‹ Le scepticisme: Ænésidème, Pascal, KantChapitre 22 sur 39 · SEPTIÈME ARGUMENT K · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ARGUMENT K

La cause est relative à l'effet; or, les choses relatives n'existent qu'idéalement. Donc il n'y a en réalité aucune cause.

Ce dernier argument d'iEnésidëme ne va à rien moins qu'à détruire avec le principe de causalité toutes les vérités absolues. Ces vérités en effet sont des rela-

1 Cet argument n'est pas littéralement compris dans le fragment que Sextus nous a conservé. Mais il y a de bonnes raisons pour l'attribuer à ^Enésidème. i^ Diogène, qui le rapporte (IX, H.) sans en nommer l'auteur, le place dans une série d'arguments contre la causalité qui appartiennent tous certai*nement à ^Ënésidème. 2° Sextus l'expose également {Adv, Math. 344, G), et il est extrêmement probable qu'il l'emprunte à l'ouvrage d'iEnésidëme qu'il a sous les yeux et qu'il cite textuellement un peu après. 3* Cet argument est tout à fait dans l'esprit de l'école de notre sceptique, où Ton en faisait une application perpétuelle. Voir l'argumentation d'^Ënésidème contre le vrai, où est invoqué ce principe : rk irpoc ti votiriu p^èvov. Adv» Math» 227, G. — Cf. 226, D. — Laert. IX. U, pas.

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tions, au même titre que le principe de causalité, et si vous ôtez à ces relations toute existence réelle pour ne leur laisser qu'une valeur idéale, la réalité des êtres s'évanouit avec celle de leurs rapports, et Tesprlt humain, à qui tout échappe, s'échappe en quelque sorte à lui-même.

^nésidéme raisonne ainsi : La cause, c'est ce qui est pensé relativement à l'effet. La cause est donc un upé; Tt et n'existe que pour l'esprit qui la conçoit. C'est une pure apparence, Iv, t(ov «patvsijtivcov, rien de plus.

Changez un peu les termes et vous aurez cette doc* trine célèbre à qui une si prodigieuse fortune était réservée dans les temps modernes : la loi de la causalité (comme toutes les autres lois de la raison pure), nous est donnée au seul titre de condition nécessaire a priori de l'expérience possible. Donc elle est relative. Donc elle est subjective.

Voilà donc l'idée fondamentale du Criticisme en germe dans un pyrrhonien du premier siècle, et chose singulière, ce même pyrrhonien qui prélude à l'idéalisme subjectif de Kant, nous l'avons vu tout à l'heure devancer la dialectique de Hume. C'est qu'il est, dans la formation des systèmes philosophiques, certaines lois mystérieuses, mais irrésistibles, qui dominent â leur insu les plus libres génies, leur ouvrent les mêmes perspectives, les font glisser sur les mêmes pentes, et quels que soient les temps, les lieux, les circonstances, maîtrisent et surmontent tout.

Qu'on cherche une différence essentielle entre les doctrines d' Jlnésidème, de Hume et de Kant sur la loi

de la caasalité, on n*y parviendra pas. Pour l'un, cette loi est un TCpé^ Tt, un phénomène. Pour Tautre, une habitude de la sensibilité. Pour le troisième, une forme de Tentendement. Pour tous trois ce n'est rien d'absolu, et la métaphysique est une chimère.

Il y avait deux moyens d'aboutir à cette conclusion : 1* prouver qu'en attribuant au principe de causalité une valeur absolue, on est conduit à d'inévitables contradictions. C'est ce qu'Jlnésidëme a essayé de faire dans les six arguments qui viennent d'être discutés. Et c'est aussi ce que Kant entreprit dix-huit siècles après dans sa Dialectique transcendantale; 2® Établir directement par l'analyse même du principe de causalité et de tous les autres premiers principes delà raison, qu'on ne peut leur attribuer qu'une valeur subjective. II était réservé à l'auteur de Y Analytique transcendantale de mettre le scepticisme sous la protection de la critique la plus régulière et la plus profonde qui fut jamais des conditions et des lois de la pensée, et de donner ainsi à Terreur une sorte de prestige. L'analyse d'iEnésidème est au contraire d'une extrême faiblesse, et peu de mots suffisent pour en mettre à nu tous les défauls.

