartésiens et dont onretrouve quelqnestraces même chezles consciencieux observateurs de l'école écossaise. Si la couleur était sentie conuue une pure modiftcatioD de l'âme, comme un phénomène tout interne, toutsubjectif, la couleur serait-elle indivisibtement liée avec les idées de surface et de figure ? Qu'est-ce qu'une sensation de plaisir ou de douleur qui aurait de l'extension et une âgure déterminée? Ces mots ne peuvent aller ensemble. Il est donc bien certain que le sens de la vue nous donne non-seulement la lumière et les couleurs, mais encore, par sa force propre, indépendamment du toucher et des opératiens de la mémoire et de la raison, la vue, disons-nous, nous donne quelque notion de l'étendue et de la figure, par conséquent quelque idée du monde extérieur.
Mais prenons garde, en évitant une erreur, de tomber dans une autre. La vne, il est vrai, nous donne quelque notion de l'étendue, mais non pas cette notion précise et Complète de l'extension en longueur, largeur et profondeur qui est le privilège du toucher. On pent même affirmer que la vue est réduite, par elle-même, à la notion de la longueur et de la largeur, et qu'elle est étrangère à la notion delà profondeur. Des expériences rigoureuses établissent que primitivement tous les objets extérieurs nous sont donnés par la ^vae comme étendus sur une surface uniquement perpendiculaire au rayon visuel, et, en quelque sorte, tengente à l'orbite de l'œil. En observant de près les enfants dans leur premier âge, on s'aperçoit qu'avantd'avoirtoochélescorps qui les
cnlourent, ils n'ont aucune idée de leur vraie relation dans l'espace. Les choses les plus éloignées leur paraissent à leur portée tout aussi bien que les choses les plus proches ; leurs mains indécises flottent au hasard sans s'attacher à aucun objet précis. Pendant une assez longue suite de jours, ils voient tout ce qui les environne sur nn seul et même -{ilan. Ce fait curieux a été mis hors de toute contestation par la célèbre expérience de Cheselden. Ce chirurgien ayant pratiqué, pour la première fois, sur des aveugles de naissance, l'opération de la cataracte, reconnut que les nouveaux clairvoyants n'avaient aucune notion de la distance vraie qui les séparait des corps environnants, et que tons les objets n'étaient pour leurs yeux inexpérimentés qu'une juxtaposition de surfaces diversement colorées> toutes ëtendaes sur un seul plan. C'est donc au tou- ' cher, et à lui seul, qu'il appartient de nous donner une perception à la iois précise et complète de l'étendue corporelle.
Quel est l'objet propre du toucher? c'est la solidité avec ses degrés infinis, comme la couleur est l'objet propre de la vue, comme le son est l'objet propre de l'ouïe ; mais de même que la sensation du son, localisée dans les organes de l'ouie, est accompagnée de quelque vague perception d'étendue et de Dgure, de même surtout que la couleur est inséparablement jointe à la notion de surface colorée, ainsi le toucher, en nous dcnnant la solidité, nous donne en même temps l'étendue. E)l, en effet, qu'est-ce que la solidité? C'est un degré préds de résistance que tel oa tel corps gppose i
mes organes. Snirant U nature et l'iQfênsité de cette résistance, je sens et je dis qoe tel corps est dur ou mou« poli on rude, malléable, ductile, qu'il est proprement solide, ou bien liquide ou gazeux, et ainsi de suite. Maintenant, cette impression de résistance estelle une pure modification de l'âme, un phénomène tout spirituel, tout subjectif? Malebranche et Berkeley disent oui; mais l'expérience répond clairement non. Cette fois, les faits parlent si haut qno les Écossais n'ont pu les méconnaître. Ils ont expressément admis que la solidité n'est pas une modification de la sensibilité, et qu'elle est étroitement liée avec l'étendae et la figure. Cet aveu ne les empêche pas, toutefois, de placer le chaud et le froid parmi les qualités secondaires de la matière, c'est-à-dire parmi celles que nous n'attribuons au monde extérieur que d'une manière indirecte, et h la suite d'opérations de. l'esprit assez compliquées. Comment n'ont-ila pas vu que le chaud et le froid, ou, en un mot, que la température des corps nous est donnée par le tact en même temps que la solidité, l'étendue et la figure, dans nue seule et même opération indivisible?
