DE LA VIE ET DES ÉCRITS D'^NÉSIDÈME
L'anliquilé ne nous a laissé sur la vie d'iEnésidèmc qu'un petit nombre de renseignements indécis. A peine y peut-on découvrir l'époque où il vécut, sa patrie, le lieu où il enseigna^ et le titre de ses écrits. Sur tout le reste il faut renoncer môme aux conjectures. Il semble, comme on Ta spirituellement remarqué*, que la mémoire de ces grands douteurs de l'antiquité, devenue elle-même l'objet du doute, subisse par un juste retour l'arrêt dont ils voulurent frapper l'esprit humain. Que sait-on de la vie de Sextus, d'Agrippa, de Ménodote ? ce qu'on sait de celle d'iEnésidème, c'est-àdire presque rien.
Mais si les hommes ont été bientôt oubliés, les idées qui rendirent jadis leur nom célèbre leur ont survécu. Or comment l'historien pourra-t-il en saisir l'origine et le progrès, en peser la valeur, en mesurer l'influence,
1 J. V. Le Clerc. Biog. univ. Art. Sextus.
22 LE wSCEPTICISME
s'il ignore le temps où elles firent leur première apparition, les écoles où on les enseigna , et le titre des écrits perdus qui les contenaient et dont il cherche à ressaisir les traces? Les questions de date et de biographie ne paraissent oiseuses qu'aux esprils superficiels. Pour qui sait en voir la portée, elles sont d'un intérêt capital dans Thistoire des idées.
Essayons, pour notre part, de résoudre ces questions en ce qui touche iEnésidème.
On admet assez généralement qu'^Enésidème fut contemporain de Cicéron. Fabricius*, et sur son autorité sans doute, Brucker^ et plusieurs autres historiens' ont fait prévaloir cette opinion. Sur quel fondement est-elle établie?
Fabricius invoque le témoignage d'iEnésidème luimême, qui dans un ouvrage dont Photius nous a conservé un précieux extrait*, s'exprimait ainsi : oi yàizh
'Ci;; 'AxaSyjixia;, {taXiiict vf^ç vuv, xat Sfwïxaï^ cruixçépovrai èviOTs SdÇatç, %oà ei xp^ TiAr^Osç eJreTv, StwïxoI çaivovrat
\).(x.'/ô[Kz^oi StwïxoTç. Or quelle est cette Académie qui se rapproche des Stoïciens en ayant l'air de les combattre et se fait presque stoïcienne? N'est-il pas évident que c'est l'école d'Antiochus^ ? iEnésidème ne se déclare-t-il pas positivement le contemporain de ce philosophe, vr^q
vuv 'Axa^YjiJLtaç ?
1 Fabr. ad Sext. Emp. Hyp. Pyrrh, I, 23o,
« Hist. crit, phiL, 1. 1, p. i328.
» De Ger. Hist comp. des Systy t. III, p. 240.
♦ Phot. Myriob, cod. 212, p. i69. Bekk.
» Sext. Hyp. Pyrrh. I, 33. — Cic. Acad. II, 22. Ibid. 42-43.
D'iËNËSIDËME. 33
Nous admettons avec Fabricius que c'est bien Técole d'Ântiochus qu'iËnésidëme a voulu désigner. Mais a-t-on le droit de conclure de là qu*il ait vécu en même temps que le chef de cette école ? Nous ne le pensons pas. Car enfin, s'il est vrai que la dernière Académie ait rapidement décliné après la mort de son fondateur, elle ne périt pourtant pas tout entière avec lui. Or, les paroles d^iSnésidëme peuvent aussi bien s'appliquer aux disciples qu'Antiochus laissa certaine* ment à Athènes, à Rome et à Alexandrie, qu'à Antiochus lui-même qu'iEnésidëme ne nomme pas. Si donc des témoignages d'une certaine autorité se réunissaient pour reculer de plus d'un demi-siècle la date assignée un peu légèrement par Fabricius, y aurait-il aucune dii&culté à les mettre d'accord avec le texte dont il s'est appuyé ?
