‹ Le scepticisme: Ænésidème, Pascal, KantChapitre 36 sur 39 · DES CORPS · texte numérisé non relu

DES CORPS

Le premier problème que se sont proposé au sujet de la matière les philosophes modernes, problème parfaitement sérieux, dont T énoncé n étonnera que les esprits peu exercés aux méditations élevées, est celuici : Peut'On affirmer F existence des corps? Descartes pensait que nous n'avons point de certitude immédia-te de cette existence, et qu'elle resterait douteuse, si la véracité divine n'était là pour nous la garantir. Malebranche suivit son maître dans cette voie, et alla plus loin : pour lui, la véracité divine, telle que la raison nous l'atteste, ne suffit pas; il faut une autorité supérieure, il faut le témoignage de la révélation. Sur cette

* Ce morceau, le précédent et le suivant, ont été primitivement écrits pour le Dictionnaire des Sciences philosophiques y dont ils sont détachés.

peate idéaliste le cartésianisme continuant de ^lisser^ Berkeley vint enfin dire qu'il n'existe point de corps, et qu'entre notre intelligence et Dieu, il est temps de supprimer cet intermédiaire inutile.

Supposons l'existence de la matière solidement établie, une autre question se présente : Que savons-noics de la matière? Pouvons-nous atteindre ses qualités réelles et absolues? Sur ce point encore les philosophes se divisent. Suivant les cartésiens, il y a deux sortes de qualités dans ce que nous appelons matière : les unes, absolues, inhérentes aux corps , indépendantes de nos sens, par exemple, l'étendue, la figure, la divisibilité, le mouvement; cesontJes qualités premières de la matière. Les autres sont plutôt senties que perçues; elles sont moins des manières d'être des corps eux-ménjas que des modes de notre sensibilité ; elles sont variables, relatives, comme la chaleur, les odeurs, les saveurs, et autres semblables.

Cette distinction des qualités premières et secondes, des qualités absolues et relatives, acceptée par Locke, mise en grand honneur par la philosophie écossaise, a été rejetée par Kant. Suivant l'auteur de la Critique de la raison pure^ l'étendue n'est point une qualité de la matière, mais une forme de la sensibilité. Nous ne connaissons point la matière en elle-même, mais seulement les phénomènes matériels, lesquels sont purement subjectifs et dépendants de la nature et des formes de notre sensibilité.

Le système de Kant nous conduit à une dernière question, étroitement liée à la précéd^te : Connais-

sons-nous l'essence de la matière? Pour Descaries, pour Spinoza, cette essence nous est parfaitement connue ; elle est tout entière dans Tétendue , comme Tessence de Tesprit est' tout entière dans la pensée. Il n*y a rien dans Tunivers physique qui ne soit explicable par les modalités de retendue ; rien dans Tunivers moral qui ne se résolve en modalités de la pensée. G*est contre cette théorie que Leibnitz s'inscrivit en faux, admettant, comme les cartésiens, que nous connaissons Tessence de la matière, mais ajoutant à retendue, la force, Tantitypie, comme un complément nécessaire. La philosophie critique rejette également ces deux théories; elle établit une distinction profonde entre la matière visible et sensible, ou la matière comme phénomène, et la matière en soi, la matière comme noumène. Notre esprit saisit le phénomène relatif et divers, et, lui imposant les formes absolues de la sensibilité, complète ainsi la connaissance; quant au noumène, il reste en dehors de nos idées; il échappe à toutes nos prises ; il n'est qu'un inconnu, un Xaigé* brique, tout ensemble nécessaire et inaccessible.

Que ferons-nous en présence de ces épineux problèmes, et des solutions si diverses qu'en ont données les plus grands esprits des temps modernes? Nous ferons une chose très-simple et à la fois trèsnécessaire à notre faiblesse. Nous n'imaginerons pas un nouveau système ; nous observerons les faits, nous confronterons tous les systèmes avec la réalité que chacun d'eux prétend expliquer, et peut-être parviendronsnous, à force d'exactitude et de soins, à quelques in-

ductions certaines, à un petit nombre de conclusions bornées, mais inébranlables.

C'est une chose bien remarquable et qui ressortira clairement, nous l'espérons, de la suite de ce travail, que toutes les aberrations des philosophes sur la question de la matière, paralogismes célèbres de Descartes et de Malebranche, idéalisme absolu de Berkeley, scepticisme subjectif de Kant, tous ces systèmes, toutes ces conceptions bizarres qui ont mis la philosophie en contradiction avec le sens commun, viennent d'une même origine : nous voulons dire une analyse mal faite des données de la perception extérieure. L'école écossaise, si justement renommée par sa prudence et par son scrupuleux attachement à la méthode d'observation, a opposé avec bonheur, aux extravagances de l'idéalisme, le témoignage des faits et l'autorité de la conscience ; mais elle môme, a-t-elle porté dans l'exploration des sens une exactitude parfaite? C'est ce que nous nous permettons de contester.

Pour entrer tout de suite au fond du sujet, demandonsnous, l'œil fixé sur la conscience, s'il existe entre nos différents sens et leurs différentes données cette distinction radicale admise par Reid, suivant laquelle certains sens, l'ouïe, par exemple, ne nous feraient connaître certaines qualités delamalière que d'une façon indirecte et relative, à titre de causes inconnues de telles ou telles sensations ; tandis que d'autres sens, comme le toucher, auraient la vertu singulière de nous révéler par une perception immédiate et directe les qualités absolues, objectives des corps. On voit paraître ici la célèbre dis-

tinction des qualités premières et des qualités secondes, admise, avant Reid, par Descartes et par ses disciples les plus éminents; mais oublions un instant la question métaphysique pour nous enfermer dans le domaine de la conscience.

Les données de nos sens, en gardant chacune leur caractère spécial et leurs innombrables différences, sont au fond essentiellement homogènes. Elles ne sont pas, les unes subjectives, les autres objectives, cellesci absolues, celles-là relatives et indépendantes ; tous nos sens agissent suivant une même loi et nous fournissent sur les corps des informations analogues. Pour le prouver, analysons attentivement les données de Touïe et comparons-les à celles de la vue et du toucher.

