‹ Le scepticisme: Ænésidème, Pascal, KantChapitre 21 sur 39 · SIXIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

SIXIÈME ARGUMENT

Ou l'agent est séparé du patient, ou il n'en est pas séparé. Si l'agent et le patient sont séparés, l'action de l'un est impossible en l'absence de l'autre. S'ils m sont

pas séparés, cette action s*opérera par le contact. Or, Faction par le contact est sajette à d'insolubles difficultés. Donc il n*7 a pas de cause.

Tout Tartifice de cet argument consiste à se placer d*abord au point de vue sensualiste, afin de ramener toute action possible à une action par le contact; puis à se tourner contre le contact lui-môme par une brusque évolution, en changeant de point de vue et faisant en quelque sorte volte-face.

Cette manœuvre est d*un esprit souple etsubtil, mais quelque peu sophiste. Une analyse attentive doit la déjouer.

iEnésidème soutient que si deux substances sont séparées, elles ne peuvent agir Tune sur l'autre. S'il veut parler de substances corporelles, et d'une séparation mécanique, j'accorderai qu'à ne consulter que les sens, toute action parait impossible sans le contact. Mais sont-ce bien les sens qu'il faut consulter ici ; et y a-t;il un physicien philosophe qui s'arrête à ces grossières, apparences? Le contact sensible n'est peut-être que la distance de deux corps devenue imperceptible à nos faibles yeux. Et supposez même cette distance réduite à zéro, les. deux corps qui se touchent en sontils moins deux êtres différents, et séparés par conséquent d'une séparation métaphysique. Dès lors l'action de l'un sur l'autre n'est-elle pas toujours aussi mystérieuse?

Il fallait donc poser la question de cette façon : Gom-

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ment une certaine substance, corps ou esprit, peut* elle modifier une autre substance dont elle est méta^ physiquement séparée ?

Le devoir d'un dogmatisme sincère est de déclarer ici que la philosophie ne possède aucune solution définitive de ce problème. Si Tonne cherchait qu'une hypothèse originale, féconde, hardie, pleine de séductions, elle est toute faite. Le système deTharmonie préétablie est là. Mais si riche, si forte que soit la trame qu'a tissue la main de Leibnitz, il est trop vrai qu'elle se rompt en plus d'un endroit.

Au fond, si ce grand homme a fait admirablement toucher au doigt le nœud de la difficulté, on peut dire qu'au lieu de le délier, il l'a rendu, en voulant le couper, plus inextricable encore. De quoi s'agit-il en effet? d'expliquer l'action réelle et réciproque des substances. Or, l'harmonie préétablie l'explique si peu qu'elle l'exclut positivement. Je sais qu'un interprète illustre de Leibnitz a soutenu que les déterminations seules des monades leibnitiennes viennent de leur propre fonds, et que leurs perceptions ou sensations viennent du dehors et sont l'effet de l'action des causes extérieures. Mais j'ose dire, Leibnitz à la main ', que l'influence d'une monade sur une autre monade est toujours

* Voici quelques passages qui nous semblent décisifs :

« II n'y a point d'influence réelle d'une substance créée sur une autre, en parlant selon la rigueur métaphysique. > Système nouv. de la Nat. et de la Cùmmunic. des Subst. (Rec. Des Maiz IL 280).

a II n'est pas possible que l'âme ou quelque autre véritable

à ses yeux une influence tout idéale, jamais une influence réelle. Or, l'expérience dont le génie même ne peut s'affranchir, Texpérience est ici en contradiction formelle avec Thypothèse de Leibnitz. La conscience en effet nous révèle en nous-mêmes une foule de modifications passives dont le moi n*est certainement pas la cause et qu*il attribue par une induction irrésistible à l'action des causes extérieures.

La métaphysique en est là. II est certain que le moi est une cause. Il est certain quMl existe au monde beaucoup d'autres causes. Il est certain que ces causes, outre leur action interne et pour ainsi dire subjective, agissent réellement et objectivement les unes sur les autres. Nous avons une idée parfaitement claire du premier genre d'action, parce que la conscience nous en découvre en nous-mêmes le type; mais le second est un secret que la science n'a pu encore arracher à la nature.

Après cet aveu, la philosophie peut attendre le scepticisme de pied ferme. Si ^nésidème vient nous dire comme il a fait déjà : vous ne savez pas comment les substances agissent l'une sur l'autre ; donc les substances

substance puisse recevoir quelque chose du dehors. » Ibid. p. 381.

« Dieu a créé d'abord Tâme, ou toute autre unité rëellë, de sorte que tout lui naisse de son propre fonds. » Ibid.

« Les perceptions arrivent à l'âme à point nommé, en vertu de ses propres lois, comme s'il n'existait rien que Dieu et elle. » Ibid. p. 382. —Cf. Êdaircis, du nouv, Syst Ibid. p. 391, 392.

« Tout se fait dans l'âme comme s'il n'y avait point de corps, et tout se fait dans le corps comme s'il n'y avait point d'âme. » Réplique à Bay le. (Rec. DesMaiz. II, 432.)

