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Le sceptre de roseau

Outre l'Allemagne comprise entre le Rhin et la Vistule, il en est une autre bien distincte et qui nous appartient aussi légitimement que les régions lunaires visitées par Cyrano de Bergerac, ou que l'île des Lanternes découverte par Rabelais. C'est l'Allemagne de nos romans, do nos poésies et de nos drames; l'Allemagne aux étudiants rêveurs, aux jeunes filles I)londes

cultivant des myosotis, ;uix Faust mystérieux et aux fantastiques docteurs Kreisler. Grâce à l'étude de quelques œuvres exclusivement connues, la vieille Germanie n'est pour nous qu'un commentaire vivant d'Hoffmann et de Werther, un conte bleu mêlé de ])lu'losophie sentimentale ou d'égiogue, tout au plus un poëme dont nous nous résignons à ne comprendre que les épisodes. Aussi jugez de la surprise quand, en arrivant au pays de Mignon et de Marguerite, on trouve un bon gros peuple qui valse, fume, chante la gaudriok; et mange force petit salé, pour mieux boire, comme le conseille le joyeux curé de Meudon! Vous vous imaginiez entrer dans la région des rêves, et vous êtes en plein pays de cocagne.

Non que le sentiment en soit banni! Là, comme partout, il trouve sa [ilace entre la choucroute et l'écritoire. mais toujours après la théologie; car, si la France a ses vins, l'Angleterre sa houille etses machines, le Nord ses forêts, l'Allemagne a pour production spéciale la théologie : elle en vit. elle en met partout. Jamais peupl(> n'a pris, à la fois, tant de soin de bien Jiourrir son corps et tant de souci

de ce que deviendrait son âme. La véritable Allemagne est toujours la patrie de ce grand Luther, qui semble l'avoir personnifiée tout entièredans ses sensualités naïves, ses ardentes aspirations et ses hardiesses incomplètes.

Aussi n'est-ce point le pays conventionnel que décrivent nos mélancoliques pastorales ; là vit une race bien venue qui, depuis cinq siècles, retourne avec patience le même problème et cherche une explication pratique à cette phrase de l'oraison dominicale : Que votre règne nous arrive ! Tandis que la France, acharnée à la même tâche, élève de tous côtés les simulacres de sociétés rêvées, et frappe tontes les pierres du chemin pour faire jaillir le feu qui doit les animer, l'Allemagne, comme Prométhée, cherche dans le ciel la flanunc qui fera vivre la statue. Entreprise lente, ardue, mais qui répond à des instincts particuliers qu'on ne saurait méconnaître.

Aussi , l'un des premiers caractères qui frappe l'étranger au delà du Rhin est-il ce mélange de la question leligieuse à toute chose. Vous l'entendez ramenée par tout le monde, en tout Heu et à toute occasion.

L'éliidianf , entre deux confidences sur ses amours; le campagnard, après l'annonce du prix des grains ou des fourrages; le professeur, à propos d'une difTieulté indiquée par Scaligcr ; roflicier. au milieu d'un commentaire sur les différentes tactiques européennes, tous, enfin, ramènent invariablement la question théologique comme un refrain obligé.

Au moment où nous prenons notre récit, cette tendance nationale venait d'être particulièrement réveillée parmi les habitués du grand café de la Concorde, à Cassel , grâce à un article de la Gazette d\4ug&hourg, relatif aux y^slivériens.

Ce nom avait été donné à une secte protestante longtemps obscure, mais qui, depuis trois années, avait fait en Saxe et en Bavière des progrès surprenants. La doctrine des j^sJwéri'ens é\ait celle du progrès accompli par l'interprétation plus intelligente de la parole de Dieu. En empruntant leur nom au Juif maudit de la légende, ils avaient voulu exprimer, par une allusion figurée, la nature de leur doctrine, basée tout entière sur l'activité incessante des sociétés sous la main divine. Ashvérua n'avait

point élé, j)oiir eux, le symbole de l'insensibilité éternellement punie, mais de l'aspiration humaine vers un bonheur toujours fuyant et toujours poursuivi.

D'abord sans éclat, cette Eglise devait ses récentes conquêtes à l'inlervention d'un jeune pasteur d'Égra qui s'élait [)lacé loul à coup à la tète du mouvement. Ses prédications et ses écrits avaient eu un immense rcicntissemcnl dans toute l'Allemagne, où beaucoup de gens l'avaient regardé comme un nouveau Luther appelé à finir l'œuvre commencée.

Cependant lui-niéme ne se donnait que pour un avertissement. A son nom de Jean il avait ajouté l'appellation mystique de Précurseur, et c'était sous ce titre qu'il avait écrit et prêché pendant trois années. Mais cette brillante carrière venait d'être brusquement interrompue. Les gazettes, après avoir annoncé son départ pour le nord de l'Allemagne, publièrent tout à coup la nouvelle de sa mort, et la jeune Église, privée de chef, demeura comme frappée de stupeur. Quelques compagnons, (}uelques disciples de Jean essayèrent bien de continuer son œuvre et de remplacer le drapeau disparu ; mais

aucun n'avait celle consécration du succès également indispensable contre les ennemis et contre les amis. Désormais sans chef, les soldats combattirent isolément, selon leur force et leur prudence. Il en résulta des troubles facilement réprimés, mais dont le pouvoir s'cfFraya. Tant que le Précurseur avait couvert les Ashvériens de sa gloire, on ne les avait point inquiétés. Les gouvernements absolus engagent difficilement la lutte contre ce qu'ils sentent vivant et fort; leur rôle est plutôt d'achever les partis malades ou de les étouffer au berceau. Aussi, en voyant la discorde au camp des Ashvéï'ietis, ils jugèrent l'occasion favorable. Sans en venir à aucune mesure violente, ils entravèrent par tous les moyens la propagation de leur docirine, empêchèrent la fondation de nouveaux temples, défendirent la prédication dans les lieux où elle n'avait point encore pénétré et signalèient les missionnaires de la nouvelhî foi aux autorités chargées de maintenir le l)on ordre, c'est-à-dire l'immobilité.

Ces mosiircs, l)ien que diversement a[)préciées p;»i- les h;il)itiiés du calé de (a Concorde,

n'y élaienl nécessaireDicnl l'objet (rancune rcci'iminalion. En Allemagne, on juge les actes du pouvoir comme ailleurs; mais une prudence naturelle, qu'entretient l'action d'une police assez forte pour ne point se cacher, impose silence à toute velléité de critique : on accepte les décisions souveraines comme les variations atmosphériques, sans prétendre y rien changer. Les plus hardis seulement en recherchent les motifs, et se hasardent à expliquer les intentions des maîtres; encore n'estce point partout chose sûre, et faut-il pour cela un caractère ou une position au-dessus du vulgaire. A la vérité, le diable n'y perd rien, ni le maître non plus ! Assis près de son poêle, et les portes bien closes, le bourgeois allemand se dit à lui-même sa façon de penser aussi librement que nous la disons à tout venant ; quelques hauts fonclionnaires même, quelques savants favorisés ef quelques grands seigneurs, osent critiquer, en pilit comité, ce qu'ils aident publiquement à faire exécuter; car là, comme partout, ce sont les puissants qui rient les premiers du pouvoir; mais, en définitive, tout se renferme dans les pacifiques limites de

la causerie, et le plus grand nombre se conlenlent d'une protestation.