Un son perçant vient tout à coup frapper mes oreilles. Qu'arrive-t-il, suivant l'école écossaise? J'éprouve une sensation très-vive, très-caractérisée, qui ne ressemble à aucune autre et qui m'affecte d'une manière très-désagréable. Est-ce tout? Non; c'est un fait qu'après avoir éprouvé une sensation, je la rapporte à une cause. Il y a une loi de mon esprit, toujours présente, quoique inaperçue et toujours agissante au plus profond de ma conscience, qui me fait supposer une cause à tout phénomène qui vient à se produire. Or, ici, la cause de la sensation éprouvée ne pouvant être ma propre activité, mon propre être, puisqueje sens fort bien que mon rôle est purement passif dans le développement du phénomène, et que ma sensation n'est point mon ouvrage, je conçois nécessairement l'existence d'une cause étrangère qui agit sur moi . Cette

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cause est Tobjet sonore ; et me voilà, grâce à ma raison, guidée par le principe de causalité, me voîlà sorti de moi-môme et en possession du monde extérieur.

Nous venons de reproduire fidèlement l'analyse des données de l'ouïe, telle que l'ont faite les philosophes écossais, Reid, par exemple, et à suite, en France, Royer-Gollard. Si celte analyse est exacte et complète, il s'ensuit que le sens de l'ouïe, et les sens analogues livrés à eux-mêmes et considérés avant l'intervention de la raison et du principe de causalité, ne nous font pas sortir du moi. Leurs données sont purement subjectives. Une modification particulière de la sensibilité, laquelle est plus ou moins agréable, je ne vois rien là qui fournisse la moindre idée d'un objet extérieur, d'un corps étendu et figuré. Il n'y a donc point pour l'ouïe de perception proprement dite. Quand la raison me fait rapporter ma sensation à une cause, ce n'est qu'une connaissance indirecte et médiate, une sorte de raisonnement rapide et spontané. Je ne me représente pas cette cause, je ne la perçois pas, je la conçois, je la déduis. A parler rigoureusement, je ne puis pas dire que ce soit une cause extérieure, l'extériorité supposant l'étendue; c'est une cause autre que moi. C'est, comme dit rAUemagne, le non-moi ^ dans ce qu'il a déplus indéfini, déplus strictement négatif. Si donc mes mains ne me faisaient toucher ultérieurement l'objet sonore, je ne m'en formerais aucune idée 5 le tact seul donne une base précise, un sujet fixe et déterminé aux vagues données de louïe et des autres sens. Seul, il perçoit directement l'étendue; seul, il fournit

la notion claire et distincte d*une sabstance corporelle.

Nous ne pouvons accepter cette analyse des philosophes écossais comme l'expression complète de la réalité. Il n'est pas vrai que les données de rouïe, de Todorat, du goût, soient purement subjectives ; il n'est pas vrai que la notion de l'étendue leur soit complètement étrangère, et qu'elle ne nous fournisse , en définitive, qu'un vague non-moi auquel il faudrait chercher un point d'appui ultérieur à l'aide du toucher. Reprenons, en effet, l'analyse du phénomène : - un son perçant n'est- il autre chose qu'une modification plus ou moins agréable de ma sensibilité? tant s'en faut. On doit soigneusement distinguer deux éléments dans ce phénomène : la sensation proprement dite et le son, et puis la peine ou le plaisir qu'elle me procure. Sans cela, les sensations de Touie ressembleraient à toutes les sensations du monde. Or, elles ont un caractère spécial, sui generis; elles ne sont pas des sensations en général, mais bien des sons, tel ou tel son, le son aigu d'un coup de sii&et, par exemple. Maintenant, examinez de près ce son, et vous reconnaîtrez qu'il est toujours localisé dans une partie déterminée du corps, l'oreille droite par exemple, ou l'oreille gauche, ou toutes les deux ensemble. Oui, tout son m'est donné comme répandu, pour ainsi dire, sur toute la partie de mon corps affectée, sur toute la surface du tympan et des nerfs acoustiques. Il en est de même pour les autres sens. Qu'une senteur agréable vienne à se produire, je flaire avec force, et aussitôt je sens un

cbatoaillement particulier dans les narines et sur toute la surface des ramifications extrêmes du nerf olfactif. Cette sensation agréable ou désagréable, ce chatouillement, ne sont pas de pures modifications subjectives de ma sensibilité; ce sont des impressions toutes spéciales, localisées par moi spontanément en un point précis de Torganisme. Or, le fait de la localisation suppose évidemment quelque idée d'étendue. Je ne sens pas seulement mon moty je sens mon corps, je le perçois par l'ouïe, par l'odorat, comme par le tact. Nous accorderons maintenant que cette perception est vague, confuse; qu'elle est infiniment éloignée de la précision et de la clarté qui sont le privilège du toucher ; que les sens de l'ouïe, de l'odorat et du goût, m'occupent beaucoup plus de moi-même que des choses extérieures, tandis que le toucher, au contraire, m'intéresse aux choses du dehors beaucoup plus qu'à celles du dedans. Mais ce n'est pas là la question. Il s'agit de savoir si certains de nos sens ne nous fournissent qu^ des données purement subjectives, dans unei5,i^oraiîi&!Ç absolue de l'élendue et des corps prop^MdÉ^^âjl^'. Or l'expérience, sévèrement interrogée, (ic^iii9|;TSUr

ce point un démenti formel aux philQSopnes. ^os-

VA sais. "^^ '

