IS
Mais à mesure qu'il approcliait du fort, il s'étonnait (le plus en plus de ce que M. de Nérac ne venait point à leur rencontre, et, il finit par coiriniuniquer ses inquiétudes à sa compagne de route. II insista, en même temps, pour s'arrêter et attendre. Mais sa coiifidcnee veiiait de soulever le plus aveugle et le plus sourd de tous les sentiments qui peuvent s'éveiller au cœur d'une femme: la crainte pour l'être aimé! Loin de suivre le conseil de Pierre, Henriette pressa le pas sans vouloir rien écouter.
Cependant, arrivés au tiers du sentier que nous les avons vus gravir tout à riieure, le coureur de l)ois s'arrêta de nouveau, appuya la crosse de son fusil à terre et regarda autour de liu*.
— Par Ions les saints du |)ara(lis, le ca|)itaiue doit pourtant nous avoir aperçus maintenant! s'écria-(-il, et pour (pi'il ne vienne pa^, il faut des entpêehements sérieux.
— Nous les connaîtrons tout à l'heure, répondit la jeune femme qui continuait à s'avancer.
— Oui, murmura Pierre, mais tout à l'heure nous serons dans le nid de l'aigle, et alors il sera
trop tard pour regarder derrière soi ; le plus sage serait de rebrousser chemin.
— En abandonnant Louis?
— Pour le servir plus utilement.
La jeune femme fit un geste d'impatience.
— Je veux le revoir ! dit-elle avec celte résolution emportée d'une âme qui n'écoute que son effroi. S'il est vrai qu'il coure quelques dangers, mon devoir est de les partager. Mais je ne dois point y exposer les autres. Le fort est devant moi, je n'ai plus besoin de guide, laissez-moi m'y préseiiterseule, et retournez au camj)ement.
— Sans savoir ce que le commandant fera du comte et de vous? dit Pierre brusquement ; il faudrait n'être guère curieux.
— Maiss'il vous tend un piège à vous-même?
— Je tâcherai de l'éviter.
— Et si vous y tombez?
— Et bien ! j'y laisserai ma peau. Ne faut-il pas toujours la laisser quelque part? Le castor ne renonce pas à nager dans un étang parce qu'il y soupçonne des trappes de chasseur. Allons rejoindre M. le comte.
Il avait rejeté son fusil sur son épaule et s'était remis en marche. Trop pressée d'arriver 2. U
— iU — au fort pour j)rolonger un pareil débat, Henriette le suivit sans essayer de nouvelles objections.
Ils arrivèrent ainsi à la poterne qu'ils trouvèrent ouverte,
— Voici du moins la preuve qu'on nous attendait, observa le coureur de bois.
— Le chevalier? demanda rapidement Henriette ; conduisez-moi au chevalier !
Pierre le lui montra qui s'avançait de leur côté, et elle courut à sa rencontre.
A la vue de la jeune femme, celui-ci ne put réprimer un mouvement d'admiration ; mais elle n'y prit point garde, et, répondant rapidement à son salut, elle demanda où était Louis.
— Il a longtemps attendu avec impalicncc madame la comtesse, répondit le Grand Aigle vu appuyant sur ce mot.
Henriette fit un mouvement.
— Quoi ! dit-elle avec quelque embarras, M. le chevalier sait donc...? Ainsi, Louis lui a avoué...?
— Ne venait-il point dans cette intention? demanda le commandant.
— Et il vous a dit...?
— Tout, madame. Je sais quelles raisons vous ont obligés à quitter la France, puis Que bec, et comment vous vous êtes décidés à chercher un refuge au fort du Cèdre, dont le comte veut bien prendre le commandement à ma place.
Henriette se tourna vivement vers le coureur de bois.
— Tu entends, Pierre? s'écria-t-clle joyeusement ; nos craintes étaient des folies ! Louis avait raison, et ses espérances ne seront point trompées.
• — C'est ce que nous saurons quand nous lui aurons parlé, reprit Pierre LafFut en promenant sur tout ce qui l'entourait un regard soupçonneux.
— M. le chevalier va nous conduire vers lui, reprit rapidement Henriette. Ah ! j'ai besoin de le voir pour être complètement rassurée.
Et remarquant le mouvement du Grand Aigle, qu'elle prit pour une expression de surprise, elle ajouta avec une rougeur souriante :
— Une pareille inquiétude après une si
courte absence doit paraître étrange à M. le chevalier ; mais Louis l'excusera.
— D'autant plus facilement que lui-nicme la partage, observa le Grand Aigle. Les deux pavillonsflotlaient à peine sur la plate-forme, qu'il s'est étonné de ne point voir madame la comtesse, et j'ai vainement essayé de lui faire prendre patience ; il a voulu aller à votre rencontre.
Henriette et le coureur de bois poussèrent une exclamation.
— A notre rencontre! répéta ce dernier. Par saint Lô ! comment M. le clievalier expliqiiet-il alois que nous ne l'ayons point vu?
— Parce qu'en prenant le chemin de la vallée, qui est le plus direct, le comte ne pouvait être aperçu de ceux qui suivaient la route des coteaux, répliqua le Grand Aigle (roidemeiit.
Pierre fit un geste de dépit. La vérité était (jue, quittant la Montagne-Noire avec réj)Ugnance, il avait choisi le chemin le phis long et le plus couvert, afin de s'appiocher du fort sans se montrer. Henriette proposa aussitôt de courir après Louis ; mais le counnandant lui fit observer (ju'cll(! ne pouvait espéi'cr de le rejoindre, et (pj'ellc s'exposait ainsi infaillibleuient à
— io7 —
prolonger leur séparation au lieu de l'abréger. En supposant d'ailleurs que le comte poussât jusqu'à la Montagne- Noire , les gens qui y avaient été laisses devaient l'inslruire du départ d'Henriette, et il ne pouvait nian(]uer d'être de retour dans quelques heures. Le plus sage était donc de l'attendre au fort en se reposant. Bien qu'on ne pût rien opposer de raisonnable à ces objections, Henriette et son guide n'y cédèrent qu'avec peine. Celui-ci surtout ne cessait do questionner, d'émettre des doutes, de faire des suppositions , cherchant chaque fois dans lesregîirds du Grand Aigle s'il n'avait point touché juste. Il ressemblait à l'homme qui croit sentir un ennemi au milieu des ténèbres, et qui frappe autour de lui, à l'aventure, dans l'espérance qu'il finira par trouver quelque chose sous ses coups. Mais l'impassibilité du commandant déconcerta toutes ses épreuves et finit par l'ébranler lui-même. Après tout, ses craintes pouvaient être sans fondement. Le motif donné à l'absence du comte n'avait rien d'invraisemblable, et s'il s'était dirigé par la vallée, ainsi que le disait le Grand Aigle, leur rencontre avait été réellement impossible.