Il résulte de cette analyse qu'Aristote et, sur ses traces, saint Thomas et Bossuet, ont eu pleinement raison de distinguer deux sortes de sensibles, les sensibles propres et les sensibles communs. Les sensibles propres sont, pour l'odorat, les senteurs; 'pour l'ouïe, les sons ; pour le goût, les saveurs ; pour la vue, les couleurs ; pour le toucher, les degrés de solidité et la température. Les sensibles communs sont l'étendue et
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la figure. Oa peut y joindre la divisibilité et le jnouve- ^^âËDt, mais à condiliun de ne pas oublier que ce sont là des notioQs complexes qui demandent, outre les données propres des sens, rinterveotion de la mémoire et de la raison.
Maintenant, comment s'accomplit le phénomène si curieux de la réunion des sensations autour d'un centre commun? car enfln, pour perceyoir un objet extérieur, pour dire : Voilà un morceau de cire, il ne suffit pas d'avoir des yeux et de percevoir telle couleur,' il ne suffit pas d'avoir des mains et de palper telle figure, de mesurer telle résistance, de constater tel degré de chaleur; il £aut encore former de toutes ces sensations et de toutes ces perceptions réuniet une seule notion, il faut ramener cette variété à une unité synthétique. Ici se présente on des problèmes les plus difficiles et les plus délicats dé la psychologie. Aristote, qui l's posé dans son Traité de râm?, le résout de la manière suivante :
Il admet l'existence d'un sens général qui recueille, compare et coordonne les données des sens particuliers. Comment jugepns-noua, dit-ii dans ce traité célèbre ', que le blanc n'est pas le doux, que le noir n'est pas l'amer? C'est assurément par quelque sens, car ce sont là des choses sensibles; mais ce n'est pas la vue qui compare les couleurs avec les saveurs, ni l'odorat les saveurs avec les sons. Il faut donc un sens général qui perçoive ces divers objets. Ce sens général est devenu dans l'école le sens commun, eupression à laquelle
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l'nsage a donné depuis, par degrés, ane acceplion tonle différente. Au surplus, pour Aristote, le sens générai n'est autre que la sensibilité elle-même considérée dans son organe centrai. Il admet, en effet, qu'outre les organes particuliers des sens, il y a un organe ou sensorium commun où se concentrent toutes les impressions vitales : c'est le cœur chez tous les animaux sanguins, et, ches quelques-uns, c'est aussi le cei^ Teau.
Nous ne pouvons souscrire à cette théorie péripatéticienne, bien qu'elle renferme une part de vérité. Au point de vue de la science physiologique, il est incontestable que les impressions des organes des sens ont un centre qui est généralement le cerveau. Mais est-ce une raison pour admettre dans l'fime une faculté indépendante, m ^énms, distincte à la fois des sens pari iculiers, de la conscience et de la rai^n? Nous ne le pensons pas. On peut appliquer aux facultés de rame la maxime qu'invoquait Ockam contre les entités de certains scolastiques : Entia non sunt multiplicanda prœter necessitatem. Sans aucun doute, les sensations qui se produisent par suite des impressions organiques ont un centre, un centre unique et actif où elles sont non-seulement rassemblées, mais comparées, coordonnées, soumises à une sorte d'élaboration naturelle qui leur imprime le caractère de l'unité; mais qu 'est-il besoin de supposer gratuitement, sous le nom de sens général ou de sens commun, ce centre d'unité, quand on le trouve dans l'unité même de la conscience, c'est-à-dire dans l'unité du moi percevant, compa-
raDt et coordonnant les matériaux de la sensation? Noos avons recueilli les données parlicnlières et les données générales des sens; la question est de savoir maintenant au juste quelle est la valeur et quelle est la portée de la perception extérieure? Nom rencontrons ici le scepticisme et l'idéalisme : celui-ci qui nie ou conteste le droit de la raison humaine à rien afârmer sur Vessencfi, les qualités, ou même sûr l'existence pure et simple de la matière ; celui-là qui accuse nos sens d'illusion et de contradiction, et, sur ce fondement, suspecte ou répudie leur témoignage.
C'est une vieille accusation que celle qu'on élève contre la certitude des sens. La tour carrée qui de loin semble ronde, le bàlon plongé dans l'eau et paraissant brisé, le cou changeant de la colombe, ces phénomènes et mille autre semblables ont exercé la subtilité ingénieuse des Grecs. Sophistes, mégariques, académiciens, pyrrhooiens, se sont transmis l'héritage toujours grossissaatdeces objections que le scepticisme contemporain a vainement essayé de rajeunir. Rien de plus vain que cette dialectique, rien qui résiste moins à une analyse un peu approfondie des fails.