C'était à quoi se bornait sans doute un étranger attablé seul dans un des coins de la grande salle du café de la Concorda. Un coude appuyé sur le marbre , il jouait, de Tautre main, avec un journal qu'il venait de parcourir, et semblait écouter, avec une attention vague et pensive, la bruyante conversation engagée un peu plus loin. Il pouvait avoir environ trente-cinq ans, et son vêtement brun affectait une sévérité quelque peu négligée ; au soin qui avait été pris pour en simplifier les détails, il était facile de reconnaître l'homme de pensée s'efforçant d'échapper à tout ce qui peut diminuer pour lui le temps de l'étude.

Les traits de l'inconnu confirmaient d'ailleurs celle croyance : ils avaient celte pâleur mate que donne le travail sédentaire ; l'œil bien fendu, mais seulement à demi ouvert, indiquait l'habitude de la réflexion; les lèvres, serrées par une légère contraction, exprimai(!nt la tension d'un esj)rit qui s'clforce plutôt qu'une ferme volonté, et les cheveux fins et bouclés, mais grisonnant sur les lenipes, prou-

valent la faligue de cel effort. Du reste, l'expression générale du visage élait noble et bienvieillante; des éclairs la traversaient parfois et lui donnaient une subite ardeur; mais le plus souvent elle élait précautionneuse et inquiète.

Bien qu'il eût semblé prendre un vif intérêt à la conversation engagée sur les y:/s/tuer(t?/«s. il n'avait point quitté son immobilité; un sourire triste errait sur ses lèvres, et ses doigts distraits roulaient, avec une certaine impatience, le coin du journal qu'il avait cessé de lire.

Cependant, à la longue, son attention parut se ralentir; sa léte se courba davantage, ses yeux se fermèrent à demi, et il tomba dans une de ces profondes méditations qui ne permettent plus ni de voir ni d'entendre.

La nuit était insensiblement venue : oublié dans le coin qu'il occupait, l'étranger se trouva entouré d'une obscurité presque complète, tandis que le groupe d'habitués réunis vers l'autre extrémité de la salle continuait la conversation à la lueur des candélabres que l'on venait d'allumer.

Il demeura longtemps dans la même attitude, tout entier à sa rêverie. Mais plus il s"v enfon-

çait, plus son front devenait sombre, A quoi songeait-il pour que l'on vît frémir ainsi, par instants, les muscles de son visage? Par quel malheur ou par quelle faute se sentait-il oppressé pour ramener si souvent vers sa poitrine ses mains crispées? La suite pourra nous le faire connaître ; pour le présent, nous croyons devoir ramener le lecteur à la discussion engagée un peu plus loin, et qui s'animait de plus en plus, grâce à un nouvel interlocuteur.

L'aspect de ce dernier, son costume et ses manières, auraient pu le faire prendre pour un marchand de chevaux en tournée, s'il n'y avait eu dans sa parole quelque chose de dogmatique annonçant l'avocat ou le prédicateur. Du reste, bon compagnon, il recevait et rendait volontiers l'épigramme, vidait largement les choppes de bière et fumait connue trois professeurs d'Augsbourg.

La conversation roulait sur les nouvelles mesures prises par plusieurs des Etats de l'Allemagne contre les Ashvériens.

— On a bien fait! dit le nouveau venu avec une bonhomie si naturelle que les honnêtes bourgeois qui l'écoutaient ne comprirent point,

sur-le-champ l'ironie; comment donc! des drôles qui voudraient prendre l'Évangile à la lettre ! qui prétendent que les hommes ne seront pas frères tant que les uns mourront de faim et les autres d'indigestion ! qui assurent (jue le Christ nest pas seulement venu sur la terre pour fonder des paroisses et des cours de théologie, et qui prêchent la charité sans avoir reçu pour cela de diplômes ! A has les brouillons, les impies, les mauvais patriotes ! Viventlesabus!... pourvu (jue nous en profitions. Préparons-nous tout doucement au règne de mille ans, en prenant du ventre, tandis que les maigres prendront patience.

— Monsieur a la parole singulièrement facile, fit observer un petit homme qui fumait tout seul dans un coin.

— J'ai pour cela une niétliode, répondit le gros homme, une méthode infaillible.

— Et pourrait-on se permettre de la demander à monsieur?

— Aussi aisément que je puis me permettre de ne pas répondre... ou plutôt, attendez... Je veux bien vous confier mon procédé... car vous serablez en avoir besoin.

~ ii —

Le petit bourgeois s'inclina, et le gros homme, qui avait vidé son verre, reprit :

— Avez-vous vu quelquefois entamer un bon tonneau de double bière? On le perce juste audessous de la barre, et le breuvage arrive à flots. Eh bien, j'en fais autant quand je veux parler, compère : je place la clef au beau milieu du cœur, et la parole coule d'elle-même comme d'une source pleine; essayez le moyen, si cela vous est possible, et vous verrez.

— En remerciant monsieur, dit le fumeur solitaire humblement ; monsieur est, à ce qu'il me semble, étranger ?

— On n'est jamais étranger dans un pays où les hommes ont le même visage que vous et parlent votre langue ! répliqua le buveur jovial.

— Je veux dire que monsieur n'habite point Cassel.

— N'habitc-t-on pas le lieu où l'on se trouve'!'

— Alors, monsieur est un de nos concitoyens! Oserai-je demander le nom de monsieur?

— Ah ! mon nom ? dit le gros homme en jetant à son interrogateur un regard de côté. J'en ai plusieurs, selon les occasions. Avec certaines gens je m'appelle Défiance ou Mépris;

— iô —

c'est un nom que vous devez connaître ; mais il y en a d'autres qui mappellenl tout simplement Jorg Kaufman.

Ce dernier mot, prononcé d'un accent ferme et presque hautain , produisit sur l'inconnu dont nous avons déjà parlé, et qui était resté jusqu'alors plongé dans sa rêverie, l'effet du clairon d'alarme sur le soldat endormi. Il appuya la main à ses paupières comme s'il se fût cru le jouet d'un songe, se tourna vers le groupe des discutcurs et demeura immobile d'épouvante à la vue du personnage dont l'accent l'avait frappé.

Les deux mains appuyées sur le marbre du guéridon, comme s'il eût voulu en faire un point d'appui pour se relever, il continuait à regarder Jorg avec l'hésitation éperdue de quelqu'un qui s'efforce de douter. Ses lèvres étaient entrouvertes et tremblantes, son œil arrondi, son visage livide. Il fut quelques instants sans oser faire un mou\emenl; puis, se redressant avec effort, il avança la main vers la porte entrouverte.

Dans ce moment, Kanfuiaii tourna les yeux de sou côté ; il aperçut ce pâle visage qui se 1. 2

dérobait dans l'ombre et s'interrompit en poussant un cri.

— Lui ! balbutia-t-il avec un saisissement épouvanté, ici... Est-ce une vision?...

Il se dégagea brusquement du cercle qui l'entourait, et courut au point obscur où le visage de l'étranger venait de se montrer; mais l'étranger avait disparu et le coin était désert! Jorg resta immobile devant le guéridon de marbre. Une émotion dont il ne pouvait évidemment maîtriser la violence avait remplacé la jovialité habituelle de ses traits:; il contemplait la place où son regard avait cru rencontrer cette apparition évanouie.

— Ce n'était point une illusion pourtant, répéta-t-il, je l'ai vu là... j'en suis sûr!

Et apercevant un volume oublié par l'étranger, il le saisit vivement et sécria :

• — C'est sa Bible, je la reconnais... Voilà le verset écrit de sa main en tête du livre... C'était lui... c'était lui !

Mais cette conviction sembla ébranler toutes les puissances de son être. Il s'assit, pencha la tête el joignit les mains sur ses genoux.

