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j'avais encore mon é(iiiipai;c, je ferais atteler et nous irions à sa rencontre; mais il n'y faut plus penser.
Ici madame Dalchild, qui s'était arrêtée devant le miroir, poussa un soupir en délripant les plis de sa robe ; le forestier serra sa pipe entre ses lèvres et fuma plus vite,
— Je vous plains, clièrc, reprit la cousine, qui s'efforçait de donner plus de caprice à sa coiffure : voir à peine son mari quand on n'a point d'autre distraction... car vous vivez ici comme dans un pays sauvage! Pas un concert, pas un bal, pas une soirée.
L'oncle poussa deux éuormes bouffées de tabac, qui l'enveloppèrent d'un nuage.
— Vous savez que Rudolplie craint toute visite et fuit le monde, fit observer Lina.
— C'est précisément ce dont je me plains, répliqua Dorothée plus vivement ; on dirait qu'il se cache! Cependant, il me semble que la porte d'un ministre du saint Evangile devrait être ouverte pour tout le monde.
— Plût à Dieu qu'elle eût été toujours fermée! murmura le forestier entre ses dents.
Madame Dalchild se retourna.
— Ah ! pardon , major , dit-elle d'un ton aimable, je ne vous avais point aperçu.
— Je vous avais aperçue, moi, répliqua-t-il brusquement.
Lina voulut couper court à une explication en demandant à sa cousine si elle avait reçu des lettres de Vienne.
— Rien encore, répondit Dorothée; mes amis m'oublient ! je le prévoyais du reste : quand le malheur vient, il faut s'attendre à l'abandon! Et cependant, Dieu sait que de protestations d'attachement avant la ruine de M. Dalchild !
Elle poussa un nouveau soupir, et vint prendre un fauteuil près de Lina.
— Nous menions une vie si joyeuse! repritelle. Vous ne pouvez conjprendre mes regrets, chère belle ; vous n'avez pas vu notre habitation de Vienne ! M. Dalchild l'avait fait orner d'après ses propres dessins.
— Des dessins de bantiuier ! dit l'oncle à demi-voix.
— On venait de tout meubler en laque et en vieux Saxe, continua Dorothée; les vestibules avaient été transformés en serres, et j'avais trois
attelages, un pour le matin, un pour les grandes visites, un pour la nuit. Ah ! l'heureux temps, l'heureux temps!... Hélas! qu'ètes-vous devenu, mon bel hôtel, mon paradis terrestre?...
— Parbleu 1 votre paradis terrestre a été vendu à l'encan, interrompit le forestier à bout de patience; vendu à des juifs qui en feront une auberge ou une salle de bals masqués î car voilà où conduisent ces existences charmantes ! On fait le prince en attendant que l'on fasse banqueroute.
— Major! s'écria Dorothée blessée.
— Est-ce vrai ou faux ? reprit celui-ci durement; M. Dalchild n'a-t-il pas été obligé de se sauver en Angleterre, et vous, de vous réfugier aux Scnnhutten?
— Ah ! je vous remercie d'avoir pensé à vos amis de Miinden, reprit Lina, qui , voulant adoucir l'effet produit par la sortie de son oncle, tendit la main à sa cousine.
Dorothée la saisit avec un de ces attendrissements que les femmes du monde ont à leur disposition comme l'éventail.
— J'étais sûre de vous, chère aimée, dit-
elle ; c'est pourquoi j'ai choisi les Sennhutten pour asile...
— Et aussi parce que madame n'en avait point d'autre ! fit observer le major.
— Je savais que Lina me recevrait avec plaisir, maintenant quelle habite chez elle, dit Dorothée en appuyant sur ce dernier mot.
— Vous aviez donc appris mon mariage?
demanda la jeune femme, qui eût voulu à tout prix placer la conversation sur un autre terrain.
— Par hasard, répliqua madame Dalcliild ; seulement, je puis vous l'avouer maintenant, je me trompais... sur le mari!
— Comment cela?
- — On m'avait assuré que vous étiez fiancée à notre cousin Frédéric de Wrangel.
— On vous a dit vrai.
— Oui, dit Stankar en haussant les épaules, c'était un de ces sages projets formés par les parents à la suite d'un souper de baptême et dans l'attendrissement que produit le vin du Rhin.
— Mais le cousin Frédéric était un parti tout à fait convenable ! objecta Dorothée.
— Comment donc, admirable! acheva le major ironiquement ; n'est-ce pas un de nos hommes à la mode? sachant danser, monter à cheval! Aussi vienl-on de le nommer conseiller! Du reste, aussi incapable de réunir deux idées que...
Il s'arrêta, mais son regard avait achevé la plu'ase, car Dorothée ajouta avec un rire un peu forcé :
— Que moi , n'est-ce pas , major ? Ne vous gênez donc pas, je vous en prie, continuez!
— C'est inutile, puisque vous avez compris, dit simplement le forestier.
— Mais comment enfin ces premiers projets de mariage ont-ils été abandonnés? demanda madame Dalcliild, qui s'adressa de nouveau à Lina.
- — Mon Dieu, rien de plus simple, répondit celle-ci: il y a quelques mois, un étranger arriva à Miindcn et loua un appartement dans cette maison ; il sortait peu, ne recevait personne et ne quittait le travail que pour descendre au jardin, où il nous rencontrait.
— C'était M. Rudolphe Millier?
— Oui.
— Ah ! je comprends. A force de se rencontrer, on finit par se plaire l'un à l'autre, et le mariage fut convenu. Mais comment Frédéric prit-il la chose?
— Parfaitement, dit Slankar, il se fâcha.
— Vraiment!
— Il jura que nous ne le reverrions jamais, et j'en avais accepté l'espérance ; mais quand vous êtes arrivée...
— Il est revenu pour moi ? s'écria Dorothée ; eh bien ! je l'en remercie... Mais qu'avezvous donc, Lina?
■ — J'ai entendu ouvrir la porte du jardin, dit la jeune femme qui prétait loreille ; si c'était...
Mais elle s'interrompit en ajoutant :
— Non, ce n'est point son pas.
— Pauvre enfant ! dit madame Dalchild en la baisant au front; aime-t-elle son mari !
Et elle fit de la tête un petit geste capable qui ajoutait :
— Comme ça lui passera !
Cependant Lina ne s'était point trompée ; quelqu'un venait en effet d'arriver : c'était Frédéric de Wrangel.
Il entra chargé de deux bouquets de fleurs rares destinés à ses cousines ; Lina se contenta de le remercier affectueusement , tandis que Dorothée poussait des cris d'admiration et de reconnaissance. De Wrangel ne put se dérober à ses remercîments qu'en allant sahier le major, qui répondit assez sèchement à sa politesse. Mais le jeune conseiller n'était pas homme à s'en inquiéter; c'était un de ces caractères faciles faute de volonté et gais i)ar légèreté, qui se laissent emporter au courant des choses sans jamais y résister. Il acceptait la mauvaise humeur de son oncle comme on accepte le soleil d'Afrique et le brouillard d'Angleterre.
— Eh bien! major, dit-il étourdimcnt, vous êtes donc toujours à votre poste, près du poêle au mois de juillet?. ..
— J'ai l'avantage d'y être seul , répliqua Stankar.
— Et vous fumez toujours?
— Quand je m'ennuie.
— Pardieu! voilà qui est aimable pour ces dames, s'écria Frédéric en riant ; mais savezvous, major, que vous pouvez fain; le plus grand tort à notre pays? Si un touriste français
vous voyait ainsi, il ne manquerait pas d'écrire, dans quelque feuilleton, que les Allemands ont l'habitude de fumer devant les dames, et voilà, par votre faute, l'élégance de toute une nation compromise !
— Cela serait moins grave que de compromettre sa réputation de bon sens, dit le forestier en jetant un regard significatif sur la toilette follement recherchée de Frédéric.
— Ah ! vous dites cela à cause de mon nouvel habit de cheval, s'écria Wrangel ; mais d'Arberg, qui arrive de Vienne, l'a rapporté comme tout ce qu'il y a de plus nouveau. Vous savez bien, le président d'Arberg, un de nos meilleurs poètes?...
— Et sans doute votre condisciple, acheva le major ironiquement , car tous les hommes illustres de l'Allemagne ont été vos compagnons de gymnase ou d'université.
— C'est la vérité, répliqua de Wrangel, qui ne sentait point la raillerie ; nous étions une classe d'hommes célèbres... et, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'à cette époque je passais pour meilleur écolier qu'eux tous. Vrai! j'étais toujours le premier.
— Mais depuis, objecla Slankar, on a vu arriver les temps prédits par l'Écriture.
— Où les premiers deviennent les derniers ? interrompit Frédéric. Ah! j'ai saisi l'cpigramme, major; j'ai parfaitement saisi! Diable! je ne vous savais pas si méchant ! Mais, quoi qu'il en soit, il y a toujours plaisir à avoir des amis illustres... c'est presque comme si on l'était soimême. On vous demande leur âge, leur figure; vous pouvez raconter leurs habitudes, parler de leurs caractères... Cela fait des sujets de conversation. Ainsi, par exemple, en quelque lieu que je me trouve, on a mille questions à m"adresser sur le compte de Raphaël.
— J'avoue que sa rencontre à Miinden m'a singulièrement étonnée, reprit madame Dalchild ; je l'avais vu à Vienne, où il n'est pas moins connu qu'à Cassel, mais j'ignorais qu'il fût lié avec ma cousine, et je m'estime heureuse d'avoir i)u continuer une relation aussi charmante.
— El qui tend à devenir chaque jour plus intime, dit Frédéric d'un ton malin ; car depuis votre arrivée les visites du comte sont des assiduités.
— Et vous pensez que c'est pour moi? s'écria Dorothée évideranient flattée. Quelle folie! M. de Leuthold vient ici pour mon cousin.
— Qu'il ne voit presque jamais, fit observer Frédéric, par la raison que Millier travaille aux heures où vous le recevez... Ah ! prenez garde, cousine, prenez garde! ce diable de comte est terriblement dangereux! il y a en lui un charme, une fascination !...
— Oui , dit sérieusement Lina , qui avait jusqu'alors écouté en silence ; tout son être a quelque chose qui captive, qui attire. Puis, il vous comprend si bien ! Jamais une parole qui heurte votre cœur ; il devine les pensées que vous n'avez pas su découvrir vous-même ; il caresse vos fantaisies les plus cachées ; tout son esprit enfin semble être perpétuellement au service de vos désirs...
— Et voilà précisément ce qui fait que je le déteste ! s'écria le major, qui avait écouté Lina avec impatience ; oui, je le déteste, répéta-t-il en voyant le mouvement de ses trois auditeurs, et ce n'est point seulement parce que ses principes me repoussent , je le hais d'instinct , comme on hait le serpent.
— Prenez garde, interrompit vivement Lina, le voici avec Rudolphe.
Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor; la jeune femme s'élança vers la porte et se trouva dans les bras de celui qu'elle attendait.
C'était l'étranger aperçu par Jorg au café de laConcorde, et qui, à la vue du vieillard, avait pris la fuite.
Le serpent dans l'Eden.
Le premier mouvement de Lina fut tout de joie, le second de confusion. Elle se dégagea doucement des bras de Rudolplie et salua de Leuthold.
Les yeux de celui-ci étaient restés attachés sur les deux époux pendant leur étreinte avec une expression ardente, mais singulière. Il rendit à Lina son salut d'un air contraint, s'inclina
devant le major, serra la main à Wrangel et s'approcha de Dorothée.
Celle-ci venait reprocher à Millier son retard. Il s'excusa sur des recherches commencées à la bibliothèque du musée.
— Est-ce là que vous avez trouvé de Leuthold? demanda Frédéric.
— Non, dit Rodolphe, mais à la porte de cette pauvre femme qui demeure ici près, la protégée de Lina...
— Dont l'enfant était mourant il y a quelques jours, ajouta Stankar.
— Et dont l'enfant est aujourd'hui guéri, acheva Rudolphe.
— Guéri ! répéta Lina en se tournant vers Raphaël ; et c'est vous, M. le comte?...
De Leuthold sourit.
— Ne le croyez point, madame, dit-il avec une certaine noblesse mélancolique; j'ai donné mes soins; mais que peut la science? L'enfant doit son retour à la vie à un docteur plus sûr, au soleil, qui a reparu, aux caresses de sa mère, peut-être !
— Et à Dieu ! acheva Millier avec intention.
— C'est le seul médecin dont M. le comte
ne parle jamais ! fit observer Sfankar sourdement.
Raphnël sourit.
— Le major voit peut-être dans mon silence une jalousie de profession, dit-il ironiquement.
— Non, répliqua le forestier en le regardant en face, mais une insensibilité de cœur.
De Leuthold fit un mouvement.
— Ah ! n'accusez que vous de cette erreur, Raphaël, dit vivement Rudolphe ; le major vous a toujours vu sceptique et railleur ; il vous a entendu appeler la vertu une victoire de l'orgueil sur nos instincts, prendre le hasard pour le maître du monde ; comment saurait-il que vos actions contredisent vos paroles?
— Vous-même, qu'en savez-vous?
Rudolphe appuya un bras sur son épaule.
— Moi ? dit-il avec une chaleur affectueuse. Vous oubliez que je vous connais depuis longtemps, de Leuthold. Le major ne vous a point vu quand cette maladie terrible ravagea Leipzig, il y a quinze années !.. .
Le comte voulut l'interrompre.
— Ah! laissez-moi tout dire, continua-t-il
tE SCEPTRE DE ROSEAU. 1. 7
vîvement. Je veux que tout le monde sache ici ce que vous êtes et comment nous nous sommes connus. Le major ne peut avoir oublié cette redoutable épidémie qui épouvanta l'Allemagne entière. Rien n'avait pu arrêter le fléau ; hommes d'étude et hommes de débauche étaient également frappés; les médecins, effrayés devant cet ennemi inconnu, avaient fui pour la plupart. Le mal m'atteignit à mon tour; pauvre étudiant sans famille, j'avais été bien vite abandonné. Ce fut alors qu'il vint, lui, déjà célèbre! Il s'établit près de mon lit; il prodigua pour moi tous les trésors de la science; il multiplia les soins, les efforts, les veilles!... Enfin, je fus sauvé.
— Grâce à lui! dit Lina, dont les regards ardents d'admiration i'estaicnt attachés sur le comte.
— Ah! le joli trait ! s'écria madame Dalchild, qui remonta son bracelet.
— Voilà, j'espère, un dévouement désintéressé? ajouta de Wrangel en guignant le major.
— Qui sait ? dit Raphaël, dont l'accent avait une nuance de tristesse, je voulais peut-être étudier la maladie de Mùller !
— Ah! ne vous calomniez pas vous-même, interrompit vivement ce dernier, et laissez-moi le bonheur de la reconnaissance. Avec la différence de nos goûts et de nos croyances, on s'étonne quelquefois que nous puissions être amis ; mais près de vous je ne suis plus le ministre qui juge et condamne ! je suis toujours l'étudiant de Leipzig.
— Et je vous en remercie, dit le comte en lui serrant la main, d'autant que depuis ce temps nous ne nous étions plus retrouvés. J'ignorais ce que vous étiez devenu, lorsque le hasard nous a remis en présence chez de Wrangel, il y a quelques mois, le jour de notre grande chasse.
— A propos de chasse, interrompit madame Dalchild, vous aviez promis de nous en faire voir une.
— Tout est prêt, répondit Raphaël, et je venais prendre vos ordres pour le jour.
— Que ce soit le plus tôt possible; ma cousine n'est j)as moins pressée que moi.
— Se peut-il ?
— C'est une idée de madame Dalchild, dit Lina, parce que l'autre jour, en lisant Gœthe)
j'ai parlé du plaisir qu'il y aurait à voir une de ces belles chasses du moyen âge décrites par le poëte...
— Mais ce sera précisément cela, fit observer Frédéric ; Raphaël doit reproduire exactement la description de Goelhe. Tous les chasseurs auront le costume gothique et seront suivis de valets portant l'émerillon sur le poing.
— Oh! ce sera délicieux! s'écria Dorothée.
— C'est-à-dire que c'est le carnaval déplacé, objecta le major; vous aurez une mascarade dans les bois.
— Entendez - vous , Rodolphe? Quel blasphème ! s'écria de Wrangcl; nier la poésie du moyen âge!... ce qu'il y a de plus nouveau ! En tout cas, major, notre mascarade, comme vous l'appelez, sera brillante. On ouvrira la journée par un vol de faucon, i)uis ou chassera le cerf au grand couire, et, le soir, il y aura curée aux flambeaux.
— Et (jui donc fait les frais de cette fête royale? demanda Rudolphe.
— Pardieu ! Raphaël.
— Quoi! M. de Lcuthold? dit vivement Lina*
— Vous l'aviez désirée? répondit le comte de manière à n'être entendu que d'elle.
La jeune femme rougit et s'éloigna.
— Ah! ec sera du moins une bonne journée, reprit Dorothée, qui jetait un regard de côté sur le miroir afin d'étudier son attitude; on a tant besoin de s'étourdir quand on est dans le chagrin !
— J'espère que madame me permettra de renouveler ces distractions, répliqua avec grâce de Leuthold ; je m'estimerai trop heureux d'aider vos amis à consoler une infortune aussi peu méritée.
Madame Dalchild remercia en s'inelinant.
— Est-ce clair? murmura Frédéric à sou oreille.
— Taisez-vous donc, répliqua-t-elle en lui frappant le bras de son éventail fermé.
— La chasse aura lieu dans le bois de Wilhelms-Hoche, reprit le comte. J'ai obtenu l'autorisation du grand électeur; tout Cassel y sera, et Rudolphe lui-même nous a promis de sortir ce jour-là de sa solitude.
Le jeune ministre parut embarrassé.
— Vous avez en effet exigé de moi une pro-
messe, balbutia -t-il ; mais j'ai réfléchi... Ce bruit et cette afllucnce me font peur. Lina peut aller seule avec madame Dalehild, avec le major; moi j'aime mieux... je désire rester.
Il y eut un mouvement de surprise générale.
— D"où vient ce cliangenient de résolution? s'écria Lina. Que craignez-vous donc de la foule qu'attirera celte fête ? Pourquoi refuser un plaisir dont l'occasion ne se retrouvera plus?
— Qu'importe! dit Rudolphe en posant une main sur celle de la jeune fennne ; les véritables plaisirs pour moi sont ici. dans notre intimité de toutes les heures, dans cette certitude de vous trouver toujours, de vivre à portée de votre voix et de votre regard.
Lina retira sa main.
— Alors vous blâmez ma curiosité? dit-elle contrariée.
— Je demande seulement la liberté de ne point la partager.
— Mais si je vous en prie, Rudolphe? si je l'exige comme un témoignage de tendresse ? Vous absent, vous n'ignorez pas que toute joie me sera impossible; ne pouvez-vous donc vain-
cre en ma faveur une répugnance qui est sans motif?
— Qu'en savez-vous ? interrompit ÎMiiller, visiblement mécontent d'une persistance qui donnait à son refus l'air du caprice; pour résister à l'invitation du comte et à vos prières, je dois avoir quelques raisons sans doute! Ne pouvez-vous m'accorder assez de confiance pour les croire sérieuses? Raphaël me pardonnera, ne soyez pas moins indulgente.
En prononçant ces derniers mots, il serra la main du comte et quitta le salon.
Après son départ, il y eut un silence. Le major, qui avait hésité un instant, se décida enfin à suivre Rudolphe ; Dorothée et Frédéric se regardaient sans comprendre ; de Leuthold était devenu pensif.
Quant à Lina, le cœur froissé, elle s'était jetée sur le canapé et tordait convulsivement le cordon qui lui servait de ceinture.
Madame Dalchild s'approcha d'elle.
— En définitive, chère petite, vous pouvez venir sans votre mari, dit-elle.
— Non, répliqua Lina, qui retenait avec peine
ses larmes. Tout le plaisir de cette fête est perdu pour moi désormais! Je n'irai )>as.
Frédéric fit une exclamation de désespoir,
— Mais c'est impossible ! reprit vivement Dorothée. Songez donc, ma belle, que tout a été préparé en notre intention par M. de Leuthold.
— Oh! ne pensez point à moi, interrompit celui-ci d'un accent de triste soumission; mes projets ni mes espérances ne doivent enchaîner votre liberté.
Madame Dalchild se mordit les lèvres et frappa de son éventail le bras du canapé. La pensée qu'elle pourrait man([uer une fête donnée pour elle (car elle était de l'avis de son cousin), et perdre ainsi l'occasion de montrer à la population de Ilesse-Cassel sa grande toilette de Vienne, avait mis à bout sa résignation. Généralement patiente par indifférence, madame Dalchild était, comme toutes les femmes douces, intraitable sur ce qui l'intéressait.
— C'est une chose inouïe! s'écria-t-elle; nous faire manquer une occasion uni(pu' [)ar caprice, par bizarrerie, par mauvaise humeur!... car
— Bile refus de M. Rudoiphe n'est point autre chose!...
— Encore, s'il donnait une raison ! fit observer de Wrangel.
— Il en a sans doute, dit le comte.
— Oh ! vous le défendez toujours, reprit Dorothée aigrement ; mais moi, je suis révoltée! Et voyons, vous-même, M. de Leuthold, en feriez-vous autant ?
— Je ne suis point de ceux que l'on peut citer en exemple, madame, dit Raphaël avec humilité.
— Ce n'est pas répondre, cela ; je vous demande ce que vous feriez si une femme qui vous aime vous priait comme Lina l'a prié tout à l'heure ?
— Une femme qui m'aime! répéta de Leuthold dont l'œil s'enflamma ; oh! vous touchez là, madame, à mon rêve le plus secret et le [•lus triste!...
— Je ne comprends pas ! . . .
— Mon Dieu ! comme tout le monde, sans doute, vous me croyez seulement avide de succès, de plaisirs; vous ne soupçonnez pas ce que laisse d'amertume au fond du cœur la vie agitée
et stérile que j'ai menée jusqu'à ce jour; vous ne connaissez point mes secrètes aspirations vers un autre bonheur !
— Comment?
— Une femme qui m'aimerait, disiez-vous tout à rheure!... Ah! si je rencontrais jamais ce trésor, j'oublierais tout le reste ; le monde entier ne renfermerait plus, à mes yeux, que cette femme ; mon intelligence, mes passions, ma volonté, tout lui serait soumis; ma force serait à ses pieds comme un lion couché ! Elle n'aurait qu'à me montrer du doigt ce qu'elle voudrait défendre ou frapper, et j'irais... j'irais le cœur joyeux, les yeux fermés, sans autre loi que son désir !
De Leulhold s'adressait à madame Dalchild ; mais je ne sais quelle inflexion de sa voix, quel clan de son regard, portaient sa parole à l'oreille de Lina; celle-ci, d'abord ensevelie dans sa tristesse irritée , en avait été insensiblement retirée par l'accent profond du comte. A mesure qu'il parlait, les couleurs montaient à son visage ; sou regard redevenait plus brillant, sa respiration plus pressée. On eût dit qu'elle aspirait ces paroles brûlantes comme le malade
glacé aspire les brises cliaudes de l'été; elle se sentait enflammée à cette parole ; elle y reconnaissait ses désirs confus ; elle se disait :
— Voilà comment je voulais être aimée !
Et troublée, palpitante, elle demeurait la tète penchée, et l'âme suspendue aux lèvres du comte.
Celui-ci avait suivi et deviné cette émotion ; il continua avec une ardeur plus expansive :
— Et ce ne serait pas moi seulement qui me ferais l'esclave de la femme aimée ! Je voudrais que tout fût occupé de son bonheur! Je la garantirais du plus léger froissement, de la moindre souillure. Devant les pas de sa reine, l'Ecossais Raleigh ne jeta que son manteau ; moi je jetterais mon âme devant ceux de la femme choisie ! Je ne lui montrerais du monde que ses enchantements. Le luxe, la puissance, le plaisir, lui en feraient tour à tour les honneurs; je briserais toutes les chaînes que le devoir impose pour n'être qu'à ses ordres. Je voudrais avoir du génie à force d'amour, et que ce génie ne fût employé qu'à l'aimer.
