AU LECTEUR. XV
que ces génies supérieurs où se reflète toute une face de l'esprit de leur siècle, se présentent trop isolés, j'en conviens, de leur milieu, de leurs précurseurs et de leurs descendants immédiats. C'était un défaut inévitable, dès que je m'étais fait une loi de ne pas coopérer à ce livre autrement que comme éditeur, de n'y rien
admettre qui ne fût purement de M. Emile Saisset. Là est son prix. Je n'ai fait exception qu'en faveur du présent Avertissement^ pour l'étendue duquel je demande grâce. Je l'aurais retranché volontiers, s'il ne m'avait semblé placé ici à-propos pour l'édification de ceux qui liront ces études, comme pour la justification de l'auteur et de l'éditeur.
Amédêe saisset,
PROFISSEUH A6HÉG£ DS PHILOSOPHIE.
Décembre 1804.
Le scepticisme, entendu dans son sens le plus rigoureux, est Fopposé du dogmatisme. Il consiste, non pas dans une simple disposition de Tesprit à douter, non pas dans un doute partiel, mais dans un doute systématique et universel, aussi précis que la science, aussi vaste que Tesprit humain. Son origine et son développement tiennent à des causes générales inhérentes à la nature de Tesprit humain, et aussi à des causes particulières, à Tétat moral de telle société, à telle situation de la philosophie en un moment donné, par exemple l'état de la société et de la philosophie françaises à la fin du dix-huitième siècle.
La psychologie et l'histoire ont signalé dès longtemps les causes générales du scepticisme et marqué la loi de son développement. Je n'ai besoin que de les rappeler. L'homme abuse de tout, même des meilleures
choses. L'homme abuse de la foi : il devient fanatique. L'homme abuse de la science : il veut tout savoir, tout expliquer. L'homme abuse du doute : il devient sceptique. Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des abus, il y aura des sceptiques.
Mais comment cet abus du doute qui est le scepticisme devient-il, non plus une simple disposition de l'esprit humain, mais un système, une école de philosophie? L'histoire nous l'apprend. L'esprit sceptique n'apparaît jamais qu'après un grand développement de l'esprit dogmatique. Là où la spéculation n'a pas abordé le problème de la nature et de l'origine des choses, il
n'y a point de scepticisme. Dans l'Inde, point de sceptiques ; pourquoi ? C'est que la raison n'a pas encore essayé ses forces d'une manière grande et complète. Au moyen Age, point de sceptiques^ parce que la foi religieuse domine, parce que les problèmes philosophiques ne sont pas abordés de front. Le scepticisme a commencé en Grèce, parce qu'en Grèce s'est produit le premier grand développement de la raison humaine « Les premiers philosophes de la Grèce abordent le pnn blême philosophique avec une ardeur et une naïveté admirables. Lisez leurs écrits, les débris du moins qui nous en restent ; ils parlent de la nature des choses, mais chacun envisage l'univers à un point de vue particulier. Thaïes, Heraclite n'en voient que la surface mobile et réduisent tout à un éternel devenir. Pythagore et Parménide ne s'attachent qu'au principe immuable, aux nombres, à l'unité, à l'être. De là deux grandes écoles. Un jour elles se rencontrent à Athènes,
se heurtent, se brisent. Le scepticisme apparaît sous la forme de la sophistique.
Poursuives. Socrate apporte une méthode nouvelle. La spéculation reprend son essor. Platon fonde son école, attire à lui toutes les intelligences et a pour auditeurs Speusippe et Xénocrate, Aristote, Démosthène, Euripide, sans parler des orateurs hommes d'Ëtat et généraux d*armée. Mais voici Aristote qui élève école contre école. Il combat son maître sur tout Fensemble des problèmes philosophiques^ et établit à son tour sa doctrine. Nouvel antagonisme entre TAcadémie et le Lycée; nouvelle lutte. Le scepticisme se montre sous la forme du pyrrhonisme.
Mais la sève de la philosophie grecque n'est pas épuisée. Deux grandes écoles se partagent les esprits pendant trois siècles, Técole épicurienne et Técole stoïcienne. Elles luttent; elles se portent des coups mortels. Qui profite de ce combat? Le scepticisme» d'abord sous le nom d'école académique, de nouvelle Académie, d'école de la probabilité, puis, bannière déployée, sous le nom de nouveau pyrrhonisme ; et ici, vous voyez le plus grand développement de l'esprit sceptique de la Grèce. Les livres de Sextus Empiricus sont l'arsenal complet du scepticisme grec, personnifié dans ^nésidème.