11 fallait que la vue de l'étranger fût quelque

chose de bien singulier, car elle avait enlevé à cet homme si hardi toute son assurance. Les spectateurs stupéfaits n'avaient pas tardé à lentourer et à lui faire des questions; il fut longtemps sans pouvoir répondre. Enfin, s'adressant au maître du café lui-même, il l'interrogea sur l'homme qui venait de s'échapper en laissant le livre qu'il tenait; mais le maître ne le connaissait point ; il ne le voyait que de loin en loin, comme un voyageur qui s'arrête en passant. Une seule fois il était venu avec quelques amis, j)armi lesquels se trouvait le comte Raphaël de Leuthold !

Jorg se fit indiquer la demeure de ce dernier et en prit aussitôt le chemin.

Raphaël de Leuthold occupait alors à Cassel une position aussi singulière (|ue brillante. Né nvec une grande fortune et un grand nom, il avait voulu joindre à ses avantages la royauté de l'intelligence. Doué de cette aptitude universelle accordée à quelques êtres d'exception, il avait pu plonger au fond de toutes les connaissances humaines comme au fond de ces abîmes où les faibles s'engloutissent et d'où les forts rapportent des richesses cachées. Rien de

ce que l'esprit peut comprendre ne lui était resté inconnu. Il avait épuisé, l'une après l'autre, toutes les sciences, et était arrivé à les posséder en les méprisant ! Fatale et inévitable conséquence de tous les génies sans amour! car de Leutliold ne connaissait point la science pour clle-mèuie, mais ))our lui ; il n'y cherchait, comme dans tout le reste, qu'un instrument. Connaître et jouir, telle était sa loi. Moitié Faust et moitié don Juan, il était puissant par l'intelligence, par la volonté, par les sens; mais il lui était resté un vide que rien ne pouvait remplir : il n'avait pas de cœur! Aussi, après avoir approfondi toutes les études et traversé tous les plaisirs, se trouva-t-il, à quarante ans, savant illustre sans aimer la science, grand médecin sans tenir à la médecine, et homme du monde sans se soumettre à la mode.

A la vérité, il se faisait lort de sa célébrité, de sa fortune; il transformait le moindre caprice en règles pour le monde éléganl , et la foule , toujours avide des servitudes qui ne lui sont pas imposées, avait accepté cette royauté avec enthousiasme.

Les gens que l'on appelle raisonnables

voyaient bien les dangers de celte influence ; mais le moyen d'attaquer des vices que recommande le succès? Les fonctionnaires publics se rappelaient le crédit dont jouissait de Leulhold près du grand électeur, les marchands le ménageaient comme leur plus opulente pratique, et les mères de famille respectaient en lui l'homme à marier. Quant aux jeunes gens, ils lavaient pris pour conseil et pour initiateur : c'était lui qui leur montrait l'arbre du bien et du mal, en leur indiquant de quel côté on pouvait cueillir la pomme sans danger. Avec lui le vice n'avait ni épines, ni arrière-goùt ; il accommodait les âmes à le recevoir connue on prépare les chevaux anglais à la course, et, après cette espèce d'entraînement des consciences, on eût pu fournir la carrière avec Satan luimême.

La méthode pour cela était, du reste, peu compliquée : il suffisait d'initier les débutants à celte philosophie transcendante qui prouve que l'homme est un instrument nerveux, et le bonheur un produit que l'on obtient à volonté par un certain nombre de procédés.

Le soir même où avait eu lieu, au café de la

Concorde, la renconlre rapportée plus haut, de Leuthold réunissait ses intimes dans la petite maison connue sous le nom de die f^onnen ( les Délices). Chacun d'eux y avait amené une compagne de plaisir, afin de rendre la fête plus complète.

Après avoir erré quelque temps dans les mystérieuses allées du parc, les couples venaient de se rejoindre dans un kiosque éblouissant de glaces et de lumières, où quelques musiciens cachés se faisaient entendre.

Le son de leurs instruments de cuivre aux vibrations voilées avait bientôt agi sur les convives, qui s'étaient mis à tourbillonner au milieu de cette atmosphère de musique et de parfums; car la valse est le vin de Champagne des Allemands. Complément obligé de toute reunion de plaisir, elle fait circuler leur sang un peu alourdi, établit la communication électrique qui naît ailleurs d'un seul regard et épanouit insensiblement dans les âmes troublées toutes les fleurs de la joie ou du désir. Voyezles partir les bras enlacés, tranquilles encore et lentement bercés par la mesure. Les couples s'éloignent à petits pas, reviennent plus rapides,

s'animent par degrés ; la musique fait couler jusqu'au cœur ses flots enivrants; les mains se pressent, les baleines se mêlent, le mouvement se précipite, et, emportés par l'ardent tourbillon, les valseurs passent l'œil noyé, la tète flottante, les cheveux épars, comme ces caressantes visions mythologiques dont le pinceau vénitien a embelli les voluptueux palais de l'Italie.

Raphaël de Leuthold et ses compagnons en étaient là quand plusieurs des valseuses s'arrêtèrent avec une exclamation et en montrant l'entrée du kiosque.

Tous les regards se tournèrent de ce côté : il y eut un mouvement général de surprise, et la valse fut interrompue.

Jorg Kaufman se trouvait sur le seuil, le front ironiquement sévère.

Encadré dans la baie de la porte qui laissait voir derrière lui les sombres allées du parc, dont les arbres se dessinaient sur un ciel étoile, il rappelait ces portraits de Van Dyck, dont l'expression et la tournure fantastiques se détachent mystérieusement des ténèbres sans que l'on puisse en saisir les couleurs.

De Leuthold, qui avait d'abord partagé l'éton-

nement général. s"aviinça vers l'étrange visiteur et lui demanda ce (lu'il souhaitait.

Avant de répondre, le vieillard promena autour de lui un regard sombre.

— Partout même folie ! dit-il, comme s'il se parlait à lui-même ; à voir lemploi que les lionmies font de la vie, qui ne les croirait immortels? Tous s'étourdissent dans le tourbillon du péché, et ils n'entendent pas la voix lugubre qui crie au dehors : Malheur à Jérusalem!

— Dieu me |)ardonne, c'est un sermon, dit de Leuthold. Monsieur est prédicateur et aura cru entrer dans la maison de Dieu, mais il s'est trompé de porte.

— En effet, interrompit Ivaufman, qui reprit brusquement le ton ironique ; je vois que je suis entré dans une maison de fous!... Mais c'est à l'un d'eux que j'ai affaire. Ne seriezvous point, par hasard, le comte Raphaël de Leuthold?

— Pardieu ! vous êtes physionomiste, monsieur ; c'est moi-même.

Jorg entra résolument dans le kiosque.

— Alors je demande audience à M. le comte.

Celte familiarifé un peu impérieuse indisposa évidemment de Leulhold.

— Je ne reçois que le matin les gens qui me sont inconnus, dit-il ; les soirées appartiennent à mes amis...

— - Je m'en souviendrai une autre fois, répliqua le gros homme sans se déconcerter ; mais, l)Our aujourd'hui, M. le comte voudra bien déroger à ses habitudes.

La réponse qu'allait faire Raphaël fut prévenue par l'entrée d'un valet annonçant qu'il était servi. Il se tourna vers Jorg.

— M. le prédicateur voit qu'il n'y a point de mu faute, dit-il d'un ton railleur; il ne voudrait point exposer mes convives à un dîner refroidi, et à moins qu'il ne veuille les suivre...

— Si c'est le seul moyen d'être entendu , à la bonne heure ! répliqua Kaufman tranquillement.