Pierre commença à douter et à se demaiiiler si ses soupçons n'étaient pas allés trop loin. Quant à Henriette, moins défiante que son conducteur, elle avait accepté sur-le-champ les raisons qui lui avaient été données, et passant, avec celte facilité des àujes jeunes, de l'effroi à la sécurité, elle ne songea plus qu'au prochain retour de Louis et h la joie d'avoir enfin atteint la retraite où elle devait vivre près de lui.
Le Giand Aigle, qui avait suivi d'un œil attentif les impressions successivement réfléchies sur ce visage charmant, engagea alors la jeune femme à le suivre, et indiqua à Pierre le logement du sergent.
La nuit allait venir : un de ces hrouillards , qui montent des vallées vers le déclin des jours d'été, conimcnçait à envelopper le fort; les j)alissades d'enceinle et les bâtiments de service les plus éloignés avaient déjà disparu , tandis que les objets plus rapprochés flottaient euxmêmes dans une vague obscurité. Pierre, incertain et pensif, était resté à la même place , le menton appuyé sur son fusil. Ne pouvant renoncer usa défiance ni lui trouver une justification suflisanle, il avait suivi d'un regard dis-
trait le commandant qui venait d'atteindre la grande case avec Henriette. Ce fut seulement, en la voyant disparaître, qu'il sortit de sa rêverie, et qu'il se disjosa à entrer chez le sergent. Il souleva son fusil en laissant échapper une sourde interjection, qui pouvait exprimer également le dépit ou Tanxiété, fit quelques pas du côté de la case qu'on lui avait indiquée, puis, par une [irudcnce que sa vie sauvage lui avait rendue familière, il s'arrêta pour prendre connaissance du lieu où il se trouvait.
C'était une cour bordée de petites cases de service, formant, presque à chaque pas, d'étroits refuges assombris par la nuit, et au fond desquels l'œil ne pouvait alors atteindre. Elle était terminée par l'angle aigu de la palissade dont nous avons déjà parlé. Pierre s'avança vers cette sombre encoignure, afin de s'assurer si aucune issue ne s'ouvrait de ce côlé, et il aperçut la petite porte conduisant à la ravine ; mais elle était fermée d'un lourd cadenas.
Il allait reprendre la route de la plaie-forme, lorsque le bruit d'une respiration entrecoupée frappa son oreille; il regarda devant lui : au coin le plus obscur de la palissade, un objet in-
forme était iu-croii})! à terre. Pierre s'approcha avec précaution et distingua un sauvage qui donnait la tête enveloj)pée dans sa couverture. Une gourde vide exlialant l'odeur de Vcau-defeu, et qu'il tenait encore . expliquait suffisamment la cause de ce sommeil et le singulier choix du lieu donti'hommcrouge avaitfait sa chambre à coucher. Mais Pierre fut fraj)pé du tatouage imprimé sur la main qui serrait cette gourde : c'était l'image grossière d'une tortue, signe de l'une des trois familles huroinies. Pris d'un vague soupçon, il se pencha doucement et essaya de soulever la couverture qui cachait les traits du dormeur. Celui-ci, troublé dans son sommeil, se retourna avec un grognement sourd , et, d:ius ce mouvement, la couverture dérangée laissa voir son visage ; Pierre, saisi, se redressa : c'était le guide Joseph !
Par bonheur, l'ivresse du sauvage, jointe à la nuit et à son demi-sommeil, l'cmpècha de reconnaître le coureur de bois ; il ne fol fi-appé que de son costume européen et murmura le nom du commandant. Pieri'C profita de son erreur.
— Le Grand Aigle ne savait point trouver ici
son frère, dit-il en dialecte huron ,; qu'cst-il venu y faire ? el. que clicrchc-t-il ?
Joseph leva le bras, renversant la gourde pour montrer qu'elle était vide, et bégaya :
— Le Grand Aigle a une fontaine d'eau-defeu ; il a dit que Joseph pourrait y boire, et Joseph attend!
— Mais comment Joseph s'acquittera-t-il ? demanda Pierre en se tenant toujours à distance. Parmi les guerriers de sa tribu, Joseph est le plus pauvre !
Le Huron releva la tête, frappé seulement du dernier mot.
— Pauvre! répéta- t-il avec lierté. Oh ! oh! oh! Joseph aura toutes les richesses du visage pâle ; le Grand Aigle l'a promis.
— Quand il a parlé ainsi, sa main était trop ouverte , observa Pierre ; pour mériter une l)areille récompense, Joseph aurait dû rendre quelque grand service....
— Et qui donc a dit à mon frère l'arrivée du chef qui venait prendre sa place? s'écria le sauvage. N'est-ce pas Joseph? C'est grâce à Joseph que le Grand Aigle a pu luer le fils d'Onontio.
— Le tuer!
— Oui, oui ; Ncliala et Lago ont emporté le cadavre; Josc[)li a tout vu, et si on lui refuse de l'eau-de-feu, il n'apportera point, comme il l'a promis, la chevelure du coureur de bois ! Joseph a soif ; Joseph veut boire !
Tout en parlant, le Iluron avait secoué son sommeil ; il s'était relevé chancelant, et se trouva face à face avec Pierre , dont il n'avait pu jusqu'alors distinguer les traits.
L'aspect de celui-ci l'avertit sans doute de sa méprise, car il tressaillit, recula, et clieicha machinalement le couteau qu'il portait à sa ceinture. Pierre Laffut ne lui laissa heureusement point le temps de s'en servir. Suflisammcnt éclairé parce qu'il venait d'enlendre, et prenant son parti avec cette rapidité (jue donne l'habitude du péril, il s'élança sur l'Indien, qu'il saisit à la gorge, et le renversa en arrière. Joseph voulut appeler au secours, mais le coureur de bois étouffa ses cris dans une vigoureuse étreinte.
Alors commença une lutte nuiette et furieuse. Le Iluron, dégrisé par la peur, faisait des efforts désespérés pour se relever. Ses ongles et ses
dents s'cnfonçfiient dans la chair de son adversain;, mais sans que celui-ci lâchât prise. Les deux genoux appuyés sur la poitrine du guide, les deux mains serrées sur sa gorge, il ne s'occupait que de le retenir sous lui sans mouvement et sans voix. Enfin, il sentit que les efforts du sauvage allaient s'affaiblissant; ses deux bras se détendirent, sa tête retomba, son corps frémit convulsivement , puis tout resta immobile.
Après avoir attendu un instant, Pierre rouvrit lentement ses mains crispées, et resta penché sur le Huron ; sa respiration avait cesse ; son cœur ne battait plus; il était mort!
Il se leva alors avec précaution, traîna le cadavre dans le coin le plus caché, le recouvrit de paille de maïs arrachée au toit d'une case, afin de le dérober à la première vue, et se glissa vers la petite porte donnant sur la ravine.