Aux jours de la renaissance, même spectacle. Le scepticisme se montre d'abord sous la forme antique, comme les écoles dogmatiques. Mais ce n'est là qu'un prélude. Bacon et Descartes fondent la philosophie moderne. Une lutte s'engage : d'une part Hobbes,
Gassendi; de Tautre Descartes, Malebranche, Spinoza. Pendant que les esprits se jettent avec ardeur dans ces voies contraires, un solitaire est là qui observe la lutte des partis. 11 raille amèrement Descartes, qui a, dit*il, voulu se passer de Dieu et ne lui accorde qu'une chiquenaude pour donner le branle au monde. 11 attaque les idées innées : Les principes qu^on appelle innés ne sont peut-être que nos principes accoutumés. Il semble être pour le droit de la force avec Hobbes ; et d'un autre cô^é cette philosophie sensualiste ne peut le satisfaire. Il conclut que se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. Pendant ce temps, un philosophe d'une humeur moins sérieuse et mélancolique, se platt à se faire l'avocat de toutes les causes. Il est cartésien contre les matérialistes , gassendiste avec les cartésiens ; il est manichéen au besoin.
Vient un nouveau développement de la philosophie dogmatique, provoqué par Locke et ses disciples d'une part, de l'autre par Lèibnitz, Wôlf etles siens. Le scepticisme réapparaît à son tour, et cette fois avec toute sa puissance. D'abord il attaque la raison sur un point capital : son représentant, c'est David Hume. Grand historien, grand écrivain, grand économiste et moraliste. Hume est surtout en métaphysique un sceptique de la plus grande force. C'est lui qui a concentré toute la question métaphysique sur l'idée de cause et qui a montré que cette idée supprimée, la métaphysique croule. Un seul homme a surpassé Hume, c'est Kant. •
Kant déclare une guerre générale au dogmatisme.
Jamais on n'avait fait le procès a la métaphysique avec cet appareil formidable; jamais on n'avait dirigé contre le dogmatisme de si puissantes machines. Kant décompose la raison humaine en ses éléments essentiels, et examinant tour à tour la sensibilité, Tentendement et la raison, il entreprend dé prouver que nos principes a priori n'ont qu'une valeur subjective et un usage expérimental. Comme contre-épreuve de cette savante et profonde analyse, la plus pénétrante qui ait été faite depuis Aristote, il développe un système de dialectique d'où il résulte que ni Dieu, ni l'àme, ni les causes premières des phénomènes de l'univers ne sont accessibles à la raison humaine. La Critiquede la raison pureijfèse encore sur la philosophie et sur notre état moral. Elle a fait à la métaphysique des blessures profondes encore mal guéries. C'est Kant qui a jeté l' Allemagne, par réaction, dans cette sorte de délire d'où à peine elle est éveillée. C'est Kant qui a répandu dans toute l'Europe l'esprit de doute; Kant qui a fait tourner l'école écossaise au scepticisme, et qui menace aujourd'hui d'y jeter lecole française.
Ceci m'amène à signaler les causes particulières qui, indépendamment du développement de l'esprit sceptique, favorisent de nos jours la renaissance du scepticisme.
La fin du dix-huitième siècle et, pour fixer les idées, les quinze ou vingt années qui ont précédé la Révolu* tion française^ ont vu un spectacle unique : c'est le plus grand essor d'enthousiasme qui ait jamais éclaté parmi les hommes. On a cru que la philosophie était
faite. Le sage Locke et le gi^and chancelier Bacoq ayant posé les principes, Condillac ayant réduit le système à sa plus parfaite simplicité, il ne restait plus qu*à en développer et à en appliquer les conséquences. Tous les abus de la société allaient disparaître. Ils naissaient de Tignorance où Ton était des droits de Thomme : il suffisait de proclamer ces droits. La justice, Tégalité allaient régner parmi les hommes. Le problème social, le problème politique, le problème économique étaient résolus. Après avoir détruit Tin justice, on allait détruire la misère. Par la liberté du commerce et de l'industrie, par la suppression des privilèges, par le progrès des sciences, des lumières, des applications industrielles, la richesse allait grandir et se répandre sur toutes les classes de la société. Qui sait? On allait avoir raison de la mort. On prolongerait la vie humaine indéfiniment, et on finirait par détruire les maladies et la mort ellemême.