Or, nous lisons dans Gicéron ^ : « Fuerunt etiam alia gênera philosophorum qui se omnes fere Socraticos esse dicebant; Eretriacorum, Herilliorum, Megaricorum, Pyrrhoneorum : sed ea horum vi et disputationibus sunt jamdiu fractaetexstincta. » Gicéron regardait donc l'école Pyrrhônienne comme entièrement éteinte de son temps. Et ce n'est pas ici un jugement porté à la légère. Gicéron, dans plusieurs écrits ^ où il passe en revue toutes les opinions philosophiques de ses devanciers et de ses contemporains, revient sur cette dissolution de l'école de Pyrrhon, et il ne dit pas seulement
1 Di Or^., m, 17.
•De/ln.II, 12. — Ibid., 13.
qu'elle fut dédaignée, mais détruite et épuisée, frojcta et exstincta.
Je le demande maintenant. Peut-on supposer que €icéron se fût exprimé de la sorte, Gicéron qui a fait à tant d'hommes obscurs Thonneur de citer leur nom et de discuter leurs doctrines, si, au moment même où il écrivait, un esprit distingué, un écrivain célèbre eût relevé, non sans éclat, le drapeau abattu du Pyrrhonisme, et fondé à Alexandrie, sur laquelle étaient déjà tournés les regards de tous les amis de la philosophie, une école nombreuse, florissante, une école si peu épuisée que trois siècles après elle durait en* core * ?
A cette induction si légitime ajoutez un témoi* gnage qui semble décisif. Nous l'empruntons à Aristoclés, philosophe péripatéticien dn ii'' siècle, qui fut le maître d'Alexandre d'Aphrodisée. Dans un livre composé contre les Pyrrhoniens, il parle d'iEnésidème en
ces termes : Mir]Sevb<; S'IiuKrrpa^évcot; aOxûv, &q ei iJLt]Sà èYévovTO'cbitapàTCav, èx^èçxai itpdiiQv èv 'AXe$av8pe(cjt tg xaT' AtYUxrov A?vy)ar{SY)[A6ç Ttç àvaijayicupeïv i^pÇaTO Tbv SOXov
xou-cov. Remarquons d'abord que cette expression A!viQ(7fô'r)(j^(; Ttç dans la bouche d'un homme aussi animé qu'Aristoclès contre le scepticisme ne doit pas être considérée comme un signe du peu de célébrité d'iËnésidème à cette époque. Car, au moment même où
' Sextus est le dernier philosophe célèbre de Técole de Pyrrhon. Sa date a été fixée solidement au commencement du troisième siècle de Tère chrétienne. Voir Bruck. HisU crit. t. Il, p. 631. — M. Le Clerc. Biog. TJniv. Art. Sextus.
D'iKNÉSlDÈMK. 25
Aristoclès prend cet air de profond mépris, il cite les écrits d'iEnésidème en homme qui les connaît parfaitement, etquinelesjugepassi peu considérables, puisqu'il s'emporte si fort en les combattant. Au surplus, ce qui nous intéresse surtout ici, c'est qu'un philosophe du II* siècle atteste que Técole pyrrhonienne, dont il fait l'histoire, a été relevée par iEnésidème à une époque toute récente, lyfiïq xal lupd^yjv. Supposez maintenant avec Fabricius qu'iEnésidème soit contemporain d'Antiochus et de Gicéron, è^Bèç xat lupdjiQv est inconcevable, appliqué à un philosophe mort depuis deux siècles. Mais placez iEnésidème au commencement du 1^^ siècle, le passage de Photius s'explique à merveille; les réflexions de Gicéron sur le déclin de l'école pyrrhonienne sont d'un parfait à-propos, et iyfiïq xal itpwïjv reçoit un sens raisonnable, dès qu'on le rapporte à un philosophe dont Aristoclès aurait pu dire : il florissait dans le siècle dernier.