Elle était trop solidement cadenassée pour que l'on pût songer à la forcer ; mais son existence prouvait que de ce côté se trouvait une issue, et Pierre n'en demandait pas davantage. Après ce qui venait de se passer, il était évident que sa présence au fort amènerait infaillible-
— iU — ment sa perte, et assurerait celle d'Henriette. Prisonnier du Grand Aigle, il devait, en effet, s'attendre à le voir d'autant plus audacieux qu'il n'aurait plus rien à redouter; libre, au contraire, il pouvait espérer que la crainte de son intervention ou de sa dénonciation arrêterait toute violence contre la jeune femme. Dans l'intérêt de celle-ci elle-même, il devait donc tenter de rejoindre le plus tôt possible ses compagnons.
Ces réflexions furent faites par Pierre Laffut tout en préparant ses moyens de fuite. Il commença par choisir, parmi des bois de charpente entassés près d'une case, un jeune sa|)in dont les nœuds lui servirent d'abord déchelons pour atteindre le sommet de la palissade, puis, pour descendre du côté opposé. Arrivé ainsi à la ravine, il se glissa en rampant le long du sentier qui côtoyait le rocher, atteignit le fourré où il trouva le bateau d'écorce laissé par Joseph, traversa la rivière, et se dirigea en courant vers le campement de la Montagne-Noire.
En entrant dans la grande case, le commandant fit traverser à Henriette la pièce au milieu de laquelle la table se trouvait encore dressée, et la fit entrer dans une seconde chambre plus reculée.
Il était aisé de voir, au premier aspect, que tout le luxe de l'habitation s'était réfugié dans cette espèce de boudoir sauvage. Outre le tapis de peau d'ours couvrant le plancher, des nattes fines garnissaient les murailles, et les poutres du plafond étaient ornées de sculptures 2. 15
hardiment travaillées. L'ameublement se composait d'un hamac caraïbe, d'un de ces miroirs italiens à encadrement parsemé de miroirs plus petits, de quelques sièges fourrés et d'une petite table sur laquelle étaient placés des rafraîchissements. Des rideaux de cuir fermaient la fenêtre, et une porte conduisait à nne chambre plus reculée ; enfin, deux torches de cire végétale éclairaient la pièce et y répandaient un léger parfum.
Henriette qui ne s'était jusqu'alors occupée que de questionner son conducteur sur l'heure où Louis avait quitté le fort, sur ce qu'il avait dit avant de partir, et le moment présumé de son retour, ne parut point prendre garde au lieu dans lequel elle se trouvait. Le commandant lui présenta un siège et resta debout devant elle.
La vue de la jeune femme avait produit sur lui un effet étrange. Non-seulement ses manières s'étaient dépouillées d'une partie de leur brusquerie, mais elles semblaient presque contraintes. Ce n'était pourtant ni de la réserve niduresj)ect-, mais une sorte de surprise, quelque cliose comme l'embarras du mendiant qui, comptant partager le dîner d'un de ses pareils, se trou-
verait subitement transporté à la table d'un roi. Fixant sur la jeune femme des yeux profonds, ravi de la voir si belle, et pourtant gène et contenu par le pur caractère de cette beauté, le Grand Aigle restait immobile à la même place, heureux de tenir Henriette en sa puissance, mais hésitant à en pi'otiter, sans i^emords du crime commis, mais aussi sans empressement à en commettre un nouveau.
C'est qu'outre l'aspect de noblesse qui environnait la jeune femme et qui la défendait, elle avait pour son hôte ce charme particulier et serein qui enchaîne une volonté à la première vue. 11 prenait plaisir à la regarder sans arrièrepensée, rien que pour la voir. Lui, depuis si longtemps indifférent au bonheur des autres, il se sentait disposé à la vouloir heureuse.
Tout cela n'était pourtant qu'une première impression, vague pour lui-même, et qui devait être passagère sans doute ; car qui ne connaît ces réveils fugitifs de meilleurs instincts dans les natures endurcies? Parce qu'on a heurté ces cœurs de pierre au bon endroit, une étincelle en sort, mais elle ne luit qu'un instant, et tout retombe bien vite dans la nuit.
Ce fut ce qui arriva pour le commandant. Henriette Tarracha elle-même à son espèce de contemplation bienveillante en prononçant le nom de Pierre Laffat. Ainsi ramené à la pensée d'un ennemi encore vivant, et, par cette pensée au souvenir de l'ennemi déjà mort, le Grand Aigle rentra pour ainsi dire en lui-même. 11 sentit comme une réaction intérieure qui réveil lait ses mauvaises passions un instant inactives. Honteux de ses hésitations et retrouvant les manières hardies qui lui étaient habituelles, il jeta loin de lui le chapeau qu'il avait jusqu'alors tenu à la main, approcha la table sur laquelle la collation était servie, et s'assit près d'Henriette en l'engageîint à y faire honneur.
Celle-ci eut probablement conscience du changement qui s'était opéré dans son hôte, car elle détourna la tête et recula doucement son siège en s'excusant de rien accepter. Après quelques instances inutiles, le Grand Aigle prit des flacons et remplit son verre pour son propre compte.
— Madame la comtesse eût peut-être préféré du maïs en lait et de leau de frêne, dit-il ; mais la saison csl trop avancée; elle pardonnera
notre pauvreté , à laquelle il faut d'ailleurs qu'elle s'habitue, car ici le nécessaire est de l'opulence.
— J'ai déjà pu l'apprendre, observa Henriette, depuis trois mois que je vis dans les forêts et sur les lacs.
— Et pendant ce pénible voyage, madame la comtesse n'a-t-elle jamais regretté d'être partie? demanda le Grand Aigle en la regardant.
— Loin de là, dit Henriette, je trouvais une sorte de joie à essayer mes forces ; cette communauté de fatigues et de périls m'unissait à Louis d'une manière plus complète, plus absolue ; j'acquérais ainsi la certitude que, quoi qu'il arrivât, je serais capable de le suivre.
Le Grand Aigle jeta sur la jeune femme un regard sombre , vida le verre qu'il tenait à la main, et le remplit de nouveau.
— Du reste, reprit-elle en souriant, M. le chevalier sait quel charme irrésistible a la vie des bois pour notre nation. Loin d'attirer les hommes rouges à notre civilisation , nous nous laissons presque tous séduire par leur sauvage liberté. Les solitudes qui nous entourent ressemblent aux forêts enchantées dont on me par-
Jait dans mon enfance, et près desquelles nul chevalier ne pouvait passer sans entrer. J'ai subi, comme tous les autres, cette espèce de fascination, et, depuis trois mois que j'ai quitté les établissements, je sens que je suis devenue à demi sauvage.
— De sorte que madame la comtesse pourra renoncer à ses habitudes ? Elle acceptera une vie de fatigue et de travail?
— N'y étais-je pas destinée? En la reprenant, je ne fais pour ainsi dire (pie retourner à mon origine. Ne suis-je point la fille d'une paysanne ?
— Vous !
— Oui , M. le chevalier : fille d'une pauvre servante, et, plus tard, orpheline, recueillie par charité. Le comte ne vous l'a-t-il point dit?