On sait à quoi ces belles illusions aboutirent. Certes, de grands progrès ont été réaUsés; mais qui oserait dire que le programme de 89, ce programme de Voltaire vieillissant, deTurgot, de Malesherbes, de Condorcet ait été rempli? Qui oserait dire que le problème philosophique, le problème poUtique, le problème économique aient été définitivement résolus? De là un immense mécompte. Là est Torigine de deux grands faits : Le premier, c'est la renaissance religieuse ; le second est le développement de l'esprit d^indifférence en matière de philosophie et de religion. Il y a dapsla renaissance religieuse beaucoup d'éléments divers : il
y a de l'étalage, il y a de Thypocrisie, il y a des irité- Féts ^temporels. litaig il faut se garder de croire que tout soit de surface, et reconuaitre ce qu'il y a dessous de grave et de profond : c'est que l'homme a besoin d'adorer et d'espérer quelque chose au delà de c^ monde. Je laisse de côté l'état général des âmes, pour ne m'occuper que de l'état des intelligences.
Il y a de nos jours trois grands foyers philosophiques eu Europe ; j'espère qu'avant la fin du siècle il y en aura un quatrième en Italie, et un cinquième peutêtre en Espagne. Les noms de Rosmini, de Gioberti, de Galuppi ; les noms de Balmès, de Donozo Cortes ne ^ont pas à dédaigner. Mais présentement il n'y a que trois pays, l'Angleterre, l'Allemagne, la France, qui comptent en philosophie. Or, en Angleterre, l'école écossaise après avoir produit Dugald-Stewart, digne successeur d'Hutcheson, d'Adam Smith et de Thomas Beid, a dérivé au scepticisme avec Hamilton ; et aujourd'hui, c'est l'école positiviste de John Stuart Mill qui fleurit au delà de la Manche. En Allemagne, à la suite du mouvement imprimé par Kaut, il y a eu uu grandessor de spéculation ; Hegel a régné pendantvingt années. Qu'est-il advenu? l'école hégélienne s'est divisée : les uns se sont perdus dans le mysticisme ; les modérés n'ont pu se maintenir ; les hégéliens de la gauche sont arrivés au matérialisme et au scepticisme.
En France, nous assistons à un spectacle analogue. Une noble et généreuse école de spiritualisme a été fondée* Elle a suscité des hommes tels que Maine de Biran, Royer-Collard, Jouffroy, pour nommer d abord
les morts. Cette école est encore debout, et si je voulais nommer des vivants, que d'illustres noms, que de beaux caractères, Victor Cousin, Adolphe Garnier, Philippe Damiron, Barthélémy Saint -Hilaire, Jules Simon, Charles de Rémusat, pour personnifier avec éclat Téloquence, Térudition, la finesse, la sincérité qui honorent encore l'école ! Et il ne faut que jeter les yeux et prêter Toreille au dedans .et autour dé la Sorbonne pour trouver des hommes tels qu'Adolphe Franck, Edouard Laboulaye, Charles Levéque, Paul Janet, Albert Lemoine, Nourrisson, Caro, et combien d'autres encore ! Mais quelle que soit la valeur, quel que soit l'éclat de la philosophie spiritualiste en France, il est constant que les idées sceptiques et les idées matérialistes ont pris un grand développement.
Les idées sceptiques sont sorties à la fois de trois écoles qui, bien que diverses et même radicalement opposées, ont ce point commun de faire la guerre à la philosophie spiritualiste. Ce sont : l'école théologique, qui a son scepticisme à elle, l'école des sceptiques érudits et l'école matérialiste. Si vous me demandez laquelle est la plus forte aujourd'hui de nos écoles philosophiques, je répondrai : ce n'est pas la mienne. Laquelle donc? C'est l'école positiviste. Je dis qu'elle est la plus forte, et je m'explique. Elle est d'abord celle qui est le plus d'accord avec les deux grands faits du temps^ le développement des sciences physiques et naturelles et le développement des intérêts matériels. Et puis, elle s'accorde admirablement avec l'esprit sceptique. Deluandez-lui si elle est matérialiste ou spiritualiste. Elle
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VOUS répondra : ni l'un ni Fautre. Je sais qu'il y a des faits sensibles ; je sais que ces faits ont des rapports de concomitance qu'on appelle des lois : je ne sais rien de plus. Y a-t-il des forces? Y a-t-il des fins? Je l'ignore. L'homme est-il esprit ou matière? Je n'eu sais rien. Je sais que l'homme éprouve des sensations, qu'il a des organes. £xiste-t-il un principe vital, une àme? Je l'ignore. Enfin, y a-t-il un Dieu? C'est ce que j'ignore le plus. Je ne suis pas athée; l'athéisme s'oppose au théisme, et je ne suis ni pour ni contre Dieu. Je ne m'en occupe pas. On dira que cela est bien superbe et bien grossier. Mais il y a une manière d'échapper à cette grossièreté et à cette superbe. Les uns disent : Il n'y a de scientifique que ce qui se démontre ou se touche. Le reste est une affaire de foi, de cœur, de sentiment. Je ferai donc deux parts de mon être moral, la part delà science, où je ne laisserai entrer que des faits, des lois, des calculs; pour la part de la foi, je m'en fierai à mon catéchisme. C'est très-bien^ direz-vous. Oui, c'est très-bien, si l'homme pouvait se couper en deux; s'il ne tendait pas à appliquer à la science les principes du catéchisme et au catéchisme les principes de la science. C'est de l'équilibre, mais de l'équilibre instable.