Le comte fit un mouvement de surprise involontaire. Ce sans-façon audacieux qui l'avait choqué d'abord commençait à l'amuser. C'était une sorte de défi jeté à sa présence d'esprit ; il s'agissait de savoir qui de lui ou de Jorg céderait et aurait, en définitive, les rieurs de son

côlé- il accepta la lutte sur ce terrain, et résolu à divertir ses invités aux dépens du singulier visiteur, il s'écria gaiement :

— Ce sera pour tout le monde une bonne fortune inattendue. La présence de M. le prédicateur sanctifiera notre fête profane! Wilhelinine, offrez donc le bras à notre hôte.

En parlant ainsi, Raphaël conduisait à Kaufnian une jeune fille en costume de bal et d'une physionomie charmante qui s'arrêta devant lui embarrassée.

Kaufman la regarda avec une bonté compatissante.

— Pauvre créature , dit-il, si jeune , si belle et... si malheureuse!

Cette réflexioninattendue troubla Wilhelmine, elle changea de visage et fit un pas en arrière; Jorg lui prit la main.

— Allons, dit-il, venez : la brebis doit avoir j)eur du loup et non du pasteur.

Il prit son bras et passa avec elle dans la salle voisine, où le souper avait été servi.

La table resplendissait d'orfèvreries, de cristaux et de vases d'albâtre dans lesquels s'épanouissaient les fleurs les plus rares. Chaque

convive prit place à sa fantaisie , et Kaufman se trouva en face de Raphaël.

— Maintenant, dit-il, j'espère que M. le comte n'aura plus d'objections à ni'opposer et qu'il voudra bien écouter ma demande.

— Ah! de grâce, n'épuisons point sitôt nos plaisirs, fit observer de Leuthold: M. le prédicateur ne peut-il remettre son explication au dessert?

— Parfaitement, répliqua Kaufman; mais M. de Leuthold est-il sûr de pouvoir la comprendre ?

— Si mon intelligence fait défaut, j'en appellerai à celle de mes amis.

— Cinquante raisons ivres feront difficilement l'office d'une raison à jeun.

— M. le prédicateur pourra se mettre à l'unisson, et nous parlerons alors le même langage. Remplissez les verres, messieurs . et buvons d'abord aux dames.

Tous les convives répondirent par des acclamations joyeuses, en élevant leurs verres et les choquant contre ceux de leurs compagnes.

— Eh bien ! et Wilhelmine? s'écrièrent plu-

sieurs voix en montrant la jeune fille , dont le verre était resté immobile.

— Par le ciel , vous violez les règles du festin, notre hôte, dit le comte à Kaufman; vous refusericz-vous, |)ar hasard , de vous associer à notre toast?

— Non, répondit le gros homme en tendant son verre ; mais je demanderai à le rectifier.

— Voyons.

Kaufman se leva, et avançant le bras :

— Je bois, dit-il, aux femmes qui sont restées dignes d'être publiquement ignorées et dont on ne déguise pas l'intimité comme une honte, aux femmes que nous pouvons accepter sans rougir pour sœurs , pour filles ou pour mères!

Il leva son verre et le vida d'un trait.

Les amis du comte éclatèrent de rire, mais la plupart de leurs compagnes parurent troublées, et Williclminc plus que toutes les autres.

— Décidément, Dieu nous a favorisés au d('!;i (le toute espérance, dit de T.euthold légèrement ; il a envoyé vers nous un de ses apôtres

dont les enseignements assureront notre salut avant la fin des trois services.

— Ce doit être au moins un missionnaire pour la propagiition dusaintÉvangile, fit observer Frédéric de Wrangel, en buvant un verre de xérès à petits coups.

— Ou un membre de TÉglise néoprotestante, continua le conseiller de Pottcr.

— Ou un promulgateur du piétisme , ajouta un major hanovrien.

— Ou quelque acteur en congé qui accomplit une gageure! acheva le professeur d'esthétique KroptefT.

Jorg secouait les oreilles comme pour dire :

— Vous n'y êtes pas.

Et il continua à niangor et à boire.

La manière étrange dont il s'était présenté, son sang-froid, l'originalité de celte nature, demi-bouffonne, demi-sérieuse, avaient fini par exciter une euiiosité générale. Chez Wilhclmine seulement celte cuiiosilé était mêlée d'une sorte de rt'spect craintif. Elle ne pouvait oublier les mois prononcés par Jorg en lui prenant la nuiin, et le regard d'affeetULUise pitié dont il les avait accompagnés. Ce cœur était

depuis longtemps gonflé par un abcès de larmes qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Émue et silencieuse, elle suivait tous les mouvements do Kaufman. et veillait à ce qu'il fût servi.

Celui-ci comprit que le moment était venu de se faire écouter.

— Je ne voudrais pas que ces messieurs perdissent plus de temps en inutiles suppositions, dit-il; et bien que nous ne soyons pas encore au dessert, je demanderai la permission de présenter enfin ma requête.

— On ne peut rien refuser à un convive tel que vous, répliqua le comte; voyons votre demande?

— Elle n'a rien d'obscur ni de compliqué, reprit Kaufman ; je prie seulement 31, le comte d'y répondre sérieusement et sur l'iioiineiir. Connaît-il l'iiommt; auquel ce livre appartient ?

Il avait présenté à de Leutliold le volume laissé par l'étranger au café de la Concorde. Raphaël le prit et l'ouvrit.

— Une Bible! s'écria-t-il. Pardieu ! c'est l'ouvrage le plus répandu après l'almanacli ; et. à moins que le propriétaire n'v ait écrit son nom...

— 11 y a écrit ses pensées, repiit Jorg en montrant sur la première [)age du livre plusieurs lignes tracées d'une main rapide.

— En effet, dit le comte, qui examinait l'écrilure; ce sont des réflexions sur deux versets d'Isaïe... Quelqu'un de vous, messieurs, aurait-il entrepris secrètement un comnienliiire des prophètes?

Un rire général répondit à celte su})posilion.

— Si ce n'est aucun de vous , reprit de Leuthold, je ne sais à qui pourrait appartenir ce précieux autographe que monsieur veut bien soumettre à mon jugement.

— Il est d'un homme entrevu tout à l'heure au café de la Concorde, dit Ivaufman, et vous même avez dû l'y accompagner il y a un mois. Rappelez vos souvenirs, M. le comte ; examinez encore l'écriture, cherchez tout ce qui peut vous mettre sur la voie ; dites vos suppositions, vos doutes ; ne négligez rien, car il y va pour moi de plus que la vie !

De Leuthold le regarda.

— Ah! jecomprends enfin, dit-il ; monsieur est un père ou un mari qui cherche des preu-

ves ! Le livre aura élé oublié par quelque théologien en vacances, et la réputation des habitués de ma petite maison auia fait penser que c'était l'uii d'eux?... Remerciez, messieurs! Ceci est un bomiuage rendu à votre célébrité galante. Voyons, Wrangel, le livre ne serait-il pas sorti de votre bibliothècpie?

— Fi donc ! s'écria Frédéric, un volume recouvert en parchemin!... Tous les miens ont une reliure de chevreau maroquiné! Cela ne ])eut avoir appartenu qu'à un étudiant ou à un professeur.

— Ainsi, vous ne rcîconnaissez ni le livre ni l'écriture? demanda Kaufman avec anxiété.

— INi l'un ni l'autre, monsieur, répondit Raphaël.

Le vieillard l'esta pensif; il avait évidemment conçu un espoir dont la réalisation lui échappait et auquel il ne pouvait cependant renoncer.

— De sorte, reprit-il après un assez long silence, de sorte que M. le comte ne peut rien me dire de l'étranger aperçu tout à l'heure; il n'a même pas un soupçon?... Dans ce cas, je ne le déran}<erai pas plus longtemps.