Les relations, dit-il, xà 'jcp6<; ti, n'existent que dans la pensée ; car qu'est-ce qu'un xp^ç ti, sinon ce qui est pensé relativement à autre chose?

iËnésidème confond évidemment ici deux espèces de relations parfaitement distinctes, les relations de nos pensées, et les relations que nous concevons entre les objets de nos pensées, en d'antres termes, les lois de l'intelligence et les lois de l'être. Cette distinction s'ap-

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pHque aisément à notre sujet. Gomme loi de Tintelligence, la relation de causalité exprime la synthèse nécessaire des deux notions de cause et d*effet dans Tesprit humain. Comme loi de Tétre, elle exprime que dans la nature des choses, il n'est rien qui existe et qui puisse exister réellement sans avoir une cause réelle. Nul doute qu'une loi de Tintelligence, en tant que loi purement psychologique, n'existe que de l'existence psychologique, c'est-à-dire dans la pensée. Mais supposez que dans la pensée même, cette loi de l'intelligence représente et en quelque sorte enveloppe une loi de l'être, la question sera de savoir si elle ne peut à ce titre posséder une valeur objective et ontologique, en d'autres termes, conduire légitimement la raison de ce que la raison pense à ce qui est en soi. Nous soutenons, quant à nous, que la loi de la causalité et toulesles lois nécessaires de la raison vont jusque-là. J^nésidème le nie. Mais il faut bien remarquer que s'il nie la portée objective de la loi de causalité, il ne conteste pas que cette loi n'existe dans l'intelligence. Loin de là ; c'est du fait même de la conception nécessaire des causes qu'il prétend conclure que les causes n'existent qu'à titre de conceptions de la pensée. De sorte que son raisonnement, dégagé de toute subtilité, se réduit à ceci : la loi de la causalité est une loi de la pensée. Donc elle n'est pas une loi de l'être.

Aucun artifice de logique ne peut couvrir l'énorme lacune qui sépare cette conclusion de ses prémisses. Et c'est fort inutilement qu'Jlnésidème accumule les exemples dé relations purement idéales, comme celles

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des quantités mathématiques. On lui dira : « Vous Ates à côté de la question. Il y a des relations qui n'existent que dans la pensée ; soit. Mais démontrez que la loi de la causalité est une de ces relations. )>

Vous êtes un sceptique sérieux. Vous admettez la coBscience. Consultez-la donc de bonne foi. Elle vous dira que nier ou seulement contester la portée objective dû principe de causalité, c'est le détruire; le détruire, dis-je, même comxne loi de la pensée^ comme fait de conscience. Prenons Texemple le plus simple : Vous apercevez un mouvement : votre raison conçoit une cause à ce mouvement, et cette conception est nécessaire. Jusque-là il semble que nous soyons d'accord. Mais entendons- nous bien sur le caractère de cette conception. Étes-vous forcé, je vous le demande, de concevoir seulement une cause, sans rien affirmer du reste sur Texistence réelle de cette cause? ou bien étesvous forcé tout à la fois de concevoir cette cause, et de concevoir et de croire qu'elle existe aussi réellement que son effet et que vous-même? Pensez-y bien, et vous reconnaîtrez que le divorce que vous voulez établir entre la notion de cause et la croyance à la réalité des causes est un divorce contre nature, désavoué par une analyse exacte de la conscience et démenti par les croyances du genre humain. Le genre humain a-t-il jamais douté de la réalité du monde extérieur? Il n'y croit pourtant que sur la foi du principe de causalité. Ce principe n'est donc pas seulement^ quoi que vous en disiez, la nécessité de penser les causes, mais la néces- ;5ité absolue de les penser comme réelles, et ces deux

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choses que rabstraction a un instant séparées, la nature nous les donne comme inséparables»

En deuK mots, vous dites : la loi de la causalité est une loi de Tintelligence. Donc ce n*est pas une loi de Tétre.

Nous disons, nous : Ou la loi dé la causalité n'est ni une loi de Tintelligence, ni une loi de Tétre, et la conscience nous trompe. Ou la loi de la causalité est telle que la conscience nous la donne, c'est-à-dire loi de rintelligence et tout ensemble loi de Tétre.

Nous avons discuté avec une étendue proportioimée à son importance chaque partie essentielle de Targumentation d'iËnésidëme ; peu de mots suffiront pour en marquer le caractère général et en apprécier la portée et la valeur philosophiques.