Nous n'avons parlé, jusqu'à présent, que de l'ouïe, de

l'odorat et du goût. Que sera-ce si nous considérons le

sens de la vue? Ici, les écossais éprouvent un embarras

extrême dont ils ne se rendent pas compte et que nous

n'avons aucune peine à expliquer. Où rangent-ils le

sens de la vue? Parmi les sens aux données purement

subjectives, destitués de toute véritable perception? ou bien à côté du toucher, le sens objectif et perceptif par excellence? La difficulté n'est pas médiocre. L'objet propre de la vue, c'est en effet la couleur. Or, la couleur paraît bien n'être, au même titre que le son, qu'une sensation, c'est-à-dire une donnée toute subjective. Mais, d'un autre côté, la couleur n'est pas séparée de l'étendue : car ce que fournit la vue, ce n'est pas la couleur pure et simple, c'est la couleur étendue, c'est la surface colorée; et, chose remarquable, ces deux éléments du phénomène, la couleur et l'étendue en surface, sont parfaitement indivisibles. Comment expliquer cela dans le système écossais? Si la couleur est une pure modification de l'âme, il y aura, donc dans rame des modifications étendues, ce qui paraît absurde. Et, cependant, la couleur est certainement une chose sentie, et non pas une chose conçue par l'esprit, comme serait une figure géométrique. Le moyen de résoudre celte difficulté? La théorie écossaise n'en fournit aucun. Il faut donc abandonner cette théorie et reconnaître que la vue, ainsi que le tact, que l'ouïe, l'odorat et le goût, ainsi que la vue, nous fournissent quelque idée de l'étendue et des corps; que toutes les sensations^ odeur, saveur, son, couleur, chaleur, résistance, ont ce point commun d'être localisées dans un point déterminé de l'organisme avec plus ou moins de netteté et de précision. Considérons maintenant le sens du toucher, et voyons si l'analyse des écossais se soutiendra mieux en cette rencontre devant le spectacle attentivement observé des faits.

Je promène ma main sur une table demarbre, la première sensation que j'éprouve est celle du froid. Jusquelà, suivant Reid et Royer-Gollard, il n'y a rien dans les données du toucher qui diffère de celles des autres sens. Le chaud et le froid sont, avant tout, des modifications de Tâme, n'impliquant aucune idée d'étendue ou de figure corporelles ; considérés hors de l'âme, le chaud et le froid ne sont que les causes inconnues de certaines sensations ; nous ne les percevons pas, à ce titre, nous les concevons, nous les concluons. Mais voici de nouveaux phénomènes qui vont se produire : je ne sens pas seulement le froid en touchant la table de marbre, je sens la dureté, et avec elle l'étendue, la figure, étroitement liées à la dureté. C'est ici que le fait de la perception se manifeste dans toute sa richesse et dans tout son éclat. Les écossais distinguent bien , à la vérité , dans l'analyse du sens de Touïe , la sensation proprement dite et la perception, le son-sensation, qui n'est qu'une modification de l'âme, du son-qualité, qui appartient à l'objet sonore; mais ce son, considéré comme extérieur, n'est pas, suivant eux, véritablement perçu ; il n'est que la cause inconnue, la cause vague, indéterminée de la sensation correspondante. Il est donc conçu par laraison d'une manière indirecte, plutôt que perçu par le sens. Les choses se passent tout autrement dans l'exercice du toucher. A la suite d'une sensation déterminée, je perçois directement un objet dur, étendu, figuré. Il n'y a point ici de raisonnement, mais bien une intuition immédiate, une perception véritable. Je n'ai plus affaire à une cause vague, indéter-

minée, dont je ne sais rien autre chose, sinon qu^elle doit exister et qu'elle est autre que moi. Le principe de causalité n'est plus de mise en ce moment. Entre la sensation éprouvée et les objets perçus, il n'y a aucun lien logique. Je suis aiïecté par la sensation ; aussitôt, par la loi de ma nature, inexplicable peut-être, mais certaine et irrésistible, je perçois sans intermédiaire un objet déterminé qui a telle ou telle solidité, telle ou telle étendue, telle ou telle figure. Cet objet, c'est proprement le corps. Le toucher est donc le sens chargé de me révéler l'existence du corps, de me fournir la donnée fondamentale autour de laquelle viennent ensuite se réunir toutes les autres. Ces qualités obscures, ces causes inconnues qui flottaient au hasard dans une indétermination absolue, se fixent tour à tour à l'aide de Texpérience et de Tinduction, sur l'objet précis que le toucher m^a immédiatement livré. La connaissance du monde extérieur est complète.

Pour la seconde fois, nous sommes forcés de nous inscrire en faux contre une analyse essentiellement dé-

'î fectueuse. Et d'abord, il serait parfaitement inexact de

' f * prétendre que le chaud et le froid psychologiquement

considérés, ne soient que des modifications de l'âme,

' sans rapport à Tétendue et à la figure. C'est un fait

aussi clair que le jour, que toute sensation de chaleur est localisée dans une partie déterminée du corps, et cela d'une façon assez précise. Que je sois placé devant un foyer, je sens parfaitement toute la surface de mon corps affectée par la chaleur ; en certains cas, je serais en état de la décrire avec une précision presque géomé-

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triqae. La sensatioude chaleur est ici tout à fait séparée de toute sensation de dureté ou de mollesse. Mais revenons au premier fait, à l'expérience de la table de marbre. Suivant les écossais, la sensation de dureté a un merveilleux privilège. Tandis que la sensation d'odeur me laissait dans une parfaite ignorance de sa cause, dans un oubli profond'de Tétendue et des corps, la sensation de dureté me révèle une qualité précise, déterminée du monde extérieur. Voilà une sorte de miracle. Les écossais déguisent ce qu'il y a d'extraordinaire dans leur théorie en invoquant leur ressource habituelle, leur Deus ex machina, une loi de notre nature; mais rien ne saurait pallier l'inexactitude et la faiblesse de leur analyse. Il est visible que la dureté, prise en soi, considérée comme qualité objective des corps, abstraction faite de l'étendue et de la tigure, est quelque chose d'aussi obscur, d'aussi vague, d'aussi relatif que l'odeur, le son, la saveur, envisagés sous le même aspect. Ce qui donne à la dureté ou solidité un degré éminent de clarté et de précision, c'est qu'elle est indivisiblement unie à la perception d'une étendue et d'une figure déterminées. Mais la perception de l'étendue n'est pas, nous l'avons prouvé, le privilège mystérieux d'un sens unique, le toucher ; l'étendue nous est donnée, à quelque degré, de quelque manière par tous nos sens. La seule différence qui existe entre le toucher et les autres, c'est que les sensations du toucher se localisent dans différentes parties de notre corps avec une force et une précision particulières. Après avoir pe rçu de la sorte quelques-uns de nos organes, tels que

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nos mains et nos pieds, noas y trouvons des unités de mesure à Taide desquelles nous pouvons apprécier retendue des corps environnants, et, de proche en proche, celle de tous les objets de la nature. Le toucher est donc éminemment propre k la perception distincte de retendue ; mais cela n'empêche pas que la vue n'entre en partage de cette faculté d'une manière notable, et que tous nos autres sens ne la possèdent dans une certaine mesure.