D'iËNÉSIDËME. ' \ffft

n'agU&ent pas Tune sur Tauire, noas lui répondrons ce qu'en pareil cas répondait à Hume un profond psychologiste contemporain : k Si le sentiment intime qui nous fait apercevoir un pouvoir d*agir dans l'exercice de notre volonté dépendait de la connaissance absolue de Tâme ou de sa liaison avec le corps, et enfin de la manière dont les deux substances agissent Tune sur Tautre, nous ne pourrions avoir la sentiment intime du pouvoir, sans avoir la connaissance objective des substances séparées et des moyens de leur action réciproque. Or nous avons Taperception interne de notre pouvoir d^agir indivisible de celui de notre existence même,.. Donc, le sentiment intime du pouvoir est indépendant de toute connaissance objective des substances spirituelle et corporelle et de leur action réciproque. » (Maine de Biran, Ed. Cousin, p. 284.)

Restent les arguments d*iËnésidème contre le contact. Mais on sent combien ils perdent de leur importance, du moment que le contact réduit à sa juste valeur n'est plus la condition universelle et nécessaire de Taction réciproque des causes, mais un simple phénomène sensible associé d'ordinaire au mouvement des corps.

Voici le premier argument : Si le contact était possible, il durait lieu par la pénétration de deuxcorps, ce qui est en contradiction avec l'essence de la matière, ou il se ferait par les surfaces, soit extérieures, soit intérieures. Or les surfaces sont des choses incorporelles qui par conséquent ne peuvent servir au contact.

Il y a ici une confusion peut-être volontaire de deux

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points de rue, celui de la géométrie et de Fabstraction, celui des sens et de la réalité corporelle. Le contact physique, c'est la distance de deux corps devenue insensible, ou si Ton veut, absolument disparue. II n'y a là ni pénétration, ni surfaces idéales et incorporelles, ni rien de semblable. Le contact géométrique est autre chose. Il est tout idéal, comme les êtres de raison entre lesquels on le conçoit. Tantôt on admet une absolue pénétration de deux solides, tantôt une simple identifia cation de surfaces, de lignes ou de points. Deux sphères se coupent; il y a une portion d'espace qui leur est commune; voilà le contact par pénétration. Un cône repose par sa base sur un plan ; voilà un contact de surfaces. Et c'est encore, en un sens, une pénétration ; car on dit alors que les deux surfaces ont une partie commune. Mais il est bien entendu de tout géomètre éclairé que cette pénétration, ce contact, ces surfaces, ces sphères, tout cela est idéal ; et que transporter dans la réalité ces combinaisons abstraites, c'est confondre, comme dirait Kant, le matière et la forme de la connaissance et se condamner à mille énormités. Lors donc qu'iEnésidème viendra dire : les surfaces étant incorporelles ne peuvent servir au contact, on lui répondra : au contact corporel, d'accord; mais au contact idéal et incorporel, elles le peuvent et cela est très- simple. C'est se moquer que de ramener d'abord toute action corporelle au contact, au contact corporel et physique, bien entendu, et puis de nier que le contact soit possible entre deux corps, non plus le contact corporel et physique dont il est question, mais un contact idéal et

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mathématique dont personne n*a voulu parler. C'est faire tourner une controverse qui devrait être sérieuse sur une équivoque.

J ai insisté quelque peu sur la distinction du contacl des géomètres et de celui des sens, parce qu'elle donne la clef d*un argument assez ingénieux qu'on a pu attri^ buer à JSnésidëme avec quelque vraisemblance. Il vient dans Sextus à la suite du précédent ' :

Deux corps ne peuvent se toucher par toutes leurs parties, à cause de Timpénétrabilité de la matière ; ni par quelques-unes de leurs parties, car chaque partie étant matérielle peut être considérée comme un corps, lequel n'en peut toucher un autre par toutes ses parties ; ce qui jette dans un progrès à Tinfini, où Ton poursuit le contact de division en division, sans jamais l'atteindre.

Je réponds que dans ce raisonnement se toucher veut dire se confondre^ s'unifier. Or, que deux solides se confondent soit entièrement, soit par une de leurs surfaces, cela est fort reconnaissable pour un géomètre, car celaestimpliquédansla définition même des solideset des surfaces géométriques, qui ne sont que des déterminations idéales de l'espace pur. Tout au contraire, dans le domaine de la réalité sensible, cette unification est parfaitement absurde. Mais nous nela supposons pas. Nous supposons que deux corps, sans se confondre ni en totalité, ni partiellement, sont dans une telle position

1 G*est la portion de rargumentation sur la causalité que nous hésitons, malgré Tautorité deFabricius, à attribuer positivement à iËnësidème. Fab. ad Sext. p. 597, et notre chap. I.

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que leur distance dans l'espace est nulle ; en termes plus simples, qu'entre ces deux corps il ne reste plus de place pour un troisième. Argumentez contre ce genre de contact; on vous répondra. Mais en attendant, tout ce qu*il y a de vrai à recueillir de vos subtilités sur le contact, c'est que la sphère de l'abstraction n'est pas celle de la réalité, et qu'on risque en les confondant de trouver des difficultés là où il n'y en a pas, et de jouer sur les mots au lieu de discuter utilement.

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