On pourrait élever une dernière dilBculté à propos du catalogue que Diogène nous a donné des philosophes de l'école de Pyrrhon depuis le fondateur jusqu'à Sextus Empiricus et son disciple Satuminus. D'après Diogène, voici l'ordre où ces personnages se sont succédé ^ :
Pyrrhon,
Timon de Phlionte^
Euphranor de Séleucie,
Eubulus d'Alexandrie,
Ptolémée,
Héraclide,
^ Laert.liv. IX. i2, p. 265-266. (Éd. de Londres, i664.)
iËnésidëme de Gnosse,
Zeaxippe Politës,
Zeuxis,
Antiochus de Laodicée,
Ménodote de Nicomédie,
Hérodote de Tarse,
Sextus Empiricus,
Satuminus de Cythénée.
D'après ce catalogue, entre iEnésidème et Pyrrhon, il s*est écoulé cinq générations de philosophes; et il se trouve justement qu'entre iEnésidème et Sextus pareil nombre de générations se sont succédé. Or, la date de Pvrrhona été fixée avec sûreté de 380 à 288 av. J.-C: et celle de Sextus, quoique un peu incertaine, a pu Tétre également par la sagacité des critiques au commencement du m® siècle de Tère chrétienne. Il pourrait donc sembler raisonnable de placer iEnésidème dans Tordre chronologique à une distance égale de Sextus et de Pyrrhon, c'est-à-dire au temps d'Antiochus et de Gicéron, ce qui s^accorderait avec l'opinion de Fabricius. Mais il faut observer que cette façon mathématique de traiter de semblables questions est la chose du monde la plus chanceuse. De plus, il n'est pas sûr que la liste de Diogène soit complète. Agrippa n'y est pas nommé, ce qui est une grave lacune; et en outre Diogène lui-même rapporte * que, suivant le pyrrhonien Ménodote, fort compétent sur ce point, Técole de Pyrrhon fut quelque temps interrompue après Ti-
1 Laert. liv. IX, p. 265.
D'iflNÉSIDËME. 27
mon, jusqu*au moment où Ptolémée de Gyrërie la reprit.
Nous persistons donc, sans nous arrêter à cette objection, à rejeter avec Ritter ^ Topinion de Fabricins, qui n'oppose à un passage décisif d'Aristoclès et aux inductions légitimes tirées du témoignage de Gicéron, que la conséquence arbitraire d'un texte de Photius mal interprété. Au contraire, en fixant l'époque d'^Enésidëme au commencement du i''' siècle de l'ère chrétienne, on a l'avantage de s'appuyer de tous les témoignages en les conciliant tous.
Les historiens de la philosophie ne sont guëres plus d'accord sur la patrie d'iEnésidème que sur l'époque où il florissait. Les uns le font naître à Alexandrie ^, les autres à iEgé en Achaïe ', les autres à Gnosse dans l'IledeGrète^
Geux qui soutiennent la première opinion se fondent sur le passage d'Aristoclès déjà cité ® : lyfi\q xat 7:p(î)Y)v Iv 'AXe|avSpe(a tïj x-ax' AiYu-ircov Aîvr^fftSy)[w<;. Mais d'abord Aristoclès ne dit pas qu'^Enésidème soit né à Alexandrie, et de plus Diogène Laêrce dit positivement le contraire, AîvY)a{SY]ii.o<; Kvàorcrioç, ^çxal nu^p(ii>ve{o)v X^ywv
Il n'est pas difficile de concilier ces deux témoigna-
^ Bist. de la phiL anc, Vf, p. 222.
» Voy. Bruck. Hist. crit. I, «328.
' Phot. Myriob. 1. 1.
* Laert. IX, 12, p. 265.