— Ah ! heureuse cette femme ! s'écria Lina dans un élan involontaire.
- — Surtout si elle sait à quoi s'en tenir , ajouta malignement de Wrangel, qui observait madame Dalchild du coin de Tocil.
Cette dernière, ayant tout pris pour elle, jouait la confusion aussi bien qu'il lui était possible ; elle leva et baissa les yeux deux ou trois fois, arrangea ses cheveux, déplissa sa robe, et, pour sortir d'embarras, finit par ne rien trouver de mieux qu'un éclat de rire qui montra la blancheur de ses dents.
— Allons, j'ai été indiscrète, dit-elle d'un ton mignard ; il ne fallait point demander à M. de Leulhold des confidences... (juil ne nous doit pas.
— En ètes-vous sûre? objecta Frédéric.
Dorothée se leva.
- — De grâce, passons au jardin, dit-elle, il fait une chaleur étoufTante dans ce salon...
— Quand M. de Leuthold parle, acheva le cousin toujours à demi-voix.
— Vous êtes insupportable, murmura madame Dalchild, qui lui prit le bras.
Frédéric baissa la tête d'un air de repentir mo(picur, et voulut s'excuser. La fennne du baiicpiier renlraina sous la cliarnn'Ilc sans
l'écouter, et la sortie de Lina, qui prétexta des ordres à donner, força de Leuthold à la suivre.
L'idée de la séduction qu'il poursuivait ne lui était venue que progressivement. En voyant, pour la première fois, cet intérieur si doucement éclairé par les molles lueurs de la lune de miel, un doute railleur s'était élevé dans son esprit ; il s'était dit intérieurement :
— Si l'on voulait!...
Puis après quelques réflexions , il avait ajouté :
— Je veux.
Alors encore ce n'était qu'un essai curieux , une sorte d'expérience tentée dans l'intérêt d'une théorie ; mais des difficultés inattendues l'avaient arrêté ; il s'était vu forcé d'étudier avec attention le cœur de Lina, d'en chercher d'abord les issues cachées , de commencer enfin une guerre là où il n'avait vu d'abord qu'une expédition. Ces difficultés l'alléchèrent. Le mal lui plaisait toujours par lui-même, mais ie mal difficile avait une saveur particulière à laquelle il n'avait jamais su résister. C'était comme ces ruineuses primeurs auxquelles la rareté donne 1. 8
— 8fi —
tant de prix. Il mit d;ins cctle entreprise son orgueil et sa passion, car l'atlenîe avait fini par aiguiser ses désirs; lui-même se donna cette tàclie pour mesure de son habileté. Jusqu'alors il n'avait travaillé qu'afin d'obtenir l'approbation des autres; aujourd'hui il travaillait pour sa propre approbation : Lucullus soupait chez Lucullus.
Nous ne dirons point ce qu'il déploya d'adresse pour jeter peu à peu la défiance et le mécontentement dans l'âme de Lina. Qui pourrait raconter ces mille ruses de la séduction se glissant dans un bonheur conquis, à la manière du serpent dansl'Éden , et soufllant peu à peu la révolte? Arrivé à détacher les premiers anneaux de cette chaîne de tendresse, il lui restait à en éloigner les deux bouts toujours prêts à se rejoindre. Ah ! s'il eût pu séparer Lina de Kudolphe, fût-ce même pour peu de temps! Mais il en cherchait vainement les moyens. Il y employait vainement la j)aticnce , l'ardeur, la corruption, le mensonge: tout échouait successivement ; et cependant il persistait dans son projet, il y mettait chaque jour plus de volonté, et se laissait emporter malgré lui au charme de
la tâche. Car que sont, en conaparaison, les attirements de la fortune, de l'ambition , de la gloire? Vers ces trois buis la route est connue, tandis que , pour la séduction , il faut deviner et découvrir la voie. C'est un jeu dont les chances dépendent entièrement de notre adresse, dont le prix est un bonheur immédiat et sans égal. Vous ne conquérez point seulement de l'or, de l'autorité, un nom ; vous soumettez une ànieà votre pouvoir, vous devenez le roi absolu d'une existence qui n'attend plus rien que de vous ! puissance alléchante qui tente toutes les intelligences curieuses et sans frein. Le plaisir lui-même n'est qu'une excitation secondaire ; que serait-il sans la poursuite et la lutte? Don Juan ne personnifie point la sensualité grossière cherchant seulement la jouissance, mais le raisonnement voluptueux qui appelle l'esprit au secours des sens , et qui veut ajouter aux enivrements du plaisir les joies de l'orgueil et du mal victorieux.
Le comte rejoignit au jardin Wrangel, qui parlait à Dorothée de la fête donnée la veille.
— On me raconte des merveilles de votre
petite maison , dit-elle en se tournant vers Raphaël avec un sourire.
— Il faut être en défiance contre l'imagination de Frédéric, fit observer de Leuthold ;mais quel que soit mon ermitage des Vonnen, je serai trop heureux de vous le faire connaître.
— C'est cela ! s'écria Wrangel, qui ne comprenait la vie que comme une série de parties de campagne, de cavalcades, de bals et de soupers: il faut que nous arrangions une promenade aux Vonnen. Raphaël vous prêtera son poney, un vrai mouton bridé; on fera de la musique sur la pièce d'eau, et l'on soupera dans un bosquet de mimosas. Je me charge de tout; vous verrez comme j'improvise une fctc! C'est moi qui avais donné l'idée de celle d'hier.
— Et c'est M. de Leuthold qui l'a exécutée.
— Avec mon secours : je lui ai amené , pour ma part , au moins vingt convives de tout sexe. C'était charmant à voir dans le kiosque éclairé de verres de couleur.
— Et l'on a dansé toute la nuit sans interruption...
— Sauf une, objecta Raphaël.
' — Ah! oui, reprit Wrangel, j'oubliais. ..quel-
que chose de bizarre... d'inouï!... Figurez-vous qu'au milieu d'une valse, il nous est arrive un vieil homme noir... une sorte d'anabaptiste, de quaker, un être antédiluvien.
— Et que venait-il chercher?
— Voilà le fabuleux ! il demandait à Raphaël l'adresse d'un inconnu qu'il venait d'apercevoir au café de la Concorde.
— Et qu'il désignait?...
— En montrant une Bible oubliée par lui, et sur laquelle se trouvait de son écriture.
— Vous l'avez vue? interrompit vivement une voix.
Le comte releva la tête et aperçut Rudolphe à l'entrée de la charmille.
— Tiens, vous étiez là? dit de Wrangel étonné.
— Vous l'avez vue ? répéta le pasteur avec précipitation.
— Quoi? la Bible?... Comme je vous vois.
— Et... vous avez reconnu... sans doute,., l'écriture?...
— J'ai seulement reconnu que c'était une
main d'homme... ce qui m'a ôté tout de suite
ma curiosité...
— Mais Raphaël?...
— Il a deviné qu'il s'agissait de quelque père de famille dépisté ou de quelque mari malheureux en quête de ïaiiteur de ses maux... de sorte qu'il a congédié le \ieil homme.
— Sans lui rien dire?
— Par l'excellente raison qu'il ne savait rien. Les couleurs remonlèrcnt au visage de Rudol-
phc, et il respira plus librement.
Mais de Leulhold avait tout vu, tout observé : un doute subit venait de surgir en lui; retenant, pour ainsi dire, l'entretien qui allait prendre une autre direction, il releva le dernier mot prononcé par Wrangel.
— Si je ne savais rien, dil-il, les yeux fixés sur Rudolphc, c'est que je n'avais rien désiré savoir; car les détails fournis par le vieillard pouvaient suffire, et si je voulais encore...
— A quoi bon? interrompit le jeune ministre avec un sourire forcé, que vous importe le secret de deux inconnus?
— L'un d'eux au moins ne mérite pas ce nom, lit observer de Leulhold, car il a été vu en ma compagnie à ce café même où nous sommes entrés ensemble il y a un mois.
Millier tressaillit.
— Quelque ressemblance aura pu tromper..., balbutia-t-il.
— En tout cas, le livre et l'écriture amèneraient un éclaircissement, répliqua de Leuthold.
— Vous les avez? demanda le pasteur, dont l'accent trahit une angoisse que Frédéric luimême remarqua.
— Rassurez-vous, dit-il en riant, l'homme noir n'a rien laissé... et les recherches de Raphaël ne peuvent compromettre ni sa femme ni sa fille... car je maintiens qu'il s'agit de l'une ou de l'autre. Le vieux avait un air de fureur sournoise qui sentait le mélodrame d'une lieue. Au reste, il est parti comme il était venu, sans dire qui il était, d'où il venait, où il allait ; de sorte qu'on pourrait le prendre au besoin pour quelqu'un des héros fantastiques d'Hoffmann... A propos, j'ai un autographe de lui...
— DHoffmann? demanda Dorothée.
— Un autographe personnel.
— Vous n'a\ ez pourtant pas fait vos classes avec celui-là ?
— Non, mais il manquait à ma collection. Je {.enais à avoir une de ses lettres ; je lui ai écrit.
— Et il vous a répondu ?
— On me répond toujours, dit Wrangel d'un air capable ; j'ai pour cela un procédé infaillible et de mon invention.
— Que vous tenez secret?
-- A vous je veux bien le confier, mais à In condition que vous n'en direz rien.
— C'est convenu.
— Eh bien ! quand je veux avoir une lettre de quelque auteur illui^lrc, je ne lui adresse ni panier de vin du Rhin, qu'il boirait sans m'en remercier, ni pâté de Mayence avec une carte sous la croûte, ni cpitre louangeuse sur papier satiné et franche de port; je me contente de lui envoyer la letlrc suivante lisiblement écrite :
« Monsieur,
<i Désirant traiter pour l'achat de vos œuvres complètes, je vous prie de vouloir bien me faire connaître à quel prix je pourrais les acquérir.
<i Le payement se fera comptant et en espèces.
<t Frédéric de Wrangel. )> J'expédie ma circulaire et, poste pour poste,
je reçois une réponse plus ou moins détaillée dans laquelle le grand homme me fait connaître le prix auquel il s'eslime lui-même.
— Pardieu! je ne vous croyais pas une si profonde connaissance de l'espèce humaine, dit le comte en riant; vous avez perfectionné la fable de Danaé : pour réussir près des femmes, Jupiter faisait tomber une pluie d'or; vous, pour réussir près des hommes de lettres, vous n'avez qu'à la leur montrer en perspective.
L'arrivée de Lina et de Stankar, qui annonçait le dîner, interrompit la conversation. De Leuthold s'excusa de ne pouvoir rester, remonta en voiture et reprit la route de Cassel ; mais à mi-chemin, il tira brusquement le cordon et cria au cocher :
— A Klein igheit, chez le baron Barkman. Le baron Barkman remplissait les fonctions
de président de la police du Hanovre, et se trouvait pour le moment en vacances dans un beau domaine situé sur les pentes ombreuses du Westerwald.
Un helléniste.
Le château du baron Barkman n'avait rien qui pût le faire remarquer, mais le jardin était cité dans tout rélectorat, même après ceux de la résidence princière de Wilhelms-Hoehe ; on avait habilement profité des beautés naturelles de Westcrwald, quis'y trouvaicntpourainsi dire réunies et encadrées : forêts, rochers, chute d'eau, rien ne manquait à ce beau parc, dont l'enceinte immense renfermait trois villages.
Tout eu rentretcnant par tradition et par vanité, le propriétaire attachait pourtant peu de prix à ces merveilles de la création. S'il aimait la solitude du Westerwald et s'il venait y chercher, tous les ans, quelques jours de repos, ce n'était ni pour y respirer l'air embaumé des prairies, ni pour errer parmi les cascades et les ombrages; le prince Earkman ne venait à Ivleinigheit que pour continuer une traduction de Sophocle commencée au collège.
Cette traduction avait été le rêve de sa vie entière. Elle l'avait empêché de veiller à ses biens, de fréquenter ses amis, de se marier. Il négligeait, en sa faveur, ses fonctions, qu'il avait pour ainsi dire reléguées aux mains de son secrétaire, M. Worms.
De Leuthold le trouva dans sa bibliothèque, entouré de piles d'in-folio grecs, et assis devant un bureau couvert du manuscrit de Philoctèle.
A la vue du comte, il s'écria :
— Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé !
— Qui cela? demanda Raphaël.
— Le mot de Philoctèle au quatre cent vingt et unième vers!... Vous savez bien ce li iV us paUiius dont je vous avais parlé? une
difficulté énorme, mon cher comte, bien qu'il ne s'agisse que de deux mots 1
— Ils sont sans doute importants pour le sens.
— Du tout; on |)0urrait s'en passer... c'est une sorte de proposition copulative; c'est là précisément ce qui en fait la difficulté... et l'intérêt. Philoctète dit-il :
« Eh quoi ! le vieux et brave Nestor de Pylos , mon ami, existe- 1- il encore ?
« Ou bien :
•i Et le vieux et brave Nestor de Pylos, mon ami, existe-t-il toujours?
« Voilà ce qui partage , depuis trois siècles, l'opinion des commentateurs! Vous comprenez l'importance! Il s'agit de savoir si l'on doit mettre un point d'interrogation après ti, d\ comme le propose Brunck, ou seulement à la fin de la phrase ! )•
— Eh bien? demanda Raphaël.
— Eh bien ! reprit le conseiller avec une lenteur majestueuse, il n'y a pas de point d'interrogation ! non , monsieur , pas de point d'interrogation ! La phrase n'en demande pas. Il n'est pas même nécessaire de donner à estie
le sens d'exister , comme le veulent Brunrk et Bnissonnade , et la preuve, c'est que voici littéralement la traduction du grec :
« Et que est le vieux et brave et tnon ami Nestor le Pylien ! car il éloignait les maux d'eux, conseillant sagement !
« Il me semble que cela est clair, complet, correct. >
— Et surtout poétique , dit de Leuthold gravement; j'aime beaucoup le vieux et brave et mon ami.
— Et cette épithète le Pylien f ajouta Barkman; il n'y a que les Grecs, voyez-vous, pour savoir mêler ainsi les détails géographiques au dialogue. Du reste, je suis en veine de bonheur ces jours-ci ! J'ai également éclairci le quatre cent vingt-cinquième vers, où se trouve cette fameuse difliculté relative au fils de Nestor, lîothe lit gouos (enfant) et Brunok monos (seul), mais cette dernière version est évidemment contraire à l'histoire , puisque nous vojons dans Homère que Nestor avait emmené avec lui deux fils au siège de Troie. Aussi, je me suis décidé pour le texte des anciennes éditions, et je traduis...
On frappa à la porte de la bibliothèque. Le conseiller s'interrompit.
— Entrez! s'écria-t-il avecimpaliencc.
La porte s'enlr'ouvrit doucement, et un homme tout velu de brun, granJ, flegmatique et maigre, se glissa sans bruit.
C'était le secrétaire Worms.
— Qu'y a-t-il? Je suis occupé! dit Barkman mécontent.
— Pardon, répliqua Worms sans s'émouvoir ; mais monseigneur le baron doit se rappeler que c'est aujourd'hui jour de signatures.
— Encore ! s'écria Barknian ; impossible d'avoir un moment à soi! Etre interrompu dans les occupations les plus importantes!. ..Voyons, M. Worms.
Le secrétaire salua et ouvrit un immense portefeuille en maroquin rempli de pièces oficielles. Le conseiller se retourna vers de Leuthold.
— Vous voyez, dit-il en soupirant, les affaires me poursuivent même ici ! Le moyen de traduire Sophocle en assurant la tranquillité du Hanovre? Et cependant j'avance, mon cher coinle; j'ai déjà vu huit cents vers du Philoe-
tète... outre quelques morceaux traduits çà et là... les adieux à Tîle de Leuinos, par exemple. Et Barkman, élevant la voix jusqu'au ton tragique, se mit à répéter :
— <i Adieu, retraitequi meservis d'abri, nymphes humides des prairies, voix mâle de la mer, et toi, promontoire où ma tète abritée fut souvent mouillée par le souflle du notus! »
— Ceci, dit Worms, profitant d'une pause du conseiller, est un ordre d'emprisonnement contre des braconniers du Ilarlz.
— Vous remarquerez, mon cher comte, continua Barkman en signant, que j'ai suivi la leçon de Schaeffer pour le mot proholès.
Et reprenant sa voix de rapsode, il ajouta :
— «t Adieu, montagne consacrée à Mercure, qui, lorsque j'étais le jouet du malheur, me renvoyas souvent l'écho de ma plainte. »
— Bejet de demande en grâce d'un condamné politi(iue, reprit le secrétaire en présentant un second papier.
— Que de sensibilité dans tous ces souvenirs! dit Barkman, qui signait toujours.
« Montagne qui me renvoyas souvent l'écho de ma plainte I »
— iOl —
« Comme on se sent attendri malgré soi à la pensée des longues douleurs du héros dans la solitude de Lemnos !»
— Confiscalion de marchandises, reprit Wornis, qui passait de nouvelles pièces ; hannissement de condamnés compromis dans les derniers troubles.
— « Adieu, fontaines, reprit le baron, qui multipliait les visas et parafes avec une indifférence stoïque, sources sacrées que je n'espérais jamais quitter ! »
Et s'arrêtant tout à coup en retirant ses lunettes :
— Je ne sais pas si vous êtes comme moi, dit-il, mais je n'ai jamais pu lire celte tirade de Philoctète sans me sentir l'esprit plus élevé, le cœur plus tendre : il n'y a que Sophocle pour vous faire aimer ainsi l'humanité!
Il essuya ses lunettes humides d'attendrissement et signa une douzaine d'ordres d'emprisonnement en murmurant d'un accent ému:
— « Adieu, campagne de Lemnos, que la mer baigne de tous côtés ! »
— Eu vérité, quand on vous entend, on s'en veut d'avoir étudié autre chose que le grec, dit
Raphaël avec un sérieux qui ne permettait point de soupçonner l'ironie; je donnerais tout ce queje sais en physique, en chimie et en médecine, pour comprendre comme vous les tragiques.
— Mon Dieu ! c'est facile, répliqua Baïkman avec une modestie souriante ; il suflît d'avoir quelque aptitude, du loisir, de la i)atiencc !...
— Encore faut-il en faire un sage emploi, objecta le comte; nous voyons tant de gens qui s'acharnent à l'approfondissement de connaissances inutiles et fâcheuses.
— Les orientalistes, par exemple, fil observer le conseiller : conçoit-on quil y ait des gens occupés de chinois ?
— Ou de métaphysique, ajouta Raphaël.
— Ou de théologie, repartit Barkman, et c'est pourtant une fureur de nos jours. L'Allemagne est inondée d'ergoteurs religieux, de missionnaires.
— Pardieu! le hasard m'en a fait rencontrer un des plus extraordinaires , reprit Raphaël : un gros vieillard à physionomie de brasseur, qui est venu à un de nos soupers pour nous lire la Bible, et qui a fini par m'enlever une petite fîllc charmante.
— Bah! s'écria riielléniste en riant: le sage augure a donc troublé son esprit, comme; dit Sophocle dans le quatre cent quatre-vingtdeuxième vers (VOEdipe roi.
— Et savez-vous ce qu'il venait chercher aux Vonnen? reprit de Leuthold : un inconnu, aperçu au café de la Concorde, et dont il voulait que je lui apprisse la demeure sur l'examen d'une vieille Bible.
Le secrétaire du baron fit un mouvement.
— Je ne serais point étonné, continua Raphaël d'un air d'indifférence, que le gros apôtre en question ne lut un de ces bavards qui révolutionnent l'Allemagne.
— Oserai-je demander à M. le comte s'il portait un vêlement brun de forme antique ? demanda Worras.
— Précisément, répondit Raphaël.
— Avec un manteau de montagnes?
— Et des guêtres de voyageur.
— C'est bien l'homme signalé, dit Worms ; il s'est en effet présenté au café de la Concorde. où il a tenu certains discours suspects... La police de Cassel en a été avertie ; mais il a quitté
l'électorat, et on vient de nous avertir qu'il était parti pour le Hanovre.
— Alors le comte peut dire de lui ce qu'Electre dit d'Égisthe, reprit Barkman : « Il est absent, n'en doutez pas. »
— Oh! s'il ne s'agit que de le retrouver, fit observer de Leuthold, la chose me paraît facile.
— Comment cela?
— Ne vous ai-je pas dit qu'il avait emmené une de mes connaissances... la petite Wilhelmine KofFel?... Si elle n'habite point avec lui, elle connaît au moins sa retraite... Une jolie fille, cela doit se retrouver. Elle aura d'ailleurs vu quelqu'un. Si la conversion a tcim, elle doit fréquenter le temple; que saisje, moi? Je ne suis pas du métier, mon cher baron, mais il me semble qu'avec un peu de diligence on découvrirait les fugitifs.
— En effet, dit le secrétaire, les renseignements de M. le comte doivent suffire. Je partirai moi-même ce soir.
— Ah ! pardieu ! si vous réussissiez, je vous demande d'en profiter pour ma part, reprit de
Leuthold. Je tiens à ravoir Wilhelmine, ne fûtce que par amour-propre.
— C'est bien! c'est bien ! dit le conseiller en riant, on vous la rendra, mauvais sujet! Mon secrétaire se chargera lui-même de vous la faire reconduire, et il pourra s'écrier comme Chrysolhémis, diins Electre : « Je vous apporte le bonheur et la fin des peines qui vous ont fait tant gémir. )>
— Ainsi, reprit Raphaël avec légèreté, vous m'autorisez à m'entendre avec votre lieutenant ?
— Positivement.
— Vous entendez, M. Worms? Je m'associe à votre entreprise et je deviens, pour cette fois, votre auxiliaire; les portes de vos prisons s'ouvriront au besoin devant moi ; mon excellent ami le baron m'a donné le talisman magique; je n'aurai qu'à dire, comme dans les Mille e( une Nuits : « Sésame, ouvre-toi ! »
Le secrétaire s'inclina.
— Je serai aux ordres de M. le comte, dit-il. Raphaël se leva en s'excusant davoir détourné
Barkman de ses importants travaux.
— Il iry a point de mal, il n'y a point de mai, dit le conseiller : on trouve toujours plaisir et avantage à parler aux liommcs qui peuvent vous comprendre. Si vous étiez seulement venu demain, je m'en serais retourné à Cassel dans votre équipage. Je vous aurais dit comme Philoctète à Néoptolème : u Mettez-moi dnns quelque coin de votre navire; jetez-moi où vous voudrez, à la proue, à la j)oupe, partout où je courrai moins risque d'incommoder vos compagnons ! i> Mais j'ai à faire un dépouillement du scoliaste. Adieu, mon cher comte, adieu, et, si vous m'en croyez, metlez-vous à l'étude du grec.
Barkman avait reconduit de Leulhold jusqu'à la porte de sa bibliothèque : il le salua plusieurs fois de la main, et ne rentra qu'après lavoir vu disparaître.
Les recherches faites à Cassel par le secrétaire furent d'abord sans résultat; enfin ou apprit qu'un vieillard, accompagné d'un jeune homme et d'une jeune fille, avait quitté la ville en se dirigeant vers 31ùnden. M. Worms partit aussitôt et ne tarda pas à découvrir les trois voya-
geurs, qui s'étaient logés à l'une des plus humbles hôtelleries des faubourgs. Le soir même, les hommes de la police s'y présentèrent avec un mandat et les y arrêtèrent sans bruit.
La découverte.