— Non, répliqua le commandant qui, en voyant tomber !e prestige aristocratique dont Henriette était entourée, parut se trouver plus à l'aise.
— M. le chevalier doit comprendre maintenant pourquoi j'ai tout bravé, continua celle-ci ; la fuite était pour moi le seul moyen d'éviter
une séparation à laquelle j'eusse préféré la mort !
— Vous pouviez la jeucontrer dans cette fuite elle-même, observa le Grand Aigle ; car elle rôde partout dans nos solitudes; ici, chaque arbre, chaque pierre, chaque touffe d'herbe cache un ennemi. L'homme est le eibier de l'homme : on est tué ou on tue. Ce fort luimême, où vous êtes venue chercher un asile, peut, à chacjue instant, être surpris ou attaqué.
— Je tâcherai de n'y point penser, répondit Henriette avec un tremblant sourire , et, quand le danger viendra, eh bien... j'en sortirai ou j'y succomberai avec Louis.
— Reste à connaître ce danger, reprit le commandant, qui semblait prendre plaisir à éprouver l'énergie de cette âme sous ses menaçantes prévisions, comme le tigre éprouve, sous sa griffe , la vitalité de sa proie. Madame la comtesse sait-elle ee que c'est que mourir de la main des hommes rouges ? A-t-elle pensé à ces tortures qui font attendre la mort plusieurs jours?
— Non, interrompit rapidement Henriette qui devint pâle; non, je veux repousser ces horribles images !
— Et si elles devenaient une réalité ?
— Alors , je demanderais à Dieu de me donner la force !
— Et ne regretteriez-vous point, dans ce cas, d'avoir suivi le comte?
— Je regretterais de n'avoir pu vivre plus longtemps près de lui et pour lui.
Le Grand Aigle, dont le verre avait continué à se vider et à se remplir pendant cet entretien, regarda la jeune fille avec une sorte de surprise... Il eût été difficile de dire au juste ce qui se passait au fond di^ ce cœur ténébreux ; lui-même ne le sa\ait pas. C'était comme un flux et couime un reflux de sentiments contraires qui ballottaient tour à tour sa volonté. L'amour dévoué d'Henriette pour le comte lui inspirait, en même temps, une instinctive admiration et une sourde jalousie. Elle lui en plaisait davantage , et il eût pourtant voulu l'en punir. La beauté morale qui se reflétait sur les traits cliarmants de la jeune femme, loin de comprimer ses mauvais désirs, les éveillait plus vivement; c'était pour eux une sorte d'aiguillon ; la pureté de l'ange excitait la rage du démon. Seulement, il laissait celle-ci s'attiser, grandir; il prolongeait
l'attente, comme le vautour qui, pour aiguiser sa faim, regarde (juelque temps sa proie folâtrer au-dessous de lui.
Il but de nouveau , et se rapprocha d'Henriette.
— Après tout, dit-il, le fort du Cèdre a jusqu'à présent échappé aux surprises des sauvages, et rien n'cmpcche qu'il y échappe encore. Je m'étonne seulement que madame la comtesse ne s'effraye pas de cette solitude.
— ParcequeM. le chevalier a oublié le passé, dit-elle avec un sourire; mais qu'il y cherche bien; ncse rappclle-t-il pas, lui aussi, une époque où sa suprême joie eût été de vivre à l'écart, sous quelque pauvre toit, avec une personne choisie?...
L'effet de cette question si simple fut aussi inattendu qu'extraordinaire. Une expression douloureuse contracta subitement le visage du commandant ; il replaça brusquement sur la table le verre qu'il tenait à la main.
Henriette comprit qu'elle avait involontairement touché à quelque souvenir poignant , et demeura interdite. Hyeutun silence. Le Grand Aigle se tenait le corps penché en avant, les
yeux fixes, les deux poings fermés et appuyés sur ses genoux. Ses lèvres s'agitaient comme s'il eût murmuré tout bas quelques mots inintelligibles. Cependant la douleur qui s'était d'abord reflétée sur ses traits se transforma peu à peu en une expression d'inflexibilité amère; son regard se reporta sur la jeune femme et s'enflamma subitement. Celle-ci, confuse, baissa les yeux.
— Que M. le chevalier pardonne ma question, balbutia-t-elle ; je lui ai iiuprudemmenl rappelé le passé !...
— Non , interrompit le commandant avec l'espèce de précipitation exaltée d'un homme qui veut s'étourdir; il n'y a plus de passé pour moi; il n'y a qu'un présent... un présent qui doit me dédommager de tout.
Henriette le regarda avec inquiétude.
— 31oi aussi, j'ai fait autrefois des rêves romanesques, continua-t-il ironiquement ; mais l'expérience m'a guéri. J'ai aj)pris que le bonheur est un privilège du plus fort, et après avoir longtemps subi cette loi, je j)rétends en user à mon tour.
— Que voulez-vous dire? demanda la jeune
femme effrayée des rcgai'ds du Grand Aigle.
— Que ma solitude commençait à me fatiguer, reprit-il, et que je bénis le hasard d'avoir envoyé madame la comtesse pour l'égayer.
Henriette se leva treniblante.
— M, le chevalier de Roselles semble oublier à qui il parle, balbutia-t-elle.
— Au diable de Roselles! interrompit le commandant avec impatience ; il n"a rien à voir dans tout ceci.
— Comment?
— Je ne suis point le chevalier.
Henriette poussa un cri.
— Non, reprit le Grand Aigle qui se rapprocha, je ne suis point le chevalier, mais je suis le maître ici, le maître absolu, et je veux en profiter.
La jeune femme s'élança vers la porte qu'elle essaya d'ouvrir ; mais elle s'aperçut alors que la clef avait été retirée.
— Louis, à moi ! cria-t-clle épouvantée , au secours, Louis!
— Nul ne peut vous entendre , dit le Grand Aigle; me croyez-vous donc assez novice pour
ne point prendre mes précautions? V^ous êtes seule ici et à ma discrétion !
— Seule! répéta-telle pâle d'épouvante ; cela ne peut être, monsieur ; vous voulez m'efTrayer ! Mais, qui que vous soyez, vous ne voudriez point user de violence contre une femme sans défense; ce serait trop lâche ! Monsieur, monsieur, je vous en conjure , ouvrez-moi cette porte; laissez-moi rejoindre le comte!... par générosité... par grâce... par pitié!
Elle était inclinée devant le Grand Aigle, les mains jointes et le visage couvert de larmes. Sa pelisse , qui avait glissé de ses épaules, laissait voir sans obstacle sa taille souple, et ses clieveux, dénoués par le brusque mouvement qu'elle venait de faire, flottaient sur son cou demi-nu. Ce désordre la rendait si belle, que le Cirand Aigle demeura un instant fasciné; mais sortant vite de son extase, il voulut Tenvelopper dans SCS bras.