» Arist. ap. Euseb. Prœp, Evarig. XIV, 18.
ges ^ iEnésidème était de Gnosse en Crète comme l'assure Diogène Laërce, mais il enseigna à Alexandrie, comme le rappelle Aristoclès. Et en effet, ce n'est pas dans son obscure patrie qu'iEnésidème pouvait songer à relever une école déchue et à créer un mouvement philosophique de quelque portée. Il dut se sentir entraîné vers la cité philosophique par excellence. Or Athènes qui longtemps avait été cette cité, venait de perdre avec les restes de sa liberté cette haute suprématie intellectuelle qui ne survit pas à une grandeur politique éclipsée. Déjà le fondateur de la dernière Académie désertait la patrie de Platon ^ pour Alexandrie, devenue la nouvelle Athènes. iEnésidème Vy suivit bientôt après pour porter les derniers coups au dogmatisme qui déclinait et féconder à son propre insu les germes d'un dogmatisme nouveau.
Nous ne dirons qu'un mot du passage de Photius qui a induit à supposer qu'iEgé fut la patrie d'iEnésidème AtvY)(ji8Y)[jLo; 6 èÇ AtYôv, dit Photius. Ménage propose de lire è? Aiy^xtcu, au lieu de èÇ Atvwv, Mais cette altération d'un texte bien établi est arbitraire, et il nous parait plus sage de penser que Photius s'est trompé sur ce point comme sur tant d'autres.
Proposons-nous maintenant de retrouver et de réunir ce qui nous reste des ouvrages d'iEnésidème. Aucun des nombreux écrits qu'il a composés n'est
* Vid. Is. Casaub. ad Laert. IX, 12. — Menag. ibid.
* Cic. Acad, Qu, II, 4.
D'iËNKSlDÈMK. SU
parvenu jusqu'ù nous. S'il en est un dont la perte soit particulièrement regrettable, c'est sans contredit l'ouvrage en huit livres intitulé nu^p(î)V£iot XoYct * ou Ilu^pt.;v{o)vX6:^ct^.iEnésidème y soumettait à un examen régulier toutes les questions philosophiques et tous les systèmes, s'efforçant d'imposer aux philosophes et à l'esprit humain lui-même, comme leur commune loi, la contradiction universelle. C'est dans cet ouvrage que le scepticisme absolu, qui n'avait paru jusqu'alors qu'un accident et presque une folie, s'éleva pour la première fois, de Thumble rang d'une tradition dédaignée à celui d'une doctrine philosophique organisée, d'un système vaste et complet.
S'il faut renoncer aux lumières qu'eût jetées sans doute sur les systèmes philosophiques de l'antiquité la conservation d'un tel monument, essayons du moins d'en rassembler les débris dispersés, afin d'y ressaisir la pensée fondamentale du sceptique ingénieux et profond qui le composa.
Photius nous a conservé dans sa Bibliothèque^ un extrait assez étendu du IIu^^wvCwv X6yoi. Cet extrait fait connaître avec précision le caractère propre du scepticisme d'^nésidème, le plan de l'ouvrage, et ses divisions principales. Nous trouverons là, dans la suite de ce travail, une excellente base pour reconstruire la doctrine d'^Enésidème. Mais l'extrait de Photius n'est
1 Photius, p. i69,Bkk.
2 Laert. IX, p. 268.
3 Phot. cod.2i2. p. 160-171. Bekk. — p. 542-o44. Haesch.
qu'une sorte de cadre à peu près vide. Il faut le remplir.
Nous savons qu'iËnésidëme a attaché son nom à la discussion du problème de la causalité. Dirigeons de ce côté nos premières recherches.
Nous trouvons dans Sextus un passage très-étendu, où la question de la causalité est traitée avec une subtilité, une régularité et une profondeur singulières ^ Si nous parvenions à nous assurer que Sextus a emprunté à iËnésidème le fond et même la forme de cette argumentation, nous croirions avoir restitué à Thabile sceptique la partie la plus originale de ses idées, et celle qui a le plus de droits à être conservée par Thistoire.