Il s'était levé; Rn|)liacl fit tm î^este pour l'arrêter.

— Pardieu! vous ne nous quitterez point ainsi, s'écria-t-il. Vous ne voudriez point laisser notre salut au rôti... c'est-à-dire aux trois quarts achevé ! De grâce, une petite prédication, monsieur?

— Ou si monsieur n'est pas inspiré par le Saint-Esprit, fil observer Wrangel, qu'il nous accorde au moins une lecture dans le livre mystérieux.

— Par exemple, Ihistoirc de l'enlèvement de Sara par Abimclec, dit le comte avec intention.

— Ou celle de madame Putiphar et duchaste Joseph.

— J'aime mieux les filles de Loth travaillant à empêcher la fin du monde.

— Moi, le Cantique des cantiques.

— Allons, M. le prédicateur, une petite histoire édifiante avec commentaire.

— Wilhelmine, passez donc le livre à monsieur.

La jeune fille, affligée de ces moqueries, s'efforçait de les arrêter et voulut refermer la

Bible, que Wrangcl venait de lui passer ouverte. Kaufmiiii. qui avait compris son intention, posa une main sur la sienne avec tendresse et dit :

— Laissez... ces sarcasmes impies ne m'atteignent pas. Puisqu'ils veulent entendre la parole sainte, (prils écout(;nt !

Et feuilletant le livre avec une rapidité qui prouvait combien il lui était Caniiliei', il s'arrêta tout à coup au cbapitre VII de I iMangilc selon saint Luc, et il se mit à lire d'une voix ferme :

« Un des pharisiens pria Jésus de mangeichez lui, et il entra dans la maison de ce |)harisien et il se mit à table.

«I Et il y avait dans la ville une [)étlieresse qiii, ayant vu que le Christ était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein d'une huile odoriférante.

« Et se tenant derrière, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et elle les essuyait avec ses propres cheveux, puis les baisait et les parfumait de cotte liuile odoriférante.

«1 le |)barisien qui l'avait convié, voyant cela, dit en lui-même : <iSi celui-ci était un pro()hète.

« certes il saurait que cette femme est une pé- «i resse. »

" Alors Jésus, prenant la parole, lui dit : " Simon, j'ai quelque chose à te dire ; » et il répondit : « Parle, maître. i>

« — Simon, vois-tu cette femme? Je suis entré <' dans ta maison, et tu ne m'as point donné « d'eau pour laver mes pieds ; mais elle les a ic arrosésde ses larmes et les a essuyés avec ses « propres cheveux.

« Tu ne m'as point donné un baiser ; mais «i elle, depuis que je suis entré, n'a point cessé «1 de baiser mes pieds.

« Tu n'as point parfumé ma tète d'huile; «c mais elle a parfumé mes pieds d'une huile « odoriférante. C'est pourquoi je te dis que ses « péchés, qui sont i:,rands, lui sont pardonnes, «I car elle a beaucoup aimé. »

A mesure que Knufman lisait, sa voix devenait plus vibrante et jilus élevée ; sa bonhomie vulgaire faisait place à une certaine dignité émue. Les amis du comte, qui avaient connnencé par ricaner, étaient insensiblement redevenus sérieux. Quant à Wilhelmine, l'application était

si directe, elle frappait si juste dans ce cœur gros d'attendrissement qu'elle fondit en larmes, se leva de table toute honteuse et voulut fuir; mais Jorg la retint.

— N'aie pas honte de ces pleurs, dit-il avec autorité, c'est la source vive (jui lave toutes les souillures.

— Bravo ! bravo ! le prédicateur ! crièrent plusieurs voix.

— C'est un succès de larmes, ajouta Wrangel.

— Apportez de l'éther à mademoiselle W ilhelmine, dit de Lcutliold.

— Et un verre de Champagne, reprit le major, il n'y a rien de meilleur pour les nerfs.

La jeune fille voulut échapper à ces empressements ironiques.

— Allons, calmez-vous, ma chère, reprit le comte en riant, il faut de la niodéralion en tout, même dans les larmes; tout à l'heure vous ne pourrez valser...

— Laissez-moi, laissez-moi, bégaya Wilhelmine en se rapprochant de Jorg, Je ne veux point rester ici.

— Et où voulez-vous allei', ma belle? répli- (pia Raphaël. Songcriez-Nous, par hasard, à

suivre monsieur comme Madeleine suivit le Christ?

— Pourquoi non ? interrompit Kaufmanavec son assurance ordinaire. Si je Tavais retirée des eaux de la Fulda, balancerais-je à l'emmener pour lui réchauffer le cœur? Qui sait si notre rencontre n'est point dans les desseins de Dieu? Ah ! il ne sera point dit que Jorg aura jamais repoussé le naufragé qui lui tendait la main du fond de l'abîme... Si sa honte lui pèse, si elle est sans conseil, sans protecteur, me voici : qu'elle s'ap})uic sur moi sans crainte; tant que la mort me laissera debout, je ne lui manquerai point.

Il avait présenté le bras à la jeune fille; elle y passa le sien sans savoir ce qu'elle faisait, cacha sa tête sur son épaule et l'entraîna vers la porte.

Kanfinan n'hésita pas un instant. Il salua avec gravité les convives stupéfaits, traversa le salon, le jardin, et atteignit la grille d'entrée, qui donnait sur le chemin de Cassel.

Jorg et Herman.

Lorsque Kaiifman et Willielinine se trouvèrent tous lieux seuls, ]e prcuiicr regarda sa compagne de route, qui était en souliers de satin, les épaules nues, les cheveux enroulés de perles, et il eut un moment d'embarras.

En l'emmenant, il avait obéi à son élan plutôt qu'à la réflexion ; mais une fois loin de ceux qui l'avaient jiour ainsi dire forcé à cette dé-

marche, il reprit son sang-froid el se demanda ce qu'il allait faire de celle jeune fille qui s'était confiée à sa protection.

Elle marchait près de lui. pleurant encore, mais seulement par intervalles et avec ces sanglots interrompus qui suivent toute crise de larmes.

Après avoir ralenti le pas, Jorg s'arrêta court :

— Après tout, dit-il, avant d'aller plusloin, il est nécessaire de nous expliquer : la parole de Dieu vous a touchée, ce qui piouve (juc le cœur est encore ouvert chez vous aux bonnes semences, el que vous pouvez retrouver le chemin de la nouvelle Jérusalem ; mais il faudiait au|)aravant que vous puissiez m'indiquer celui de voire logement.

— Hélas ! je n'en ai |)oinl. répondit Wilhelniine, dont celle qiuslioii redoubla les pleurs. Celui (jui j'habitais appartient à M. de Leutliold. el... après ce qui s'esl passé... je n'oserais... je ne veux point y retourner.

— Pauvre enfant! reprit Jorg touclié, vous n'avez donc ni amis ni famille?

— Il me reste une tante qui m'avait mise en

apprentissage, mais que j'ai cessé de voir depuis...

— Très-bien! interrompit Kaufraan, où demeure-t-elle?

— Dans la rue des Trois-Rois.

— Et vous la nommez?

— Madame Rieffel.

— Nous verrons madame Rieffel, dit Jorg, qui se remit en marelic.

Wilhelmine parut inquiète du projet de son guide et s'efforça de l'en dissuader. Sa tante, qui faisait profession d'une piété exemplaire, avait juré de ne jamais la revoir ; elle regarderait toute démarclie de sa nièce comme une audacieuse effronterie; elle refuserait de croire à son repentir. A tout cela Kaufman répondait, avec sa résolution ordinaire, qu'il fallait voir.