Si cette esquisse des données de nos sens est, comme nous le croyons, plus exacte et plus complète que l'analyse des philosophes écossais, laquelle était déjà beaucoup plus exacte et beaucoup plus complète que celle des psychologues antérieurs, on peut, en fécondant ces résultais de l'expérience par le raisonnement et l'induction, en déduire un certain nombre de conséquences vainement combattues par une fausse psychologie, et que nous allons établir tour à tour.

En premier lieu, nous disons que l'existence des corps est une donnée commune de tous nos sens, laquelle n'a pas besoin d'être démontrée et ne saurait sérieusement être mise en doute, quoi qu'en aient dii Descartes, Malebranche et Berkeley. Nous prétendons, en second lieu, que toutes les qualités des corps sont relatives et non absolues, et que la distinction célèbre imaginée par Descartes, acceptée par Locke, et hautement proclamée par Reid, entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière, ne saurait être admise h aucun des titres sur lesquels ces trois écoles prétendent rétablir. Nouâ affirmons enfiQ qiie l'essence

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de la matière est inaccessible à la raison humaine, en dépit des prétentions de la plupart des métaphysiciens. Sur ce point, nous sommes d'accord avec Kant, dont nous nous séparons seulement quand il refuse toute objectivité aux phénomènes matériels.

Qu'on examine attentivement chacun de nos sens, on se convaincra qu'il n'en est pas un seul dont les données n'impliquent l'existence de la matière.. En effet, la perception de l'étendue n'est pas, comme le croit l'école de Reid, le privilège d'un sens unique, savoir, le toucher, mais une loi générale de tous les sens. L'ouïe localise les sons, et l'odorat les senteurs, tout comme le toucher localise les résistances. Chaque fois que j'exerce un de mes sens, je perçois donc une partie de mon propre corps ; et c'est après avoir ainsi perçu directement tel ou tel organe, tel ou tel membre, que j'arrive à percevoir indirectement les corps environnants. Ce fait de la localisation, mal connu de la plupart des philosophes, est un argument décisif contre l'idéalisme. Il s'ensuit, en effet, que ces phénomènes, si simples et si clairs pour le vulgaire, tels que l'odeur, la saveur, la chaleur, la couleur, ces phénomènes tant de fois obscurcis et dénaturés par une psychologie infidèle, et présentés comme de pures impressions de l'âme, comme des modifications vagues d'une sorte de faculté abstraite de jouir et de souffrir, sont, en réalité, des phénomènes à la fois subjectifs et objectifs, des perceptions tout ensemble et des sensations, affectant le moi^ et en môme temps révélant le non-moi; non pas un moi idéal et solitaire, mais xinmoi étroitement lié à

Torganisme, non pas un Tion-moi abstrait, mais un corps vivant, déterminé, qui est mien, parce que je sens en lui et par lui.

Si les choses se passent de la sorte, si Texistence de la matière est une donnée commune de tous nos sens et n*a, par conséquent, nul besoin d*étre démontrée, comment certains philosophes ont-ils été conduits à cette première aberration, de prouver la réalité des corps par des raisonnements métaphysiques, et à cette aberration plus choquante encore, de révoquer la matière en doute ou de la nier ? Tant d'extravagances illustres, où sont tombés les plus grands génies du monde, s'expliquent toutes par un défaut primitif dans Tobservation des faits, et il suflSt d'en appeler à une expérience plus attentive pour expliquer le doute bizarre de Descartes et de Malebranche, conune aussi ppur triompher de l'idéalisme de Berkeley.

Descartes établit entre les données de nos sens une ligne de démarcation profonde : d'une part, l'étendue, la figure, le mouvement : de l'autre, les couleurs, les saveurs, les odeurs et autres semblables. L'étendue et la figure, voilà des notions claires et distinctes; rien de plus inconnu, au contraire, que l'odeur, par exemple, ou la saveur ; ce sont des modifications obscures de l'âme que nous attribuons faussement aux objets extérieurs, par une sorte d'illusion naturelle, par un préjugé d'enfance que la raison a plus tard beaucoup de peine à corriger. Partant de là, Descartes réduit les qualités de la matière à celles qui seules, suivant lui, sont clairement et distinctement connues : étendue, figure, divi-

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sibilité^ mouvement ; et ces qualités elles-mêmes, il les réduit à retendue, dont toutes les autres ne sont que des modes. La matière n*est plus désormais que l'étendue diversement modifiée, comme Tesprit n'est plus que la pensée avec les divers modes qui la spécifient.

Il est clair que ce système est parfaitement artificiel. Descartes, par un procédé tout arbitraire, isole l'étendue des autres données des sens. Or, en fait, s'il est vrai que tous nos sens nous fournissent quelque notion de l'étendue, il ne l'est pas moins que cette notion est toujours étroitement unie avec une autre notion, qui même la précède; c'est le son pour l'ouïe, c'est la couleur pour la vue, c^est la résistance pour le toucher. Si vous séparez ces deux éléments, si vous considérez l'étendue, abstraction faite de la résistance, de la couleur et des autres choses sensibles, vous n'avez plus affaiire à une étendue concrète et réelle, mais à une étendue abstraite et géométrique. Votre étendue n'est plus une donnée des sens, mais une conception de la raison.

Voilà une des erreurs fondamentales de Descartes : il considère l'étendue en géomètre et non en psychologue et en physicien ; sa matière n'est pas celle que voient et touchent les sens du vulgaire, mais une matière toute mathématique. Faut-il s'étonner maintenant que Descartes ait accusé nos sens d'illusion et de tromperie ; qu'il ait sérieusement douté de l'existence des corps ; que, ne trouvant pas dans l'analyse des sens, faute de l'avoir faite exacte et fidèle, la preuve de la réalité de la matière, il ait demandé cette preuve au raisonnement?