Quelques jours s'écoulèrent après l'arrestation de Kaufman et de ses compagnons , sans rien changer dans la situation respective des différents personnages de notre histoire. Le vieillard, interrogé par Worms, avait répondu avec fermeté. Il justifiait sa présence à Miinden parle désir de retrouver un ami dont il avait perdu les traces, et, gardant du reste un silence pru-
LE SCEPTRE DE noSEAD. 1. 10
dent sur ses projets, il repondait aux questions, mais sans jamais en dépasser les limites, et se disculpait sans rien expliquer. M. \yornis se décida à prévenir le comte, qu'il supposait, avec raison, intéressé à cette affaire.
Cependant la captivité avait été funeste à Herman. Son exaltation maladive s'était transformée en une fièvre délirante qui semblait augmenter d'instant en instant. Tous les efforts de Jorge pour calmer ses transports demeuraient inutiles. La voix du vieillard avait trop derudcsse pour cette organisation délicate. Loin d'endormir la souffrance, elle l'aigrissait. Herman était un de ces hommes-enfants que Ton guérit avec des caresses et des chants. Comme Jean, il devait rester assis aux pieds du maître, la tète appuyée sur sa poitrine et lame perpétuellement fortifiée par l'allaitement de l'amour et de la foi. A cette condition, tout rayonnait en lui ; la parole coulait de ses lèvres comme une source harmonieuse, il captivait par cette grâce du bonheur qui fait la force des femmes et des enfants ; mais, une fois arraché à son soutien , tout vacillait dans son cœur ! Pauvre plante qui pouvait prospérer à l'appui d'un chêne, et qui, livrée à elle-
— Wi —
même , devenait le jouet de toutes les folles brises !
Assis sur le lit de sa prison, il s'abandonnait aux transports de la fièvre qui le dévorait ; il murmurait des phrases précipitées et confuses ; il voulait se relever, et s'écriait sans cesse :
— Pourquoi nous arrêter ici ? Il nous attend ! je veux partir; venez, nous ne le retrouverons plus.
Et il demandait sa cape de cuir, sa gourde , sou bâton de voyage.
Au pied du lit se tenait Jorg, les bras croisés sur la poitrine, et, près du chevet, le comte de Leuthold, dont la main consultait le pouls du malade.
Profitant d'une des pauses auxquelles la fatigue obligeait ce dernier , Raphaël tâcha de l'apaiser par quelques consolantes paroles; il entra dans ses idées, et, l'engageant à un repos qui pouvait seul lui rendre les forces nécessaires pour se remettre en route, il lui promit que le lendemain il se trouverait mieux, et l'exhorta à la résignation dans l'intérêt même de son impa* tience»
— iri —
Soit persuasion , soil accablement , Herman parut se calmer; il balbutia encore quelques mots entrecoupes, puis tomba dans une somnolence agitée.
De Leuthold quitta la cellule, et Jorg le suivit.
— Pardicu ! quand le liasard m'a conduit ce matin chez le directeur de la prison, j'étais loin de m'attendre à vous y rencontrer, dit le comte.
— Je devrai estimer la rencontre heureuse si elle peut hâter la guérison de cet enfant, répliqua Jorg avec son austérité habituelle.
De Leuthold, qui était arrivé devant une fenêtre du corridor donnant sur la cour de l'entrée , s'arrêta comme pour réfléchir.
— Le mal est grave, reprit-il lentement... on peut craindre une encéphalite, outre les accidents nerveux qui j)cuvent prendre à chaque instant une forme redoutable; il faudrait avant tout agir sur cette folle imagination , la bercer et l'endormir.
— Dieu seul est maître de nos âmes, fit observer Jorg.
— Sans doute, reprit Raphaël avec un peu d'ironie; mais Dieu ne pouvant venir, il faut avoir recours à ses serviteurs. J'y ai pensé ce
matin en vous quittant, et un pasteur de mes amis a promis de visiter aujourd'hui le malade. Jorg fit un mouvement.
— Nous devons vous savoir gré de l'intention, dit-il; mais les consolations d'un étranger seraient inutiles; les croyances de votre ami ne sont point les nôtres : nous ne pourrions nous comprendre.
— Qu'en savez-vous?
— Non, dit Jorg plus vivement , je connais les vulgaires encouragements de ces hommes inspirés par l'habitude, non par la foi. Ouvriers en consolation, toujours pressés de finir leur tâche, ils appliquent le même remède à toutes les âmes ; leur intervention ne ferait qu'aigrir celle d'Herman.
— Peut-être jugez-vous trop sévèrement celui que je vous annonce, reprit de Leuthold, dont les yeux restaient fixés sur la cour d'entrée; quelques instants d'entretien pourront faire évanouir toutes vos préventions, et vous ne voudrez point, en tout cas, lui avoir fait prendre une peine inutile.
— Aussi désirerais-je la lui épargner , dit Jorg, et prévenir une visite sans motif.
— Il est trop tard, interrompit le comte, le voici !
La porte de la cour venait, en effet, de s'ouvrir, et Millier entra suivi d'un gardien.
Le vieillard, averti par de Leuthold, jeta d'abord, de leur côté, un regard indifférent; mais à la vue du jeune pasteur il tressaillit, s'élança vers la fenêtre, et se penchant pour mieux voir :
— C'est lui! c'est Rudolphe! s'écria-t-il éperdu.
— Ainsi, vous le connaissez? demanda viven)ent Raphaël.
" Ah ! je veux le voir de plus près, lui parler ! reprit le vieillard, qui s'élança vers l'entrée du corridor.
De Leuthold le regarda aller sims quitter l'embrasure à laquelle il s'appuyait; puis il secoua la tête avec un sourire, et se dirigea vers une porte particulière à laquelle il frappa rapidement trois coups. La porte s'ouvrit aussitôt comme si l'on eût attendu ce signal, laissa passer le comte et se referma silencieusement.
Mais le court espace de temps ainsi employé avait sufli à Jorg pour arriver au parloir où Rudolj)he raltendait.
Appelé par le comte, ce dernier croyait venir consoler un prisonnier malade; à Taspect de Jorg, il recula avec un cri jusqu'au mur, et ses deux mains s'y appuyèrent.
Un éclair passa sur le visage du vieillard.
— Est-ce toi? est-ce bien toi ? répéta-t-il l'œil enflammé et les bras en avant.
— Jorg! répéta Millier éperdu.
— Mon nom... , sa voix... , balbutia le vieillard.
Et courant à l'époux de Lina , il lui saisit les deux mains , le ramena brusquement vers la lumière et s'écria de nouveau :
— Parle encore, dis que je ne me trompe pas, que Dieu a fait un miracle pour les Ahsvériens, et que Jean le Précurseur leur est rendu!
— Vous ne vous trompez pas, mon père, dit le jeune pasteur , dont tous les traits s'étaient couverts d'une pâleur mortelle.
Jorg leva les mains au ciel, se découvrit et plia le genou pour prier ; mais Millier demeura immobile à la même place.
— Ne veux-tu point remercier Dieu du miracle qui t'a retiré de la tombe? dit le vieillard étonné.
Et remarquant tout à coup le trouble de Rudolphe :
— Pourquoi rester ainsi muet et tremblant? continua-t-il ; ma vue n'est-elle donc pour loi qu'une cause d'épouvante? Tu ne réponds rien... tu baisses la tète? Rudolpbe , parle, je veux tout savoir... il le faut : parle, parle!
Il s'était relevé, et son visage, un instant épanoui, avait déjà repris son expression sévère. Rudolphe fit un effort.
— Oui, dit-il, avec agitation... Mais avant... laiss''z-moi le temps de me reconnaître... Cette rencontre a été si inattendue... et cependant j'aurais dû la prévoir après celle de Cassel...
— Au café de la Concorde! Ainsi tu m'as vu... et tu avais gardé le silence... tu avais fui ! Ah ! j'essaye en vain de comprendre! Que s'est-il donc passé depuis notre séparation ?
— Vous le saurez, dit le pasteur, qui tâchait «le reprendre possession de lui-même ; vous saurez tout, mon père; mais éeonlez-moi sans interruption, avec patience ; j"ai besoin que vous soyez indulgent. Ce que j'ai à vous dire devra vous paraître si étrange !...
— J'attends , dit Jorg, les yeux fixés sur Rudolphe.
Ce dernier lui montra une chaise , s'assit et parut se recueillir. Le vieillard demeura debout, les bras croisés. Sa première émotion était déjà calmée; il avait repris son impassibilité.
Rudolphe passa plusieurs fois la main sur son front, comme s'il eût voulu retrouver des pensées qui lui échappaient.
— J'ai tant à vous apprendre, reprit-il enfin avec une sorte de désordre, que je cherche en vain ce que je dois dire.
— Dis comment nous avons pu croire à ta mort, quand Dieu t'avait conservé la vie, répondit Jorg; ce naufrage, ce cadavre recueilli par Herman , tout cela n'est-il donc qu'un mensonge?
— Le naufrage fut réel, dit Millier; le cadavre était celui d'un autre. Quelque ressemblance de taille et de vêtements a causé l'erreur.
— Mais toi?...
— Recueilli par miracle dans une barque qui descendait le fleuve, j'arrivai à Miinden, où je demeurai plus d'une semaine mourant ; enfin, quand je fus hors de danger et que je pus recou-
vrer mes sens , un numéro de la Gazette de Leipzig, tombé sous ma main, me fit connaître l'erreur d'Herman.
— Et tu ne l'as point démentie?
— Je le voulus d'abord; je vous écrivis à Freyberg, où vous deviez rester ; quand la lettre y arriva, vous veniez d'en partir; elle me revint un mois après , au moment où, sorti de ma convalescence , je reprenais toutes les joies de la vie.
— Et tu ne te mis point à ma recherche? Tu laissas croire à ceux qui t'aiment que tu étais perdu pour eux ; tu les abandonnas volontairement?
Rudolphe baissa les yeux,
— Ah ! vous ne pouvez comprendre une telle résolution, Jorg, dit-il plus bas, mais le mois qui venait de s'écouler avait amené tant de changement dans mon âme! Ma convalescence s'était écoulée aux SennhutteH, chez le major Stankar. Sa bienveillance et celle de sa nièce avaient insensiblement apprivoisé mon humeur sauvage. Celle dcLina surtout avait une tendresse caressante toute nouvelle pour moi. Aucune femme ne m'avait jamais aimé ni
comme sœur ni comme mère. Orphelin nourri sans bercements, sans sourire et trempé, dès ma naissance, dans le Styx du devoir, je connaissais pour la première fois cette affection continue de la famille; je voyais s'entr'ouvrir mille perspectives charmantes : c'était tout un côte de la vie qui se révélait à mes yeux. Celleci n'avait été jusqu'alors pour moi qu'un combat, une marche ou un bivac; il y avait toujours eu l'ennemi à surveiller, le drapeau à défendre!... Maintenant enfin j'étais sorti des rangs, je me retrouvais maître de moi-même, seul, libre, tranquille !... Auparavant je n'avais connu que les passions de l'intelligence, je sentis tout à coup que mon cœur s'ouvrait, que je devenais capable de goûter d'autres plaisirs; mes regards s'abaissèrent du ciel sur le foyer domestique... J'étais homme enfin... j'aimais!
— Ah ! je comprends, dit Jorg, dont le front était devenu de plus en plus sombre ; et ce fut pour mieux jouir de cet amour que tu renonças à ta mission, que tu laissas s'affermir la croyance à ta mort?...
— Elle seule pouvait me permettre d'épouser Lina, reprit Millier; pour entrer dans cette
nouvelle existence d'amour e( de paix, il fallait renoncera celle que j'avais menée jusqu'alors. Jean le Précurseur avait cessé de vivre; je le laissai dans sa tombe. En échange de sa bruyante mission, j'acceptai Thumble et douce destinée qui m'était offerte, et afin d'être plus sûr du secret, je cachai la vérité au major, à Lina ellemême, et pour tous deux je restai le pauvre et obscur pasteur Rudo]])he 3Iiiller.
— Ainsi, dit Kaufman, dont le front s'était plissé, tu n'as pas rougi de te renier toi-même : imitant ces lâches qui échappent à la douleur par le suicide, tu as égorgé ta gloire, parce qu'elle te semblait trop lourde à porter.
— Oui, répliqua Rudolphe en s'animant, trop lourde pour qui veut vivre, pour qui attend sa part des bonheurs que Dieu a mis sur la terre. Quand j'acceptai cette mission de précurseur, je ne connaissais pas le sort réservé à l'homme qui s'est voué à une croyance. Je ne savais pas qu'il devenait l'ennemi de tous ceux dont il n'était pas le soutien. Oh ! Jorg, vous ne soupçonnez point ce que j'ai souffert ! Vivre toujours armé, toujours repoussant le mensonge ou subissant l'injure! Et, si votre éncigie se
lasse, si votre foi chancelle, malheur ! car vous ne pouvez plus rentrer dans l'obscurité ! Les disciples sont là , qui vous pressent , qui vous tiennent dans leurs mains comme un étendard que l'on porte toujours en avant et aux premiers coups!... Mes dix plus belles années ne se sontelles pas écoulées ainsi?... Pendant dix années, n'ai-jepas dû vivre pour une idée, jamais pour moi! Enfin, la lassitude est venue, la force m'a manqué...
— Dis le courage, Rudolphe, dit l'honneur !
— Jorg !
— Oui, l'honneur! car au moment de la bataille tu as abandonné l'armée que tu commandais ! Il te fallait du repos, dis-tu? Mais, malheureux! qui en donnera aux consciences que tu as ébranlées en renouvelant leur foi? Qui soutiendra toutes ces âmes que tu avais prises à ta charge? Si Jean le Précurseur est mort, le pasteur Millier n'a-t-il plus de devoirs à remplir? Quel service rend-il à sa croyance? Depuis qu'il est époux, qu'est devenu le prêtre? Chacun de nous ne doit-il donc rien à ses frères? Le soldat combat, le savant découvre, le médecin guérit, et toi, ministre de Dieu, qui as juré de consa-
crer tes jours à instruire les hommes et à les consoler, tu crois avoir rempli ta tâche quand tu as trouvé la joie et le repos !
Une rougeur rapide traversa les traits de Rudolphe; il voulut interrompre le vieillard; mais celui-ci continua plus vivement :
— Crois-tu donc qu'il n'y ait plus dans le monde de passions à réprimer, de cœurs malades à guérir?... Quand le doute, la douleur et le vice s'étendent partout comme une inondation, toi, qui devrais la comhattre, tu prends la fuite!... Et sais-tu, malheureux! quel trouhle cette fuite a jeté parmi ceux qui t'avaient pris j)Our guide? Les plus faibles, privés de conseils, sont retournés aux passions du monde ; d'autres ont cru que tu les avais trompés et sont devenus les ennemis de notre foi ; llerman enfin, ton disciple préféré, Herman, cet esprit d'ange et ce cœur d'enfant...
— Eh bien?... demanda Rudolphe palpitant.
— Ballotté entre l'espérance et le doute, privé de sa lumière, il est ici mourant!
— llerman ! s'écria Muller saisi; ah ! je veux le voir.
— Et que lui diras-tu? Que celui en qui il
avait mis sa confiance ne la raéritail pas? que la cause dont il était le soldat a été trahie par son chef? Ah! laisse-lui plutôt ses illusions jusqu'au dernier instant; qu'il ne quitte pas la vie, comme Walter, en criant qu'il va chercher la vérité; comme Rokar et Gorten, qui, désespérant de tout, se sont frappés eux-mêmes.
— Ciel!
— Caché ici dans ton bonheur égoïste, tu n'as pas entendu ces douloureux retentissements de ta fuite.
Rudolphe joignit les mains.
— Rokar, Gorten, répéta-t-il avec accablement, quoi!... morts tous deux!
— Penses-tu que ce soient les seuls? reprit Kaufman avec plus de force ; dois-tu t'étonner de trouver le deuil dans un camp que tu as déserté? Ah! quoi qu'il arrive désormais, tout cela sera à ta charge! Les désespérés qui meurent et que lu aurais pu consoler, c'est toi qui les tues ; les criminels qui succombent et que tu aurais pu éclairer, c'est toi qui les perds. Dieu te demandera compte de tout le mal que tu pouvais empêcher et de tout le bien que lu pouvais faire.
— Ne dites pas cela ! s'écria Rudolphe, que l'annonce de tant de malheurs avait jeté hors de lui-même, et qui serrait sur son front ses mains jointes. Pourquoi aurais-je une tâche plus rude que les autres hommes? Pouniuoi ne me serait-il point permis, comme à eux, de vivre dans l'obscurité? — -
Jorg sourit amèrement; son regard, où brillait une colère contenue, s'appuya sur le mari de Lina avec un dédain sombre.
— Tu le demandes! dit-il lentement; ne te souviens-tu donc plus de ce que Dieu t'a accordé de faveurs particulières? As-tu déjà oublié où sa bonté est allée te prendre et où elle t'a conduit? Rudolphe, rappelle-toi cette soirée d'hiver où un enfant pleurait seul sur une tombe dans lo cimetière de Buweis. Un homme que Dieu avait amené là pour l'accomplissement de ses desseins s'arrêta devant cette douleur sincère; il interrogea longtemps l'enfant, (jui était désormais seul au monde; son cœur fut touché, et le prenant par le bras, il lui dit : «Viens avec moi, je serai ton père, i»
— Et vous l'avez été, Jorg, interrompit Rudolphe, qui saisit la main du vieillard avec
attendrissement; à partir de ce jour, rien ne vous a coûté pour moi : pauvre, vous m'avez ouvert tous les trésors du savoir, qui ne s'ouvrent habituellement que pour le fils du riche; vous m'avez enseigné la vérité, vous avez soutenu mes premiers efforts pour la défendre, vous vous êtes fait humblement le disciple de celui dont vous aviez été le maître. . . Ah ! je n'ai rien oublié, mon père.
— Prouve-le donc, reprit Jorg avec autorité. Ne rends pas inutile ce qui a été fait pour toi. Rudolphe, je t'ai recueilli tout enfant, dans la misère et dans l'abandon; aujourd'hui que tu es homme, je viens te chercher dans rabattement et dans la honte ; je te tends la main en te disant comme autrefois : « Je serai ton père. Veux-tu me suivre? i»
Mûller, que le vieillard avait attiré à lui avec une domination mêlée de tendresse, tressaillit et se dégagea.
— Ne me tentez pas, dit-il précipitamment ; ne remettez point en question ce que j'ai décidé avec tant de peine... Pour entrer dans la lutte, il faudrait la liberté et la force ; j'aurais besoin de tous mes instants, de toute ma pensée, et ma
pensée ni mes instants ne m'appartiennent plus; ils sont à la femme que j'ai choisie. Là est désormais mon devoir, je le sens. Accablez-moi de vos reproches, de votre mépris, je subirai tout avec patience, mais sans rien changer à mes résolutions. L'épitaphe que vous avez écrite sur la tombe de Jean le Précurseur ne sera point effacée.
Jorg n'eut point le temps de répondre. Une sorte de clameur venait de retentir au dehors ; un coup de feu partit, et fut suivi d'un cri perçant.
Le vieillard et Rudolphe tressaillirent au son de cette voix en détresse, et coururent ensemble vers la porte du parloir.
Au moment où ils l'ouvrirent, Herman s'y précipita à demi vêtu, égaré et couvert de sang; mais il trébucha contre le seuil et tomba à leurs pieds.
Tous deux venaient de le relever avec une exclamation de douleur et d'épouvante quand Wilhelmine parut.
— Il a voulu fuir, s*écria-t-eile, je me suis en vain élancée à sa poursuite... La sentinelle de la première cour l'a aperçu et a tiré...
— Un médecin, vite un médecin! interrompit Mûller, qui s'était mis à genoux pour soutenir le blessé et s'efforçait d'arrêter son sang avec un mouchoir.
Mais cet accent connu fit tressaillir Herman jusque dans son agonie; sa tôtc flottante se releva, les nuages qui voilaient son regard se dissipèrent ; il regarda le jeune pasteur en face et jeta un faible cri.
— Jean! bégaya-t-il, est-ce bien vrai?... Et avançant les mains comme s'il eût voulu
s'assurer de la réalité de rai)parition, il ajouta avec un élan de joie :
— C'est lui... vivant !... Ah ! je puis mourir maintenant, la vérité a retrouvé son apôtre.
— La vérité l'a perdu sans retour, dit Jorg dont la douleur ressemblait à l'emportement. Herman, celui auquel tu avais donné le nom de nouveau Christ a renoncé à sa royauté , à sa foi ; il est ici l'esclave d'une femme !
Les yeux d'Herraan s'allumèrent ; il se redressa sur son séant.
— Cela est faux ! s'écria-t-il d'une voix forte. Lui... esclave... traître à la foi?... Dites qu'il a menti, maître!...
Et voyant que Rudolphe détournait la tète en silence :
— Vous ne répondez pas? continua-t-il avec saisissement... Serait-il donc vrai?... Vous, apostat... Ali ! loin de moi, alors... Je ne crois plus à aucun homme, je ne crois plus à Dieu! Je veux mourir!
ïl avait repoussé convulsivement Rudolphe et arraché le mouchoir qui recouvrait sa blessure ; le sang im instant arrêté jaillit sur les mains du jeune pasteur éperdu. Il voulut en vain envelopper Hernian dans ses bras ; celui-ci, égaré par le désespoir, ne répondait que par des sanglots et des malédictions. Miillcr , enfin vaincu, s'écria qu'il cédait, qu'il reprendrait sa mission. Mais Ilerman ne pouvait plus l'entendre; le froid de la mort engourdissait déjà ses sens. Il murmura encore quelques mots inarticulés, poussa un soupir profond et ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.
Le moment qui suivit eut quelque chose de terrible et de suprême. Miiller, à genoux près du cadavre, qu'il avait laissé retomber, ne pouvait croire encore à une fin si prompte; Jorg,
debout à quelques pas, regardait d'un œil immobile et farouche.
Il s'avança enfin vers le jeune pasteur, lui prit la main, et le forçant à se relever :
— Il a emporté à Dieu votre promesse, dit-il avec un calme impassible. Herman n'est plus, mais Jean le Précurseur est ressuscité, et c'est h lui de glorifier la mort du premier martyr de notre croyance.
— Vous voudrez bien signer d'abord le procèsverbal qui la constate, dit M. Worms en paraissant à l'entrée du parloir avec le directeur de la prison, plusieurs gardiens et Raphaël.
— Ah! venez, venez! s'écria Rudolphe à la vue de ce dernier ; peut-être tout espoir n'est-il pas perdu.
De Leuthold , qui avait posé la main sur le cœur d'Herman, secoua la tête.
— La blessure était mortelle, dit-il , et les émotions de tout à l'heure en ont hâté l'c^et.
— Ainsi on nous écoutait! reprit Kaufuian avec mépris.
— Les prisonniers ne peuvent avoir de secret pour nous , fit observer le directeur avec une satisfaction souriante.
— dôO —
— Et d'où vient que nous sommes vos prisonniers? reprit le vieillard plus vivement. De quoi nous accuse-t-on? quel crime avons-nous commis?
— Aucun, interrompit froidement M. Worms.
— Pourquoi nous enlever alors notre liberté?
— Elle va vous être rendue, monsieur. Seulement, l'entrée du Hanovre étant interdite aux prédicateurs ahsvéricns, vous partirez sur-lechamp ; une chaise de poste fermée va vous conduire aux frontières.
— Seul? demanda Kaufman.
— Nous ne voudrions point séparer le maître du disciple , répliqua Worms avec une nuance d'ironie.
Un espoir de joie passa sur les traits du vieillard. Rudolphe fit un mouvement de surprise.
— Ainsi c'est une proscription! s'écria-t-il vivement ; mais qu"ai-je fait, monsieur, pour la mériter? Mon séjour à Miinden a-t-il amené quelque désordre? N'y ai-je point vécu dans le silence et la solitude?
