‹ Le scepticisme: Ænésidème, Pascal, KantChapitre 11 sur 39 · PREMIÈRE ÉTUDE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTUDE

LE

SCEPTICISME D'iENÉSIDÈME

iENÉSIDÈME

iEnésidème est peat^étre le premier sceptique de Tantiquité. Esprit plus sérieux que Prôtagoras, que Gorgias, plus étendu que Pyrrhon, s'il a moins d*éclat dans le talent^ s'il est moins ingénieusement subtil qu'un Arcésilas, un Garnéade, il les surpasse tous deux en force, en rigueur, en profondeur.

On se fera une idée juste du rôle que cet éminent sceptique a rempli dans la philosophie grecque, si Ton veut rapprocher deux faits qui n'ont pas été assez remarqués : le premier, c'est que la Sophistique a moins été un scepticisme véritable que la tentative audacieuse de quelques hommes brillants et corrompus pour combattre et détruire à leur profit tous les systèmes phi* losophiqties et toutes les croyances religieuses ; le second, c'est que l'école qu*on appelle quelquefois l'Académie sceptique n'a pas réellement combattu le dogmatisme dans son essence, mais seulement une de ses formes, savoir, le dogmatisme stoïcien; et que tout

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en niant la certitude , cette école timide dans sa hardiesse a expressément reconnu la probabilité. Il résulte de là que le scepticisme en Grèce n'a été sérieux et rigoureux tout ensemble que dans deux écoles , celle de Pyrrhon et celle d'^nésidème. Or , si Pyrrhon a conçu le premier dans toute sa sévérité la philosophie du doute , on ne peut refuser à ^nésidème Thonneur de lui avoir donné pour lapremière fois une organisation puissante et régulière. Et c'est là ce qui assigne à ce hardi penseur une place à part et une importance considérable dans l'histoire de la philosophie ancienne.

iEnésidème a dirigé contre l'autorité de la raison humaine deux attaques hardies qui, souvent répétées depuis, ont fait jusque dans les temps modernes une singulière fortune. Soit qu'il s'efforce d'établir la nécessité et tout à la fois l'impossibilité d'un critérium absolu de la connaissance^ soit qu'il entreprenne de ruiner d'un seul coup la métaphysique en ébranlant le principe de causalité qui en est le fondement, il semble qu'il lui est réservé d'ouvrir la carrière aux plus illustres sceptiques de tous les âges. Par sa première attaque , il a devancé Kant; par la seconde , Hume ; par l'une et par l'autre, il a laissé peu faire à ses successeurs.

N'est-ce pas une chose regrettable qu'un sceptique de cette originalité et de cette profondeur soit en général si peu connu et si imparfaitement apprécié? En Allemagne, l'histoire générale de Brucker*, comme rhistoire spéciale de Staeudlîn^, sont sous ce rapport

* Hist, crit, philos,, 1. 1, p. 1328.

* Geschichte und Geist der Sceptic», I, p. 299 sqq.

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d'une égale sécheresse; et si l*on consulte le dernier grand travail historique qui ait paru sur la philosophie ancienne, celui de Ritter, on reconnaîtra avec surprise combien cette partie du savant ouvrage, confuse, embarrassée, incomplète, est au-dessous de tout le reste *. En France, M. Cousin, dans sa rapide et éloquente revue des systèmes philosophiques^, a caractérisé -finésidème en quelques traits justes et fermes; et Ton doit aussi, sur ce sujet, à M. de Gérando^, qui a mis à profit la grande histoire de Tennemann\ plus d*une vue excellente; mais ces indications, si précieuses qu*elles soient, ne peuvent cependant remplacer un travail spécial et complet.

Nous avons entrepris ce travail. Il nous a paru de quelque utilité de réunir pour la première fois les fragments çà et là dispersés des écrits d'iËnésidème ; d*y joindre tous les témoignages anciens qui peuvent les éclaircir; de discuter le sens et au besoin Tauthenticité de chaque passage; et d'aboutir ainsi, dans la mesure de nos forces, tant à restituer le caractère propre et l'ensemble de celte doctrine perdue , qu'à on reconnaître les origines, les suites et la valeur définitive.

Nous permettra-t-on d'ajouter qu'il y a dans l'état actuel de la philosophie une raison puissante qui a

* Hist. de la phil» anc, Irad. Tissot, iv, p. 223 sq. « Cours de 1829,1, p. StOsq.

' Hist cont des Syst.^ III, p. 238 sq.