— Si l'on songeait aux innombrables chances d'accidents qui nous menacent, dit-il, on n'oserait sortir ni marcher. Le rôle des hommes est d'essayer, celui de la Providence de régler l'insuccès ou la réussite. Qui sait d'ailleurs si nous ne trouverons pas la mère Rieffel dans de meilleures dispositions que vous ne le sup-

posez? II en est d'un cœur f(;rnié par la colère comme de la dame-jeanne la mieux bouchée; un seul coup bien frappé peut y faire une fente par laquelle lout s'enfuit. Prenez donc courage, évitez les ornières et essuyez vos yeux.

Il jeta son manteau de gros drap sur les épaules de la jeune fille, l'engagea à s'appuyer sur lui, et prit la route de Cassel en continuant à l'interroger sur son passé.

L'histoire de Wilhelmine, longuement racontée, pouvait se résumer en quelques mois: comme tant d'autres, elle n'avait pu résister à la fois aux privations de la pauvreté et aux tentations de la richesse. La curiosité l'avait livrée à la séduction, la honte l'y avait enchaînée; non qu'elle trouvât la joie dans ce luxe d'emprunt, dans ces plaisirs frauduleux, dans toute cette vie de prospérités passagères, que chaque jour rcnictlait en (pieslion : Wilhelmine n'y avait point place aux instincts naïfs de son cœur; mais comment en sortir? quelle route prendre? que devenir? Une fois descendue au fond de ce puits que nous appelons le déshonneur , la fennne y demeure par désespoir ; et si la coi de du hasard ne

descend pas pour l'en reliicr, elle s'y arrange comme dans le seul asile qui lui resle.

Wilhelmine raconta tout à son compagnon sans ordre et en entremêlant successivement son récit de rires et de pleurs, car tout était fugilif dans celte sincère nature, qui allait de l'aftliclion à la gaieté, sans songer à la transition, ce grand art de déguiser l'inconséquence.

Tout en parlant, elle était arrivée, sans s'en apercevoir, dans la rue des Trois-Rois ; mais lorsque son compagnon l'en avertit en la priant de lui montrer la maison de sa tante, elle s'arrêta saisie, et toutes ses terreurs lui revinrent.

Jorg ne lui laissa pas le temps de s'y arrêter et l'entraîna, malgré elle, vers la demeure de la veuve Rieffel.

A peine eut-il frappé que la porte s'ouvrit; mais à sa vue la servante laissa échapper une exclamation de désappointement.

— Seigneur ! ce n'est pas M. Arnulf, s'écriat-elle ; comme madame et le pasteur sont là qui l'attendent, j'ai cru...

— Que c'était lui? acheva Jorg, il n'y a pas de mal, hrave lillc; annoncez M. Kaufman.

La servante ouvrit la porte du salon et répéta le nom indiqué.

La veuve et le ministre firent un mouvement de surprise.

— Kaufman , dit la veuve, (lu'est-ce que c'est?...

— C'est moi, interrompit Jorg en se présentant à la porte avec Wilhelmine, qu'il lirait après lui ; je viens pour vous rendre un service.

— Comment cela, monsieur ?

— En vous ramenant votre nièce.

— Wilhelmine ! s'écrièrent à la fois la veuve et le pasteur.

— Malheureuse ! tu oses reparaître ici ! ajouta la première.

— Ne la grondez pas, c'est moi ([ui l'ai amenée, interrompit Kaufman.

— Qu'elle sorte ! qu'elle sorte sur-le-champ ! s'écria madame Angélica llicffcl en se levant ; sa présence est une honte pour une maison honnête, et je vous trouve bien hardi, monsieur, d'oser frapper à ma porte avec celte créature.

*— L'Évangile a dit : « Frappez, on vous ou-

vrira, » répliqua tranquillement Jorg; cette créature, d'ailleurs, comme vous l'appelez, est une pauvre Madeleine qui ne demande qu'à faire pénitence. Je me porte garant de sa bonne volonté.

— ^Vous? répéta la vieille bourgeoise avec une défiance dédaigneuse, et qui êtes-vous, monsieur? Comment vous trouvez-vous le protecteur de cette fille?

— Sur mon âme, vous avez raison, et voilà par où j'aurais dû commencer, dit le gros homme; je m'appelle Jorg Kaufman, madame, et je vous ramène cette enfant des Voimen où je l'ai trouvée.

Alors il se mit à raconter rapidement, avec sa liberté un peu triviale mais animée, tout ce qui s'était passé à la campagne du comte, et comment Wilhelmine l'avait suivi. Pendant ce récit, le pasteur levait les yeux au ciel, et la veuve poussait des exclamations de dévote scandalisée.

— Et c'est après l'avoir trouvée dans un lieu pareil que vous me la ramenez, monsieur? ditelle quand il eut achevé.

— Fallait-il donc l'y laisser ? demanda Jorg

brusquement; quand l'un de vos semblables demande à sortir de la boue, doil-on regarder avant de l'en retirer si l'on a du linge blanc? Le Christ n'a-t-il pas accueilli Madeleine et défendu la femme adultère? Loin de m'en vouloir, remerciez-moi de vous donner l'occasion d'une bonne œuvre, et pardonnez à cette pauvre fille, (|ui n"a besoin que d'appui.

— Jamais ! s'écria madame Rieffel en repoussant durement Wilhelminc, (jui pleurait et voulait baiser ses mains. Emmenez votre protégée, monsieur, elle ne m'est plus rien; je ne veux plus en enlendre parler; je ne suis point dupe de ses comédies!...

— Des comédies ! interrompit Kaufman vivement, par le ciel! on les ferait plus gaies, madame ! Voyez les pleurs de cette enfant, ses mains tremblantes, ses yeux rougis!... Tout ce <pie j'ai dit est aussi vrai (juc la j)arole de Dieu, et la preuve, c'est que votre nièce est encore telle (pie je l'ai trouvée : voyez !

A ces mois, il retira le manteau qui cnvclop- [lait la jeune fille, et la monira en toilette de bal.

Le pasteur et la tante reculèrent.

— Quelle indécence! s'ccï-ia le premier.

— Alors, faites comme saint George, M. le ministre, dit Jorg ironiquement, et donnez, pour couvrir cette nudité, la moitié de votre habit.

— Je ne répondrai point à des expressions aussi peu convenables, rép!i(iua le prêtre d'une voix aigre.

— Ce qui est peu convenable, monsieur, reprit Kaufman avec chaleur, c'est qu'un ministre de Dieu demeure muet quand on exhorte une de ses pénitentes à la charité ; c'est qu'il ne trouve pas un mot à dire en faveur de la créature repentante et abandonnée; c'est qu'il s'occupe de battre les cartes quand il y a une âme humaine à sauver.

Le pasteur, qui tenait, en effet, un jeu de cartes, le replaça sur la table en rougissant et prit un air de dignité blessée.

— Je n'ai point été appelé à donner mon avis, monsieur, dit-il sèchement, et je n'ai point l'habitude d'imposer mon intervention. Au reste , si ma respectable amie , madame Rieffel, m'avait fait l'honneur de me consulter, je n'aurais pu qu'appuyer ses justes répugnan-

ces. Le divin Maître lui-raéiiie a dit que le bon

grain devait être sépare de Tivraie le juste

du réprouvé...

— Ah' pharisiens ! s'écria Jorg avec indignation; ils imitent les Romains du lemj)s de César, qui forgeaient en épées les socs de charrue. Cette parole de Dieu pour féconder et nourrir devient entre leurs mains un arrêt qui tue.