— M. Rudolphe MùUer pouvait accepter une inaction interdite à Jean le Précurseur, répondit Worms toujours immobile*
— iôi —
— A la bonne heure, interrompit Jorg, ravi d'une mesure qui replaçait le jeune pasteur sous son influence, rien ne manquera à l'Église nouvelle ! Après le baptême de sang, la persécution. .. Nous les accepterons sans fléchir.
— • Au moins pourrai-je retourner chez moi avertir ma famille, mes amis? reprit Rudolphc.
— Vous devez partir sur-le-champ . et nul ne doit connaître votre départ , répliqua le secrétaire; dans un instant la chaise de poste sera ici. Veuillez signer le procès-verbal dressé par monsieur.
A ces mots, il s'approcha du directeur de la prison, qui venait d'écrire l'acte constatant la mort d'Herman. Millier fit un mouvement vers lui, mais de Leuthold, qui avait jusqu'alors gardé le silence, l'arrêta par le bras.
— N'essayez ni objections ni prières, dit-il rapidement, les ordres sont formels; rien ne pourrait les faire changer... Cédez à la nécessité; vos amis ne vous oublieront pas.
— Mais le major!... mais Lina!... répondit Rudolphe sur le même ton.
— Ils seront avertis par moi.
— Si je pouvais écrire?
— Un billet? Soit!
Rudolphe chercha son portefeuille, traça à la hâte, et au crayon, quelques mots sur une feuille qu'il arracha ensuite et glissa au comte.
Worms, occupé de faire signer Jorg, n'avait rien vu.
Le jeune pasteur s'approcha et signa à son tour.
Comme il achevait, un gardien entra en annonçant que la chaise de poste était à la porte de la prison.
Millier prit congé de Raphaël par un dernier serrement de main, et monta en voiture avec le vieillard, Wilhelraine et les aflidés de Worms qui les y avaient précédés ; les portières, garnies de verres dépolis, furent ensuite fermées à clef, et la voiture disparut suivie de quatre cavaliers.
Le comte la regarda tourner la rue; puis faisant un signe de tête triomphant, il prit le chemin des Sennhutten.
La nouvelle Eve.
L'automne était venu ; les ombrages des Sennhutten allaient se dépouillant; d'épaisses brumes enveloppaient les rives de la Werra, et les veillées commençaient à remplacer les promenades du soir.
Le major, assis près du poêle, dont le ronflement annonçait le retour du froid, paraissait plongé dans une sombre rêverie et continuait à 1. 12
— iU — bourrer machinalomcnt, avec le pouce, sa pipe depuis longtemps remplie. Le domestique entra tout à coup portant une lampe.
L'éclat de la lumière arracha le forestier à sa méditation; il releva la tête en tressaillant, et mit la main devant ses yeux qu'avait blessés cette lueur subite.
— Qui vous a appelé? que voulez-vous? pourquoi cette lampe? demanda-t-il coup sur coup, d'un ton de mauvaise humeur.
— C'est l'heure où M. le comte doit arriver, objecta le domestique.
— Qui vous l'a dit?
— M. le major sait qu'il vient tous les soirs.
— Et on vous a ordonné d'allumer?
— Oui. monsieur.
— Madame Dakbild, sans doute?
— Non ; madame votre nièce.
Le forestier ne répondit rien ; le domestique posa la lampe sur le socle, redressa l'abat-jour et sortit.
Stankar le suivit de l'œil, puis remua la tête d'un air mécontent.
Placé par le comte près de Lina, Andréas lui déplaisait pour cela seul 5 mais son exactitude ne
laissait aucun prélexle aux reproches, et, tout en le soupçonnant, le major était condamné à le subir.
Il venait d'allumer enûn sa pipe, qu'il tenait depuis longtemps inutile, lorsque sa nièce entra avec madame Dalcliild.
Les Irois mois qui venaient de s'écouler n'avaient apporté aucun changement chez cette dernière, mais ils avaient laissé une trace profonde sur le visage de Lina. Non qu'elle fût moins belle, loin de là : ses yeux, entourés d'un cercle bruni, étaient plus doux, et la mate blancheur de ses traits en augmentait encore le charme touchant. Ses cheveux, au lieu de descendre en boucles, comme autrefois, jusque sur le cou, étaient négligemment tordus et relevés par un peigne sans ornements; un châle plié très court enveloppait sa taille, et sa robe de laine noire tombait jusqu'à terre. C'était à la fois le négligé de la femme qui renonce à elle-même et de la malade que tout soin irrite ou fatigue.
Mais, sans qu'elle le soupçonnât, cet abandon lui donnait je ne sais quel attrait tendre : sa beaukS ainsi dépouillée d'atours, avait quel-
que chose de plus intime et de plus excitant ; elle attirait le regard par sa négligence même. En la voyant paraître, Stankar ne fut frappé que de sa pâleur.
— Etes-vous plus souffrante, Lina? demandat-il avec inquiétude.
— Non, répliqua Dorothée; mais je l'ai forcée à rentrer; l'air du soir est humide et froid.
— Il me soulageait, dit la jeune femme en portant les deux mains à son front brûlant. Ici je me sens étouffée: il me faut de l'air, du mouvement, de la fatigue,
Stankar la regarda.
— Ce qu'il vous faudrait surtout, ma chère enfant, dit-il, ce sont des distractions.
Madame Dalchild fit un geste de surprise.
— Est-ce bien vous qui dites cela, major? s'écria-t-elle ; comment! vous seriez une fois de mon avis?
— Par hasard , répliqua le forestier, parce que vous avez raison.
— Mais alors pourquoi vous opposer aux j)laisirs qui se présentent pour ma cousine? reprit Dorothée; hier, par exemple, cette promenade en bateau...
— Que lui offrait M. de Leulhold? interrompit le major,
— C'est vous qui l'avez refusée ! acheva madame Dalchild.
Stankar lâcha une énorme bouffée de tabac et plia les épaules.
— Je n'aime pas les bateaux, dit-il sèchement.
— Vous n'aimez qu'à fumer! murmura Dorothée d'un ton boudeur et en allant prendre sur un guéridon sa corbeille à ouvrage.
Mais tout à coup elle poussa une exclamation.
— Ah! votre Bible, Lina! s'écria-t-ellc en retirant un livre du milieu de ses laines à tapisserie.
Lina le saisit vivement.
— Je le croyais perdu, dit-elle.
— Et vous y tenez beaucoup? demanda Stankar d'un accent marqué.
— Si elle y tient! répliqua sa cousine : un souvenir de M. de Leuthold... notre meilleur ami!... Croyez-vous que je ne tienne pas aux bracelets qu'il m'a offerts à mon jour de naissance?... sans compter que la Bible donnée à Lina est un chef-d'œuvre d'élégance...
— Qui ne s'ouvie jamais ! fit observer le major en posant le doigt avec intention sur le fermoir de vermeil.
— Pourquoi cela? répliqua Dorothée; ma cousine a la clef, un vrai bijou ! Montrez-la donc, ma belle, que je force le major à admirer le bon goût de M. de Lcutbold.
— Je crains que ce ne soit une prétention inutile, fit observer Lina avec un sourire embarrassé ; mon oncle est tellement sévère pour le comte...
— Dites injuste, s'écria Dorothée ; oui, injuste, major, je maintiens Texpression. Vous blâmez, de parti pris, tout ce qui vient de M, Raphaël, parce qu'il n'a pas vos opinions.
Un éclair traversa le rude visage du forestier.
— En effet, dit-il ironiquement, je ne crois point comme lui que Ihomme soit une machine nerveuse destinée seulement à percevoir le plaisir.
— Mon Dieu, major, c'est un })hilosophc.
— Précisément un de ces philosophes qui font de leur système un hôpital pour leurs vices ! penseurs égoïstes qui se croient forts
parce qu'ils sont durs, et pour lesquels la joie des autres n'est qu'un épi à égrener ou une fleur à cueillir! Ah! vous avez raison, madame, ces hommes, je les hais ; car j'ai appris comment leurs sophismes pouvaient égarer des âmes malades ou trop ardentes ; je les méprise, ear je connais l'audace hypocrite avec laquelle ils se présentent au foyer d'un ami dans un espoir infâme.
Lina devint plus pâle, et ses lèvres tremblèrent; mais Dorothée éclata de rire.
— Allons ! voilà le major comme mon cousin Frédéric, dit-elle 5 en vérité, je ne conçois point cette jersistance à vouloir que le comte vienne ici pour me faire la cour.
Stankar étonné la regarda.
— A vous? répcta-t-il.
— Mon Dieu ! vous croyez peut-être que je ne comprends pas vos allusions, reprit madame Dalchild qui s'efforça de prendre un air blessé ; comme si les assiduités de M. Raphaël n'étaient pas une chose toute naturelle dans une ville où nous sommes ses plus anciennes connaissances !...3Iais vous ne comprenez pas, major, qu'on puisse être aimable !
Stankar ne répondit rien et se remit à fumer.
— En tout cas, reprit Dorothée, ma cousine et moi nous devons nous estimer heureuses d'avoir trouvé quelqu'un pour nous tenir compagnie et nous distraire, pauvres femmes que nous sommes! abandonnées par ceux qui devraient s'occuper de nous.
Le forestier s'agita sur son fauteuil avec impatience.
— Oui, abandonnées, répéta Dorothée qui se sentait forte sur ce terrain. Je ne parle pas de M. Dalchild ; il est dans une position particulière...
— En fuite pour banqueroute, dit Stankar à demi- voix 5 vous appelez cela une j)osition?
— J'aurais dû dire un malheur, reprit madame Dalchild.
— Son troisième malheur, fit observer le major.
— Soit, continua Dorothée; en tout cas, son absence est justifiée; mais celle de mon cousin Rudolphe... ou Jean le Précurscui'... puiscpie c'est son nom de grand homme! voilà trois mois qu'il est parti.
— Ul —
— Malgré lui, interrompit Stankar, vous le savez...
— Nous le savons par M. Raphaël ; car si le hasard ne l'avait conduit à la prison, nous en serions encore aux conjectures. Conçoit-on que mon cousin ait disparu sans écrire? que depuis son départ, il n'ait donné aucune nouvelle? Un silence de trois mois!...
— Savez-vous si ce silence ne lui est point imposé ?
— Pour moi seule, alors, interrompit Lina avec une vivacité anière; car partout ailleurs sa parole pénètre librement; l'éclio de ses prédications retentit dans toute l'Allemagne; les journaux nous les apportent chaque jour ; et, quand il ne trouve aucun obstacle pour faire parvenir ici l'expression de sa doctrine, il en trouverait pour faire parvenir celle de son amour! Vous ne le croyez pas, vous ne pouvez le croire.
Le major secoua les restes de sa pipe d'un air pensif.
— En effet, murmura-t-il... il y a là un piystère... que j'éclaircirai.
— Je le connais, moi, reprit Lina rapide-
ment. Riidolpho a reirouvé là -bas les enivrements de lii gloire, et, emporté sur son char de triomphe, il oublie ceux qu'il a laissés derrière lui.
— Non, dit Stankar, mais les devoirs d'un chef de parti sont impérieux et difficiles. Pour soutenir la lutte, il a besoin de tous ses instants, de toute sa réflexion.
— Pourquoi ne m'avoir pas avertie, alors? s'écria irapélueusement la jeune femme; quand je lui donnai mon âme entière, savais-je que la sienne était déjà enchaînée ailleurs? que cet amour dans lequel je mettais ma vie n'était pour lui qu'une expérience? Il fallait donc ne m'offrir le bonheur que comme un prêt passager! Mon cœur eût pris garde; il eût hésité! Mais on le laisse sans défiance, et (juand il a pris l'habitude d'une affection uni(pie, on la lui relire brusquement!... Oh! ce chiingement n'aura point clé difficile pour lui, je le sais ; il a trouvé làbas la fièvre du combat, les applaudissements de la foule; mais moi. commcnl fcrai-je pour repeupler la solitude que lui seul remplissait? N'était-ce pas de lui que me venaient toute joie, toute espérance et toute lumière? Que m'im-
— Ud —
portent les doctrines qu'il défend? Puisqu'elles nous séparent, je les hais.
— Mon Dieu, il ne faut pas non plus exagérer les choses, reprit Dorothée, qui passait de l'accusation à l'iipologie sans s'en apercevoir et seulement pour dire quelque chose ; vous parlez comme une femme, chère helle; pour nous le cœur est tout ! mais les hommes ont leurs affaires. Si vous aviez vécu dans le monde, vous sauriez qu'un mari ne peut penser à nous qu'à ses heures de loisir, quand il n'a rien de plus pressé. J'étais quelquefois six semaines sans que M.Dalchild eût le temps de me parler... ce qui n'empêchait pas de le citer comme le modèle des maris. Dans sa position nouvelle, Rudolphe ne s'appartient plus.
— Oh ! je le sais, dit Lina avec tristesse, il est désormais la propriété de ses disciples, l'esclave de sa croyance ! Quand on a accepté ces royautés terribles, on ne peut prendre garde aux douleurs de la famille. Le jour où Jésus reçut le nom de Christ, il dut détourner les yeux des pleurs de sa mère. Je ne puis plus être pourMiiller le but de sa vie, mais tout au plus une distraction vulgaire et fugitive : la jeune Aile-
magne a retrouvé son apôtre, et moi j'ai perdu mon époux.
Elle s'était laissée tomber sur le canapé en se couvrant le visage de ses mains. Madame Dalchild s'approcha pourla consoler et recommencer un réquisitoire contre Rudolphe. Elle devait avouer que sa conduite était sans exemple! Négliger une femme qui l'adorait pour une croyance, c'était d'une égoïsme affreux!
— Après tout, s'écria-telle enfin, animée par ses propres paroles, c'est folie de regretter qui nous oublie ; on encourage ainsi l'ingratitude des hommes. Dans l'intérêt de votre dignité, ma belle, je vous engage à rendre indifférence pour indifférence, à vous détacher de Rudolphe, à n'y |)lus songer, à chercher enfin dans le monde quelque occupation pour votre cœur.
— De grâce, parlons d'autre chose, madame, interrompit Slankar. dont l'impatience, visible depuis quelques instants, devenait de la colère.
— Vous ne voulez pas que je la console? dit Dorothée surprise.
— Non, répliqua le forestier en se levant, /aime mieux qu'elle souffre.
— Mais c'est affreux, ce que vous dites là, major !
— Soit !
— Lui refuser le seul moyen de guérison !
— Je vous en prie!...
— Non, je le répète, la conduite de M. Rudolphe est inexcusable, et il mériterait...
— Par le ciel ! ne pourrons-nous laisser ce sujet? interrompit Stankar en frappant contre le poêle sa pipe qui se brisa.
Dorothée recula effrayée.
— Ah! ne vous emportez pas, major, je me tais; je me tais, dit-elle d'une voix émue, dès que l'on ne peut plus accuser même les absents!...
Elle prit une tapisserie dans sa corbeille, approcha sa chaise du guéridon et se mit à travailler en silence.
Lina était demeurée à la même place, tenant son mouchoir sur ses yeux, comme si elle eut voulu échapper à la lumière; le forestier parcourait le parloir d'un pas brusque et inégal. Pendant quelque temps, on n'entendit que le bruit de ce pas accompagné par le grondement monotone du poêle et les soupirs de la rafale
qui glissait sur le vilnige. Enfin, deux coups fermes et rapides furent frappés à la porte d'entrée. Stankar s'arrêta, les femmes relevèrent la tête.
— M. de Leuthold, dit Lina sans s'en apercevoir, en se parlant à olle-n)êine.
La porte fut ouverte, et l'on entendit un bruit de pas éloigné.
— Peut-être est-ce Frédéric? reprit madame Dalchild à demi-voix ; il avait promis de venir.
Les pas s'étaient arrêtés. Le major et les deux femmes prêtèrent l'oreille avec un sentiment d'attente curieuse.
3Iais Lina avait deviné juste, c'était bien le comte à (jui Andréas venait d'ouvrir. Il fit trois pas dans le vestibule, s'arrêta pour remettre au domestique son manteau, et après s'être assuré qu'ils étaient seuls :
— Eh bien?... demanda-t-il à voix basse.
— Il y avait une lellre pour elle, répliqua Andréas sur le même ton.
— Dans le courrier de ce soir?
— Oui.
— Donne.
Le domestique fouilla dans son sein, et en
lira une lettre à Lina, qui portait le timbre de Freiberg.
"— Encore de lui ! murmura Raphaël en y jetant rapidement les yeux et la faisant disparaître.
Andréas tendit les deux mains pour recevoir le manteau ; le comte y laissa tomber en même temps une pièce d'or et prit le chemin du parloir.
Le serpent.
A la vue du comte, luadame Dalchild fit un geste joyeux.
- — Ah! ma cousine avait raison, s'ëcriat-elle, elle avait reconnu le coup frappé par M. de Leuthold.
Lina rougit, mais Raphaël ne parut point prendre garde à l'indiscrétion de Dorothée et salua tout le monde avec une politesse aisée.
— Je dois des excuses pour me présenter
aussi tard, dit-il, mais j'ai vainement attendu Frédéric.
— Qui peut donc l'avoir retenu? demanda Lina.
— Je n"ai pu Tarracher au banquet donné par le baron de Remberg.
— Ah ! le grand forestier ! dit madame Dalchild; j'en ai beaucoup entendu parler; on le dit charmant.
— Un fat ! murmura le major qui continuait à se promener de la porte à la fenêtre.
— Comment? reprit Dorothée; mais songez donc que vous parlez de votre supérieur.
— Un joueur, un libertin , ajouta Stankar.
— Mais, major...
— Un ignorant étourdi qui parcourt nos routes en calèche , ne s'arrètant que pour accepter des fêtes ou pour donner à dîner! qui s'enivre avec ses amis, chante des romances, danse la hongroise, et appelle cela faire l'inspection des forêts du Hanovre !
— Pardon, dit vivement Lina, (|ui avait voulu interrompre son oncle, vous ignorez sans doute que le baron est ami de M. de Leuthold.
— Nullement, madame, reprit Raphaël en
souriant, M. le major doit même savoir que c'est moi qui ai retenu M. de Reraberg à ce banquet donné par le club des viveurs.
— Ah ! qu'est-ce donc que ce club? demanda Dorothée en coupant un brin de laine avec ses dents pour avoir occasion de les montrer.
— Vous ne le connaissez pas? dit Stankar : c'est un cercle où les jeunes gens les mieux nés se réunissent pour parler de femmes, de vins et de chevaux; une association élégante dans laquelle on met en commun ses ridicules et ses vices, et dont M. le comte est président.
Lina fit, pour arrêter son oncle, un geste de prière qui fut aperçu de Raphaël.
— Laissez, dit-il tranquillement: M. le major n'est point causeur, et quand il veut bien me parler, même à la troisième personne, c'est un honneur dont je suis toujours reconnaissaut. Il est trop vrai qu'on m'a nommé président d'une réunion de fous...
— Furieux parfois, fit observer Stankar; M. de Leuthold doit le savoir mieux que personne , lui qui a dû répondre l'autre jour à la provocation du colonel Ervin.
Cette fois, le calme du comte parut ébranlé.
II croyait la querelle à hiquellc le major venait de faire allusion complètement ignorée , et son regard se reporta avec inquiétude de l'oncle à la nièce.
Celle-ci remarqua ce mouvement de trouble.
— Se pourrait-il ?. . . Vous vous êtes battu? reprit-elle vivement.
— Et M. deLeuthoId a prouvé qu'il ne maniait pas moins babilement l'épée que la parole, répondit le forestier.
— Mais la cause de ce duel?
Raphaël baissa les yeux ; Stankar lui jeta un regard ironiquement triomphant.
— Je ne sais si je puis me permettre de répéter les bruits répandus, dit-il avec une hésitation jouée; M. le comte pourrait m'accuser encore de prévention.
— Ah! quelque rivalité d'amour, je parie? s'écria madame Dalchild.
— Ce n'est pas moi qui l'ai dit . fit observer le major.
— Ainsi, j'ai deviné ! Et nomme-t-on l'objet du débat?
— On a parlé de la signora Lorzi,
— Quoi ! cette cantatrice italienne?
— C'est impossible! interrompit Lina, qui, depuis le premier mot prononcé par le major, tenait les yeux attachés sur Raphaël ; n'est-ce pas, M. le comte, que c'est impossible?
De Leuthold s'était déjà remis.
— Pourquoi donc, madame? dit-il en souriant; le major ne vient-il pas de vous l'assurer?
— Mais s'il a été trompé, reprit-elle plus vivement, qui vous empêche de rectifier une erreur honteuse?...
Raphaël la regarda fixement.
— Je préfère l'entretenir, dit-il sérieusement.
— Et dans quel but, monsieur?
~ En effet, ajouta Dorothée, je ne puis comprendre...
— Le colonel Ervin avait insullé une femme, reprit de Leuthold qui appuya avec intention, peu importe laquelle!... je ne po ivais, je ne devais pas le souffrir. Cette fenmie... le public a cru la connaître; il a nommé la signora Lorzi, à qui cette supposition ne peut nuire : dois-je, pour me défendre, reporter ailleurs les soupçons, mêler à cette querelle un nom pur et respecté?...
Lina et Dorothée firent un mouvement ;
Stankar, qui avait compris Tintention, s'arrêta stupëfoit.
Ce fut au tour du comte de lui lancer un regard ironique.
— Alors, je conçois, dit madame Dalchild, qui faisait tous ses efforts pour jouer l'embarras... ce n'est pas la signora...
— Ai-je dit cela? reprit Raphaël légèrement; la signora est charmante, et je suis, vous le savez , adorateur de toute beauté. Pourquoi supposer un but sérieux aux actes de ma vie? Vous devez me connaître assez pour savoir que je suis un de ces Sybarites qui n'aiment les roses que pour les effeuiller. N'est-ce pas ainsi que vous l'entendez, major? Si j"ai exposé ma poitrine à une épée, ce ne peut être que par égoïsme, par caprice! J'ai voulu, sans doute, goûter à l'émotion du danger! J'aurai ambitionne la honteuse renommée que donne un duel heureux!
— Ah! que dites-vous? interrompit Dorothée.
— Ce que tout le monde doit vous répéter, continua Raphaël, dont l'accent passait par une gradation insensible de l'indifférence à l'émo-
tion; il y a des destinées faites ainsi : la foule vous a donné un rôle, supposé un caractère, et elle ne veut pas croire que vous en puissiez sortir. Je tomberais , comme Karl Sand , en frappant un agent de tyrannie, que tous répéteraient que je suis mort pour une courtisane. Cela est triste, mais qu'y faire? Il faut subir sa célébrité et accepter malgré soi la gloire qui vous calomnie.
— Ah ! vous avez raison ! dit Lina émue, les hommes louent et condamnent ainsi ! Us ne demandent de preuves que j)0urle bien.
Stankar croisa les bras avec une sourde rage ; il avait espéré nuire à de Lcuthold, et il venait de le servir. Grâce à rinfernale adresse de cet lionime, l'accusation s'était transformée en un nouveau moyen de séduction. Ce duel, soutenu pour une fille perdue, il av;iit réussi à en faire un témoignage d"amour pour Lina !
Le forestier demeura quelque temps immobile devant le poêle, délibérant sur ce qu'il devait faire. Depuis le départ de Rudolphe , rien ne lui avait échappé. Il s'était aperçu des progrès successifs du comte dans l'esprit de sa nièce ; il Tavait vu glisser d'abord derrière
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rimage du mari pleuré, devenir Tinterlocuteur obligé de toutes les tristesses, communiquer d'abord le doute, puis l'aigreur à celte âme suppliante, et s'offrir enfin pour consolateur des peines dont il avait été le confident.