Aucun sceptique, avant JËnésidëme, n'avait eu Tidée de discuter la possibilité et la légitimité d'une de ces notions a priori qui constituent la métaphysique et la raison, afin de les détruire l'une et Tautre par leur racine et pour ainsi dire d*un seul coup. Cette idée est hardie et profonde. Mûrie par le temps et fécondée par le génie, elle a produit dans le dernier siècle la Critique de la Raison pure et un des mouvements philosophiques les plus considérables qui aient agité l'esprit humain ^

On ne peut non plus méconnaître qu'^Enésidëme n'ait fait preuve d'une grande habileté, lorsque pour contester l'existence de la relation de cause à effet, il s'est

< Voyez la Troisième étude du présent ouvragé.

placé toar à tour à tous les points de vue d*où il est réellement impossible de rapercevoir,

G*est ainsi qu*il a parfaitement établi, avant Hume, qu*à ne consulter que les sens, on ne peut saisir dans Tunivers que des phénomènes avec leurs relations accidentelles, et jamais rien qui ressemble à une dépendance nécessaire, à un rapport de causalité.

Que si Ton néglige les idées grossières des sens pour s*élever à la plus haute abstraction métaphysique, JSnésidëme force le dogmatisme de confesser que raclion de deux substances de nature différente Tune sur Taulre, ou même celle de deux substances simplement distinctes, sont des choses dont nous n'avons aucune idée.

Et de tout cela, il conclut que la relation de causalité n'existe pas dans la nature des choses.

Mais d*un autre côté, obligé d'accorder que Tesprit humain la conçoit et ne peut pas ne pas la concevoir, il s'arrête à ce moyen terme, que la loi de la causalité est à la vérité une condition, un phénomène de Tintelligence, mais qu'elle n'existe qu'à ce seul titre ; et de là, le scepticisme absolu en métaphysique. Telle est la substance des arguments d'JSnésidème.

Voici en quelques mots notre réfutation.

V De ce que les sens ne peuvent apercevoir le rapport nécessaire de causalité, il ne résulte qu'une chose, c'est qu'il y a d'autres sources de connaissances que les sens, et que la philosophie qui soutient le contraire ne peut échapper au scepticisme absolu que par l'inconséquence.

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2* II est vrai que nous ne comprenons pas comment les substances agissent les unes sur les autres; mais on n'a pas le droit d'en inférer que cette action réciproque soit impossible; tout s'explique infiniment mieux en admettant que Dieu a placé ce secret avec tant d'autres au-dessus de la portée de notre raison.

3"" iEnésidëme a su choisir sans doute certains points de vue, d'où il est dilBcile ou impossible d'apercevoir la relation de causalité. Mais il en a oublié un, et c'est celui-là précisément où la réalité de cette relation éclate avec une pureté et tout à la fois une autorité incompa» rables, je parle du point de vue de la conscience. Il y a trois choses en effet qu'un homme qui s'observe avec exactitude, ne peut méconnaître : la première, c'est que le moi est une force, une force toujours active, une force dont la vie môme est ce rapport permanent de Ja cause avec ses effets que le scepticisme conteste ; la seconde, c'est que la raison, après avoir recueilli dans un fait primitif de conscience la relation de causalité, l'élève spontanément au caractère d'une loi absolue de l'intelligence et des choses ; la troisième enfin, c'est qu'à côté des phénomènes de l'activité volontaire, il en est d'autres qui sont essentiellement impersonnels et que le moi ne peut par conséquent s'imputer. Ces trois faits constatés par une psychologie attentive et régulièrement développés conduisent à trois dogmes fondamentaux, savoir : la réalité et le caractère propre de l'existence personnelle, la nécessité et la valeur absolue de la loi de la causalité^ enfin, l'existence des causes extérieures et de cette Cause souve-

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raine qui produit, maintient et coordonne toutes les autres.

Ainsi donc, il a suffi à iEnésidëme de méconnaître ou de défigurer un seul phénomène de conscience pour être conduit par la rigueur et la sagacité même de son esprit à nier la possibilité de la métaphysique. Mai$ une analyse psychologique, exacte et sévère, dissipe comme une fumée toute cette dialectique laborieuse, et le faille plus simple devient la base inébranlable de la science la plus haute.

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