— Des injures ! interrompit la veuve en se levant. Et c'est toi, malheureuse, qui nous les attires!... Fille éhontée, misérable perdue!...

— Assez! interrompit Kaufman , qui étendit les deux bras vers Wilhelmine éplorée. Ce n'est point elle, madame, c'est moi qui parle , et c'est à moi qu'il faut répondre... ou plutôt ne répondez rien... Je vous connais maintenant. J'avais espéré trouver un reste de cœur dans ce vieux corps; je croyais m'adresser à une femme! il n'y avait qu'une morte! Rentre dans ta tombe, cadavre ! il y a encore des vivants pour nous comprendre et nous réchauffer.

En parlant ainsi, il rejeta le manteau sur Wilhelmine et sortit avec elle.

La paiivi'c fille s'était remise à sangloter ; il lui prit brusquement le bras ;

— Pourquoi pleures-tu? dit-il avec cette brusque familiarité qui n'était point sans puissance. As-tu peur que je ne t'abandonne aussi, moi? Ne t'ai-je pas promis de te protéger? Tu n'as plus de réputation à ménager ; c'est un malheur qui devient presque un avantage. Je puis t'emmener chez moi : tu vivras comme ma fille, en attendant que je t'aie trouvé une autre retraite; peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi ; Dieu fait bien ce qu'il fait. Viens et ne pleure plus.

Wilhelmine essuya ses yeux et suivit Kaufman.

Tous deux se dirigèrent vers l'un des faubourgs bâti aux bords de la Fulda. La nuit était déjà avancée, de lourds nuages glissaient sur l'azur sombre du ciel comme des vaisseaux gigantesques sur l'Océan ; un vent orageux gémissait sourdement à travers les hautes cheminées du faubourg. Jorg et sa compagne s'arrêtèrent devant une petite maison de pauvre apparence dont le premier avait la clef; ils montèrent un escalier vermoulu et arrivèrent à une grande pièce qui lui faisait face.

Elle n'était éclairée que par la lueur des étoi-

les, qui la traversait d'un sillon argenté; mais quelque faible que fût cette clarté, elle suffisait pour faire distinguer nettement un jeune homme appuyé à la fenêtre , et dont l'attitude exprimait l'abattement.

Au bruit qu'avaient fait Jorg et Wilhelinine, il se retourna lentement sans se lever, et la lueur stellaire éclaira ses traits. Ils avaient cette fraîcheur lymphatique et ces contours arrondis que l'on prendrait au premier aspect pour l'expression de la force. Ses yeux bleus, à pupilles dilatées, regardaient longtemps sans voir, et sa chevelure blonde tombait en boucles soyeuses , mais rares, jusque sur ses épaules.

Il jeta un coup d'œil aux deux arrivants, puis reprit son attitude pensive.

— Je t'amène delà compagnie , Herman, dit Jorg en s'arrétant avec Wilhelminc devant le jeune homme.

Herman ne répondit pas.

— Est- ce ainsi que tu reçois les hôtes? reprit le vieillard d'une voix plus haute. Voyons, debout ; c'est une pauvre fille qui n'a point d'asile et à (jui il faut faire place.

Le jeune homme se retourna Icnlement vers

la compagne de Kaufman. Ainsi éclairée parla lune, avec ses cheveux en désordre, ses yeux rendus plus brillants par les larmes et les couleurs qu'une longue course avait appelées sur ses joues, Wilhelmine était charmante. Herman ne put échapper lui-mcine à leffct de cette beauté; il se leva en répondant:

— La grande chambre est libre, ma sœur peut l'occuper.

— Voyons, dit Jorg , qui avait allumé une lampe.

Et, précédant la jeune fille , il lui fit traverser deux pièces vides, et arriva enfin à une troisième pièce garnie de meubles antiques et mal rangés.

— Ceci est bien pauvre et bien sombre près de vos logements à la mode, dit-il ; mais demain le soleil fera étinceler vos croisées, et les oiseaux chanteront sur les toits. Si vos désirs sont sincères, vous ne regretterez point ce que vous avez quitté. Pour ce soir ne pensez à rien et dormez.

Il appuya une main sur les cheveux de la jeune fille avec une familiarité paternelle, lui fit de la tète un salut amical et sortit.

En entrant dans la première pièce, il re-

trouva Herman à la même place et dans la même attitude.

Son front se rembrunit. Il s'approcha du jeune homme et lui dit d'une voix sérieuse :

— Que faites-vous là, Herman?

Celui-ci releva ses yeux doux et vagues.

— Je regardais les nuages passer sur les étoiles, dit-il d'une voix sans accent.

— Songez plutôt à ceux qui passent sur les lumières de votre âme, reprit Jorg sévèrement; ne sortircz-vous jamais de ces lâches abattements qui font de vous un mort assistant à la vie des autres?... Rappelez-vous la tâche que vous avez à remplir.

Le jeune homme demeura immobile.

— Il ne m'entend même pas, murmura Kaufnian en pliant les épaules. Ah! folle et débile créature, j'avais cru que c'était un homme, et ce n'est qu'un instrument sonore. Tant que celui qui savait en jouer s'est trouvé là, la harpe a chanté ; aujourd'hui que nous l'avons perdu , elle reste muette.

Et haussant tout à coup la voix :

— Ainsi tu ne sortiras pas de cette torpeur? conliuua-l-il avec impatience; lu ne te rappelles

ni tes projets ni tes promesses ; tu as tout oublié... même le 25 juillet.

Herman avait écouté les premiers mots de Jorg sans paraître y prendre garde ; mais l'effet du dernier fut aussi prompt que puissant. Il se redressa pâle, l'œil animé, et ses mains pressèrent convulsivement l'appui de la fenêtre.

— Qui parle du 23 juillet? répéta-t-il d'une voix précipitée. Est-ce donc pour me rendre l'espoir et la force que vous me citez le jour qui les a tués ? Ah ! vous ressemblez aux médecins qui s'assurent de la vie du mourant avec la pierre qui brûle ou avec l'acier qui déchire. Quel est votre but en me rappelant cette date terrible?... Qu'attendez-vous?... Que voulezvous?...

— Je veux être sûr que tu l'as vu mourir, LUI ! dit Jorg avec une énergie qui fit tressaillir le jeune homme.

— Ne vous l'ai-je point dit? répliqua-t-il agité. Quand les deux barques se sont rencontrées... que la nôtre s'est brisée... je l'ai vu disparaître dans les eaux... disparaître avant moi!... Et quand j'ai repris mes sens sur la rive... j'étais seul !

— Mais son cadavre a été retrouvé? tu l'as vu? tu Tas touché? demanda Kaufinan avec une insistance singulière.

— J'avais promis une récompense, dit Herman ; huit jours après, des hateliers sont venus avec des restes défigurés dans lesquels j"ai pu le reconnaître ! Vous-même avez visité la tomhe où ces restes ont été déposés. Pourquoi donc ce retour aux souvenirs d'un malheur accompli? Faut-il vous répéter qu'il y a aujourd'hui huit mois que je l'ai vu mort ?

— Eh bien, moi, il y a seulement quelques heures, je l'ai vu vivant, s'écria Jorg avec impétuosité.

Et comme Herman reculait saisi :

— Vivant! répéta le vieillard, et en voici la preuve !

Il montrait le livre, qu'IIerman reconnut au premier coup d'œil, et il lui raconta rapidement ce qui est déjà connu du lecteur.