Henriette, tremblante, recula jus((u"au mur, rencontra le rideau de cuir qui fermait l'entrée de la pièce voisine et s'y précipita poursuivie par le commandant ; mais tout à coup son regard éperdu resta fixe; elle se redressa avec un cri...
En face d'elle, contre la muraille était suspendu un portrait de femme portant le costume des paysannes normandes.
Elle se dégagea par un effort désespéré des bras du commandant qui l'avait enveloppée de nouveau, courut au portrait, le contempla un instant avec une indécision palpitante et s'écria :
— C'est elle !
— Qui? demanda le Grand Aigle. Marine la Rousse?...
— Ma mère !
Ce mot, prononcé avec tout l'élan du cœur, fut suivi d'un cri si profond, poussé par le commandant, qu'Henriette elle-même en fut saisie. Elle releva la tète; il était debout, appuyé au mur, pâle, les bras ouverts, les yeux égarés.
— Oui, ma mère, répéta-t-elle d'un accent mouillé de larmes, et en montrant du doigt la douce image; la pauvre servante de la Tremblaye, la fiancée de Pascal, ainsi qu'on l'appelait!... Ah ! si vous lavez connue , monsieur, ne soyez pas sans pitié pour sa fille...
Et voyant que le Grand Aigle lui tendait les bras sans pouvoir répondre, elle ajouta :
— Mais, vous-même, qui êles-vous donc?
II fit un effort suprême, avança d'un pas, lendit les mains, et lui cria :
— Je suis Pascal!...
La plume doit renoncer à décrire de pareilles scènes. Henriette, déjà éprouvée par tant de secousses, resta longtemps à demi évanouie aux pieds du commandant. Quant à celui-ci, une révolution complète s'était opérée en lui. A l'ivresse des sens avaitsuccédé une sorte d'ivresse de cœur. Ramené aux souvenirs de sa jeunesse, subitement assailli par les joies inconnues de la paternité, fou de surprise, d'attendrissement, de bonheur , il s'était jeté à genoux près de sa fille, qu'il soutenait dans ses bras et qu'il rassurait en pleurant.
Cela dura longtemps, sans qu'il pût tarir ses larmes ni se rassasier de sa joie. Enfin, Henriette , qui en reprenant ses forces avait aussi retrouvé le souvenir , se dégagea doucement et demanda Louis.
Ce nom fut comme une morsure d'aspic pour Pascal. Il se releva en portant les deux niains à sa tète avec un gémissement désespéré.
— Louis! répéta la jeune femme effrayée; qu'en avez-vous fait, mon père?
— Ah! viens, s'écria-t-il égaré; nous pourrons peut-être encore le sauver!
Il courut à la porte, l'ouvrit , et s'élança vers la première pièce; suivi d'Henriette ; mais, en y entrant, il heurta Lago qui rentrait.
— L'étranger? cria-t-il.
— Emmené par Néhala , répondit le nègre.
— Où cela ?
— A la case des morts.
Un des signes distinctifs des rivières américaines est la quantité toujours croissante d'iles et de hallnres dont elles sont parsemées. Chaque année, des arbres renversés par Tocage et entraînés par les eaux s'aiTêtcnt aux endroits les moins profonds, forment des digues contre lesquelles viennent s'entasser le sable, le limon, les épaves, et donnent ainsi naissance à de nouveaux îlots , que les alluvions ne tardent pas à grandir. D'abord tapissées d'herbe, puis
de buissons, puis de grands arbres, ces atter~
rissements révèlent leur âge par la nature des végétations qui les couvrent.
Or, parmi les îles qui parsemaient la Saskatchiouaine, à quelques milles du fort, on en voyait un groupe dont les chênes énormes et les gigantesques noyers prouvaient clairement l'antiquité. Elles s'élevaient vers le milieu de la rivière, formant un cercle au centre duquel se cachait un îlot plus petit, couvert de sapins et bordé de buissons si touffus, qu'au premier coup d'oeil le débarquement y semblait impossible. Cependant, en faisant le tour de ce massif de verdure, on finissait par y apercevoir une trouée qui s'ouvrait sur une grève de quelques pieds. Ce passage , qui semblait avoir été pratiqué par une bête fauve, ne pouvait être remarqué que par un regard attentif et exercé; mais lorsque l'on avait la curiosité de le franchir, on pénétrait sans peine au centre de l'îlot où les grands arbres formaient une clairière complètement libre et sans autre végétation qu'une herbe épaisse.
Cet espace, qui servait de cimetière au fort, était occupé par une dizaine de monticules, les uns surmontés de trophées sauvages, les autres
de croix rustiques, selon qu'ils indiquaient la sépulture d'un idolâtre ou d'un chrétien. Une cabane y avait également été bâtie à la manière sauvage ; c'est-à-dire avec des branches , de l'écorce de bouleau et de la mousse : c'était là que Lago et Néhala avaient transporte Louis ; c'était la case des morts !
L'intérieur en était complètement dépouillé. Une peau d'élan fixée à quatre pieux y formait une espèce de lit sur lequel le cadavre du jeune homme était étendu.
Néhala, accroupie à ses pieds, le contemplait d'un œil fixe mais vague. Ses traits n'exprimaient ni regrets, ni malaise, mais plutôt une sorte de joie contenue. On eût dit que pendant qu'elle regardait ce corps immobile, sa pensée poursuivait quelque rêve heureux. Une lueur souriante traversait, par instants, ses noires prunelles, et un imperceptible frémissement agitait ses lèvres.
Cependant, après être restée longtemps plongée dans cette espèce de rêverie, elle se releva et vint se pencher sur le cadavre.
Celui-ci, à demi caché dans la couverture dont elle l'avait enveloppé, ne laissait voir qu'un
visage livide, dont les yeux ternes et ouverts, le front contracté, les dents serrées exprimaient encore la rage douloureuse au milieu de laquelle la raort l'avait surpris. L'un de ses bras roidis était levécoiume pour frapper, tandis que l'autre main serrait convulsivement le manteau dans lequel il avait été emporté.
Cette attitude, jointe à l'expression menaçante du visage, donnait au mort quelque chose de terrible, mais de beau, dont Néhala fut sans doute frappée, car elle semblait s'oublier à le regarder, lorsque tout à coup elle redressa la tête, comme une biche effarouchée, et prêta l'oreille...
Parmi le clapotement des eaux contre les îles, un bruit léger venait de se faire entendre ; il devint bientôt plus distinct : c'était un jnurmure de voix, suivi d'un froissement de pas précipités. Néhala ramena vivement la couverture sur le visage du comte, et courut à la lampe pour l'éteindre. Mais, avant qu'elle en eût eu le temps , le rideau d'écorcc qui fermait la porte fut arraché plutôt qu'ouvert, et le Grand Aigle se précipita dans la cabane avec Henriette.
Tous deux ne purent que crier en même temps le même nom :
— Louis !
Néhala les regarda , surprise.