Nous ne serions jamais trompés tonchant les choses sensibles, si nous prenions pour r^le de ne jamais demander aux sens que ce qu'ils sont naturellement chargés de nous donner. La région où se déploie l'activité des sens est la région des phénomènes, c'est-àdire des choses changeantes et relatives; à la raison seule, il appartient de nous élever au stable, k l'étemel, k l'absolu. Prenons un exemple familier à nos adver-
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saires. Voici un vase plein d'eau tiède. Deux personnes y trempent lamain.L'uned'elles, qui a la fièvre, trouve celle eau froide; l'antre, qui vient do dehors, par une température â'hiver, la trouve chaude. Sur cela, le scepticisme crie k la contradiction. La même eau, dit-il, ne peut pas Aire 6 la fois chaude et froide. J'en conviens. Mais il y a ici un sophisme qu'il est facile de percer à jour. Veut-on savoir ce qui serait vraiment contradictoire? Ce serait qu'en plongeant deux, fois de suite le thermomètre dans le vase en question, on trouvât dix degrés de chaleur dans le premier cas, et dix degrés de froid dans le second; mais cette contradiction ne s'est Jamais rencontrée, et on peat assurer sans témérité qu'elle ne se rencontrera jamais. Maintenant, lorsque deux personnes dlfFéremmenl disposées reçoivent d'un même liquide deux impressions différentes, où est la contradiction? Qooi de plus simple que ce phénomène? Ce qui serait étrange, ce qui serait inexplicable, c'est que deux personnes différemment disposées à l'égard d'un même objet en reçussent des impressions semblables : car, s'il est vrai que la même cause doit produire les mêmes effets dans les mêmes circonstances, il n'est pas moins vrai que dans des circonstances différentes, la même cause, agissant sur des termes différents, doit produire des effets contraires.
Mais, dit-on, accordons pour un instant qu'un même sens, dans une même personne, soit toujours ce qu'il doit être et s'accorde parfaitement avec lui-même; que direz-voQS quand deux de nos sens viennent à se con-
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tredire ¥ Par enempls, en i»4sence d'ans peintura bien faite, si je conenlle ma main, elle me dira que j'ai devant moi une toile colorée, c'eit-à-dire nae niriace sana profondeur; si, au contraire, j« coniulle ma vue, elle me persuadera qu'il y a devant moi deoi, troia, quatre groupes de personnafces ou d'objet* dirert, placés sur des plana différent!, et formant nn espace anqael l'art du peintre peut donner plusieurs lieues de profondeur. Qui a raison? qui a tort Y J'ai afbire à deux témoins qui se contredisent, et il n'y a pas de tiers ai^itre capable de les réconcilier. La réponse k cette objection est daas ooe analyse exacte des données des sens et dans la distinction très-simple de ce que les sens nous fournissent directement et par leur énergie propre, et de ce que la raison, comparant les données de chacun, ajoute de son chef b leurs premières informations. Noua avons constaté que l'objet propre de la vue, c'est la couleur ou, pltu exactement, la surface colorée. Interrogez vos yeux sar la surface colorée d'an objet , vous les trouverez infaillibles. Je m'explique. Sans ancoQ doute > si voue changez de position à l'égard d'un objet, vous verrez changer la surface colorée qai le représente ; mais rien de plus simple et de plus raisonnable que ce changement, qui n'a rien d'aittitraire et s'accomplit suivant des lois immuables et précises. Maintenant, si vous voulez, à l'aide de la seule vne, prononcer sur la grosseur, la consistance, la situation relative des objets qui sont devant vous, il pourra vous arriver de tomber dans l'errear. Cela s'explique à merveille, ëd pareil ces, en effet, vous
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bornez-TOos à constater ane sensatioa? Non ; tous faites one conjectare. Sur quoi est-elle fondée? sur des analogiesplus ou moins exactes, sur des associations d'idées .qui peurent être accidentelles; mais, fussiez-Tous appayé sur les inductions les plus sures, vous ne faites jamais qu'induire. Or, induire, c'est raisonner; ce n'est pas sentir et voir. Rien de plus facile que de remontera la source de ces erreurs, et rien aussi de plus facile que de les redresser. Nous sommes accoutumés k juger de la distance qui nous sépare des objets envi' Tonnants à l'aide de la sur[ac&.colorée qu'ils nous présentent. L'expérience, en effet , nous a appris qu'à mesure qu'un corps s'éloigne de nos yeux, sa surface colorée diminue, comme elle augmente quand il s'en rapproche. Nous avons appris à la même école que la teinte des objets augmente ou diminue en éclat suivant l'éloignement. Que résulte-t-il de là? c'est que si un habile homme fîguran t deux objets sur un tableau, sait donner à celui-ci la forme visible d'un objet prochain et à celui-là l'aspect coloré d'un objet éloigné, le spectateur qui n'y prendra pas garde et qui se confiera exclusivement à ses yeux risquera d'être dupe d'une illusion adroitement concertée, et qui tourne, en définitive, an profit de ses plaisirs. Où en serions-nous s'il fallait appliquer à chacune des propriétés des corps qui nous intéressent le seul sens qui soit fait pour elle? Notre rie s'épuiserait dans une crainte perpétuelle et dans un perpétuel tâtonnement. La vue, l'ouïe, ces sens si riches, si merveilleusement instructifs quand ils sont aidés du toucher et fécondés par la raison, nous derieo-
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draient presque inntilea ; et pou-r quelques îllasions de moins qui n'ont aucune importance, pour quelques erreurs presque toujours faciles à redresser, nous perdrions une masse de connaissances qui sont pour nous d'une nécessité de chaque heure et d'un ioestimahlç prix.