D'autres disent : après tout, on ne peut rien affirmer sur les choses invisibles ; mais il est curieux d'étudier ce qu'en pensent les hommes et de chercher la loi de ce devenir. Et puis, il y a quelque chose. On ne peut le déterminer ; mais on peut cependant l'adorer sous le nom de divin, d'idéal, et même sous le nom d'âme
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et de Dieu, bons vieux mots qu*il serait Uen difficile de remplacer.
Enfin les théologiens, tout en restant les adversaires déclarés du matérialisme, no s'accordent pas moins avec lui pour nier ou tenir à l'écart la pliilosophie dogmatique. Il y a les violents qui disent : La philo * Sophie est une chimère, la philosophie est un bavardage. Il y a les doux, les mielleux, les moelleux, qui disent : La philosophie n'est pas impuissante ; mais qu'elle est insuffisante ! qu'elle est stérile 1 qu'elle est faible ! comme sa place est petite ! Il appartient à la théologie d'habiter et de remplir le temple de la vérité. Quant à la philosophie, on ne la chasse pas, mais on la conduit tout doucement dans le vestibule. On ne la chasse pas, on lui fait là une place. On la charge d'ouvrir la porte; on la charge aussi de chasser les gens sans aveu qui rôdent autour.
C'est ainsi que l'esprit religieux, l'esprit d'érudition qui caractérise notre siècle, l'esprit matérialiste qui l'entraîne se concilient avec l'esprit de scepticisme et d'indifférence. Et voilà pourquoi le scepticisme est si fort.
Je viens le combattre, sonder après Jlnésidème, après Pascal, après Kant le problème de l'analyse de la raison humaine, et y chercher les titres éternels du dogmatisme. Je demanderai aux disciples un peu at^ tardés de Pascal et de Uuet une autre place pour la philosophie que celle qu'Us veulent bien lui laisser, une autre fonction que celle dont ils consentent à l'investir. Je dirai aux positivistes : L'étude de la science est admi-
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rable^ mais qui ne sait que la science ne sait rien, parce qu'il ignore les premiers principes. Vous voulez favoriser le progrès industriel, Famélioration de la condition matérielle, le développement de l'égalité et de la démocratie? Je déclare que tout cela est bon; j'aime l'industrie, je suis sensible à un certain bienêtre, je ne suis pas un Spartiate ; j'aime l'égalité. Mais tout cela poussé à l'excès amènerait, savez-vous quoi? le développement de la civilisation matérielle au détriment de l'art, de la religion, de la philosophie, de la civilisation morale. L'homme a autre chose à satisfaire que son corps ; c'est l'âme libre, spirituelle, respon-* sable, dont ce corps n'est que l'enveloppe fragile; et au-dessus de l'àme, il y a Dieu dont elle a besoin. Aux sceptiques je répondrai que la raison humaine est faible en effet, limitée, exclusive; mais qu'elle est faite pour la vérité. Elle apprend quelque chose en vivant, en cherchant, vires acquirit eundo. Elle attemt l'univers, l'âme et Dieu \ et comme disait le chancelier Bacon, elle a un triple rayon pour saisir l'univers radio directOj l'homme radio reflexo, et Dieu radio réfracta^ ou plutôt elle saisit Dieu d'une prise immédiate ^ Je leur répéterai à peu près comme lui que si un peu de philosophie mène au scepticisme, beaucoup de philosophie en éloigne et asseoit l'esprit dans un dogmatisme limité, mais dans ses limites, inébranlable.
^ Voyez, dans V Essai de philosophie religieuse, le premier Éclaircissement de la troisième édition.