— Qu'en as-tu fait?... où est-il?... répéta Pascal haletant.
Elle désigna le lit du geste; Henriette y courut, écarta le manteau, se pencha sur le cadavre et recula avec un cri horrible.
— Mort? demanda le Grand Aigle, dont le sang se glaça.
La jeune femme ne put répondre. Elle était tombée à genoux contre le lit, la tète flottante , les mains étendues, bégayant le nom de Louis.
— Ainsi... c'est vrai! reprit Pascal qui regarda Néhala.
— J"ai fait ce que mon père m'avait ordonné, répondit celle-ci froidement.
— Mais tu connais les moyens de combattre ce poison ! s'écria le Grand Aigle, tu me l'as dit toi-même.
— Il est vrai !
— Alors, tu peux encore rappeler la vie dans ce cadavre ?
— Il est trop tard !
Le Grand Aigle leva les mains avec une expression de rage désespérée ; ce qu'il craignait était ainsi accompli sans retour. Sa fille était veuve !
Il ne fit entendre pourtant ni cri , ni plainte. Pour que la douleur s'épanclic, il faut qu'elle puisse s'avouer. La soufiVance méritée et honteuse garde le silence.
Le coup qui le frappait d'ailleurs n'était qu'un châtiment. Lui-même l'avait voulu et préparé. Aussi demeura-t-il muet, l'œil immobile et fixé sur Louis, tandis que les sanglots d'Henriette continuaient à éclater.
Néhala regardait d'un air inquiet et surpris.
Le lieu et l'heure ajoutaient encore à l'aspect lugubre de cette scène. La lampe, près de s'éteindre , ne jetait plus qu'une lueur vacillante; les murs d'écorce de la cabane, agités par le vent , semblaient se mouvoir, et l'on entendait au dehors le murmure monotone de la rivière, qu'entrecoupait le hurlement des bclcs fauves.
Quant à Henriette, d'abord foudroyée par le malheur qui la frappait, elle n'en avait pas bien comj)ris toute l'étendue; mais à mesure qu'elle s'en pénétrait plus complètement, son désespoir
grandissait et dcvcn;iit plus bruyant. A ses plaintes inarticulées avait insensiblement succédé un désespoir qui touchait au délire. Penchée sur Louis, elle couvrait ses cheveux de baisers ; elle rappelait , comme pour s'assurer qu'il ne pouvait l'entendre; elle cherchait à réchauffer sou pâle visage et ses mains glacées ; elle demandait à Dieu que le cadavre pressé dans ses bras pût reprendre d'elle la vie ou lui communiquer la mort!...
Le Grand Aigle finit par ne pouvoir supporter la vue de cette douleur. Il s'avança vers la jeune femme et prononça doucement son nom; mais celle-ci tressaillit à cette voix, enveloppa le cadavre dans ses bras comme pour le défendre, et leva sur Pascal des yeux égarés.
— Henriette! répéta celui-ci suppliant.
— N'approchez pas! interrompit- elle d'un accent saccadé.
— Ne veux-tu donc point m'entendre?
— Qu'avez-vous à me dire?... 11 est mort!
— Un seul mot, Henriette !
— H est mort !
— Au nom de ta mère !
— l\ est mort ! il est mort !
Le Grand Aigle regarda un instant sa fille, voulut encore parler, puis, la force et le courage lui manquant en même temps, il porta les deux mains à son front avec une exclamation étouffée et sortit de la cabane.
Restée seule, Néhala demeura à la même place, les yeux fixés sur Henriette et attendant que la fiitigue amenât quelque trêve à sa douleur; mais celle-ci, loiii de s'apaiser, semblait grandir.
Cependant, les premières lueurs du jour ne tardèrent pas à pénétrer dans la cabane. La jeune sauvage parut prise d'une impatience inquiète. Ses regards allaient à chaque instant du lit mortuaire à la porte ouverte; et chaque fois un froncement de sourcils révélait son mécontentement. Enfin, elle s'avança résolument vers Henriette, et dit d'une voix calme :
— Que ma sœur rappelle son courage et interrompe pour aujourd'hui ses plaintes.
Henriette releva lentement son visage noyé de larmes; elle n'avait entendu que des sons confus.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle.
— Avertir ma sœur qu'elle ne peut rester.
Henriette se serra contre le lit.
— Je ne m'en irai pas! dit-elle; cette place m'appartient; nul ne peut m'en arracher, je ne m'en irai pas !
— Ma sœur veut-elle refuser le repos aux morts? reprit la sauvage.
— Comment?
— Lago va venir, il aidera Nchala à déposer le guerrier pâle dans sa tombe.
— Néhala ! répéta Henriette en levant les yeux sur son interlocutrice à qui elle avait jusqu'alors répondu sans la regarder.
Et la reconnaissant tout à coup :
— Vous ! conlinua-t-ellc avec un geste de haine et d'horreur; c'est vous qui l'avez tué!
Néhala ne parut point prendre garde à celte exclamation , mais seulement aux clartés de l'aube qui blanchissait de plus en plus.
— Il faut que ma sœur parte, dit-elle vivement, il faut qu'elle parte tout de suite.
— Malheureuse! reprit Henriette qui suivait sa pensée, et tu n'as pas été arrêtée par ce qu'il avait fait pour toi? Tu as pu oublier que tu lui devais la liberté et la vie !
Les yeux de la jeune fille étincelèrent.
— Néhala n'a rien oublié , dit-elle avec une énergie concentrée; le bien et le mal qu'elle a reçus sont écrits clans son cœur comme sur du fer poli ; rien ne les efface. Elle se rappelle qu'elle a dormi près du feu du chef pâle, qu'elle a mangé de son pain et échangé avec lui des paroles d'amitié... oui... Néhala se le rappelle.
— Et cependant elle lui a donné la mort ! acheva Henriette.
La jeune fdlc ne répondit pas. Elle demeura un instant silencieuse et les regards fixés sur le comte; mais, frappée tout à coup de la lueur plus vive qui éclairait ses traits, elle re})rit précipitamment :
— C'est le jour... c'est le jour... ma sœur doit se retirer.
— Je resterai, dit Henriette avec énergie.
— Non, interrompit Néhala agitée ; c'est impossible ! Que ma sœur ne s'obstine pas... on saurait la forcer...
— Essayez ! s'écria Henriette qui se cramponna convulsivement aux pieux de la couche funèbre.
Néhala parut indécise ; ses traits mobiles exprimaient tour à tour l'irritation, le dépit, la
— dOl —
crainte; elle regarda Henriette, puis l'entrée de la cabane où un rayon de soleil levant venait de glisser, et elle s'écria avec angoisse :
— Le Grand Aigle va venir!
— Que m'importe ! répondit Henriette.
Néhala courut à elle, lui prit la main et dit
rapidement à voix basse :
— Il ne faut pas qu'il vienne ! . . . Que ma sœur écoute et réponde, N'eùt-elle point tout sacrifié pour le chef pâle?