Voilà notre réponse à la vieille thèse do scepticisme snr les erreurs, illusions et contradictions des sens. Aprésavoirprouvé l'accord de nos perceptions sensibles, il nous reste à en déterminer le contenu, à en mesurer la juste portée. Ici nous nous plaçons ii égale dislance d'an idéalisme chimérique, démenti par l'analyse psychologique et par le sens commun, qui prétend interdire à l'esprit humain le droit de sortir de lui-même et d'affirmer l'existence de l'univers, et d'un dogmatisme ambitieux qui s'arroge l'exorbitant privilège de pénétrer jusqu'aux propriétés absolues et à l'essence même de la matière. Sur cette question difficile, il faut encore interroger les faits. Est-il vrai que toutes les qualités, propriétés, dispositions, phénomènes que nous pouvons saisir dans les corps, nous soient donnés à travers les sensations? Ëst-il vrai que la sensibilité humaine soit par essence variable et relative? Tout le problème est dans ces deux points. Le second n'a jamais été contesté, que nous sachions; mais de grands philosophes ont nié ou méconnu le premier. Descaries et ses disciples séparaient les qualités de la matière en deux classes, celles que nous atteignons par l'intermédiaire des sensations, et ils accordaient que ce genre de qualités, chaleur, lumière, saveur, se
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n'a rien d'absola ; et paii, ces qnatilés que nous concevons, sairant eux, par la raison, comme la 6gnre, l'étendue, la divisibilité et le mouTement. Lm cartésiens tiennent eii grand honneur les qualités de cette espèce. Elles ont i leurs yeux ce caractère d'évidence, celle clarté et cette distinction qui sont le signe infaillible ds vrai. Elles sont susceptibles d'une mesure précise ; elles sont finies, invariables, absolues. Ils en concluent qu'elles sont l'essence de la matière. Sur ce fondement, Descartes bâtit un système da physique, ingénieax, grandiose, où toutes les lois du mouvement, où tous les grands phénomènes de l'univers sont déduits de la nature de l'étendue avec une vigueur et une témérité admirables. Far malheur, toute cette belle construction repose sur une hypothèse, l'hypothèse d'une matière réduite & la pure extension en longaear, largeur et profondeur, c'est-à-dire d'une matière malhémaliqoe, d'nne matière abstraite qui peut bien être celle des géomètres, mais qui n'est pas cette matière réelle, sensible, animée, qui se déploie devant nous. Or, d'oA vient Terreur de Deacarles adoptée par Malebranche, par Spinoza et par toute cette école de philosophes géomètres? Elle vient de ce qu'ils n'ont pas remarqué ce fait très-simple, que toutes les qualités de la matière, même l'étendue et la fignre, noua août données, non pas d'une matière abstraite et par un acte de raison, mais à travers des sensations diverses, variables, relatives, individuelles. Ainsi, l'étendue est toujours perque par la voe comme .liée k la sensation de couleur, et par le tact comme liée k des sensations de résistance.
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de solidité, de chaleur. Otea ces aenaalioDs, il peut rester dans l'esprit l'idée atutraite de l'étendue ou lapuis- Bance de la concevoir géométriquement ; mais celle étendue n'est pas l'étendue réelle, l'étendue concrète, déterminée, avec un degré précis de résistance. Voilà , les faits; ils suftisenl pour renverser le système de Descarles et tout système qui aura la prétention de saisir directement quelque chose d'absolu dans an monde essentiellement variable et relatif.