Sextus, dans son premier livre contre les physiciens, aborde le grand problème de Texistence des causes. Après quelques arguments où le sujet n'est qu'effleuré, il s'exprime ainsi : "AçeXéarepov pi^v o(>to) Tivkç ^opa- (jLuOouvrat zà xou èY^etiiivou X6you \ii\>,\La.x(x' b 8è AfviQ^CôîQ- [i^ç StaçopdiTepov è^' outwv èxp^ÎTO Taïç -rcept tfjç ^v^é<setùç dixop(atç. Tb ^ap (s(ù\La tou (3Ù>\ML':oq oi% 3tv etï) atxtov, èitet- TwSp ^ i^irri'xô'i èurt ib xotouTOv vô^pLa... "^ ^vrfférf. xtX.
Suit une argumentation où la notion de causalité décomposée dans tous ses éléments et considérée sous tous ses aspects est comme enlacée dans les nœuds de la dialectique la plus déliée. L'argumentation épuisée, le morceau se termine par ces paroles qui ont tout à la fois le caractère d'une conclusion et d'une transition : TcCvuv
^ Sext. Adv, Math. p. 345, B. Je cite ici et partout ailleurs rédition de Genève et Paris, 1621, n'ayant pu avoir à ma disposition celle de Fabricius que j'ai seulement consultée.
D'iGNÉSIDÈME. 31
G'iîè xaTà StdLâsatv xctet to atTtov & Irs-at, zh [jlyjS^Xcoç ai- Twv aÙTO TUYX^^stv. "EvsoTt oï y.al iT:b tïjç àçijç xoivorspov TÛ T£ xctouvTt vm TU) iuàa)^ovTi èxa-spâïv. "Iva ^ip ktX ^ .
Il nous paraît certain que le morceau tout enlier qui est compris entre ces deux passages appartient à iËnésidème. Car d'abord, dans le premier passage cité, Sextus indique positivement qu'après avoir emprunté les arguments qui précèdent à différents sceptiques qu'il ne juge pas à propos de nommer, il va maintenant suivre les traces d'^Ënésidème, et il est clair que s'il nomme iËnésidème, c'est à cause de la supériorité avec laquelle il a traité le sujet, §iafopu)Tepov ixP^xo^; de façon que cette longue argumentation qui se déroule immédiatement après, est opposée par sa profondeur et son étendue à tout ce qui précède, en même temps qu'attribuée expressément à iËnésidème. Ainsi, dans la pensée de Sextus, les premières objections n'étaient en quelque sorte qu'une escarmouche. C'est à iËnésidème qu'il veut laisser le soin et l'honneur d'engager sérieusement le combat.
Nous voilà donc conduits à une restitution importante presque sans effort. Et cependant un savant historien de la philosophie en conteste la légitimité^. Voici son objection principale : Si l'on attribue à iËnésidème le morceau qui suit le passage où son nom est cité, il
i Sext. Adv, Maih. p. 351, G.
> Fab. ad SexL L c. entend ainsi ^ta^opwTcpov : pîuribus et in varias species adomatis argumentis. Qu'on Tentende de cette façon ou comme nous faisons, notre conclusion subsiste..
' Ritter. Hist. de la phiL tom. lY. p. 228.
n'y a pas, suivant H. Ritter, de raison pour en limiter retendue, ce qui conduit de proche en proche à l'absurde conséquence de substituer iEnésidème à Sextus dans toute la suite de l'ouvrage.
Mais cette objection ne peut nous arrêter. L'argumentation développée dans Sextus est comme une chaîne dont tous les anneaux sont étroitement liés. Si Ton reconnaît que la première partie en est empruntée à iEnésidème, il faut lui faire honneur de tout le reste. On dit maintenant : où vous arrêterez-vous? Nous répondons : avec l'argumentation elle-même.
Là question se réduit à déterminer le point précis où finit l'argumentation, et il ne peut y avoir là-dessus que des dissidences d'opinion peu sérieuses.