— Ah ! mon bonheur , ma vie !
— Et si, pour le sauver, elle avait dû renoncer à lui ?
— Je l'aurais fait ; mais pourquoi cette supposition?
— Plus bas ! murmura Néhala en regardant autour d'elle avec inquiétude; tout à l'heure, ma sœur a dit que le cœur de Néhala n'avait point gardé de reconnaissance pour le chef pâle. Ma sœur avait raison, car le cœur de Néhala avait gardé de l'amour.
— Dieu ! et c'est alors la jalousie qui vous a fait obéir au commandant! s'écria Henriette indignée.
— C'est la prudence ! répondit la sauvage. II
menaçait de frapper avec la hache si on lui refusait le poison; Néhala a réfléchi. Puisque ma sœur devait appartenir au Grand Aigle, rien ne Tempèchait de devenir, elle, la compagne du chef pâle.
— Que dis-tu?... Mais pourquoi le tuer alors?
— Pour le faire revivre.
— Revivre ! Louis ?
— Il n'est pas empoisonné ; il dort ! Henriette jeta un de ces cris qui ne peuvent
avoir de nom dans aucune langue humaine. Le saisissement du condamné recevant sa grâce au pied de l'échafaud , l'émotion du naufragé luttant contre la vague, et qui sent tout à coup la terre sous ses pieds, Tcnivrement du damné pour qui s'ouvre le ciel, feraient à peine comprendre l'effet que ces mots produisirent sur elle. Cependant, la joie fut aussitôt suivie du doute; elle crut qu'elle avait mal entendu, qu'elle était folle. Elle saisit les deux mains de Néhala, la força à répéter, et, quand elle l'eut entendue de nouveau, elle s'écria ;
— Tu veux me tromper , tu mens ; c'est impossible !
— Que ma sœur parte, dit la sauvage, qu'elle
retienne le Grand Aigle loin d'ici , et je jure que le chef pâle se relèvera.
— Qu'il se relève donc sur-le-champ ! cria une voix éclatante.
Les deux femmes se retournèrent ; le commandant venait de paraître à rentrée de la cabane, où il avait entendu les derniers mots prononcés par Néhala.
Celle-ci fit un geste d'épouvante, mais Pascal s'était avancé vers elle et l'entraîna près du lit.
— Prouve que tu nous dis vrai, s'écria-t-il ; que Louis se relève, qu'il parle, qu'il vive, et je te remercierai à genoux.
Néhala, stupéfaite, le regarda.
— Mon père désire rendre la vie à Louis? demanda-t-elle.
— Ah! au prix de la mienne.
— Il ne veut donc plus que la femme pâle soit veuve?
— C'est ma fille ! cria Pascal.
Néhala recula comme frappée d'un coup de foudre.
— Oui, ma fille ! répéta le Grand-Aigle en tendant les bras à Henriette; ma fille qui me pardonnera si elle peut encore être heureuse!
Néhala devint pâle.
— Alors, balbulia-t-ellc, c'est pour rendre Louis à ma sœur que le Grand Aigle veut qu'il vive ?
— En peux-tu douter?
— Ainsi , ce n"est pas pour elle que Néhala l'aura sauvé ; Néhala devra renoncer à toutes ses espérances... Néhala restera seule?... Non, c'est impossible !
— Que veux-tu dire?
— Je ne donnerai |ins celui ijue j'aime à la femme pâle ! dit lu jeune lille avec une sorte deni portement désespéré ; si Louis ne peut revivre [JOur Néhala , eh bien ! il restera mort pour toutes deux.
Pascal saisit le bras de la jeune fille.
— Malheureuse! tu ne feras pas cela? dit-il.
— Néhala fait tout ce qu'elle promet , répliqua la sauvage avec une sombre résolution,
— Ne l'écoutez pas, interrompit Henriette; Louis est vivant, elle Ta dit, et sa volonté ne peut l'empêcher de sortir bientôt de ce sommeil.
— Ma sœur se trompe, répondit froidement la sauvage; Néhala peut seule Ion retirer, et si elle ne le i'ait pas avant que ce rayon de soleil
ait dépassé le seuil de la cabane, le sommeil sera devenu la mort.
— Dis-tu vrai? '
— Néhala ne sait point mentir.
— Alors, tu l'éveilleras ! s'écria Pascal impétueusement 5 tu réveilleras si tu liens à ta propre vie. Songe que tu es en ma puissance...
— Non, interrompit vivement Henriette, qui comprit au fier regard de Néhala que les menaces ne feraient que l'affermir dans sa résolution ; non, ma sœur n'a rien à craindre; mais que veut elle de nous? que désire-t-elle? Ma sœur n"a qu'à le dire; rien ne lui sera refusé. Nous pouvons la faire plus riche que le plus grand chef de sa race.
Néhala secoua la tête , regarda le rayon qui avait déjà franchi la moitié du seuil, et répondit :
— Néhala ne veut que l'amour du guerrier pâle.
— Et cet amour lui a fait perdre la mémoire! dit Pascal avec une indignation douloureuse; mais moi, je me rappelle qu'il y a huit ans les Outagamis allaient brûler un enfant qu'ils accusaient de souffler la mort autour d'elle : pour !a délivrer, je donnai tout ce qui
me restait de marchandises, et l'enfant se mit à mes pieds en me promettant d'être mon esclave soumise. Depuis, elle a vécu sous mon toit, libre et maîtresse. Moi, qui étais dur pour les autres, j'ai été bon pour elle; elle m'appelait son père, et j'avais cru qu'elle disait vrai. Eh bien, j'étais fou ! l'enfant qui a gi'andi dans mes bras était une vipère , et aujourd'hui elle veut me mordre le cœur.
Néhala tressaillit. Cet appel, fait aux souvenirs du passé, parut la saisir d"abord, puis l'émouvoir ; elle rougit et pâlit tour à tour.
— Le Grand Aigle n'était pas fou, dit-elle, Néhala est sa fille ; mais pourquoi songe-t-il plus au chagrin de ma sœur qu'au sien? Pourquoi veut-il que ce soit Néhala qui renonce à Louis?
— Parce que ce n'est point Néhala qu'il préfère, répliqua vivement Pascal; parce qu'il ne ne peut élre heureux qu'avec celle qu'il a choisie. Si Néhala aimait le guerrier pâle , elle eût compris cela , et elle eût tout sacrifié à son bonheur ; mais ce n'est pas Louis qu'aime Néhala, c'est elle-même.
La jeune filie tressaillit : le commandant
venait de toucher au point le plus sensible de cette nature fière et dévouée. 11 y eut une longue pause. Néliala, l'œil dilaté et les lèvres tremblantes, semblait en proie à un douloureux combat intérieur. Enfin , relevant la Icte , elle dit d'un accent abattu :
— Mon père a raison... Néhala ne doit point pensera elle... Néhala na point le droit d'être heureuse... D'ailleurs, sa volonté appartient au Grand Aigle... Néhala a prorais d'être son esclave... Elle a promis...