A la vérité, tout semblait favoriser son projet. L'inexplicable silence de Rudolphe depuis son départ ne justifiait que trop l)ien l'irritation de Lina. Le major avait su que le nouveau réformateur, reconduit d'abord sur le territoire de Hesse-Darrastadt, y avait été confié à de nouveaux gardiens qui l'avaient remis à la police de la Bavière , et qu'il était arrivé ainsi en Saxe, où on l'avait rendu à la liberté , aucune mesure n'ayant été prise dans ce dernier pays contre les Ahsvériens. Là, grâce aux soins de Jorg et des disciples avertis par lui, la réapparition de Jean le Précurseur avait été partout annoncée. L'étonneraent et la joie qu'elle causa parmi les initiés de la nouvelle doctrine les attira en foule à Frcibcrg. Rudolplic y reprit ses prédications, et il sembla que son absence avait donné plus d'autorité à sa parole. On l'écoutait avec cette complaisance joyeuse et passionnée que nous
montrons à ceux dont nous .-ivons regretté la perte et que le hasard nous rend contre toute espérance. Pour les plus ignorants surtout , cette violation apparente des lois naturelles avait semblé une consécration de son apostolat ; elle constatait l'intervention divine et ajoutait aux attirements d'une doctrine séduisante toutes les fascinations du prodige. Ce n'était plus seulement l'homme inspiré par TÉvangile et la raison, mais le prophète relevé par Dieu du fond de sa tombe pour annoncer une régénération religieuse.
Échauffé malgré lui par le succès et emporté au courant de l'enthousiasme qu'il faisait naître, Rudolphc avait-il réellement oublié 3Iùnden , comme son silence semblait l'annoncer? Tel était le problème à résoudre pour le forestier. Comme Lina , il avait douté, mais sans jamais désespérer comme elle. Il repassait de nouveau dans son esprit toutes les raisons qui pouvaient le faire craindre ou espérer , et il était plongé dans une sombre méditation lorsque Andréas entra en lui annonçant qu'un garde désirait le voir.
Le major parut d'abord hésiter; mais, au nom 1. U
de celui qui le demandait, il laissa échap[)er une exclamation de joie et quitta vivement le salon.
Resté seul avec madame Dalcliild et sa cousine, le comte paient tout à coup se réveiller et annonça à la première que SI. de Remberg partait le soir même pour Vienne, et avait fait demander ses lettres. Dorothée, qui, comme toutes les femmes du monde, avait une correspondance fort étendue, monta aussitôt chez elle pour écrire quelques réponses dont elle voulait charger le grand forestier, et Raphaël se trouva seul avec Lina.
Elle ne s'aperçut du départ de sa cousine qu'au soupir de soulagement poussé par le comte. Elle regarda autour d'elle un peu troublée.
— Je puis donc enfin vous parler! dit de Leuthold d'une voix basse, juais animée.
— Qu'avez-vous à me dire, M. le comte? manda la jeune femme inquiète.
— Pouvez-vous l'ignorer? reprit-il en se rapprochant, et mes lettres ne vous ont-elles pas suffisammeni instruite ?...
Lina voulut se lever.
Il la retint d'un geste.
— De grâce , ne m'enviez pas ce moment désiré! s'écria-t-il ; je l'attends en vain depuis si longtemps!... car le major est toujours là.
— Ah ! je dois l'en remercier, dit la jeune femme à demi-voix.
— Pourquoi? reprit Raphaël tendrement ; que pouvez-vous craindre? Loi'sque dans une heure d'épanchement j'ai laissé mon cœur s'ouvrir et que mon secret m'est échappé malgré moi , ne vous ai-je point dit que je n'espérais rien, que je ne demandais rien... rien que votre amitié?
— Oui, répondit Lina, dont les yeux n'osaient se lever , mais , sans vous en apercevoir vousmême , vous avez bientôt demandé davantage ! Je ne puis accepter plus longtemps, M. le comte, une amitié sans calme et sans sécurité. Ces lettres que vous m'écrivez , auxquelles j'ai eu la faiblesse de répondre , ces lettres , je ne veux plus les recevoir!
— Que dites-vous?
— Non , elles sont pour moi chaque jour un nouveau sujet de terreur. Lorsque les yeux de mon oncle s'arrêtent sur celte Bible que vous
avez faite dépositaire d'une correspondance imprudente, je sens mon cœur trembler et défaillir.
— 3Iais qu'avcz-vous à redouter?
— Tout, M. le comte! Ah! vous ne savez pas ce qu'il y a de troubles et de remords pour une femme dans ces actions qu'elle voudrait croire innocentes, et qu'elle sent coupables au mystère dont il faut les entourer; dans ces demi-fautes qui la rendent moins pure à ses propres yeux ! Depuis que j'ai lu cet aveu, auquel je n'ose penser sans rougir, j'ai peidu le repos et le contentement de rnoi-mcme ; il me semble que mon cœur est à jour, que chacun peut y lire. Je prèle une intention à tous les regards qui s'arrêtent sur moi ; je cherche un sens caché à toutes les paroles ; voire nom pronoucé me fait tressaillir! M. le comte, songez que le monde ne croit jamais le mal à demi. Un hasard, une seule imprudence peuvent me perdre! Vos assiduités ont été déjà remarquées.
— Qui vous le fait penser?
— Je n'en veux pour preuve que ce duel auquel mon oncle a fait allusion tout à l'heure, et dont j'ai compris (juc j'étais la cause !....♦
Oh ! mon Dieu ! le colonel Ervin aurait-il soupçonné ?
— Rien , interrompit vivement Raphaël ; le colonel Ervin n'a eu d'autre tort que de parler de vous avec troj) d'admiration, madame, et, bien que je n'aie point le droit d'être jaloux , je n'ai pu le supporter.
— Quelle que soit la cause de la querelle, mon nom y a été mêlé, reprit Lina avec effort, et désormais le seul moyen de prévenir les interprétations injurieuses est de nous voir plus rarement.
De Leuthold recula,
— Que dites-vous? s'écria- t-il. C'est impossible, madame '... Vous ne m'ôterez pas mon seul bonheur! Que vous importe que je sois là, que je vous dise mon amour? Lina , je vous en conjure, écoutez-moi comme un fou, par bonté, par compassion, sans croire à mes paroles. Vous n'avez pas à les redouter puisqu'elles ne troublent point votre âme.
— Qu'en savez-vous? balbutia-t-elle d'une voix étouffée et en cachant son visage sur ses genoux.
Raphaël joignit les mains.
— Quoi! vous nussi ! reprit-il éperdu. Oh! s'il était vrai!... Oh! dites-moi que j'ai bien entendu, Lina!
— Eh bien . oui ! reprit-elle avec un entraînement égaré, votre passion m'agite. Sans la partager, je me sens troublée; vos paroles me jettent dans je ne sais quelle douleur mêlée de doutes, d'amertume: c'est comme une fièvre qui brûle mes veines! Il me semble, par instant, que mon âme, dominée par la vôtre, s'indigne de cet esclavage. Par pitié ! ne prolongez pas ces convulsions de ma conscience. M. le comte, cest vous que j'implore contre vous-même; s'il est vrai que vous m'aimiez, soyez généreux, et aidez-moi à retrouver le repos !
Lina s'arrêta suffoijuée par les larmes. De Leuthold . qui s'était agenouillé sur le tabouret placé à ses pieds , prit ses mains , qu'il pressa avec passion sur ses lèvres.
— Le repos! répéta-t-il de cet accent mélodieux et enivrant dont il possédait le don funeste; ah 1 vous l'auriez retrouvé dei)uis longtemps, Lina , si vous aviez voulu m'enlcndre. Ces agitations qui vous effrayent ne sont que les révoltes d'un cœur qui aspire au bonheur, qui se sent le
droit de le connaître et dont vous n'écoutez point les cris !
— Taisez-vous, taisez-vous! bégaya la jeune femme qui se débattait sous une sorte de fascination. Quand vous me parlez mon esprit
demeure étourdi — je ne trouve rien à vous répondre... et cependant... je ne veux pas vous croire !
Raphaël rapprocha de son cœur les mains de Lina.
— Ah ! vous ne savez pas combien je vous aime ! dit-il d'une voix ardente et basse. Quand je suis là, près de vous, quand je sens sur moi votre regard , quand votre baleine m'effleure , toute ma raison me quitte.... Pourquoi vouloir m'échapper?01i! mon Dieu! queue puis-je vous faire partager mon trouble! Lina! Lina ! pourquoi repousser le bonheur?
Il Tavait attirée dans ses bras, et ses lèvres effleuraient les cheveux de la jeune femme. Celle-ci voulut se rejeter en arrière et se trouva livrée à ses baisers.
Mais tout à coup elle poussa un cri, se dégagea par un effort violent et se releva éperdue.
Ses regards venaient de rencontrer le portrait de Rudolphe, suspendu au mur !
Elle le montra au comte avec un geste égaré.
De Leuthold serra les lèvres et devint pâle de colère.
— Il nous voit! bégaya Lina avec épouvante.
— Et vous tremblez? reprit le comte, dont le désappointement rendait l'accent amer; mais savez-vous s'il aurait droit de vous adresser des reproches? s"il ne vous a point donné le premier l'exemple du changement? si vous n'êtes pas enfin sacrifiée par lui ?
— Moi ! répéta-t-elle saisie.
Le comte se releva.
— Je me suis tu jusqu'à ce jour, dit-il sérieusement ; je craignais pour vous une de ces douleurs qui humilieni. J'aurais voulu ne vous devoir qu'à l'amour; mais si le souvenir des liens qui vous attaclicnt à Rudolphe est seul à vous retenir, ne vous en inquiétez point , madame, car lui-même les a brisés.
— Qui vous Fa dit? s'écria Lina.
— J'ai vu ! répliqua le comte avec énergie. Et comme la jeune femme le regardait sans
avoir l'air de comprendre :
— Oui , continiiii-il plus vivement , Millier n'a point oublié tout le monde en quittant Mûnden : s'il n'a pas trouvé le temps de vous écrire, une autre femme a été plus heureuse.
— La preuve! M. le comte, la preuve!
— La voici.
Raphaël avait fouillé dans son portefeuille, et présenta le billet remis par Rudolphe au moment de son départ. Écrit au crayon et à demi effacé, il ne contenait que ces mots :
«1 On me force à partir, mais je t'attends... un falal secret a longtemps pesé sur nous; des liens antérieurs... de cruels devoirs... tu sauras tout. Je ne te fais aujourd'hui qu'une prière , c'est de ne point douter de mon amour.
<> Rejoins-moi sur la frontière de l'électoral, et rien dans l'avenir ne pourra nous séparer ! »
Lina relut deux fois ce billet! c'était l'écriture de Rudolphe, elle ne pouvait la méconnaître, et cependant elle doutait.
— A quelle femme cette lettre était - elle adressée? demanda-t-elle enfin.
■^ Ne le savez-vous pas? répliqua Raphaël ;
les journaux , qui vous ont appris les courses triomphantes de Joi'g et de Rodolphe, ne vous ont-ils pas également parlé de la jeune fille qui les suivait ?
Lina porta la main à son front- Elle se rappelait , en effet , avoir lu quelques insinuations railleuses au sujet d'une nouvelle Madeleine attachée aux pas du Précurseur. Ce fut pour elle comme une lumière suhite et complète. Ainsi s'expliquaient les absences de Rudolphe, ses préoccupations avant son départ , et ce silence obstiné qu'il avait gardé depuis ! Son oubli n'était mèiue point justifié par le dévouement à une croyance, ce n'était qu'une trahison lâche et vulgaire !
Raphaël avait bien prévu l'effet d'une pareille révélation. La douleur de Lina ne s'exprima au premier instant que par des larmes, mais bientôt vinrent les reproches et les plaintes indignées. De Lcuthold les exalta en s'y associant et en opposant à l'odieux oubli de Rudolphe tout ce que la passion peut avoir de plus soumis et de plus tendre. Tandis que sa parole vibrante étourdissait Lina , son esprit assistait pour ainsi dire à ces efforts en spectateur dés*
intéressé ; il les conseillait . les dirigeait et mesurait tranquillement les progrès de la fascination ; car après la compassion sympathique étaient venues les consolations plus tendres, puis les protestations ardentes . les prières déjà tentées! Lina, brisée par tant d'émotions et ballottée entre le ressentiment et les révoltes de sa conscience, continuait à se défendre comme ces soldats qui combattent par honneur , mais qui ont perdu Tespérance de la victoire. Elle ne se révoltait plus, elle ne commandait plus, elle priait avec larmes, et de Leuthold.qui la tenait palpitante entre ses bras, s'efforçait de rencontrer ses lèvres!...
Tout à coup la voix du major se fit entendre à la porte du parloir. La jeune femme n'eut que le temps de repousser le comte , qui se retourna avec rage.
Le forestier venait de paraître sur le seuil.
Les deux lettres.
L'entrée du major avait été si prompte et le trouble de Lina était si visible, qu'il dut deviner une partie de ce qui venait de se passer ; mais il ne laissa rien paraître. Arrêté près de la porte, il regarda de Leulhold, qui détourna la tète, Lina, dont les yeux se baissèrent avec effroi ; puis, s'avançant vers cette dernière à qui il présenta un papier, il lui dit avec émotion et simplicité :
— Une lettre de Rudolphe.
L'effet fut aussi prompt que puissant. De Leulhold fit un geste de saisissement et d'épouvante ; Lina se leva d'un élan.
— De Rudolphe!.. répéta-t-elle.
Et sa main hésitait à s'avancer pour la j)rendre. Stankar la regarda fixement.
— Craignez-vous de la liie? demanda-l-il avec une sorte d'anxiété.
Lina la saisit et déchira l'enveloppe. Le comte, un instant étourdi, se leva à son tour.
— C'est étrange! dit-il vivement; le courrier n'arrive point d'hahitude à cette heure.
— Aussi n'est-ce point lui qui a apporté la lettre, répliqua Stankar.
— Comment?
— Un de mes gardes forestiers est allé la chercher à Freiberg.
De Leuthold ne put retenir un geste de désappointement.
— J'étais certain qu'il y avait au fond de toute cette affaire quelque trahison , reprit Stankar, l'œil attaché sur le comte. Rudolphe a écrit plusieurs fois et n'a reçu aucune de nos lettres: son inquiétude n'était pas moindre que la nôtre. Du reste, il doit tout expliquer.
— Oui, dit Lina, qui parcourait le papier d'un œil avide, il s'étonne de notre silence comme nous nous étonnions du sien... 11 ne peut, dit-i!, le supporter plus longtemps... Il a fait solliciter lautorisation de venir me reprendre à Miinden.
— Et il l'a obtenue? demanda Raphaël.
— Un sauf-conduit lui a été accordé, dit Lina qui continuait à lire. Il arrive dans quelques jours.
Les deux exclamations poussées par le major et par Raphaël se confondirent ; mais l'une était ae dépit, l'autre de joie.
— Ici dans quelques jours ! répéta Stankar; je ne crains plus rien alors. Avec lui, Lina, reviendront votre bonheur et votre calme.
— Dieu le veuille ! dit la jeune femme, chez qui la lettre de Millier avait réveillé l'espérance ; ah ! s'il pouvait se justifier!
Elle appuya les deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements, s'excusa par un geste silencieux et sortit.
— Oui, va relire ta lettre, dit Stankar eh la suivant d'un regard souriant, elle faura bientôt persuadée!
Et. se tournant vers de Leuthold :
— J'écris à Rudolphe, dit-il ironiquement; M. le comte n'aurait-il rien à faire dire à un ami si cher?
— Dites qu'il se hâte, M. le major, répondit Raphaël sur le même ton.
Tous deux se saluèrent, et le comte sortit. Mais à peine hors du seuil, le sourire qu'il avait sur les lèvres s'effaça et fit place à l'expression d'une impatiente rage. La victoire lui échappait encore ! Tout allait s'expliquer à l'arrivée de Rudolphe, et l'autorité acquise sur Lina devait nécessairement faire place au mépris, à la haine! Ainsi tant d'efforts se trouvaient perdus, tant de soins resteraient inutiles ! Raphaël ne pouvait accepter un si humiliant mécompte. A tout prix il fallait qu'il réussît ; son orgueil y était intéressé autant que sa passion. Enflammé par les obstacles, irrité de ses désappointements successifs, aigri contre le major et contre Lina elle-même, il résolut de tout hasarder et dimiter ces généraux qui, voyant leur défaite assurée, tentent un dernier coup d'audace. Pour cela seulement, il fallait tromper la surveillance du major et l'éloigner des Sennhutten. Le grand
forestier en avait fourni le moyen à Raphaël; il ne comptait l'employer que plus tard ; mais le temps pressait ; Rudolphe revenait dans quelques jours, et Lina lui échappait à jamais si elle n'était déjà à lui !
La décision du comte fut aussitôt prise. Il étaitarrivé à l'antichambre, où Andréasaccourut pour lui remettre son manteau ; il l'attira dans le coin le plus obscur, et lui rcmcttantun papier :
— Tout à l'heure, dit-il tout bas, cette dépêche au major de la part du grand forestier.
Andréas ne put que répondre par un signe; la voix de Wrangel venait de se faire entendre. Il arrivait par le jardin avec Stankar, qu'il avait rencontré en chemin. Sa parole était plus haute que d'habitude, son œil plus animé, et il était aisé de voir qu'il sortait d'un banquet où les toasts avaient été nombreux.
A la vue du comte qui tenait son manteau il s'écria :
— Vous ne partez point sitôt, Raphaël ! il est à peine neuf heures, rentrez, j'ai mille choses à vous raconter.
— Demain ! répondit le comte, qui fit un pas vers la porte.
— Non, reprit le conseiller, je veux que nous sortions ensemble; voyons, major, aidez-moi donc à le retenir.
— Ma nièce est occupée, fit observer Staukar avec intention, et je crains que ma compagnie ne soit un attrait insuffisant pour M. le comte.
De Leuthold remit son manteau à Andréas.
— Dès que le major en l'ait une question personnelle, dit-il avec un peu de hauteur, je tiens à lui prouver que mon départ n'est pas une fuite...
— A la bonne heure ! s'écria Wraugel , qui passa un bras sous celui du comte et l'entraîna au salon ; j'ai d'ailleurs besoin de votre témoignage près du major ; il ne veut pas croire que l'on a parlé de lui au banquet et que le grand forestier a fait son éloge.
— C'est pourtant la vérité, répliqua de Leuthold; il a déclaré ([ueM. Stankar était le meilleur conservateur des forêts du royaume.
— Là, vous voyez! s'écria Frédéric, ce sont les propres paroles du baron de Remberg.
— Eh bien, le baron a menti, réjjliqua froidement le major.
— Comment! reprit Wrangel étonné ; diable!
savez-vous que cela n'est point poli, major? ce cher baron vante vos bons services, et vous laccusez de mentir !
— Parce qu'il n'a pu les apprécier.
— C'est possible, mais il est censé le pouvoir, en sa qualité de grand forestier, et il n'en faut pas davantage pour votre avancement; car vous aurez de l'avancement, cher monsieur 5 c'est convenu, je vous ai recommandé.
— Vous ?
— Pour la première direction vacante, continua Frédéric qui s'éventait avec son chapeau. Je vous aurais même présenté au baron s'il n'avait quitté Mûnden en sortant de table. Mais avant de partir il a voulu nous faire ses adieux; il a envoyé chercher une caisse de vins de France; on a chanté, porté des toasts, et chacun, comme dit notre grand romancier Tieck, s'est abreuvé de ce soleil liquide.
— Et pour votre part , je vois que vous ne vous êtes pas tenu à l'ombre, dit ironiquement Stankar.
— Quand j'ai quitté la table, fit observer Raphaël, le baron avait déjà la tête échaulfée.
— Ohî ce n'était rien, reprit Frédéric; il
fallait le voir après le vin de France ! Il nous a fait la biographie de toutes les jolies femmes du royaume ; on eût cru entendre le Décamcron de l'Allemagne ! Aussi lui avons-nous conseillé de publier ces curieuses chroni(|ues sous le titre de Martyrologe du Mariage, 11 y avait une histoire pour chaque ville.
— Et la nôtre n"aura point sans doute été épargnée ? demanda le major avec une expression de curiosité qui ne pouvait voder entièrement celle du mépris.
— Je vous en réponds ! dit Wrangel en riant : il nous a raconté une certaine histoire de présidente... Mais cela ne peut se dire qu'au dessert, entre jeunes gens.
— Et c'est tout?
— Tout... Ah! c'est-ù-dire vous me rappelez... il y en a une autre... Oui, c'est bien à Miinden ou à Goslar... Du reste, vous pourrez probablement en deviner le héros et la victime ; car ce doit être un de vos confrères.
Le major dressa la tète.
— Voici ce que c'est, continua Frédéric, que le vin rendaitencore plus bavard que d'habitude. Figurez-vous , mon cher forestier , qu'il s'agit
d'un jeune homme... lebaron nerapasnommé... d'un jeune homme amoureux pour le moment d'une femme charmante... qu'il n'a pas nommée davantage... et qui en est aimé.
— Mais je ne vois rien là de bien intéressant, fit observer de Leuthold, qui commençait à devenir inquiet.
— Attendez! attendez! interrompit Frédéric en élevant la voix et faisant beaucoup de mouvements, comme un homme ravi de ce qui lui reste à dire ; la femme charmante a un mari...
Stankar devint attentif.
— Je dis un mari, reprit Wrangel, parce que c'est l'éternel ennemi ; mais peut-être sagit-il d'un père, d'un tuteur... le baron ne s'est pas expliqué ; en tout cas, il y a dans l'affaire un de ces tyrans légitimes auxquels la loi accorde le droit d'être insupportables impunément ; or, il faut l'éloigner...
Raphaël, dont l'inquiétude croissait, voulut s'approcher de Frédéric ; mais Stankar le tenait sous son regard, et rendait tout avertissement impossible.
— Par bonheur, ajouta Wrangel, le tyran en question est employé dans l'administration des
forêts. Je ne sais quel est son grade : le baron a voulu rester discret jusqu'au bout; mais toujours est-il qu'en sa qualité de grand forestier, il peut lui donner des ordres, et qu'il lui a fait expédier celui de se rendre aux exploitations du Hartz.
De Leuthold ne put réprimer un mouvement de dépit.
— C'est drôle, n'est-ce pas? reprit Frédéric, qui se méprit sur le geste ; la hiérarchie administrative tournant au profit de la galanterie ! Que dites-vous du moyen, major?
— Je le trouve digne de celui qui l'emploie et de celui qui le fournit, répliqua Stankar de plus en plus sérieux.
Raphaël sentit que tout son plan était renversé; et il faisait un pas vers la porte pour prévenir Andréas, quand celui-ci parut sur le seuil la dépêche à la main. Le comte voulut l'arrêter d'un signe, mais le major se retourna en demandant ce que c'était.
— Pardon, balbutia le domestique, les yeux fixés sur Raphaël sans pouvoir deviner ce qui s'était passé... c'est une lettre... que l'on vient de me remettre... pour 31. le major.
— De quelle part?
— De la part du grand forestier.
Le comte se mordit les lèvres avec rage, mais Stankar saisit vivement la dépêche, et fit signe à Andréas de sortir.
Frédéric fut frappé de son trouble.
— Du grand forestier, répéta-t-il involontairement. Comment! est-ce que... par hasard?...
Son regard alla interroger le comte, qui répondit par un signe imperceptible ; Wrangel fit un haut-le-corps ; tout s'expliquait pour lui! L'importun à éloigner était le major, l'amant Raphaël, et la femme subjuguée madame Dalchild.
Il se frappa le front pour se reprocher de n'avoir point tout deviné.
Cependant Stankar avait brisé l'enveloppe de la dépêche et en prenait connaissance. Arrivé à l'ordre de départ pour le Hartz, ses mains se crispèrent. Raphaël et Frédéric échangèrent un regard : celui du premier était un reproche, celui du second une excuse humiliée; mais il parut se raviser tout à coup, et rassura le comte par un geste.