Fabricius * est d'avis que l'on doit attribuer à iEnésidème tout le morceau compris entre les lignes où se trouve son nom et les mots Tb ijt.lv ouv -reoiouv aiTtov
ouTO) xat otaT'tSCav xai xcivïj [lexà tou 'ïcioxov'coç àxopeVTaf aTtopoç 8è Icrct xa-c'^Cav xal 5 irepl xou 'ïci(JXOVTO(; Xé^oç ^,
La raison qui sans doute a déterminé Fabricius, c'est que la question de la causalité n'est complètement épuisée qu'à cet endroit. Mais il faut user ici d'une critique plus sévère. Dans un écrit de Sextus, on n'est fondé à mettre positivement sur le compte d'iEnésidème que ce qu'il est impossible d'attribuer à un autre que lui. Or, à la rigueur, l'argumentation d'iEnésidème peut être considérée comme terminée aux mots déjà cités : toCvuv oiSk
* Fabr. adSeœtum, p. 597.
« Sect. 266 de l'éd. Fabric. — Adv. Math. VIII. 353, A. Ed. Gen. et Par.
D'iCNËSIDÈME. 33
xaxà SiaScdtv xtX., lesquels ont le double caractère d'une conclusion et d une transition. Il est vrai que la question de la causalité n*est pas absolument abandonnée après ces paroles; mais elle est envisagée sous de nouveaux aspects, et la discussion qui suit perd sensiblement en force et en profondeur. On ne peut donc rajouter sans une certaine réserve au morceau qui, suivant nous, revient seul de droit à iEnésidème.
Maintenant à quel ouvrage d*iËnésidème Sextus a-t-il emprunté cette citation? Il nous parait à peu près cer* tain que c'est au cinquième livre des nu^^((>v6tot \&^o\. Photius dit en effet dans son extrait ^ : Upo6dW&zoa iï
aùxij x-at 6 icejji'ïrcbç Xà^oq tàç %anà xûv ahCwv ixoptjTtxàç Xà- 5aç, {LYji^ïy \ù,y (jLtjSevbç atxicv èvBtSoix; etvai xxX. Cette indication se rapporte à merveille à l'argumentation développée ou plutôt copiée par Sextus, et j'ajoute qu'elle confirmerait au besoin la légitimité de la restitution qui vient d'être opérée.
Photius ajoute : iliiraTïjaOat Sa toùç atTtoXoYOÛvraç çiaxu)v, xat Tpéxouç àptQ(i.(ov, xa6'ob; oTsTat a&xobç aktoXoYeTv, ûxocx^évraç eJç tï;v totaÙTiQV ireptevexBYJvai iuXivy)v.
Ces Tp^Tuoi dirigés contre les chercheurs de causes, ahioXc-fouvraç , et qu'il ne faut pas confondre avec les 8éxa TpÔTCot vfiq litoxtjç attribués aussi par quelques-uns àiËnésidème, ces ^rpéxoi dont parle Photius sont évidemment ceux* dont Sextus nous a donné Ténumération dans une de ses compilations ^ et qu'il copie évidem-
1 Phot. loc. cit.
« Pyrrh. Hyp. I. i7.
ment dans iËnésidëme * . De façon qu'en réunissant le chapitre de Sextus où ces ixTÙ) 'zp&Koi sont développés et le grand passage sur la causalité, nous recomposons presque tout enlier le livre le plus important du plus important ouvrage d'^Enésidëme.
Nous croyons pouvoir effectuer encore deux restitutions tout aussi légitimes, quoique d*une moindre importance.
On trouve dans Sextus deux argumentations sceptiques, Tune contre la vérité, Tautre contre les signes ; toutes deux, selon nous, reviennent à iËnésidëme.
Pour la seconde, qui a, nous le verrons, une portée considérable, le doute n*est pas permis. L'auteur, en effet, est cité ainsi que son ouvrage : & '{àp AiviQd^ii^ç
Pour la première, toute incertitude doit céder à un examen attentif.