De là cette famease démonstration de l'existence des corps par la véracité divine ; argument snbtil et désespéré dont personne n'a mieux fait sentir la faiblesse qu'un disciple de Descsrrtes, le plus ingénieux de tous, Malebranche. Uauteur de la Recherche de la vérité, recueillant et exagérant encore la fausse analyse de son maître, distingue deux points de vue sous lesquels on peut envisager un corps, le soleil, par exemple. Il y a d*abord le soleil sensible, celui qui nous apparaît comme un globe de lumière et de chaleur ; ce soleil n'a rien de réel, absolument parlant: caria chaleur et la lumière ne sont autre chose que des modes de la pensée, et si nous les attribuons aux objets, c'est par une illusion qui tient à l'imperfection de notre nature déchue. Si donc il y a un soleil réel, ce n'est pas celui que nous voyons, c'est un soleil invisible, doué, non plus de qualités illusoires, mais d'attributs véritables : l'étendue, Ja figure, le mouvement. Mais qui nous assure qu'il existe un pareil soleil ? Évidemment ce ne sont pas les sens, qui nous trompent et nous abusent ; ce n'est pas la conscience qui ne nous révèle que nos états intérieurs ; sera-ce la raison, ou, comme dit Malebranche, l'esprit pur? L'objet propre de l'esprit pur, c'est Dieu. Or, il peut bien y avoir en Dieu une étendue intelligible ; mais comment savoir s'il a plu à Dieu de réaliser cette étendue, de créer des corps particuliers et distincts? Le raisonnement n'est point ici de mise, puisque cette création n'a rien de nécessaire, puisqu'.elle dépend de la volonté libre de Dieu. Invoquer, en désespoir de cause, la véracité divine, c'est

une ressource parfaitement vaine, Dieu ne nous obligeant d'affirmer d'autres réalités que celles qui nous sont clairement prouvées par la raison. Il suit de 1èr que toutes nos facultés sont impuissantes pour nous assurer de l'existence réelle des corps. D'où enfin cette conclusion, qui a paru monstrueuse, qui est assurément fort extravagante, mais à laquelle un chrétien élevé à l'école de Descartes devait aboutir assez naturellement, savoir: que s'il y a un moyen d'être certain que la matière n'est pas une illusion, c'est la Genèse qui seule peut nous le fournir.

En partant de la théorie cartésienne des sens, et en déduisant les conséquences qui en dérivent, une voie s'ouvrait cependant pour échapper au scepticisme touchant les objets extérieurs, voie extraordinaire, inouïe, où s'engagea Berkeley. Il ne s'agissait que d'avoîrle courage de nier positivement l'existence des corps : c'était sortir du doute par la négation, et d'une extravagance de la spéculation par une sorte de folie. Berkeley s'emporta jusqu'à cet excès, et soutint avec force, et, qui plus est, avec infiniment de sagacité, de dialectique et d'esprit, que les substances corporelles sont une invention des métaphysiciens, et qu'il n'existe, en réalité, pour le sens commun comme pour le vrai philosophe, que des esprits et Dieu.

Berkeley pose en principe, au début des Entretiens ctHylas et de Philonoûs, que la chaleur n'est autre chose qu'une modification de l'âme, laquelle n'implique aucune idée de chose étendue et corporelle ; modification variable et relative qui appartient si bien à l'âme, qu'il

safDt de la porter à un degré un peu élevé d'intensité pour qu'elle se transforme en douleur. Ce point une fois accepté, il faut convenir que Targumentation de Berkeley est trés-forte, et je ne sais pas, en vérité, ce que Descartes ou Malebranche aurait pu lui répondre. Si la chaleur n'est rien d'extérieur et d'objectif, comme on dirait aujourd'hui, la saveur, le son, la couleur, ne seront pas des données objectives. Si la couleur, qui implique pourtant l'étendue d'une manière si claire, est chose toute subjective^ pourquoi n'en serait>il pas de même de la solidité, de la dureté, qualités évidemment relatives et variables? Berkeley arrive ainsi par degrés^à détruire pièce à pièce toutes les données des sens, toutes les prétendues qualités des objets extérieurs, jusqu'à ce qu'allant des qualités à la substance, et triomphant aisément de celle-ci après avoir détruit celles-là, il porte enfin à la matière le dernier coup.

Une observation très-simple ruine par la base tout rarlifice ingénieux de cette subtile dialectique : c'est qu'aucun objet sensible, j'entends parler de la chaleur, de la couleur, etc., ne m'est donné comme une pure modification de Fâme. J'accorde à Berkeley que toute qualité corporelle m'est révélée par une sensation. J'accorde qu'à ce titre, elle est toujours plus ou moins variable et relative; mais suit-il de là qu'elle n'ait aucune réalité objective? Tant s'en faut. La couleur est chose variable et relative, j'en conviens; mais la couleur, c'est l'étendue colorée, et l'étendue est quelque chose d'objectif. A plus forte raison en est-il de môme de la solidité, qui, à tous les degrés, implique l'étendue

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ù trois dimensions. Nul doute que le dur et le mou ne soient, comme le froid et le chaud, choses variables et relatives; mais elles ont une incontestable objectivité. Je me sens un, indivisible, identique, partant quelque chose de fixe et d*inétendu, et je localise ma sensation musculaire dans une chose étendue, figurée, multiple, divisible, changeante, qui est mienne sans être moi, et que j'appelle mon corps. De mon corps, je passe aux corps étrangers, et je finis par étendre mes sens à toute la nature. Voilà les faits incontestables, mal connus et défigurés par l'école cartésienne, contre lesquels expire l'idéalisme de Berkeley.

Une fois assurés de l'existence des corps, il s'agit de savoir au juste ce que renferme la notion que la nature nous en donne. Connaissons -nous, pouvonsnous connaître les qualités absolues de la matière et pénétrer même jusqu'à son essence?