Le major, qui avait achevé la dépêche, releva
la tète et regarda alternativement les deux jeunes gens. Raphaël avait repris sa tranquillité apparente, et Frédéric tâchait de se donner un air dégagé.
Stankar s'avança vers lui.
— Ne disiez-vous point tout à l'heure, M. de Wrangel, que vous désiriez connaître le mari, le père ou le tuteur auquel l'ordre du baron devait être adressé? demanda-t-il.
— Moi, répondit Frédéric résolument, j'ai dit que j'aurais désiré... Mais malheureusement la chose est impossible... l'ordre n'a pas été envoyé.
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement sûr, major, et c'est là le plus curieux de l'histoire; car cette lettre est venue m'empêcher de Tachever... Figurez-vous que le baron s'est mal expliqué, ou que son secrétaire l'a mal compris, et que la dépêche, au lieu d'être expédiée au mari en question, l'a été à un de ses confrères.
Stankar et de Leuthold firent un mouvement de surprise.
— Et c'est le grand forestier qui vous l'a dit? ■ demanda le premier.
— Lui-même. C'est là le piquant. Concevezvous ce pauvre amant qui se figure trouver la place libre et qui va se rencontrer nez à nez avec son jaloux? Ali ! ah! ah !
— C'est fort original, dit Raphaël qui parut s'associer au rire de VVrangel.
— C'est-à-dire que c'est merveilleux ! mon bon; voyez-vous une erreur d'adresse qui tourne au profit de la morale? Que l'on nie après cela l'action de la Providence!
De Lcuthold le remercia par un regard qui semblait dire ; « Je ne vous croyais pas tant de présence d'esprit, » landis que celui de Frédéric semblait répondre : « C'est l'effet du vin de France. » La vérité était que le ton naturel du conseiller avait dérouté le major ; il s'en aperçut et voulut appuyer en hasardant quelques plaisanteries sur la victime du quiproquo ; Stankar l'arrêta court en lui montrant la dépêche.
— Quoi ! c'est à vous, major, s'écria le jeune conseiller de l'air le plus étonné. Pardieu! voilà une histoire à ajouter aux Mille et une Nuilsî Comment, au moment même où je vous raconte!... Et c'est bien un ordre pour le Hartz?
— Un ordre précis.
LE SCEPTRE DE ROSEAU, i. 16
— Décidément la Providence s'amuse, dit Raphaël.
— (/est à ne pas y croire, reprit Wrangel. Montrez-moi donc Tordre, major... j'ai besoin de voir... C'est, pardieu, bien cela ! Mais il faut réclamer près du baron.
— N'avez-vous pas dit qu'il venait de partir?
— Ah! diable! c'est juste; alors il faut lui écrire et attendre la réponse.
— Sa dépêche recommande de se hâter, et je dois quitter Mûnden ce soir même.
— Comment! vous, major! interrompit Dorothée, qui venait d'entrer.
— Moi, répondit Stankar.
— Mais vous ne pouvez partir ainsi à l'improviste... sans préparatifs!...
— Il le faut, dit le forestier, qui paraissait avoir pris une subite résolution; pour le moment, mon porlefeuille et ma bourse me suffisent; le reste me rejoindra dans le Hartz.
Madame Dalchild poussa une douzaine d'cxclamalions entremêlées de demandes et d'objections. Qu'allait faire le major loin de Miinden ? Ne pouvait-il retarder au moins son départ jusqu'au lendemain? Que deviendrait-elle seule
aux Sennhutten, avec sa cousine? Que dirait cette dernière en apprenant un départ si inattendu ?
Le major ne répondait rien à ce torrent de paroles, et continuait à mettre en ordre quelques papiers indispensables. Quant à Frédéric, il regardait Dorothée avec admiration. Persuadé qu'elle était prévenue de tout, il ne pouvait trop s'émerveiller de cette habileté à jouer la surprise. Une femme du grand monde était seule capable d'une telle adresse de mensonge, d'une telle liberté d'esprit. Pour atteindre aussi loin, il fallait une faculté naturelle aidée par le séjour des capitales, où tout se perfectionne, et par une longue fréquentation des gens bien nés. Aussi voulut-il seconder autant qu'il le pourrait l'admirable stratégie de sa cousine, en mettant à presser le départ du major la même ardeur qu'elle semblait mettre à le retenir. Il avertit ce dernier que la voiture de Klausthal allait partir, que le moindre retard pouvait la faire manquer, et le décida enfin à prendre congé.
Lorsqu'il fut sorti , Dorothée posa sur le guéridon le flambeau qu'elle tenait encore à la main.
— Mais pourquoi ce voyage? s'écria-l-clle. Pouvez-vous m'expliquer, Frédéric?,..
Il lui imposa silence en baissant la voix :
— Assez, cousine, assez, dit-il; l'oncle est dehors ; la pièce est jouée.
— Quelle pièce? demanda madame Dalchild surprise.
— Allons, le mystère est inulile avec moi; vous voyez que je me montre de bonne composition.
— Comment?
— J'ose espérer que vous apprécierez un jour ma discrétion et mon désintéressement.
— Mais qu'est-ce que cela signifie? Wrangel la regarda fixement.
— Ma cousine, dit-ii d'un ton bas et accentué, je sais tout!
Madame Dalchild ouvrit de grands yeux.
— Tout! répéta Frédéric avec une énergie mystérieuse.
— Mais tout... quoi? s'écria la jeune femme impatientée.
De Lcuthold , qui avait reconduit le major, revint vivement en demandant ce qu'il y avait.
— Rien , répondit précipitamment Wran-
gel, qui craignait d'élre encore accusé d'indiscrétion. Je demandais à ma cousine où était Lina.
— Je l'ai laissée dans la bibliothèque, répondit madame Dalchild, mais...
— Je voudrais la saluer avant de repartir, interrompit Wrangel ; ne venez-vous point , Raphaël ?
— Excusez-moi, dit le comte, j'ai promis de passer ce soir au Casino.
Dorothée ordonna à Andréas d'éclairer M. de Leuthold et passa dans la bibliothèque avec son cousin.
Mais au lieu de suivre le valet, Raphaël lui avait saisi le bras, et le prenant à l'écart :
— La chambre de ta maîtresse n'est-elle pas au fond du corridor? denianda-t-il rapidement et à voix basse.
Andréas répondit affirmativement.
— On peut y arriver par cette galerie abandonnée?
— Oui.
— Et elle habite seule de ce côté?
— Seule.
Il courut à la porte de la galerie et l'ouvrit.
— Que voulez-vous faire, M. le comte ? s'écria Andréas effrayé.
— Silence ! murmura Raphaël en lui tendant sa bourse ; tu n'as rien vu, rien entendu.
— IMais songez...
— Que demain seulement, au point du jour, je trouve ouverte la porte qui donne sur le jardin.
— De grâce ! M , le comte .. .
— Tais-toi, on vient.
11 souffla la lumière que tenait Andréas, et disparut dans la galerie.
Frédéric reparut, conduit par les deux cou* sines, auxquelles il racontait les détails du banquet donné au baron de Remberg ; elles le suivirent jusqu'à l'antichambre, puis rentrèrent au salon, où elles trouvèrent chacune les lumières qu'avait préparées Andréas.
Lina, brisée par les émotions de la soirée, s'assit près du guéridon de travail et y resta absorbée. Madame Dalchild, après avoir tourné autour du parloir en se mirant à chaque glace, s'arrêta enfin près du poêle et commença à mettre ses papillotes. On sait que de toutes les occupations des femmes, il n'en est point de plus
difficile à terminer. Les prières finissent, la toilette de nuit a un terme; mais on met les papillotes aussi longtemps que les yeux peuvent rester ouverts et la rêverie éveillée. Deux femmes qui mettent ensemble leurs papillotes ressemblent à deux soldats qui trinquent : le temps passe sans qu'elles s'en aperçoivent, les cœurs s'ouvrent, les confidences s'échangent, et quand l'horloge sonne, on est surpris et presque effrayé des heures écoulées.
Ce fut ce qui arriva pour Lina et Dorothée; minuit les trouva à la même place, roulant encore avec distraction leurs cheveux. Lina compta les coups.
— Ah! nous nous oublions, dit-elle avec une sorte d'effort : j'ai tort de vous retenir, Dorothée; mais je ne sais ce que j'éprouve ce soir... ce départ subit de mon oncle m'a saisie !... Quand il a pris congé , ne lui avez-vous pas trouvé quelque chose d'étrange?
— Nullement, répondit madame Dalchild, je lui ai trouvé un air ordinaire... c'est-à-dire trèsmaussade.
Lina ne répondit rien ; elle regardait autour d'elle en croisant les mains sur sa poitrine.
— Eli bien ! à quoi donc jiensez-voiis, ma belle? demanda madame Dalcliild.
— Je pense... que nous sommes seules ici, répliqua Lina en frissonnant.
— Il y a Andréas; que pouvcz-vous craindre dailleurs?
— Rien, dit la jeune femme avec effort, c'est une folie; mais cette cbanibre, au fond du corridor, est si écartée ! ...
— Voulez-vous que j'y passe la nuit avec vous ?
— Non ; je devrais rougir de ma frayeur... le sommeil calmera tout cela, lîonsoir, Dorothée.
Elle se leva, prit un flambeau, embrassa madame Dalchild et passa dans ra|)parteinent qu'elle occupait.
Les deux cousines sorties, il y eut un long intervalle pendant lequel tout resta silencieux et immobile aux Semihulten... les lumières s'éteignirent l'une après l'autre, et l'on n'entendit plus que les rumeurs du vent dans les pièces désertes, mêlées aux murmures de la Werra, qui roulait sous les fenêtres de Lina.
Ce fut alors seulement (ju'Andréas descendit avec précaution jusqu'au salon et s'avança vers
— isola porle donnant sur le jardin , que Raphaël lui avait ordonné de tenir ouverte; mais au inoniciit où il allait l'atteindre, une clef introduite du dehors glissa dans la serrure, la porte roula doucement sur ses gonds, et Stankar parut éclairé par une lanterne sourde.
Andréas n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille et de gagner le vestibule. Le major se contenta de repousser la porte qu'il venait d'ouvrir, mais il ferma celle qui conduisait à l'appartcraent de Lina ; puis, s'approchant de la table, il y déposa sa lanterne, une paire de pistolets et s'assit en murmurant :
— Maintenant que cet homme vienne s'il l'ose : je l'attendrai !
Li'aveugle.
L'agitation du major rendit d'aboid sa veille vigilante; mais le profond silence qui l'entourait finit par le calmer. Après avoir longtemps prêté l'oreille sans entendre d'autre bruit que celui du vent qui redoublait, son attention se lassa. D'après l'indiscrétion de Wrangel, il avait pensé que le comte attendait son absence pour s'introduire aux Sennhitlen, et il ne s'était décidé à feindre de partir qu'afîn de le surprendre, car
sa résolution était arrêtée. Stankar avait acquis dans les camps l'habitude de celte justice prompte et terrible faite par l'offensé lui-même, et persuadé que chacun devait être le gardien de l'honneur et de la paix de son foyer, il eût frappé sans hésitation le séducteur de Lina. Une instinctive haine venait d'ailleurs, en celle occasion, à l'appui de ses principes. De Leuthold n'était point pour lui un adversaire ordinaire, mais un être d'une espèce ennemie dont tout lui semblait odieux ; aussi a\ait-il saisi avec une sorte de joie furieuse l'occasion de venger sur cet homme des indignations trop longtemps comprimées, et de délivrer sa nièce du serpent qui était venu porter le trouble dans son paradis terrestre.
Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le calme de la nuit l'apaisa peu à peu ; à l'attente qui commençait à se lasser succéda la rêverie, puis les paupières se fermèrent insensiblement, et une respiration plus égale et plus bruyante ne permit bientôt plus de douter que le forestier ne fût endormi.
Cependant son sommeil fut court. Il se réveilla tout à coup en sursaut, et se redressa
vivement ; il avait cru entendre des cris. Étaitci' une illusion du sommeil ou une réalité? Il prêta de nouveau l'oreille: tout était silencieux. Après avoir ('coûté à la porte qui donnait sur le jardin et à celle du corridor (jui conduisait chez Lina, il se décida à marcher afin de prévenir un nouvel assoupissement. Mais le bruit de ses pas, mal amorti par le plancher sans lapis, faisait reientir la maison endonnie; il s'arrêta plusieurs fois, craignant d'être entendu... Tout continuait à rester immobile et silencieux. Le major demeura là jusqu'au malin, sans que rien troublât sa veille, et en descendant à l'heure accoutumée, Andréas le retrouva au salon. Il s'efforça ù'affecter la surprise et voulut savoir comment M. le major, qui était parti la veille pour le Hartz, se retrouvait le inatin aux Sennhut len ; ma\s celui-ci coupa court à ses questions en le renvoyant.
Andréas s'éloigna avec inquiétude. La galerie où Raphaël était caché, et qui conduisait à la chambre de Lina, n'avait d'autre issue que celle qui avait été refermée par Stankar : le comte devait donc s'y trouver encore et sans possibilité d'en sortir, car le major avait retiré 1. 17
la clef. Andréas revint dix fois au salon sous divers prétextes; le forestier était toujours là, se promenant les bras croisés. Enfin, à l'heure où sa nièce avait coutume de quitter son appartement, il s'approcha de la porte de la galerie, l'ouvrit et y entra. Andréas, palpitant, le suivit du regard, s'attendant à quelque terrible rencontre; mais la galerie était vide.
Stankar arriva à l'appartement de sa nièce et frappa. La jeune femme vint ouvrir elle-même ; le major fut frappé de sa pâleur et de son air égaré.
— Qu'avez-vous? dcmanda-t-il saisi.
— Je souffre, répondit Lina d'un accent bref. Ne vous inquiétez pas... ce n'est rien... Ce soir... demain... je serai mieux.
En parlant ainsi elle s'était assise, ses dents claquaient, un frisson agitait tous ses membres, et ses lèvres desséchées laissaient échapper une respiration courte et brûlante. Stankar fit prévenir madame Dalchild, qui arriva aussitôt et força sa cousine à se remettre au lit.
Le médecin averti trouva la malade dans l'agitation d'une fièvre violente. La journée et la nuit furent inquiétantes. Le comte s'était pré-
sente comme d'habitude avec Frédéric, mais ils n'avaient pu être reçus. Ils revinrent le lendemain sans être plus heureux. Cependant la crise semblait toucher à sa fin. Lina était sortie de l'assoupissement agité qui inquiétait le médecin; un abattement profond l'avait remplacé. Indifférente à tout, la malade semblait ne rien voir, ne rien entendre, et madame Dalchild, effrayée et connaissant l'habileté de M. de Leuthold, proposa de le faire appeler; mais Lina sortit de sa langueur pour s'y opposer.
Son état changea peu les jours suivants : elle avait recouvré quelques forces, elle se levait, répondait aux questions qui lui étaient adressées, mais machinalement et pour ainsi dire sans comprendre.
Les choses en étaient là lorsqu'un matin une chaise de poste s'arrêta à la porte des Sennhittten. Le major, qui était toujours réveillé avant le jour, eut comme un pressentiment : il descendit rapidement , et rencontra dans le vestibule Rudolphe avec Jorg et Wilhelmine.
L'oncle et le neveu se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Lina! demanda celui-ci, dans la voix duquel tremblaient des larmes de joie.
— Plus bas, répondit Stankar. elle dort.
— Ah ! je cours l'éveiller !
— Non, votre présence subite lui causerait une trop vive émotion; il faut d'abord la préparer,
— Est-elle donc souffrante?
— Depuis quelques jours; mais elle va mieux, et votre présence achèvera sa guérison.
Le major raconta alors au jeune pasteur la maladie de la jeune femme, en ayant soin de lui cacher ses soupçons. Rudolphe, dont la joie venait d'être si cruellement refoulée, l'interrogea longuement et en détail ; il voulut parler également de madame Dalchild, qui avait été avertie, mais qui , ne pouvant paraître en peignoir devant les nouveaux venus, composait, à la hâte, une toilette du matin. Enattendant qu'il pût la voir, Jorg, dont la présence était inutile, avertit qu'il repartait sans relard pour le Hanovre, où il devait solliciter l'abolition des mesures prises contie les Ashvériens ; Stankar alla de son côté donner les ordres nécessaires , et
Rudolphe, qui ne pouviiit tenir en place, passa au jardin avec Willielmine.
Un changement remarquable s'était opéré chez cette dernière depuis son adoption par Jorg. Non-sculenicnt elle était revenue aux habitudes calmes et régulières un instant perdues, mais elle avait recouvré pour ainsi dire la virginité de ses jeunes années. Oublieuse d'un triste passé et réhabilitée à ses propres yeux par le repentir, elle était entrée dans sa nouvelle vie avec cette joyeuse confiance qui , outre la force, donne le repos. Celait plus qu'une rél'orme , c'était une résurrection glorieuse et charmante. Dans cette saine nature, la corruption avait été comme ces humeurs putrides qui se forment pendant la maladie , mais par lesquelles un corps vigoureux rentre dans la santé plus fort et comme purifié. Devenue la fille de Jorg et la sœur de Rudolphe, elle était la consolation de celui-ci , la gaieté de tous deux. Elle assistait à leurs rudes épreuves sans en être atteinte, elle les soutenait, les reposait, les aimait. Aussi, Jorg, qui la comparait à un de ces oiseaux en cage qui égayent la fenêtre du pauvre travailleur, l'avait-il surnommée le Sansonnet.
Elle prit le bras de Rudolphe et se mit à marcher avec lui dans le jardin, en s'efforçant de le rassurer par sa propre confiance; elle se fit tout montrer, tout expliquer, et s'extasia sur tout. Les feuilles à teintes variées tremblaient aux arbres; on voyait s'épanouir, de loin en loin, dans les massifs, les sombres fleurs d'automne , et le ciel plus âpre se colorait au loin de teintes ardoisées. Wilhelmine, après avoir fait contempler successivement à Rudolphe tout ce qui pouvait frapper leurs yeux, arriva avec lui sous l'une des fenêtres de l'appartement de Lina. Elle était ouverte , et le rideau baissé s'agitait à la brise du matin. Rudolphe le regarda avec un attendrissement muet. La jeune fille , qui comprit son émotion , s'assit sur un banc rustique placé au bas de cette fenêtre.
— Reposons-nous ici, dit-elle avec une gaieté tendre; sous ces clématites qui grimpent vers le balcon... comme vos pensées, Rudolphe,
Et voyant qu'une larme tremblait aux bords des cils du jeune pasteur, elle posa une main sur les siennes, et lui dit à demi-voix :
— Allons, frère, encore un nuage... laissez donc briller le soleil dans votre cœur!... Quand
je vous affirme qu'elle sera bientôt guérie... il ne faut pour cela que votre présence.
— Je voudrais le croire, dit Rudolphe pensif; mais si vous saviez... mille doutes me traversent le cœur comme autant de flèches!... Ne vous a-t-il pas semblé que le major était triste?
— Il m'a seulement paru ému de votre retour.
Rudolphe passa une main sur son front.
— Ah ! tout ce qui s'est passé depuis trois mois a été si étrange ! Ne recevoir aucune nouvelle de Lina !
— Vous savez que vos lettres ne lui sont point parvenues !
— Qui lésa interceptées alors? La police du Hanovre n'avait donné aucun ordre : Jorg s'en est assuré, et la permission qui nous a été accordée de venir à Miinden le prouve. U y a donc eu quelque trahison !...
— Ou quelque fatalité ; tout s'expliquera peutêtre le plus naturellement du monde.
— Je le souhaite. Hélas ! je tâche en vain de repousser des inquiétudes... En admettant même que Lina n'ait eu aucune des lettres écrites par moi de Freiberg, elle a du moins reçu
le billet remis pour elle au comte de Leuthold le jour de mon arrestation. Ces quelques lignes écrites à la hâte devaient suffire; je lui apprenais mon départ forcé; je lui donnais rendezvous à la frontière. Elle n"a rien répondu, et n'est point venue !
— Mon Dieu! allez-vous imiter les juges qui interrogent un prévenu? interrompit Wilhelmine : en analysant ainsi toutes les actions, qui ne trouverait-on pas coupable? Savez-vous si Lina a bien compris votre billet? si elle a pu faire ce que vous demandiez? si elle n'a pas voulu attendre un ordre plus précis? Après avoir pleuré trois moisson absence, allez-vous l'accuser, présente, et perdre en injustes soupçons les douces heures que Dieu vous donne? Oh ! les hommes sont étranges de ne pouvoir accepter la vie simplement, telle que le sort l'a faite. Vous avez le fruit de la joie devant vous, et au lieu de le cueillir, vous vous mettez à discuter mélancoliquement sur le temps qu'il a mis à se former et à mûrir.
Rudolphe prit la main de Wilhelmine et la baisa.
— Vous avez raison, sœur, dit-il en secouant
sa tristesse, toujours rnison ! Pendant ces trois mois qui ont pesé si lourdement sur mon cœur, c'est vous qui avez soulevé le poids qui l'écrasait. Vous me parliez de Lina, je vous racontais mon bonheur passé , et ce souvenir renouvelait mes forces ; il me donnait l'espoir dans l'avenir !
— Eh bien , l'avenir est arrivé, reprit gaiement Wilhclmine. Regardez autour de vous! Ne reconnaissez-vous pas cette allée de tilleuls, ce puits couvert de lierre, et, ici, le berceau de clématites dont vous me parliez toujours? Rien n'y manque , mon frère, pas même la fenêtre d'où elle vous jetait ses bouquets flétris pour vous en demander de nouveaux. Ne regrettez donc plus rien, car le passé recommence pour vous !
Un gémissement étouffé interrompit la jeune fille; Rudolphe se détourna.
— Avez-vous entendu? demanda-t-il troublé.
— Oui, répliqua Wilhelmine ; on eût dit une plainte.
— C'était près de nous.
— Au-dessus de nos tètes.
Le jeune pasteur se leva vivement et regarda
la fenêtre de Lina ; mais la fenêtre était vide, et le rideau retombé continuait à frissonner au souffle du malin.
Il reprit le bras de Wilhelmine et regagna le salon.
Cependant ses sens n'avaient point été trompés. Lina, réveillée par sa voix, qu'elle avait cru reconnaître, s'était approchée de la fenêtre d'où elle l'avait aperçu avec Wilhelmine sous le berceau de clématites. Penchée au balcon , elle venait d'entendre leur entretien, qui lui avait révélé la trahison du comte, et le cri étouffé auquel ils s'étaient interrompus avait été poussé par elle.
Rudolphe trouva au salon madame Dalchild, qui avait enfin réussi à compléter un négligé du matin. Elle lui proposa d'aller annoncer son arrivée à sa cousine, qui devait être réveillée, tandis que Stankar conduirait Wilhelmine au logement qu'elle devait occuper avec Jorg.
Ce logement était un pavillon séparé du reste de l'habitation et bâti près de l'entrée du jardin.
Comme le major et la jeune fille y arrivaient, ils aperçurent un vieillard portant le costume des bateliers de la Werra assis sur le banc de pierre dressé près du seuil. Un jeune garçon
d'environ douze ans , qui était debout à ses côtés, lui annonça l'approche du major. Le batelier se retourna, et Wilhelmine reconnut alors qu'il était aveugle.
— Eh ! c'est Barthel, dit Stankar en pressant le pas ; comment vous trouvez-vous ici , vieux père, sans que l'on m'ait averti?
— J'arrive, répliqua l'aveugle, et je me reposais là au soleil avant de continuer jusqu'à la maison ; car de Wuffen ici la course est longue ])0ur de vieilles jambes qui portent le poids de quatre-vingt-dix années.
— Asseyez-vous, père, reprit le major en aidant le vieillard à se replacer sur le banc ; je vais faire chercher des rafraîchissements.