^ Tennemann a publié, dans V Encyclopédie de Ersch, 2* part. , un art. sur ^nésidème que je n*ai pu me procurer.

confirmé à nos yeux Tutililé de ces recherches? C'est un fait qui doit attirer Tattention de tous les hommes sérieux, que la philosophie Critique dont les destinées semblaient épuisées avec le dix-huitième siècle , fait effort aujourd'hui pour s'accréditer et renaître. Combattue en ce qu'elle a d*essentiellement faux et de funeste aux progrès de la philosophie, on sait avec quelle force et quelle autorité, elle n'en a pas moins fait de nombreuses conquêtes parmi les plus excellents esprits de notre temps. Or on ne peut se dissimuler que la doctrine de Kant, quelque admirables que soient les travaux de ce grand homme sur l'esprit humain , quelque sévérité, quelque élévation que son génie ait communiquées à sa morale, cette doctrine au fond couvre le scepticisme, et un scepticisme d'autant plus dangereux qu'il est plus profond et plus sage, d^autant plus menaçant pour la raison qu'il a l'air de lui laissA* une assez belle part, d'autant plus difficile à déraciner de nos jours qu'il s'allie avec un des besoins du siècle, l'esprit d'observation et d'analyse appliqué à la nature de l'homme et à toutes choses. Nous avons pensé qu'il ne serait peut-être pas inutile d'éclairer par un côté les origines d'une philosophie si digne d'être envisagée sous tous les aspects, et de montrer que le scepticisme moderne, dont l'apparente originalité peut contribuer à séduire beaucoup d'esprits, ne diffère guère que par la forme de cet antique pyrrhonisme qui semblait désormais relégué dans l'histoire.

Certes, il est loin de notre pensée de vouloir établir ici un parallèle complet entre iEnésidème et le père de

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la philosophie Critique. Mais il nous est impossible de ne pas signaler au moins, dans Tidée-mère du Griticisme, comparée au point de vue général du sceptique ancien, une analogie frappante qui éclaire et honore tout ensemble la doctrine que nous avons entrepris d'exposer.

Dogmatiques dans le domaine de la conscience et de la raison pratique, ^nésidéme et Kant sont sceptiques absolus dans celui de la raison pure. Tout Teffort de la philosophie Critique est d'opérer une distinction sévère entre l'élément subjectif et l'élément objectif de la coniiaissance, ou comme Kant dit encore, entre les phénomènes et les noumènes. Cette célèbre distinction, ce langage même, nous les trouvons dans iEnésidème. Le philosophe allemand a pour jamais attaché son nom à la solution sceptique du grand problème du critérium de la vérité j nous allons voir iEnésidème lui frayer la route. Pour tous deux, un critérium absolu est un rêve de l'orgueil dogmatique; pour tous deux, l'esprit humain, condamné à un critérium tout relatif, ne peut franchir le cercle de la subjectivité. Ce critérium, pour iEnésidème, c'est l'apparence, to <paiv6[jL£vov ; y at-il bien loin de là au critérium formel de Kant, qui n'est rien de plus, comme on sait, que l'accord de la raison avec ses lois subjectives? ^Enésidème a épuisé son génie à combattre le principe de causalité, fondement de toute spéculation rationnelle ; mais qu'on y prenne garde, il n'a jamais nié que ce principe n'apparût à la conscience, et ne s'imposât à nos jugements avec une autorité irrésistible. L'auleur de Y Analytique

irmisce^idantale a-t-il au fond dit autre chose, quand il a réduit les premiers principes à de simples conditions a joreon de l'expérience, à des formes, à des catégories de Tesprit humain? Enfin, la base du scepticisme d'iEnésidème, ce sont les contradictions de la raison spéculative ; il oppose à tout principe dogmatique, Oéatç, un principe contraire, ivTCOeciç. N'est-ce pas là le germe déjà développé de ces fameuses antinomies, où parcourant tour à tour les grands objets de la pensée, l'àme, l'univers et Dieu même, la dialectique de Kant oppose avec une audace que rien n'arrête l'affirmation à la négation, la thèse à l'antithèse, pour les briser l'une contre l'autre, et arracher à la raison spéculative que ces contradictions déconcertent, l'abdication de sa légitimité?

Il ne nous appartient pas de signaler les différences, d'ailleurs très-manifestes, qui séparent le génie de Kant et celui d'^Enésidème ; qu'il nous suflBse d'avoir mis en lumière l'identité de leur point de vue. On suivra peut-être avec plus d'intérêt et de patience la restitution laborieuse de la doctrine de notre philosophe, en songeant que son doute n'a pas été un vain jeu d'esprit, un accident stérile de l'histoire, mais l'expression la plus rigoureuse el la plus profonde du scepticisme antique ; scepticisme qui n'a pas péri avec la Grèce, mais que le progrès des temps devait ramener à toutes les époques de la philosophie, parce qu'il a sa source dans la constitution de l'esprit humain.

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