Sextus, dans son second livre contre les logiciens^, entasse sur la question de la vérité un grand nombre d'arguments sceptiques qu'il puise, selon sa coutume, dans la tradition. Puis il continue en ces termes : Su-' vi[i£\. 8q ym b AîvtjœCSyjixoç xàç b^KOiozp&îzouq xaTà tov xéiuov dcTCopCaç T^ÔYjdtv. Et Y^p l^i Tt àXYjôàç, yjtoi aJaÔYjT^v èffrtv,
^ voYjT^v xtX^ Nous n'hésitons pas à regarder le morceau qui suit jusqu'aux mots Al [t.h )ca66Xou àxopCai icept Tou àXïjOoiîç zoicvj-zai Tivéç eiaiv ^ comme la propriété
* Fab. ad. Sext 44, Y,
« Adv. Log. II, p. 258, E.
» Loc. cit. p. 221-227.
* Loc. cit. p. 227, G.
^ Loc. cit. p. 229, C.
D'iCNÉSIDÈME. 35
d*i£nésidëme. Car, en thèse générale, Sextus n*est guère qu'un compilateur instruit ^ Loin de prétendre à roriginalité, comme on Ta dit, il s*efface sans cesse et ne parle presque jamais en son nom. Toujours à la trace de son école, il a du moins la modestie et la bonne foi d'en convenir. Lors donc qu'il cite un philosophe pyrrhonieu dans le cours d'une argumentation, on peut se tenir pour à peu près sûr qu'il le copie ou le résume. A plus forte raison quand il lui attribue expressément les pensées qu'il lui emprunte ; et c'est le cas où nous sommes ici; le passage cité plus haut en fait foi. Nous remarquerons seulement que plusieurs parties de celle argumentation contre la vérité étant peu développées, il y a lieu de penser que Sextus n'a pas copié, mais résumé l'ouvrage d'iËnésidëme.
Quel peut être cet ouvrage? très-vraisemblablement le deuxième livre des nu^^(i)v((i)v Xô^ot. Car Photius nous apprend dans son extrait^ qu'iËnésidème traitait de la Vérité dans le second livre : 'Ev ^àp '^(^ BeuTépw xaxà |jL£poç ^^8r) àçy6\f£9oq è-rreÇtévat xà èv xeipaXaCco &{pY][JLéva ^epi t£ àXrfim xat ahC^v StaXàixéavet xtX.
Ce sont là les seuls morceaux de quelque étendue qui nous restent des écrits d'iEnésidème.
Il est certain pourtant qu'indépendamment du Iluff(i)vetoi Xé^oi, il avait composé plusieurs autres ouvrages, l'un nspl ÇYiT^crewç, l'autre Ilspt croçtaç, tous deux cités par Diogène Laërce et nettement distingués des nu^j^(j[)v£ioi
* Voir notre Ch. VUI.
»Phot. p. «70, Bekk.
X6Y0l^ C'est vraisemblablement dans quelqu'un de ces ouvrages, ou peut-être dans l'un et dans l'autre, qu'iEnésidème sortant, par une singulière évolution dont nous aurons à nous demander compte, de l'école de Pyrrhon pour entrer dans celle d'Heraclite, exposait sur les questions du temps ^, du mouvement', des éléments du langage*, sur l'être % le tout et la partie^, sur la raison individuelle et la raison générale ^ , ces théories souvent si obscures dont nous retrouvons dans Sextus quelques vestiges indécis.
Quant aux oroixeio'xjeK; dont parle avec tant de colère le très-zélé dogmatique Aristoclès, xaxat oTotxj£t«*)asi<; * et à la TcpcbxYj etaaYWY^ citée par Sextus^, sont-ce là des ouvrages distincts ou bien des façons particulières de désigner les nufip(î)veioi \6^oi et les traités Dspt croçCaç et Ilepl ÇYjT^aeox;, OU encore sont-ce des parties de ces divers ouvrages? Ces questions sont de si peu d'intérêt qu'il n'y a pas lieu de regretter qu'elles soient insolubles.