' Dieu vous récompense ! répliqua le vieillard ; je n'ai besoin de rien.
— Laissez, laissez, reprit le forestier ; je veux vous faire goûter un vin français qui date de votre jeunesse.
— J'irai le chercher, dit Wilhelmine avec empressement.
— Non , interrompit Barthel , permettez à l'enfant d'y aller ; aussi bien je préfère qu'il en soit ainsi. Va, Blasius, va où le major t'envoie.
Le jeune garçon obéit , et l'aveugle attendit que le bruit de ses pas ne se fit plus entendre. Se tournant alors vers Stankar :
— Il vaut mieux que ses jeunes oreilles n'écoutent pas ce que je dois vous dire, reprit-il en remuant la tête : l'enfant connaîtra le mal assez tôt!
— Avez-vous donc quelque confidence à nie faire? demanda le major, qui s'était approché.
— Une confidence, répéta le vieillard, et surtout un conseil à demander. Puis-je parler librement?
— Parlez, père.
Le batelier parut se recueillir.
— C'est une méchante histoire , reprit-il après une pause, et le mieux eût été de n>n rien dire; sans ce dépôt... Vous savez que j'ai un neveu, major; un honnête garçon qui habite plus bas sur le Weser, et qui fait les grands voyages de rivièi'e?...
— Je vous en ai entendu parler.
— Eh bien ! c'est à lui (ju'est arrivée... la chose , forestier... 11 revenait de jiorter des denrées des îles, voyageant le jour et s'arrêlant
la nuit près de la rive , comme c'était notre usfige. Or, un matin que sa barque était amarrée devant une maison de campagne bâtie aux bords de la Werra , il vit tout à coup une des fenêtres s'ouvrir et un jeune homme se précipiter sur le balcon, comme s'il eût cherché un moyen de fuir. Derrière lui était une femme qui se tordait les mains de désespoir. Le jeune homme eut l'air d'hésiter un instant; mais il n'avait sans doute aucun autre moyen d'échapper, car il monta sur la balustrade de fer, atteignit les branches d'un peuplier qui se trouvait sous la fenêtre et s'en servit pour descendre.
Stankar fit un mouvement.
— Et il réussit? demanda-t-il.
— Oui , répliqua Barthel ; mais arrivé aux bords de la Werra, le fugitif aperçut la barque d'Albrecht et lui offrit un florin pour passer sur l'autre rive. Le neveu fit ce qu'on lui demandait, reçut l'argent, puis continua sa route.
— Ainsi, il n'a pu avoir?... dit le forestier.
— Attendez, rej)rit le vieillard; comme il abordait à i^Kinden, un de ses mariniers heurta du pied un portefeuille que le jeune homme
avait laissé tomber en prenant passage sur la barque.
— Votre neveu l'a gardé?
— Comme il venait me voir, il me consulta. Le portefeuille était fermé à secret; il pouvait contenir des papiers précieux. Après avoir balancé, je consentis à le prendre, afin d'en chercher le propriétaire.
— Et vous l'avez trouvé?
— Non, forestier; mais je viens à mon tour vous demander conseil; peut-être me donnerezvous le moyen de connaître celui à qui on doit faire la restitution.
— Alors, vous avez le portefeuille ?
— Le voici.
L'aveugle avait retiré de son sein un mémento de chagrin à riche garniture d'argent ouvré, et dont le fermoir était orné de trois émeraudes. A son aspect, Wilhelminc ne pui retenir un cri de surprise.
— Vous reconnaissez ce portefeuille? demanda le major surpris.
— Je ne sais, dit la jeune fille troublée; mais il mr semble... N'y a-t-il pas sui" le fermoir une tête de wivre ?
— Oui.
— Dont l'œil est une améthyste?
— Précisément.
— Il doit suffire de le presser...
Le forestier appuya le doigt , le portefeuille s'ouvrit, et il s'en écliai)pa un billet dont il lut l'adresse ;
« A Monsieur...
« Le comte de Leuthold. »
— C'est lui , s'écria Wilhelmine, dont les joues s'empourprèrent d'une rougeur de honte.
Stankar éiait devenu pâle ; il se rapprocha vivement du vieillard.
— Et la villa d'où il s'échappait... était près du fleuve? demanda-t-il d'une voix étouffée.
— Sur une des rives, comme les Sennhutten, répondit le vieillard.
— Vous avez dit que sous le balcon se trouvait... un arbre...
— Un peuplier.
— Et il y a de cela...?
-^ Précisément cinq jours !
Le major resta sans voix ; tout était maintenant éclairci. En croyant garder Lina, lui-même l'avait livrée au comte !
Il porta les deux mains à son front avec un gémissement de douleur et de rage qui fit tressaillir le vieux Barthel.
— Qu'avez - vous , forestier ? demanda-t-il effrayé; aurais-je eu tort de parler?
— Non, bégaya Stankar, qui laissa éclater sa colère; non, père, tu as bien fait; car grâce à toi, j'ai la preuve!... Oh! mon instinct avait donc deviné juste !... Cet homme! Merci, vieux Barthel, merci ; je pourrai enfin faire justice.
Le batelier secoua la tète.
— C'est mon mauvais génie qui m*a conduit ici , dit-il tristement; n'oubliez pas, forestier, que souvent les preuves nous trompent, et qu'il n'y a de certain et de bon que la miséricorde pour les pécheurs.
— Oui, s'écria Stankar, mais pas pour les lâches qui se font un jeu de la trahison. On tue les chiens enragés, vieux père, et cependant ils valent mieux que certains hommes.
— Silence! interrompit l'aveugle, voici Blasius.
L'enfant venait , en effet , de paraître au détour de l'allée. A sa vue, le major se rappela ce qu'il avait prorais, et, comprimant sa colère, il déboucha d'une main tremblante la bouteille queBlasius lui remit, et il versa à boire au vieillard.
— Où est votre verre? demanda celui-ci avant de porter le sien à ses lèvres.
— Excusez-moi, Barthel, dit Stankar, je ne puis boire maintenant.
— Et moi je ne bois pas sans mon hôte, répliqua l'aveugle, qui posa son verre sur le banc de bois.
Le forestier céda avec répugnance, remplit un second verre et l'approcha de celui du vieillard.
— A la paix et à la miséricorde ! dit celui-ci avec intention. Boirez-vous, forestier?
— Je boirai à la miséricorde pour ceux qui se repentent, et à la paix pour les hommes de bonne volonté, répondit Stankar; mais vousmême, vieux père, buvez, et puisse ce vin vous réchauffer le cœur !
Le batelier secoua la tète.
— Il n'y a pour cela que le contentement ,
dit-il, et je m'en vais triste. Forestier! forestier! quoi que vous fassiez, rappelez-vous que tout le monde a besoin de pardon !
— Je m'en souviendrai , père , dit le major. Baithel se leva lentement , chercha le bras
de son guide , et poussant un soupir , il pi'it congé de Stankar.
Celui-ci le regarda partir ; puis , serrant le portefeuille avec rage, il reprit brusquement le chemin de la maison.
— Où allez-vous, major? demanda Wilhelmine, qui le suivait.
— Rendre ce dépôt au comte de Leuthold , répondit le forestier.
La jeune fille saisit une de ses mains.
— Vous allez le provoquer? dit-elle d'un accent bas et précipité.
— Je vais venger Rudolphe , répliqua Stankar, qui continuait à marcher.
— Vous n'irez pas! s'écria Wilhelmine en se jetant devant lui.
Le forestier voulut la repousser.
— Vous n'irez pas! reprit la jeune fille résolument. Songez que la moindre indiscrétion peut tout perdre.
— Je songe, s'écria le forestier avec violence, qu'il faut que cet homme meure !
— Et que gagnerez- vous à sa mort?
— Son silence.
— II se taira.
— Qu'en savez-vous?
— II partira , major , c'est le seul moyen de salut.
— Et s'il refuse ?
— Non , je vous fournirai les moyens de l'y faire consentir. Il y a dans sa vie un secret dont il rougit, et que le hasard m'a fait connaître.
— A vous?
— A moi ! Le comte de Leuthold , dont il porte le litre et le nom , n'était pas son père.
— Que dites-vous?
— Successivement privé de tous ses fils, le comte craignit de voir sa maison s'éteindre et ses hiens passer à des parents qu'il détestait, II substitua à son dernier enfant, qui venait de mourir, un orphelin obscur; mais la loi n'a point légitimé cette substitution.
— Vous en êtes sûre !
— Je puis vous faire connaître tous les détails.
— Ah! parlez !
— Plus bas, voici M. de XN'^raiigcl.
Le conseiller venait en effet de paraître au bout de rallée. Il annonça au forestier que Rudolphe le demandait, et Stankar fut forcé de rentrer avec Wilhelmine.
L'entrevue.
L'entrevue de Rudolphe et de Lina avait eu lieu en présence de madame Dalcliild. A l'aspect de celle dont il était séparé depuis si longtemps, le jeune pasteur avait ouvert les bras avec un cri, et Lina s'y était laissée tomber éperdue. Mais une fois la première émotion calmée , Millier éloigna doucement la jeune femme, qui restait le front caché contre sa poitrine, et pâlit à la vue du changement qui s'était opéré en elle.
Cependant, il fut assez maître de sa douloureuse surprise pour la cacher. 11 encouragea Lina et l'interrogea avec tendresse sur son mal ; mais elle ne put répondre qu'à travers des sanglots. La rentrée du major interrompit heureusement cette scène. Il était accompagné de Wrangel , qui venait d'apprendre l'arrivée de son cousin, et qui accourait pour le voir.
— Où est notre Luther, notre précurseur , notre prophète? s'écria-t-il de la porte; je veux être le premier à lui rendre hommage!
Rudolplie, encore tout troublé, se laissa embrasser presque sans répondre ; mais Frédéric lui prit un bras qu'il» passa sous le sien.
— Le voilà donc, reprit-il, celui dont la parole remue l'Allemagne comme le vent remue les feuilles mortes... selon la belle expression de mon condisciple Krumacher... J'ai un grand homme de plus pour ami !
— Ce qui vous empêche de demander comment se porte Lina? fit observer madame Dalchild.
— Ah! vous avez raison , dit Wrangel en lâchant le bras de Rudolphe et s'approchant de sa cousine. Je suis un grand misérable ; mais
ma cousine voudra bien ra'excuser... en faveur du motif... A quoi bon, d'ailleurs, s'informer de sa santé?.,. La voilà... elle vient de lui arriver en chaise de poste ! Je lui trouve déjà les yeux plus brillants.
— Parce qu'elle pleure, répliqua Dorothée.
— Cela va sans dire, reprit Wrangel ; il faut toujours que la femme arrose ses joies, comme dit cet excellent Auguste Lafonlaine... que j'ai beaucoup connu dans mon enfance; mais ces pleurs-là ne font pas de mal : Flei'e non dolet... Je demande pardon à ces dames de leur parler latin.
— Comment donc M. le comte n'est-il point avec vous ? demanda madame Dalchild, qui, n'ayant rien à faire dans une scène d epancheraent,s'était jusqu'alors occupée de perfectionner sa coiffure devant un miroir.
— Ah ! c'est juste, j'aurais déjà dû vous en parler, dit avec intention Wrangel, fidèle à ses suppositions : vous l'attendiez ce matin peutêtre?
— Nullement , répliqua Dorothée ; mais je pensais que l'arrivée de mon cousin...
— Le ferait venir?... Sans aucun doute, et
il ne peut tarder à l'apprendre, car on en parle déjà partout.
— De mon arrivée?... ditRudolplie étonné.
— Sur l'honneur, répondit Frédéric, on me l'a annoncée au Casino, où plusieurs professeurs se préparaient à vous rendre visite. Il y en a même un qui compte vous parler en latin. Il a un discours destiné à tous les personnages importants ou célèbres arrivant à Mùnden , et qu'il leur débite imperturbablement depuis vingt années. Tout le monde sait le commencement par cœur. Ouotisque fania tua, illustrissime domine... C'est un exorde par insinuation. Du reste, l'allocution n'aura jamais été mieux placée que pour mon cousin.
— De grâce! interrom|)it Rudolplie.
— Ah! vous ne m'empèciierez pas de dire mon opinion ! s'écria Wrangel. J'ai suivi tous vos succès, et j'en suis fier comme s'ils m'étaient personnels... d'autant plus que nous avons beaucoup d'idées communes... Est-il vrai qu'on vous a élevé un arc de triomphe à Ins])ruck?
— En effet...
— Et que l'on vous a donné des sérénades à Neustadt et a Naubourg?
— Il est vrai...
— Que les jeunes filles de Hoff vous ont offert des fleurs?
— Oui, mais...
— L'avenir est à vous, s'écria Wrangel avec enthousiasme ; j'ai toujours dit que vous réussiriez. Quand on a des idées généreuses... secondées par du génie... Oui , mon cher Rudolphe, oui, vous avez du génie, c'est moi qui vous le déclare, et je m'y connais... la plupart de mes amis en ont !... Ah 1 si vous saviez combien je suis heureux de vous voir!... et ma cousine donc!... cela va hâter sa convalescence... car elle a été fort malade, assez malade pour n'avoir pu recevoir ni moi ni le comte, qui eût cependant pu lui donner de bons conseils.
— Le voici, interrompit madame Dalchild. Lina posa les deux mains sur les bras de son
fauteuil , comme si elle eût voulu se lever pour fuir ; mais les forces lui manquèrent, et elle se laissa retomber.
Stankar, jusqu'alors immobile, s'était retourné à l'annonce faite par madame Dalchild ; une convulsion de colère traversa ses traits,
mais il s'écarta en serrant ses mains l'une contre l'autre... Quant à Rudolphe, il s'était avancé au-devant du comte, qu'il embrassa. Après le premier échange d'amitié , il l'amena par la main près de sa jeune femme.
— Voyez, dit-il, elle souffre, elle est languissante; vous pour (]ui la science a si peu de secrets, ne pouvcz-vous donc me la guérir?
De Leulhold salua Lina, qui tremblait comme une feuille au vent.
— J'aurais voulu le tenter, dit-il d'une voix humblement respectueuse; mais madame avait un médecin.
— Voyez comme elle est |)âle , dit le pasteur en s'approcliant de la malade. Et sa main, comme elle tremble!... JN'aurail-cllp point la fièvre?
— On peut s'en assurer, répondit Raphaël, qui fit un mouvement pour prendre le bras de Lina, mais celle-ci recula.
— Je vous en prie, dit Raphaël en se penchant.
El il ajouta tout bas :
— Voulez-vous donner des soupçons?
La jeune Icmmc l'crina les yeux et abandonna
sa main. Rudolphe, qui la crut près de s'évanouir, courut à madame Dalchild pour lui demander des sels ; Raphaël eut le temps de murmurer à son oreille :
— Il faut que vous m'accordiez un entretien ! Elle fit un mouvement d'horreur.
— Cetle lettre vous expliquera mes motifs, ajouta de Lcuthold, qui glissait entre ses doigts un billet.
Lina referma vivement la main...
— Je la mettrai dans votre Bible, achcva-t-il. Et se relevant avec un sourire vers Rudolphe,
qui lui présentait un sachet :
— Ce n'est rien, dit-il tranquillement, une excitation nerveuse seulement...
— Ainsi vous ne voyez aucun danger? demanda à demi-voix Millier qui se tenait à l'écart.
— Il suffira d'un peu de repos , répondit Raphaël sur le même ton.
Le pasteur retourna à la malade, que Frédéric et madame Dalchild cherchaient à ranimer; le comte se trouva seul près du major, qui était resté appuyé au j)oèle. Celui-ci s'approcha de son oreille.
— Et croyez-vous qu'elle puisse retrouver ce
repos, M. le comte? dcmanda-t-il d'un accent contenu.
— Pourquoi M. le major me fait- il cette question? répliqua Raphaël étonné.
— Et pourquoi M. de Leutliold n'y répond-il pas? reprit le forestier. La science n"a-t-elle pu lui révéler la cause d'un mal aussi persistant et aussi profond?
— Peut-être, monsieur! mais je n'aurai garde de dire ma pensée.
— Qui vous en empêche?
— Le méprisavouédu major [lourla médecine.
— M. le comte se trompe, je ne méprise pas la médecine, mais certains médecins.
— Monsieur, est-ce une insulte?...
— Qu'y a-t-ildonc? demanda Rodolphe en enlendant les voix s'élever.
— Une (jucrclie ! s'écria madame Dalchild , qui avait cru dislinguer les derniers mot!>.
— Nullement, interrompit Raphaël légèrement ; le major et moi nous causions comme d'hahitude, c'est-à-dire en nous disputant.
— Encore ! répéta Frédéric ; mais c'est donc une guerre sans trêve?
■~ Puisqu'il en estainsi, j'emmèncM. le comte,
(lit Dorolhéc, d'iiutant (juc j'ai à le consulter sur un projet.
— J'en suis, dit Frédéric; mais vous savez que nous ne pouvons rien faire sans le major.
— Alors, qu'il vienne aussi !
— Et ma cousine restera avec Rudolplie?
— Oui, reprit ce dernier, qui n'avait encore pu se trouver seul près de Lina ; c'est à moi de garder la malade ; suivez-les, mon oncle.
Stankar parut hésiter.
— Allons, allons, s'écria Frédéric en passant un bras sous celui du forestier; nous avons à vous demander des conseils et du papier ! Voyons, major, dix minutes de complaisance et de bonne humeur; que diable! vous n'en mourrez pas.
Et sans écouter davantage les objections du vieux militaire, il l'entraîna sur les pas du comte et de Dorothée.
Rudolphe, qui les avait reconduits jusqu'à la porte, y resta un instant, puis se retourna vers Lina.
Demeurée seule avec lui, la jeune femme se sentit saisie d'une sorte de tremblement intérieur. Elle était restée à la même place , les
mains posées sur ses genoux , le corps droit, l'œil fixe dans l'espace et sentant le sol tourner sous ses pieds. Rudolphe laissa échapper un soupir.
— Quel abattement !pensa-t-il; pas un regard, pas un mot...
Il s'approcha lentement et vint se poser près du fauteuil de la malade ; mais elle ne parut point s'en apercevoir.
— Eh bien !... ils nous ont enfin laissés, Lina, dit-il d'une voix triste et caressante.
Elle tressaillit comme si cette voix l'eût réveillée , se tourna vers Rudolphe et lui tendit la main.
Ce geste d'affection éclaircit les traits du jeune pasteur; il couvrit cette main de baisers, approcha une chaise et s'assit à côté de Lina.
— Ah! laisse-moi m'asseoir assez près pour me rassasier de te voir, dit-il avec une tendresse passionnée; si tu savais combien j'ai désiré cette heure !
— Hélas ! pourquoi êtes-vous parti ? balbutia la malade, qui n'osait soutenir son regard.
— Oui , repi'it-il d'un accent profond, je ne soupçonnais point ce (pi'une pareille absence
peut avoir de cruel. Elle ne vous ôtc pas seulement la paix, elle vous rend incapable delà retrouver plus tard. Cette aptitude à tout prendre en joie, ce sens du bonheur qui est le privilège de la jeunesse et de l'ignorance, vous le perdez. Ah! si tu savais, Lina, quels dégoûts m'ont navré au milieu de cette société rongée de vices à laquelle je me trouvais mêlé malgré moi, et que je devais m'efîorcer de guérir!
— N'y avez-vous donc pas trouvé des triomphes, des plaisirs? demanda Lina timidement.
— Des plaisirs ! répéta Rudolphe ; tu as cru aux paroles de Dorothée, qui t'a vanté cette vie de passions frivoles ; mais si tu connaissais le monde où elle a vécu !...
— Je ne le désire plus! répliqua la jeune femme avec une sorte d'effroi.
— Tu fais bien, Lina . reprit Rudolphe, que remuaient encore ses souvenirs récents , car qu'y trouverais-tu? Le mal adoré sans remords; le culte des sentiments sacrifié à celui du plaisir et de l'or ; des jeunes gens au front desquels la couronne des illusions s'est fanée avant d'éclore ; des vieillards niant Dieu les deux pieds dans la tombe, et se hâtant de donner a la dé-
hanche les quelques heures dérobées à la mort ! Voilà ce qu'ils appellent une société ! partout des hommes avides, sans flammes dans le sein, railleurs des vertus dont ils n'ont pas le courage, rapetissant la vie à leur taille en vendant tout au poids de la jouissance grossière! Ah! cette civilisation qu'on nous vante, Lina, elle est semblable au cadavre qu'emporte la mer. Parce qu'il surnage, parce qu'il a garde la forme humaine et l'apparence du mouvement, on croit qu'il vit ; mais la corruption seule le soutient au-dessus des flots, et sous cetle mort agitée vous chercheriez en vain les battements du cœur.
— Est-ce vrai ? mon Dieu !
— Les femmes, les femmes elles-mêmes, ces éternelles gardiennes de la pudeur et du dévouement, ont oublié leurs nobles instincts : elles ont accepté l'esclavage du pauvre et du fiiible sous le riche et le fort; elles ont consenti à rester un(! proie que la passion se dispute, un instrument de plaisir qii'elle achète. Les plus opulents et les plus hardis dans le vice sont devenus l'objet de leur préférence. Aussi partout le lien de la famille a-t-il été rompu, le foyer
domestique ouvert à la séduction, le mariage profané ! . . .
Un frisson parcourut tout le corps de Lina.
— Ah! c'est là surtout, reprit le pasteur en se penchant vers elle avec amour, c'est au milieu de ce chaos de désordre et de honte que ta pensée me venait comme une consolation ! En songeant à toi, je me disais que toute pureté, que tout amour n'étaient point perdus!... Alors, je me suis sauvé de cette fange humaine, j'en ai secoué les souvenirs sur notre seuil, et je suis entré ici comme dans un lieu saint.
Lina se leva droite et pâle ; son courage était à hout... Elle étendit la main comme pour éloigner d'elle Rudolphe.
— Ne parlez pas ainsi..., murmura-t-elle brisée ; je ne mérite pas le bien que vous pensez de moi.
Il l'attira contre son épaule.
— Tais-toi, tais-toi, dit-il avec une ineffable douceur, tu ne le connais pas toi-même, Lina. Ah! malheur à moi si tu avais ressemblé à tant d'autres ! si je n'avais pu reposer mon amour dans une pleine confiance... si j'avais été trompé!
Elle détourna la tète.
— Quoi ! balbutia-l-clle d'un îicoent entrecoupe, vous si bon. si miséricordieux, n'auriczvous point pardonné?
Rudolphe se leva brusquement.
— Non, s'écria-t-il avec un emportement involontaire. L'indulgence est facile quand on ne blesse pas l'intérêt vivant de noire cœur! mais il y a au (ond de chaque homme un point qu'on ne peut frapper impunément, un trésor qu'aucune main ne doit toucher, et ce trésor, pour moi, c'est ton amour... Oh ! si je le perdais !
Ce dernier mot, qui avait presque été prononcé comme un cri, exprimait tant d'ardeur et de vague effroi, queLina ne put le supporter; elle se couvrit le visage en chancelant. Rudolphe la soutint dans ses bras.
— Qu'as-tu donc? reprit-il alarmé; pourquoi ce trouble?... Mon Dieu ! mais que se passet-il en toi? Depuis mon arrivée, j'essaye de te retrouver joyeuse et tendre comme autrefois... Tes yeux m'évitent, tes mains tremblent dans les miennes. Tu souffres de qiieh|ue chngrin que tu neveux pas m'avouer... Je t'en conjure, parle, quel est-il?
— 2îi7 —
Lina fit un effort pour redevenir maîtresse d'elle-même.
— Ce n'est rien, Riidolphc, dit-elle; mais... ce que vous avez dit là... tout à l'heure... m'a... émue... Je suis si faible.