Elle s'arrêta. Une pâleur mortelle couvrait son visage, et un frisson parcourait tous ses membres. Elle promena autour d'elle un regard effaré... Henriette mourante lui montra du doigt le rayon de soleil près de quitter le seuil. Alors la jeune sauvage s'approcha lentement du lit, tira de son sein un petit flacon d'écorce et le pressa sur les lèvres du mort.
Il y eut quelques moments d'une attente et d'une terreur inexprimables; mais tout à coup, deux cris partirent, les yeux de Louis venaient de se rouvrir.
Quelques heures après ces événements, tous les personnages que nous avons vus y jouer un rôle étaient de nouveau réunis au bas de la grande ravine du fort. A leurs pieds coulait la Saskatchiouainc, sur laquelle flottait une barque d'écorceque le Grand Aigle etNéliala achevaient de préparer. Tous deux quittaient le fort pour n'y plus revenir.
Ceci demande une courte explication.
Une fois le comte rappelé à la vie, Pascal avait
d'abord élé lout à la joie d'avoir retrouvé la fille de Marine ; mais il comprit bientôt que le souvenir de celle-ci lui imposait envers Henriette de sérieux devoirs. Le premier, le plus impérieux, était de ne |)oint imposer à cette jeune destinée la triste solidarité de ses hontes et de ses crimes. La plus grande preuve de tendresse qu'il pût donner à sa fille était de renoncer à tous les droits de la paternité, et de la laisser jouir, Join de lui, de l'amour du comte.
Pascal comprit la nécessité de ce sacrifice, et eut le courage de l'accomplir.
Ce fut une résolution subite, mais si fermement déclarée, que ni Henriette ni Louis ne purent y opposer d'objections. Tous deux d'ailleurs en sentaient la )iécessi(é. Pascal remit à Louis le commandement du fort, lui donna quelques avertissements importants , mais brefs, puis se prépara à partir.
En arrivant au bord de la Snskalcliiouaine, il trouva Néhala qui l'attendait dans le canot d'ccorce ; ils ne s'étaient rien dit, mais elle avait tout deviné et se tenait prête à le suivre.
Le Grand Aigle se tourna alors vers Hcn-
riette, dont les yeux retenaient à peine quelques larmes.
— Ne vous affligez pas, dit-il en lui prenant la main ; vous ne perdez rien, car monsieur le comte vous reste ! Ce qui sort d'ici avec moi, c'est la mauvaise part du passé; les souvenirs tristes ou coupables , il ne faut point les regretter. Quant à moi, je retourne aux forêts sans chagrin, puisque je vous laisse au milieu de votre joie; je n'ose souhaiter qu'elle continue; mes souhaits doivent porter malheur; mais j'ai bonne espérance !
Se tournant ensuite vers le comte :
— Je ne vous demande point de me pardonner ce qui s'est passé, continua-t-il , mais seulement de n'en vouloir qu'à moi ; ne songez jamais au père en regardant la fille. A partir d'aujourd'hui d'ailleurs, vous pouvez la croire orpheline comme par le passé, car je ne reviendrai plus.
— Quoi! jamais? s'écria Henriette émue.
— Non!... non !... répéta Pascal en regardant Louis; il vaut mieux que je ne revienne pas... M. le comte le pense comme moi... Son
silence vous le dil... Adieu , Henriette; adieu, ma fille... Je puis vous donner ce nom encore une fois... Personne ne nous entend!...
Il attira la jeune femme sur son cœur, resta quelque temps les lèvres appuyées sur ses cheveux ; puis, s'éloignant doucement , il salua Louis, et entra dans la barque.
Néhala, qui était déjà assise, dénoua la corde de bouleau qui la retenait à la rive, et le courant l'entraîna.
Louis et Henriette, cachés sous les buissons de la ravine, la regardèrent s'éloigner.
Mais, à ce moment même, un peu plus loin et sur l'autre rive, trois hommes accroupis dans un fourré de saules suivaient également des yeux la marche du canot. C'étaient Pierre Laffut et ses deux Canadiens.
Ignorant ce qui s'était passé au fort depuis la veille, le coureur de bois s'en était approché, dans l'espérance que le hasard pourrait lui fournir quelque occasion de porter secours à Henriette, et il venait d'atteindre une des pointes qui avançaient dans la rivière, lorsqu'il aperçut la barque dans laquelle se trouvaient Néhala et
le Grand Aigle. Son parti fut aussitôt pris. Il se glissa avec ses deux compagnons jusqu'aux touffes de saules près desquelles le courant devait nécessairement entraîner le canot, et attendit.
Celui-ci continuait à descendre rapidement. Le Grand Aigle, debout sur l'avant, tenait à la main la perche qui devait l'aider à franchir le rapide, tandis que Néhala était assise à l'autre extrémité, la tête baissée.
Pierre Laffut laissa la barque arriver devant le fourré; alors il fit un signe : trois coups de feu partirent en même temps, et Pascal tomba : deux des balles l'avaient atteint au cœur.
Les coureurs de bois le virent chanceler et entendirent le cri poussé par Néhala ; mais rien de plus; car le canot, emporté par le courant, avait passé sans s'arrêter. Voulant s'assurer de ce qui était arrivé, tous trois gagnèrent, en courant, la lisière du fourré, gravirent une des pentes qui l'encaissaient, et parvinrent au sommet du coteau.
Ils aperçurent alors distinctement la barque, au fond de laquelle le cadavre du Grand Aigle
était couché sans mouvement. Elle était arrivée à quelques centaines de toises du Saut-du-Cerf, etNéhala, avertie par le fracas des eaux, avait instinctivement saisi son aviron et s'efforçait de la faire sortir du courant. Elle avait déjà réussi à l'approcher de la rive gauche, lorsque Henriette et Louis y parurent, accourant ensemble.
A cette vue, la jeune sauvage s'arrêta paralysée et laissa tomber la rame. La barque, n'étant plus gouvernée, tournoya un instant sur elle-même, puis reprit rapidement sa première direction ; mais Néhala ne s'en inquiéta point. Les mains pendantes et les yeux fixés sur Louis, elle semblait avoir tout oublié. Un cri d'avertissement poussé par les coureurs de bois l'arracha enfin de celte espèce de contemplation ; elle regarda autour d'elle et s'aperçut que le canot avait été reporté au milieu du courant. Le moindre retard entraînait infailliblement sa perte. Elle le comprit, jeta un dernier regard vers la rive gauche du fleuve, et s'enveloppant dans son manteau, elle s'assit près du cadavre de Pascal.
Dans ce moment, Henriette et Louis atteignis
rent un endroit découvert d'où la rivière se montrait tout entière. Ils virent la barque s'élancer avec la rapidité d'une flèche, passer sur la voûte de la cascade comme un flocon d'écume et disparaître dans l'abîme.