Nous savons quelle est la doctrine de Descartes sur les propriétés de la matière, les unes, conçues clairement et distinctement par l'esprit, absolues et indépendantes de nos sensations; les autres, obscures, relatives et variables. Locke accepta cette distinction, enajou^ tant que les qualités premières sont inséparables de chaque partie de la matière, quelque changement qu'elle vienne à éprouver, et lors môme qu'elle serait trop petite pour que nos sens la pussent apercevoir. Seulement, il réclama le titre de qualité première pour la solidité, que Descartes avait séparée de l'étendue, et il proposa d'ajouter à la liste une qualité assez inattendue en cette rencontre, le nombre.

Nous ne pouvons trop nous étonner que Reid, observateur beaucoup plus exact de la conscience que ses deux illustres devanciers, Reid, qui a consacré tant de soins et de recherches à construire une théorie vraie de la perception extérieure, ait admis et même signalé comme une vérité importante cette artificielle et fausse distinction des qualités premières et des qualités secondes de la matière. Si Ton en croit le père de Técole écossaise , la différence est capitale : nous connaissons les qualités premières, nous ne cou* naissons pas proprement les qualités secondes : celleslà sont directement saisies et perçues; celles-ci sont indirectement conçues , ou, pour mieux dire, conclues à l'aide d'un raisonnement ; les qualités secondes ne sont autre chose pour nous que des causes inconnues de certaines sensations, et partant elles sont relatives et variables comme ces sensations elles-mêmes; les qualités premières, au contraire» sont connues indépendamment des sensations, et elles sont, à cause de cela, fixes et absolues.

Toute cette théorie est chimérique et ne saurait résister à une confrontation un peu précise et un peu sévère avec les données de Tobservation. Reid nous dira- 1- il que la solidité est connue claire* ment en soi, tandis que le son, Todeur, ne le sont pas? Nous répondrons que la solidité est connue et mesurée, comme toutes les autres qualités delà matière, à Taide d'une sensation. Séparer la sensation de résistance de la perception de telle ou telle solidité, c'est se méprendre complètement. La dureté ou

la mollesse d'un corps n'est pour nous que la puissance que nous lui supposons de résister plus ou moins à la pression de nos organes, c'est-à-dire de lutter à tel ou tel degré avec notre énergie musculaire. Ce qui est dur pour la main d'un enfant paraîtra mou pour la main d'un athlète ; ce qui est liquide pour certains animaux est probablement solide pour des animaux plus petits et plus faibles. En un mot, et sans faire de conjectures, sans sortir du cercle de l'observation psychologique, il est incontestable que la dureté, la mollesse, le rude, le poli, et toutes les qualités semblables perçues par le toucher, ne nous sont données qu'à travers une sensation dont le mode et le degré précis mesurent et déterminent la qualité correspondante. Il suit de là que nous ne connaissons pas plus la solidité en soi que la chaleur en soi ou le son. Reid dira peut-être 'qu'à la notion de solidité vient se joindre naturellement une autre notion, celle d'étendue, quiéclaircit et précise la première; que si la solidité est obscure et relative, l'ér tendue et la figure, du moins, sont choses claires et absolues. Nous rappellerons d'abord que cette perception de l'étendue n'est pas propre à un seul sens, et qu'elle, accompagne les sensations d'odeur, de saveur, de chaleur et de son, comme celle de solidité, quoique d'une manière moins précise et moins complète. Que dirons-nous de la couleur? Les Écossais ne conviennent-ils pas qu'elle n'est jamais séparée de l'étendue? Et cependant ils n'osent pas en faire une qualité première, par une inconséquence manifeste qui trahit le vice de leur théorie.

Nous demanderons ensuite si Ton considère ici retendue et la figure à la façon des géomètres, c'est-à-dire d*une manière abstraite, ou si Ton entend parler de ces qualités telles qu'elles nous sont données par les sens. Le premier point de vue est celui de Descartes; son étendue est l'étendue mathématique, conçue par la raison, indépendamment de toute sensation. L'étendue, ainsi envisagée, se confond avec l'espace pur, et j'admettrai jusqu'à un certain point que la notion de l'espace est quelque chose d'absolu. Mais nous voilà dans le pays de l'abstraction et de la géométrie, et non sur le terrain des faits. Or, Reid lui-même a bien vu, après Hutcheson, que le toucher ne nous donne jamais l'étendue en soi, mais l'étendue avec la solidité, avec tel ou tel corps solide. S'il en est ainsi, l'étendue et la figure d*un' corps nous sont données dans un certain rapport avec la solidité, laquelle dépend, comme nous l'avons reconnu, du degré et du mode précis de la résistance qu'il nous oppose, c'est-à-dire, de telle ou telle sensation. En ce sens, retendue et la figure des corps dépendent, jusqu'à un certain point, de notre sensibilité; elles n'ont pas le caractère absolu et précis de l'étendue géométrique, elles participent, jusqu'à un certain point, aux vicissitudes du monde sensible; elles sont, elles aussi, relatives et variables.

Nous ne pouvons donc admettre la distinction établie par Reid entre Tes qualités premières et les qualités secondes de la matière. Déjà le défaut de cette théorie avait été aperçu par un des plus habiles successeurs du père de l'école écossaise. Dans son remarquable Essai

sur F idéalisme de Berkeley^ Dugald Stewart reconnaît que la solidité des corps ne saurait être considérée comme une qualité absolue, indépendante de nos sensations. Il propose donc de classer les qualités de la matière en trois catégories : i^ les qualités mathématiques, comme Tétendue, la figure et la divisibilité, lesquelles sont claires, absolues, indépendantes de nos sensations; 2** les qualités premières, comme la solidité avec tous ses degrés, dureté, mollesse, fluidité, rudesse, poli, etc., dont le caractère propre est d'être inséparablement liées avec Tétendue ; 3^ enfin, les qualités secondes, telles que la saveur, Todeur, le son, qualités purement subjectives, qui ne sont que les causes inconnues de certaines modifications de fàme attestées par la conscience.