— Ah! tu as raison, reprit-il en l'attirant à lui, je devrais songer que lu souffres, éviter tout ce qui peut t'agiter. Mais je t'aime tant, vois-tu, si tu savais... J'ai tant besoin de ton sourire! Lina! Lina! je donnerais mon âme pour ton bonheur !
Il l'avait assise sur ses genoux et la pressait dans ses bras avec une tendresse folle; mais loin de s'associer à son épanchenient, la jeune femme continuait à trembler sur sa poitrine, et les baisers de Rudolphe rencontrèrent tout à coup une froide larme qui coulait sur ses joues.
Il se redressa comme frappé d'une blessure, et repoussant Lina avec explosion :
— Vous me trompez, s'écria-t-il en se levant, ce n"est point la maladie qui vous rend si pâle, qui arrache ces larmes : vous me trompez, il y a un secret que je veux connaître. Parlez, Lina.
— Rudolphe! Rudolphe! bégaya celle-ci qui reculait éperdue.
— Parlez ! parlez ! répéla-t-il plus emporté ; il le faut, je le veux!
— Taisez-vous, on vient!
Plusieurs voix, dominées par celle de Jorg, retentissaient en effet dans le vestibule. Le pasteur tressaillit, porta les deux mains à son front comme s'il eût voulu reprendre possession de lui-même ; puis, entendant que les voix approchaient, il montra à Lina sa chambre par un geste rapide, et elle s'y précipita.
La Bible.
Jorg était radieux. Il s'avança vers Rudolphe les bras ouverts, et s'écria :
— Victoire! Jean ! La harpe de David a apaisé Saiil ; on t'accorde la permission de prêcher à Mûnden.
— J'en étais sûr! reprit Frédéric; notre gouvernement n'a jamais voulu tenir la lumière sous le boisseau ; il suffisait de lui bien présenter
les choses, et j'avais déjà expliqué la nouvelle doctrine au baron Bnrkman.
— Aussi n'y avait-il rien compris , continua Jorg gaiement. Il m'a d'abord traité de révolutionnaire et de païen.
— Vous avez cependant tout obtenu?
— Par hasard I
— Comment? demanda Rudolphe.
— Ah! tu ne connais pas le baron, reprit Kaufman en riant; figure-toi un magister de village, la robe de chambre boutonnée de travers, les lunettes sur le front et le nez barbouillé de tabac. Je veux d'abord parler raison , il me coupe la parole par une citation de Déraosthène qui prouvait, selon lui, les dangers de notre croyance. Je rappelle qu'elle a été prèchéc dans la Saxe et la Bohème sans exciter le moindre trouble, il me répond par trois vers d'Homère. J'invoque enfin le droit d'examen et la liberté de conscience , il me récite unestropbe d'Anacréon! Ma foi, la patience m'échappe; je le somme de laisser là le passé pour s'occuper du présent , j'expose rapidement notre foi. Il avait beau entrecouper mon discours de maximes empruntées à Eschyle , à Sophocle ou Euripide,
je continuais bravement sous cette grêle de citations, comme un grenadier de Frédéric sous la mitraille, et je répétais que nous venions pour faire accomplir la loi de Dieu sur la terre; enfin il se fâche, s'emporte et prononce contre moi les imprécations de Philoctète contre Ulysse.
<i — Mortel haï, qu oses-tic dire ? Tu veux t' appuyer des dieux; tu les fais mentir à ton profil.
Il Ma foi, il était inutile de continuer sérieusement ; je n'ai point encore oublié mon Sophocle, je lui réponds comme Ulysse :
« — Non, je les fais parler vrai, et ceci doit être fait.
•1 Le baron parut stupéfait, son visage s'épanouit; il reprend :
« — Je te dis non.
«' Et moi je réponds, toujours d'après le scoliaste :
<i — Je le dis, il faut obéir.
« — Hélas! malheur à moi! reprend mon interlocuteur ravi ; ainsi mon père n'a pas engendré en moi un homme libre, mais un esclave ?
*( — A'on, il te fit semblable aux autres
hommes avec qui tu dois pi'eiidrecl renverser la ville de Troie.
« — Jamais, dussé-je éprouver tous les maux; jamais^ tant que ce roc existera! Je me briserai plutôt la tête en tombant de rocher en rocher.
« — Qu'on le saisisse, et qu'on lui ôte le pouvoir d'accomplir son projet!
«' En prononçant ce dernier mot, j'avais pris la main du baron, je l'attirais vers la table et lui présentais une plume pour signer la permission que j'étais venu solliciter; tout son être rayonnait de bonbeur et de gloire ; il s'écria :
« — 0 7nes mains, quel supplice pour vous!
«1 Et se retournant de mon côté.
« — Vous avez suivi la version de Brunck dans la réponse d'Ulysse, dit-jl; c'est la meilleure, incontestablement la meilleure. Ab! vous savez le grec? je ne croyais pas qu'il y eût parmi les Ashvêriens des hommes aussi instruits. Ditesmoi , cher maître , comment vous nommez- >ous?
« — Jorg.
<( — Cher M. Jorg, que pensez-vous de l'épitbète donnée à Hercule dans sa seconde antistrophe, Kalkaspis? Croyez-vous qu'on doive
le traduire comme Brunck par belliqueux? «' Je réponds que le motpeut signifier aw bouclier d'airain, et il s'écrie en battant des mains que c'est aussi son opinion. Sur quoi il commence uneréfutationd'Herman, qui prétend qu'Hercule n'est jamais représente dans la mythologie avec un bouclier. Tout eu l'écoutant, je lui dictais et il écrivait; bref, quand le commentaire fut achevé, l'autorisation était également écrite. Je me suis hâté de prendre congé du baron, qui m'a reconduit jusqu'à la porte, toujours avec du grec, et ne m'a quitté qu'après m'avoir fait promettre que je reviendrais. »
— C'est admirable ! s'écria Wrangel en éclatant de rire; qu'on nie encore après cela l'utilité des études classiques ! Voilà une scène de Sophocle qui aura eu plus d'autorité que l'Évangile.
— Sur un fou ! dit Jorg sérieusement. Mais maintenant il faut parler à des hommes ; Walter et Botten ont été prévenus; ils réuniront au vieux temple tous ceux qu'ils savent dignes d'être initiés, et, dès ce soir, tu leur feras entendre ta parole.
— Ce soir? répéta Rudolphe. Quoi! le jour
même de mon arrivée, sans préparation!...
— En avais-tu donc besoin à Freiberg et partout où nous avons passé? Allons, remetstoi. Jean ; l'air des jardins d'Armide a-t-il déjà amolli ton courage? Viens avec moi, il faut que je te parle.
Et. prenant le bras du pasteur, il l'entraîna vers lavenue la plus écartée du jardin.
— Ils vont préparer leur sermon, dit Wrangel, tant mieux ! Pendant ce temps, nous pourrons achever nos dispositions pour le dîner et le concert. Je tiens essentiellement à ce que le retour du cher cousin soit dignement fêté. A-t-on envoyé les invitations?
— Je ne sais, dit Stankar préoccupé ; inadamc Dalchild s'était chargée...
— C'est juste; mais il faut avertir les musiciens ! Vous veillerez à ce que la snlle de verdure soit préparée, major. Beaucoup de rubans, de guirlandes, et une couronne au-dessus du fauteuil de Rudolphe. J'ai heureusement mon cabriolet à la grille ; je serai de retour dans une heure.
11 acheva de boutonner ses gants, prit son chapeau et sertit précipitamment.
Le forestier le laissa partir, puis s'avança vers le corridor qui conduisait à la chambre de Lina.
Celle-ci s'y était réfugiée en quittant Rodolphe, et s'était laissée tomber à genoux devant son lit avec des sanglots et des larmes; mais cette crise avait été courte. Trouvant du courage dans la grandeur même de son désespoir, elle se releva en essuyant ses yeux, et résolut d'imiter les condamnés qui, pour éviter les angoisses de l'attente, se donnent sur-le-champ la mort de leurs propres mains. Elle courut à son secrétaire, et, faisant un effort suprême, se mit à écrire rapidement quelques lignes à peine interrompues par des frémissements comprimés. Elle venait de laisser tomber sa plume et essuyait ses yeux gonflés de larmes pour relire son billet, lorsqu'une main s'avança brusquement et le saisit...
Elle se retourna avec un cri et se trouva en face du major.
— A qui cette lettre? demanda-t-il en serrant convulsivement le papier; est-ce encore au comte, madame, et lui assigne-t-elle un nouveau rendez-vous ?
Lina ne put que joindre les mains, sa voix avait expiré sur ses lèvres.
— Pourquoi trembler? reprit Stankar avec une ironie farouche ; ne connaissez-vous pas son habileté à déjouer la surveillance, et les arbres qui favorisent sa fuite ont-ils cessé d'ombrager votre balcon?
— Par grâce, par pitié!... balbutia la jeune femme suffoquée.
— Mais non, reprit le forestier, dont le regard s'était reporté vers le billet, cette lettren'est point pour le comte !
— Rendezia-moi ! s'écria Lina qui étendit les mains pour la reprendre.
Le major l'écarta d'un geste et lut :
<i Rudolphe... »
— Ah ! pas devant moi ! interrompit-elle en se cachant le visage.
Stankar reprit:
« Rudolphe, je ne veux point vous faire chercher plus longtemps le secret (jue vous m'avez demandé! ce supplice est trop horrible pour vous, |)Our moi-même... Rudolphe... Je ne suis plus digne de votre amour ! »
Stankar s'arrcUi, lous les muscles de son visage tremblaient, ses lèvres étaient pâles et ses njoustaches hérissées. 11 relut d'une voix glacée :
« Je ne suis plus digne de votre amour !... »
Puis regardant Lina, qui était tombée assise sur son lit et se tordait les mains en sanglotant :
— Ainsi, je ne m'étais pas trompé ! conlinuatil ; c'était vrai !... c'était vrai !
Lina se laissa glisser à ses genoux. 11 recula de deux pas.
— Ce n'est point à moi qu'il faut demander grâce, madame, s'écria-t-il, mais à Rudolphe... Mon Dieu... plus digne de son amour!... Et c'est toi, malheureuse, qui as écrit cet aveu !...
— Il le fallait, dit Lina d'un accent entrecoupé; je ne pouvais le retenir plus longtemps... Je souffrais trop !
— Et lui, avez-vous songé à ce qu'il allait souffrir en lisant ces mots? reprit Stankar ; avezvous pensé que cette lettre allait lui envoyer la honte, le désespoir, la mort?...
— Que dites-vous?
— La morl! répéta le forcslier avec une énergie terrible, car il n'y survivra pas, vous le savez.
— Non, interrompit Lina éperdue : oh ! ne dites pas cela, mon Dieu, je veux qu'il vive! Mais que faut-il donc l'aire? Accepter une tendresse à laquelle je n'ai plus de droits? tromper Rudolphe!
— Vous l'avez pu pour le couvrir de honte, et vous ne l'oseriez pas pour le sauver du désespoir! reprit le forestier d'un ton d'ironie méprisante. Ah! dites que vous n'avez pas le courage de l'expiation! Parce que vous trouvez trop difficile de supporter en silence le poids de vos remords, vous voulez confesser votre faute sans vous demander s'il y a un homme que cet aveu déshonore! Ce n'est pas assez pour vous d'avoir été infâme, vous voulez être lâche!...
— Mon oncle!... cria Lina égarée.
— Mais cela ne sera pas, continua Stankar, dont la voix s'élevait ; il s'agit de sauver Rudolphe, madame, et vous le sauverez ! Cet amour, que vous ne méritez plus, vous le subirez!... Ce sera votre châtiment !
— Oh ! c'est trop horrible ! bégaya Lina.
— Pensez-vous donc que le coupable ait le choix du supplice? Vous obéirez, madame; vous vous montrerez calme, empressée, joyeuse!...
— Mon Dieu !
— Je promets bien de ne rien laisser paraître, moi qui sais tout!... Je trouverai bien la force de vous appeler encore tout haut d'un nom affectueux... moi, qui vous méprise !
Lina tendit les bras avec un cri.
— Debout, madame ! s'écria Stankap inflexible : essuyez vos yeux , étouffez vos soupirs, laissez au moins à Rodolphe letempsde vous haïr!
Lina écai'ta brusquement les cheveux qui voilaient son front...
— Ah!... oui!... s'écria-t-elle , oui... vous avez raison... Il faut d'abord le guérir de son amour... Alors il acceptera plus facilement ma perte... il pourra être heureux sans moi... Ohl je me tairai... je paraîtrai tranquille; mais si lui-mémeallait nous découvrir ?...
— Un seul homme pourrait l'instruire, reprit Stankar d'une voix sombre, et il gardera le silence ! Songez seulement à votre promesse. Tout à l'heure il faudra paraître au milieu de la fête improvisée pour le retour de Rudolphe ;
tâchez de sourire et de laisser pour quelques heures, à celui qui vous aime, les illusions de son bonheur,
Lina porta son mouchoir à ses yeux pour en tarir les larmes, puis à ses lèvres pour apaiser ses soupirs. Le major venait d'ouvrir à sa pensée tout un horizon nouveau : là où il ne lui avait montré que la punition, elle avait aperçu le dévouement, rêve éternel de la femme. Le coup qui devait frapper Rudolphe, elle pouvait l'adoucir en gardant pour elle toutes les douleurs; elle pouvait dénouer, anneau par anneau, la chaîne qui liait leurs deux cœurs, amener insensiblement l'in différence; puis, une fois dépouillée de Tamour qu'elle ne pouvait plus accepter, se consacrer tout entière à l'être qui le lui aurait retiré; se vouer à son bonheur sans attendre de reconnaissance, l'aimer seule à son tour, et subir toutes les humiliations réservées à ces tendresses patientes et dédaignées. Étrange espoir, impossible à réaliser peut-être, mais qui la relevait à ses propres yeux en lui donnant la perspective d'un rachat douloureux! Car qui peut dire l'ardeur d'un repentir de femme échaudé aux flammes du cœur? Pour
racheter la faute qu'elle pleure, rien ne lui paraît assez difficile. Aussi emportée dans ses remords que dans ses erreurs, elle multiplie les châtiments et élève au delà de toute mesure le prix du pardon. Tombée dans l'abîme, elle ne regarde plus la montagne où elle était autrefois assise dans sa sérénité, mais les étoiles ellesmêmes ; il ne suffît pas que l'expiation la relève, il faut qu'elle l'exalte, et la femme tombée n'a jamais demandé à redevenir une femme, mais une sainte.
Pendant que Lina retrouvait quelque espoir dans ces enthousiasmes de remords, le comte rêvait de son côté aux moyens de ne point abandonner sa proie. Traqué de toutes parts et ne marchant plus qu'entre des abîmes, il éprouvait cette rage obstinée de Ihomme accoutumé à vaincre et qui voit pour la première fois la victoire près de lui échapper. Le temps et les efforts dépensés l'acharuaient d'ailleurs à cette œuvre étrange; il n'y pouvait plus renoncer; c'était pour lui une de ces passions fatales dont vous jugez les périls et auxquelles vous ne cessez point pour cela d'obéir. Le rapide instant de bonheur dû à la surprise et à la violence avait \, 21
allumé chez lui une ardeur aveugle, une sorte de soif insensée qui le précipitait vers le but de ses désirs h travers tous les obstacles.
Après avoir vainement attendu Lina au jardin, il rentra dans la maison, comptant y trouver Andréas et pouvoir le charger de la lettre qu'il voulait remettre à la jeune femme ; mais Andréas était en course pour la fête. Les amis et les voisins invités commençaient déjà à arriver dans la salle de verdure préparée par les soins de madame Dalchild; Rudolphe, averti, venait de quitter Jorg pour les recevoir. De Leuthold revint au salon dans l'espoir d"y rencontrer Lina ; mais elle n'était point encore descendue. Il se rappela alors l'avertissement donné par lui à la jeune femme, chercha la Bible où il avait promis de déposer la lettre refusée, et l'aperçut à sa place accoutumée. Son parti fut pris à l'instant : après s'être assuré qu'il était seul, il saisit le livre, ouvrit le fermoir de vermeil avec la double clef qu'il portait toujours, glissa la lettre au milieu du volume et le referma avec soin.
Au même moment, Frédéric entrait avec madame Dalchild et plusieurs invités.
L'organisation de cette fête subite avait donné à la femme de l'ancien banquier viennois une animation et une activité qui lui étaient des plus favoiables. Elle retrouvait quelque cbose de ses habitudes d'autrefois et comme une ombre de sa gloire écli])sée. Obligée de suppléer Lina, que sa maladie exemptait de pareils soins, elle faisait prendre rapidement toutes les dispositions pour les rafraîchissements, Torehestre, les tables de jeu, et Wrangel. qui s'était déclaré son aide de camp, la secondait en courant, s'agitant pour répéter les mêmes ordres un peu plus haut.
Tout le monde avait insensiblement quitté le jardin, où le brouillard du soir commençait à se faire sentir; Rudolphe lui-même venait d'y entreravec Stankar et Lina ; les parties s'étaient organisées dans la pièce voisine, et les trois musiciens qui formaient l'orchestre faisaient entendre un prélude de valse lorsque Jorg entra.
— Ah! venez, M. Kaufman , s'écria Wrangel ; la fête est donnée au pape de votre Eglise, et vous en avez par conséquent votre part.
— Pardon, dit Jorg; les Ashvériens mar-
chent, M. le conseiller, mais ils ne dansent pas.
— Pourquoi donc, mon cher apôtre? reprit Frédéric en riant ; David a bien dansé devant l'arche d'alliance.
— L'avez-vous ici? demanda brusquement Kaufman; monlrez-moi le symbole d'union entre le ciel et la terre, et, à l'exemple de David, j'exprimerai ma joie ; mais, pour le moment, je ne vois que trois musiciens gris, en attendant qu'ils soient ivres, qui vous mettent en mouvement ou vous arrêtent à volonté comme des marionnettes dont on tient les fils.
— Oh ! excellent, s'écria Wrangel ; entendez-vous cela, chers amis? et vous, mesdames? On nous compare à des marionnettes qui dansent pour le plaisir des bonnes d'enfants et des portières... Mais, en tout cas, la parade n'est pas complète, mon cher apôtre; je veux bien être Jfanswurst, et vous serez, si vous voulez, le commissaire... Mais il faut de plus le diable ; le diable est de rigueur ; il nous manque le diable.
— Il y est, dit Jorg avec un sérieux que ne {lurent ébranler les éclats de rire de Frédéric ; il y est, M. le conseiller, non pas à découvert comme dans le drame qui amusait votre en»
fance, mais caché, sournois, hypocrite cl haïssant la voix. Je pourrais même vous dire au hesoin ce qu'il fait.
— Vrai ! interrompit Wrangel , qui riait toujours; ch hicn, pnrdieu! je serais flatte de savoir...
— Il travaille à séduire une femme, reprit Kaufman , dont l'œil s'était fixé sur Frédéric.
— Ah hah !
— Il est de votre taille; il porte un hahit comme le vôtre, et tout à l'heure il a pris le livre qui est là.
— Celte Bible?
— Oui, le livre saint, qui sert à une correspondance coupable.
— Comment savez-vous?
— J'étais tout à l'heure dans le jardin, près de cette fenêtre , et le rideau entr'ouvert m'a permis de tout voir. C'était vous !
— Moi?
— Vous avez pris cette Bible , vous l'avez ouverte pour y cacher une lettre.
— Comment?
— Silence ! voici Rudolphe !
Mais cette précaution tardive était inutile, le
pasteur avait tout entendu. Il demeura d'abord cloué à sa place en entendant les paroles de Jorg bourdonner à ses oreilles sans pouvoir s'en rendre compte. Mais bientôt la lumière se fit dans son esprit ; de vagues soupçons }' roulaient depuis le matin comme d'orageuses nuées ; ce fut un éclair qui les enflamma. Cependant il hésitait encore , son esprit ne pouvait accepter cette explication horrible. Il regardait autour de lui effaré et incertain , comme s'il eût cherché la preuve de ce qu'il devait croire. Dans ce moment madame Dalchild, qui allait de groupe en groupe distribuer des compliments pour en recevoir, et qui essayait au passage, devant chaque miroir, ses regards et ses sourires, se trouva devant lui: il tressaillit , un doute traversa sa pensée : Si c'était elle !
La femme de l'ex-banquier ne lui laissa pas le temps de discuter la vraisemblance de sa supposition.
— Eh bien! qu'avez-vous donc, cher cousin? dit-elle en appuyant une main sur le bras de Rudolphe avec une câlinerie caressante ; vous restez là tout rêveur !... Songez-vous par hasard
au discours que vous devez adresser tout à l'heure à vos disciples?
— Ah! pardieu! je Tavais oublié, dit Frédéric en s'approchant; c'est ce soir qu'a lieu la réunion... Si nous y allions tous !
— Oui! oui! crièrent plusieurs voix.
— Il y aura foule, ce sera amusant, fit observer Dorothée.
— Et nous danserons en revenant , ajouta Wrangel.
— Mais sur quoi Rudolphe doit-il prêcher? demanda de Leuthold.
— C'est juste ! Quel est votre sujet, mon cher précurseur? s'écria Frédéric.
Rudolphe le regarda.
— Mon sujet? répéta t-il d'une voix tremblante d'émotion. Vous voulez le connaître?... Ce sera la trahison de Judas.
Tout le monde parut surpris.
— Oui , reprit le pasteur, dont le regard se promenait autour de lui : j'appellerai la malédiction de Dieu et des hommes, non-seulement sur le lâche qui vend son maitre pour trente pièces d'argent, mais sur tous les Judas dont la perfidie triomphe ; sur celui qui se glisse au
foyer domestique comme le serpent dans le paradis terrestre, et qui fait cueillir à la femme séduite ce fruit défendu de rhonneur. Je le montrerai , le sourire sur les lèvres , la main tendue vers l'ami qu'il trompe, portant son infamie comme une couronne, et pour prononcer sur lui ranathème, je n'aurai qu'à répéter
les paroles mêmes du livre saint
II courut à la Bible déposée sur le guéridon et voulut l'ouvrir; mais le fermoir résista.
— Prenez garde ! vous allez tout j)riser ! s'écria Dorothée.
— La clef! demanda Rodolphe précipitamment.
— Ma cousine doit l'avoir.
— Ainsi, c'est à elle?
Il se retourna vers Lina.
— La clef! madame! répéta-t-il hors de hii.
Mais Lina , avertie par un geste de Raphaël, avait tout compris et ne pouvait répondre.
— Vous refusez? s'écria le pasteur.
Kt entrouvrant le livre avec violence , il fit sauter le fermoir de vermeil.
La lettre de Raphaël s'échappa des feuilles
brusquement séparées et vint tomber à ses pieds.
Il y eut un mouvement général. Stankar et le comte pâlirent ; Kaufman fit un geste de stupéfaction ; Lina , qui s'était levée d'un élan, se laissa retomber sur le fauteuil.
Mùller regarda un instant la lettre, comme il eût fait d'une vipère roulée à ses pieds; puis la relevant :
— Tu avais bien vu, Jorg ! dit il avec un cri. C'était pour elle... Ah! je saurai donc enfin la vérité !
Il brisa le cachet d'une main crispée : il déploya le papier et voulut lire ; mais le major l'arrêta.
— Vous ignorez qui a écrit cette lettre, dit-il, à qui elle est adressée; vous n'avez pas le droit de la lire.
— Laissez, interrompit le pasteur.
Stankar avança brusquement la main et la lui
arracha. Millier poussa un cri.
— Malheureux! bégaya-t-il les deux bras levés.
— Oubliez-vous qu'on nous regarde? dit le forestier tranquillement.
Rudolphe recula éperdu ; Slankar s'approcha du poêle et jeta la lettre dans les flammes.
Au même instant, l'horloge sonna huitheures, et Jorg, posant la main sur l'épaule de Jean, lui dit gravement :
— Les Ashvériens nous attendent à l'église du Wort. -