A mesure qu'il parlait, l'enveloppe glacée du jeune homme semblait se fondre, le sang montait à ses joues, son œil s'ouvrait davantage, le bleu de sa prunelle devenait plus foncé; une exallalion croissante illuminait son visage

agrandi. Enfin, aux derniers mots de Jorg, il saisit ses deux mains en poussant un cri : la croyance de Kaufman était passée en lui; il ne pouvait comprendre, mais il ne doutait plus : la mort était sortie de la tombe. Dieu avait fait pour eux un miracle.

Dominé par cette persuasion, il tomba à genoux près de Jorg, qui commença à haute voix une de ces prières improvisées dont les réformés allemands ont l'habitude, et qui ne sont qu'un libre épanchenient de leurs émotions vers Dieu.

Quand il eut achevé, tous deux se levèrent joyeux et raffermis : la foi avait donné à leurs soupçons la force de l'évidence, et ils ne songèrent plus qu'aux moyens de retrouver celui qu'un prodige leur avait rendu.

Les Sennhutten.

Le lendemain des événements rapportés dans le chapitre qui précède, une jeune femme était assise seule dans le parloir d'une maison située près de Miinden, sur la rive gauche de la Werra. Son costume avait cette élégance sans éclat qui annonce la femme jalouse de plaire, non de briller. Elle était petite, un peu pâle, et tous ses mouvements avaient une souplesse

nerveuse qui la rendait séduisante plutôt que belle.

Elle travaillait à une tapisserie commencée; mais la marche de son aiguille, tantôt lente, tantôt précipitée, ses regards sans cesse tournés vers la pendule, et les tressaillements qu'elle ne pouvait réprimer au moindre bruit témoignaient suffisamment de son impatience.

Un homme d'environ soixante ans, qui portait le costume de garde forestier, parut tout à coup à l'une des portes intérieures; mais la jeune femme avait reconnu le pas : ce n'était pas celui qu'elle attendait. Elle releva à peine la tête.

— Rudolphe n'est point encore de retour? demanda le forestier.

— Pas encore, mon oncle, répliqua-t-clle brièvement.

— Il t'a j)ourtant bien promis d'être ici ce matin.

— Il l'a promis.

— Alors nous ne pouvons tarder à le voir.

— Qui sait? dit-elle avec un peu d'amertume ; Cassel a des charmes qui lui font oublier tout le reste. Le moyen de lutter contre les

soixante et dix mille volumes de la bibliothèque !

— Allez-vous être jalouse de livres, par hasard? demanda l'oncle en souriant.

— Pourquoi non ? répliqua la jeune femme vivement ; qu'importe l'objet de la passion de Rudolphe, si cette passion le détourne de moi? Toute sa vie ne doit-elle pas m'appartenir comme la mienne lui a[)particnt? Pourquoi me laisser seule à mes inquiétudes, à mes tristesses ?

— Pourquoi? Lina, reprit le forestier doucement, parce que son mariage ne l'a point dégagé de ses devoirs d'homme et de ministre. Vous regrettez le temps qu'il donne à ses études, à la prière, aux bonnes œuvres! Airaeriez-vous donc mieux le voir oisif et inutile ? Les heures qu'il vous dérobe ne sont-elles pas employées à agrandir son âme ou à soulager quelque affliction? Pouvez-vous lui reprocher une conduite qui doit l'élever à vos yeux?

— Oh ! vous me prouverez que j'ai tort, mon oncle, je le sais, interrompit Lina vivement ; je parle avec mon cœur, vous me répondez avec votre raison, nous ne pouvons nous entendre!

Le forestier la regarda, puis secoua la tète.

— Toujours exaltée, dit-il à demi-voix; quand donc cesserez-vous de demander à la vie plus qu'elle ne peut donner?

Il y eut une pause. Lina continuait de broder avec une rapidité nerveuse ; son oncle, qui avait décroché une grande pipe d'écume de mer suspendue près du poêle, la chargeait silencieusement. Enfin il parut secouer l'impression de tristesse qui avait assombri son front et reprit plus gaiement :

— Où est donc votre cousine?

— Elle vient de remonter, répondit Lina. Le forestier fit un geste de ravissement.

— Ah ! j'oubliais, dit-il, c'est l'heure où elle quitte son négligé du matin pour se mettre sous les armes, car elle n'a pu accepter encore les habitudes de notre petite ville de Miinden ; elle fait trois toilettes, comme à Vienne.

La jeune femme ne put s'empêcher de sourire.

— Mon Dieu! vous lui en voulez à cette pauvre Dorothée, dit-elle : vous l'accablez de brusqueries, d'épigrammes, presque de dure-

tes, et l'égalité de son humeur ne peut vous adoucir.

— Je n'aime pas les gens qui ont l'humeur égale, répliqua l'oncle d'un ton bourru ; cela prouve leur insensibilité ou leur hypocrisie. Pour votre cousine, il y a chez elle de l'une et de l'autre : tout ce qu'elle sent, elle le dissimule, et quand elle ne le dissimule pas, c'est qu'elle n'a rien senti. L'usage du monde a poli son cœur comme un caillou roulé dans les flots. Encore si ses conversations ne vous troublaient point!

— Moi ?

— Vous, Lina. Je ne suis qu'un vieux soldat ignorant, sorti des camps pour vivre dans les bois ; mais il est des cas où la tendresse tient lieu de science. Je vois en vous mieux qu'en moi-même.

— Et que voyez-vous donc, mon oncle ?

— L'avidité d'une nature mobile, et toujours en recherche de l'inconnu. Elevée dans la retraite, vous ignorez les plaisirs du monde; vous n'y auriez jamais songé, si cette femme n'était venue vous les vanter et réveiller en vous de dangereuses curiosités.

Lina tressaillit, son aiguille s'arrêta, et elle leva les yeux sur le major.

— Peut-être avez-vous raison, dit-elle pensivement. Oui... quand madame Dalchild me parle de cette société où une femme se trouve entourée de tout ce que le luxe et les arts ont de charmant, prévenue dans tous ses caprices, étourdie d'hommages caressants, où la vie vous emporte enfin au milieu de flots parfumés sans que vous ayez même la fatigue de désirer, malgré moi ces récits me fascinent, je les écoute comme, tout enfant, j'écoutais les féeries qui me transportaient dans une autre existence pleine de splendeurs et de merveilles !

— Et vous voulez que je ne déplore i)as l'arrivée de cette femme à Miinden ! rc[)rit le vieux soldat avec une sorte d'cniportemcnt. Ah ! maudit soit le jour qui l'a amenée! C'est à elle que nous devons le retour de votre cousin Frédéric de Wrangcl, et surtout ce nouvel ami, le comte de Lcuthold... Tous trois sont autant de mauvais génies introduits dans notre foyer.

Lina l'interrompit par un geste : sa cousine descendait Tescalier.

Le forestier alla s'asseoir près du poêle, rentra sa tète dans ses épaules connue une tortue effarouchée, et ranima sa pipe par quelques fortes aspirations.

Dans ce moment, madame Dalchild fit son entrée.

Elle était en grande toilette d'après-midi : robe de soie avec volants, bonnet de blonde orné de fleurs, bracelets d'or bruni, gants glacés sortant de l'étui. Le tout formait un ensemble qui était le sublime de l'élégance commune.

La personne ressemblait au costume : elle était blanche, rose, régulière, parfaite enfin pour prendre sa place parmi les femmes dont nul ne conteste la beauté parce que nul n'y porte envie.

— Eh bien! pauvre enfant, vous attendez toujours? dit-elle à Lina de cette voix plaintive et mignarde adoptée dans un certain monde ; votre Rudolphe n'a point encore paru! Mais savcz-vous que c'est affreux de nous tenir ainsi inquiètes?... car, en vérité, je commence à l'être comme vous... Un accident est si vile arrivé dans ces voitures publiques... A!i ! si

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