Cette théorie de Dugald Stewart ne se soutient pas mieux que ses devancières, et Ton peut dire qu'elle en réunit tous les défauts. D'abord, séparer l'étendue des autres qualités de la matière, c'est ramener l'erreur de Descartes, c'est confondre l'étendue abstraite et géométrique, laquelle a quelque chose, en effet, d'absolu et d'indépendant, avec l'étendue réelle et concrète qui nous est toujours donnée dans un certain rapport avec telle ou telle solidité, telle ou telle couleur, c'est-à-dire telle ou telle sensation. De plus, il n'est pas vrai que la dureté, la mollesse et autres qualités perçues par le toucher aient le privilège exclusif d'être liées avec la perception de l'étendue, toute donnée de nos sens étant localisée dans un certain point de l'organisme et impliquant par là même quelque notion vague de figure et

d*étendue. En outre, dans quelle catégorie Dugald Stewart placera-t-il la couleur? Elle n'est pas une qualité mathématique, puisqu'elle n'a rien d'absolu et nous est donnée avant tout comme une sensation ; elle n'est pas une qualité seconde, puisqu'elle implique l'étendue, la couleur nous apparaissant toujours comme répandue sur une surface dont elle est inséparable ; il faudra donc dire que la couleur est une qualité première. Mais, si elle ne porte ce titre qu'à cause de son rapport avec l'étendue, comment le refuser à la chaleur, qui, toujours localisée en un certain point de notre corps, implique la perception de surface échauffée tout aussi bien que la vue implique celle de surface colorée? Et si la couleur, la chaleur deviennent des qualités premières, le son, les senteurs et les saveurs réclamant à leur tour le môme droit, il ne restera plus rien sur la liste des qualités secondes. Concluons donc, contre Descartes, contre Locke, contre Reid, contre Dugald Stewart, que toute distinction absolue entre les qualités de la matière est arbitraire et inconciliable avec les faits bien observés ; que les données de nos sens sont essentiellement homogènes, toutes également objectives, mais toutes également relatives.

Par là se trouve presque entièrement résolue la troisième et dernière question que nous nous sommes proposé de traiter, celle de l'essence de la matière. S'il est vrai que toute qualité corporelle nous soit donnée dans un rapport intime avec une sensation dont l'intensité relative, dont le degré et le mode variable dépendent de notre organisation, il s'ensuit que la matière en

soi, telle qu'elle peut être pour un pur esprit dégagé de toute condition sensible, la matière dans son essence absolue, est au-dessus de la connaissance humaine. Cette conséquence, humiliante peut-être pour notre orgueil, et fort opposée, il est vrai, aux prétentions d'une ambitieuse métaphysique, nous l'acceptons sans peine, et il ne sera pas nécessaire d'entrer dans de longs développements pour démontrer qu'elle est pure de tout mauvais levain d'idéalisme, et parfaitement d'accord avec les suggestions naturelles du sens commun.

Descartes est de tous les philosophes celui qui aproclamé le plus hautement et suivi avec le plus de hardiesse et de constance la prétention altière de connaître l'essence des choses. Il était convaincu que chaque espèce d'être possède une qualité essentielle qui est comme le dernier fond de sa nature, où viennent se résoudre toutes ses propriétés et tous ses modes. Or, les objets de l'univers se divisent en deux grandes classes: l'existence matérielle et l'existence spirituelle, les âmes et les corps. L'essence de l'esprit, c'est la pensée ; l'essence du corps, c'est l'étendue.

Cela posé, Descartes conclut que toutes les qualités et actions de la matière devaient nécessairement se résoudre en des modalités de l'étendue, et réciproquement, que l'étendue étant donnée, il devait être possible d'en déduire toutes les qualités de la matière, toutes les formes possibles des corps, toutes les lois nécessaires du mouvement, et, de proche en proche, tous les phénomènes de l'univers, depuis les sphères immenses qui régnent dans les cieux jusqu'aux plus subtiles parties

de 1 organisation. De là, cette gigantesque entreprise dont les principes restent Timmortel monument, et qui se caractérise si bien dans le mot superbe de Descartes : Donnez-moi de l'étendue et du mouvement, et Je ferai le monde.

Cette doctrine fit au dix-septième siècle la plus étonnante fortune ; mais il était réservé à un cartésien de lui porter un coup mortel. Leibnitz démontra avec une force admirable que Tétendue cartésienne est quelque chose d*abslrait et d*inerte, qui ne peut servir de base à de véritables existences. Pour que l'étendue devienne sensible et réelle, il faut y joindre une autre notion, celle de résistance ou d'antitypie, qui n'est elle-même qu'une forme particulière delà notion fondamentale de la métaphysique, la notion de force. Selon Leibnitz, la force est l'essence de l'être, soit de l'être matériel, soit de l'être spirituel, et la matière, comme l'esprit, se ramène à un ensemble de forces simples ou monades. Sur ce principe, Leibnitz se flatta de fonder une physique dynamique qu'il pourrait opposer avec avantage aux atomes et au vide de la physique newtonienne.

Les choses en étaient là et la querelle durait toujours entre les newtoniens et les cartésiens, cartésiens purs et leibni liens, dynamistes et mécanistes, partisans du plein et partisans du vide, lorsque parut un philosophe qui résolut de mettre fin pour jamais à ces inutiles combats. Ce fut Emmanuel Kant. L'auteur de la Critique de la raison pure remarqua que depuis des milliers d'années les philosophes se consument en disputes interminables sur l'essence de la matière, sur le plein

et le vide, tandis qae la physique expérimentale voit chaque jour accroître ses progrès et ses découvertes fécondes. Pourquoi cela ? C'est qu'elle reste étrangère à ces mystérieux problèmes de l'essence et de l'origine des choses ; c'est qu'elle se propose pour unique objet de connaître les phénomènes de ce monde visible et d'en découvrir les lois.

Eant fut ainsi conduit à sa grande et radicale distinction entre les questions accessibles à la raison et celles qui lui sont interdites, entre les objets considérés

dans leurs qualités sensibles et les objets considérés

en soi, d'un seul mot, entre les phénomènes et les noumènes. Ef pour appliquer cette distinction au problème qui nous occupe, Kant déclara que nous ne pouvions connaître les corps qu'à titre de phénomènes, mais qu'à titre d'objets en soi, de noumènes, ils nous restent à jamais inaccessibles.