Enfin, l'ouvrage cité par Diogène ^'^ et Arisloclès^*
1 Laert. IX. H. p. 263.
« Adv, phys, IL p. 417, A, B. — Cf. Hyp. PyrrhAU. H, p. 138, C.
3 Adv, phys. p. 386, E. — Ibid. p. 387, A, B.
* Adv. phys. II, p. 417, A, B.
* Adv, phys, II, p. 419, D.
« Adv, phys. p. 363, D.
■7 Ado. logf. p. 222, B.
8 Arist. ap. Êuseb. Prœp, Evang. XIV, 18,
» Sext. Adv. phys, II, p. 417, A.
" Laert. IX. li, p. 2oC.
** ArisL ap. Euseb. Prœp, Evang, XIV, i^.
D'iENÉSIDÈME. 37
SOUS- ce litre : èv xyj ê!ç 'zà. Il'jfpwvsta uTuo'cuTcwcret, était- il différent ou non des llufpo'wetoi X^^ct. Ce qui pourrait faire admettre avec Fabricius * et malgré l'opinion de Ritter^ la distinction de deux ouvrages, c'est que les oi-m xpoTuot Tîj; èiroxo; étaient développés, au témoignage
d'AristOClès ^ àv vf^ stç xà llu^p^veta uxoTUuàcrei, et que
nous n'en trouvons aucune trace dans l'extrait donné par Photius des nufip(î)vetot Xàya,
Du reste, comme nous ne possédons pas une ligne de rhypotypose d'iEnésidème, en supposant qu'elle ait été un ouvrage à part, il est parfaitement inutile d'insister sur ce point.
En résumé, des huit livres dont se composait le Dufi' p(i)vevoi 'kà^oi, nous sommes parvenus à retrouver pour le fond des idées, sinon pour leur exposition développée :
Le I" livre, dans le résumé net et précis de Photius;
Le IP livre, dans Sextus Adv. log. II, p. 227, C à 229, C.
Le IV* livre, dans Sextus Adv. log. II, p. 258, E.
Le V* livre, 1^ dans Sextus Adv. phys. 34S, B à 351, C.
2^» dans Sext. Pyrrh. Hyp. I, 17.
* Fabr. ad Seœt, ^Adv. Log, IL
« Hist. de la phil. anc. t. IV, p. 227.
• Arist. 1. c. — Aristoclès dit èwéa Tpowou;, ce qui a fait croire qu'il avait réduit à neuf les ^Éxa Tpo'irot rnç lïccxîiç. Mais il est certain que le texte d' Aristoclès a été altéré, ou qu'Aristoclès se trompe, car Sextus {Adv. Logicos, p. 201, A) cite les ^ixoi. Tpdir&t exposés par iEnésidème, et Diogène Laërce mentionne expressément son dixième rpoivoç. Laert. IX, il.
38 LE SCEPTICISME D'iËNÉSlDÈME.
Pour les VI% VIP et VHP livres qui traitaient, au rapport de Photius * les questions morales, nous sommes réduits au résumé du Myriobiblion et à quelques indications de Diogène Laërce ^ et de Sextus ^.
Quant aux traités uepl ÇYiTificrewç et xept aoçiaç, on peut avec vraisemblance y rapporter les indications dispersées çà et là du dogmatisme héraclitéen d'iËnésidème ^.
Voilà les débris de la doctrine d'iËnésidëme que le temps a épargnés. La critique, après les avoir recueillis, doit les féconder et restituer autant que possible dans ses traits essentiels la pensée dont ils sont restés les uniques dépositaires.
Mais, avant d'exposer avec étendue la doctrine d'JEnésidème et de la soumettre à une discussion approfondie, il est nécessaire, pour en saisir Tesprit et le sens, pour en mesurer la juste portée, comme aussi pour en apprécier plus tard Tinfluence historique, de reconnaître attentivement ses origines.
1 Loc. cit. p. i70-17i.
» Laert. IX, 12.
3 Arfu. 'phys. II, p. 446, B.
^ Voir les end. cités plus haut.