On nous dira que cette doctrine conduit à l'idéalisme, ot qu'il nous sied bien mal de réfuter Descartes et Malebrancbe avec un système qui conduit jusqu'à Berkeley. Nous répudions complètement cette conséquence, et pour fixer le vrai caractère de la conclasion où nous voulons aboutir, nous ferons une dernière fois appel à l'autorité de l'expérience psychologique. Ce qui a conduit Berkeley et beaucoup d'autre» espritsà l'idéalisme, c'est de se figurer que les données des sens se réduisent à une série de modifications de l'âme, modifications toutes spirituelles, toutes subjectives : erreur grave, qui vient elle-même de cette erreur capitale de la philosophie cartésienne, qui consiste à se représenter le moi comme un pur esprit, vivant d'une vie toute interne, enfermé en soi dans une solitude profonde, sans lien naturel avec le corps et avec la nature. Descartes a transmis cette erreur à Leiboitz, qui soutenait que les monades n'ont point de fenêtres; et de Leibnitz, elle est passée dans la nouvelle philosophie. On a posé un moi abstrait, un sujet pur, un être isolé, et puis on s'est consumé en raisonnements subtils pour
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retrooYer le monde réel qu'on avait supprimé, et ponr . y replacer le moi au milieu de toi^ les êtres de la nature : efforts superflus, jeus de l'abstraction !
La vérité est que l'âme ne s'aperçoit jamais dans cet état fantastique d'isolement absolu : elle ne vit pas une miaule sans recevoir nue foule de sensations. • Or, chaque sensation l'assure de l'existence de son corps et des corps eitérieurs. Analysez, en effet, les données de chacun de nos sens, vous fecoonaltrez que non-seulement le tact et la vue, maïs même l'odorat, le goût et l'oaïe ne nous font pas éprouver une seule impression qui ne soit localisée spônta- Démenl dans un de nos organes,' qui ne soit accompagnée de la notion de l'étendue. Or, si nos organes sont nétres, ils ne sont pas nous. Si nous percevons notre corps et les corps environnants comme étendus, figurés et divisibles, nous avons conscience de notre indivisibilité; nous nous distingaons donc k chaque instant de ce monde extérieur qu'à chaque instant nous sentons et percevons. Le dehors nous est donc donné avec le dedans, notre corps avec notre esprit, le nonmoi avec le moi, l'esistence de l'univers avec notre propre existence. Il est donc parfaitement inutile de chercher des démonstrations pour établir la réalité des corps, de se perdre dans les spéculations métaphysiques et les subtilités du raisonnement. Au lieu de ces sentiers détournés, la nature nous conduit par une voie droite et simple, l'intuition directe, immédiate, permanente de ce monde de phénomènes, de cette scène mobile, agitée, que nous appelons l'univers visible, dont la
réalité et la vie soat aussi claires, aussi iacontestables, poar l'analyse la plus sévère comme pour le sens commun le plus grossier, que notre propre vie et et notre propre réalité. Concluons, contre un dogmatisme indiscret et à ta Cois coulre le scepticisme et l'idéalisme, que les données de nos sens composent un ensemble d'informations aussi riche qu'harmonieux, fournissant une base solide aux sciences physiques et naturelles, nous dévoilant un univers immense, toujours changeant, toujours mobile, mais un univers dont nous pouvons atteindre par la raison les lois immuables, un univers que nous pouvons enchaîner par l'industrie à nos besoins et à nos plaisirs, bien que Dieu se soit réservé l'impénétrable secret de son essence.
DE LA HjlIlÈBË '
PMMIJUU BK L'BURKHCB BT DK tA COHHAIâSAKOK
DES COBPS.
Le premier problème que se sont proposé aa sujet de la matière les philosophes modernes, problème parfaitement sérieux, doDt l' énoncé n'étoooera que les esprits peu exercés aux méditations élevées, est celuici : Peut-on affirmer f existence des corps? Descartes pensait que nous n'avons point de certitude immédiate de celte existence, et qu'elle resterait douleose, si la véracité divine n'était là pour nous la garantir. Malebranche suivit son maître dans cette voie, et alla plus loin : pour lui, la véracité divine, telle que la raison nons l'atteste, ne suffit pas; il faut une autorité supérienre, il faut le témoignage de la révélation. Sur cette
' Ce morceau, le précédent et le suivant, ont ét^ primitivement écrils pour le Dictionnaire des Sciences phihàophiqvei, doDl ila BODt détacbés.