Dans ces limites, nous adhérons pleinement à la doctrine de Kant, et nous croyons l'avoir assez justifiée, en ce qui touche les corps, par les recherches qui précèdent. Mais Kant ne s'arrêta pas à cette sage réserve dogmatique où il nous a paru jusqu'à ce moment se contenir ; il prétendit refuser à la matière toute espèce d'objectivité, c'est-à-dire toute espèce de réalité distincte du sujet, s'engageant ainsi dans une voie pleine de périls, et préparant à son insu le scepticisme le plus absolu qui fut jamais. Ici encore, nous nous déclarons les serviteurs dociles des faits, et nous invoquons leur autorité pour repousser l'étrange et chimérique théorie du père de la philosophie critique.

43i VUES THEORIQUES

SamHl Eant» retendue n'est pas ane qualité de la laatière, ttne donnée des sens; elle est une forme pure de la sensibilité. A ce titre, elle s'impose à toutes les perceptions des sens ; les sens donnent la matière de la connaissance; Vesprit y ajoute la forme nécessaire de l'espace, et, de la sorte, la connaissance est complète.

Sur quoi repose une théorie aussi extraordinaire ? Gomment admettre que l'étendue qui nous est donnée comme une forme des choses, soit une forme de notre esprit ? Gomment comprendre que le moi, qui s'aperçoit lui-même comme parfaitement un, comme le type de Tunité, renferme en soi Tespace, Tespace multiple et divisible? Quel renversement de toutes les notions et de tous les faits I Pour faire admettre une conception aussi étrange, il faudrait des arguments décisifs, des preuves irrécusables. Examinons celles de Kant, et nous verrons qu'examinées sans prestige, elles sont de la plus extrême faiblesse.

Kant soutient que si Ton ne reconnaît pas Tétendue comme une forme de la sensibilité, si on lui donne une réalité objective, on est forcé de choisir entre deux al* ternatives également fausses ; ou bien d'admettre l'espace infini et absolu des newtoniens, lequel est une sorte de Dieu ou une propriété de Dieu, hypothèse fertile en contradictions et en absurdités ; ou bien de con* sidérer l'espace comme une propriété et une détermination des choses contingentes, ce qui rend inexplicable le caractère absolu de la géométrie, science fondée sur la nation de l'étendue, et diont toutes les propositions ont le caractère de la néoeesité.

Acceptons Ta Iternative de Kant, et repoussons contre lui la théorie de l'espace absohi et nécessaire. Admettons que rétendue est une propriété de la matière ; est-ce à dire pour cela que la géométrie soit inexplicable? Pour rendre compte du caractère nécessaire de toutes les propositions géométriques, il sufBl d'une distinction bien simple entre l'étendue concrète et réelle, perçue par les sens, et retendue abstraite et idéale, qui est l'objet propre des géomètres. Considérez cette étendue abstraite dans la diversité de ses déterminations possibles, et raisonnez sur ces notions à l'aide du principe de contradiction , vous arriverez à une série de théorèmes qui emprunteront à ce principe un caractère absolu de nécessité. Voilà le dénouement très-simple de cette difficulté imaginaire soulevée par Kant contre l'objectivité de l'étendue.

Dans sdn exposition des antinomies, Kant a présenté une autre objection : Si vous concevez, dit-il, la matière comme objet en soi, si vous la supposez objectivement étendue, il faudra dire de deux choses l'une: qu'elle est divisibte à l'infini, ou composée de parties simples. Or, la thèse et l'antithèse se prouvent aussi bien l'une que l'autre. Il faut donc tomber dans une contradiction inévitable, à moins qu'on ne rejette à la fois la thèse et l'antithèse en retranchant l'hypothèse qui leur a donné naissance, Phypothése d'une matière existant en soi. — Nous répondons en empruntant à Kant lui-même une distinction qu'il a très-heureusement appliquée à la résolution de plusieurs anlinomies. On peut considérer la matière au point de vue des sens,

comme phénomène, ou au point de vue de la raison comme cause inconnue de nos sensations. A titre de cause, la matière est pour moi cet ensemble de forces inconnues qui produisent les phénomènes de Tunivers; sous ce point de vue, la matière n'est pas étendue, ni pariant divisible. Comme chose sensible, au contraire, la matière est étendue et par suite divisible à Tinflni. Il n'y a là aucune contradiction, la matière étant considérée sous deux points de vue essentiellement différents.

On demandera peut-être comment il se fait que des forces sans étendue se manifestent à nos sens sous la condition de Tétendue, à ce point qu'en séparant les deux notions d'étendue et de matière, on a l'air défaire violence au sens commun et de se perdre dans des raffinements métaphysiques. Je réponds que cette question ne peut être embarrassante que pour ceux qui se piquent de tout expliquer et de connaître à fond l'essence des choses. Pour nous, il nous en coûte peu de reconnaître un mystère de plus dans la science, et nous dirons avec un vrai philosophe : Midta nesctre meœ magna pars sapientiœ.

Nous croyons qu'il ne reste absolument rien des objections élevées par Eant contre l'objectivité des phénomènes corporels, et nous avons le droit de poser, en terminant, les conclusions suivantes :

i* L'existence objective et réelle de la matière est une donnée immédiate et commune de tous nos sens.

2*" Toutes les qualités des corps sont à la fois objectives et relatives : objectives, parce qu'elles impliquent

retendue ; relatives, parce qu'elles sont indivisiblement liées à une sensation.

3^ La ligne de démarcation tracée diversement par Descartes, par Locke, par Reid, par Dugald Stewart, entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière, est plus ou moins arbitraire et inconciliable avec les faits.

4® L'essence des corps nous est inconnue : pour les sens, les corps sont des phénomènes relatifs et variables perçus sous la condition génériale de Tétendue; pour la raison, ce sont les causes de nos sensations, causes réelles, mais en soi absolument inaccessibles à notre connaissance. Si nous ne nous faisons pas d'illusion, ces conclusions forment dans leur ensemble systématique une sorte de dogmatisme tempéré, également éloigùé d'un idéalisme extravagant et d'une métaphysique ambitieuse, et qui se borne à donner une forme précise aux inspirations naturelles du sens commun.

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