‹ Le sceptre de roseauChapitre 5 sur 6 · OG · texte numérisé non relu

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amenèrent de nouvelles révélations si détaillées, si précises et surtout si menaçantes, que l'inquiétude commença à le gagner luimérae. Quant à Henriette, elle paraissaitatterrée d'épouvante,

— Mais que faire alors , mon Dieu ? s'écriaelle en regardant alternativement le comte et Pierre Laffut.

— Il est sûr qu'on serait embarrassé à moins, observa celui-ci; cependant, s'il m'était permis de donner un avis...

— Ah! parlez.

— Eh bien! il me semble que l'important serait desavoir si le changement de poste conviendrait au Grand-Aigle , et s'il accepterait de bonne volonté un successeur.

— Mais le moyen ? demanda Louis.

— Que M. le comte aille seul au fort.

— Seul ! répéta Henriette effrayée.

— C'est le meilleur moyen de ne pas donner au commandant (pielquc mauvaise tentation.

— Mais je ne puis me présenter comme un coureur de bois, observa Louis ; !e chevalier me connaît; quel prétexte donner à mon voyage?

— Mon Dieu! l'idée de voir du pays, de chercher des aventures! La plupart des gentilshommes qui courent les forêts n'ont pas d'autres motifs. M. le comte ne sera pas d'ailleurs embarrassé pour arranger une histoire. Il sondera les intentions du Grand-Aigle, et verra s'il doit tout lui dire, ou revenir nous rejoindre. De cette manière, on n'avancera qu'après avoir étudiéles pistes, comme disent les Peaux Rouges, et on ne risquera pas de se trouver pris au trébuchet.

Cette proposition était évidemment ce qu'il y avait de plus sage, et, dans la position où se trouvaient nos deux fugitifs, aucun autre moyen ne pouvait les tirer aussi vite , ni aussi sûrement d'incertitude. Henriette elle-même le sentit. Esprit droit et ferme, elle n'avait aucune des aveugles obstinations que certaines femmes regardent comme un privilège , et, une fois la justice ou la nécessité d'une action prouvée, elle employait sa volonté à s'y soumettre, non à l'empêcher. Aussi , après le saisissement causé par l'idée de cette séparation , s'y résigna-t-cUe sans résistance.

Quant au comte, il avait adopté sur-le-champ

et avec chaleur l'expédient proposé par le coureur de bois.

Il ne restait donc plus qu'à piévenir les soupçons du chevalier, en justifiant d'une manière vraisemblable l'ariivée de Louis au fort du Cèdre; ce fut à quoi tous trois employèrent leur imagination.

Le débat fiitioni^, car il fallait prévoir les moindres détails. Enfin, ils tombèrent d'accord de tout. Il fut convenu tjue le comte partirait sur-le-champ pour l'établissement français, qui n'était éloigné que de (juelques milles, tandis que le reste de la troupe , conduit par Pierre, gagnerait, à travers les bois, la Montagne Noire d'où l'on pouvait apercevoir le fort. Là, elle s'arrêterait, sans se montrer. Si, par hasard, l'entrevue avec le chevalier tournait au gré de Louis, et le déterminait à la conliance, un pavillon hissé à côlé du diapeau qui flottait sur le fort devait prévenir Ileni'ictte , et la décider à le rejoindre avec ses compagnons; dans le cas contraire , tous demeureraient cachés jusqu'au retour du comte.

Ces conventions une fois bien établies, le coureur de bois reconnnanda , par-dessus toute

chose, (le ne rien laisser soupçouner au chef des guides Joseph, doiil il connaissait, de longue main, l'avarice et l'asluee; puis, faisant observer que le jour était déjà avancé, et que les fugitifs ne pouvaient sortir trop tôt d'incertitude, il pressa le comte de partir.

Celui-ci prit sur-le-champ congé d'Henriette, qui l'enveloppa dans ses bras avec une émotion comprimée, sans pouvoir lui dire autre chose que :

— Pense à moi !

Puis, tous (rois rejoignirent les guides et les Canadiens qui uraient achevé leur i*epas.

A peine eurent-ils quitté la lisière du bois, que la tète de Joseph se dressa au milieu du feuillage (|ui l'avait caché pendant tout cet entretien.

Après les avoir suivis un instant des yeux, il se glissa à travers les broussailles, réussit à gagner la partie de futaie où le passage était libre, et disparut à travers les arbies, en se dirigeant vers le lac.

Quelques instants après, le comte, ou plutôt le capitaine de la Roche, suivait la même direction par la partie découverte de la vallée.

En se décidant à se rendre seul près du chevalier. Louis ne s'était point fait illusion sur les difficultés de son projet. Cette visite au fort devait soumettre son sang-froid et sa présence d'es- ])rit il une sérieuse épreuve. Il s'agissait, en effet, de donner un prétexte assez naturel à son arrivée, non-seulement pour n'éveiller aucune défiance, mais pour cacher ou confier la vérité à de Rosclles, selon qu'il le jugerait prudent. Par bonheur, il se trouvait dans un pays où le romanesque était vulgaire, et où Tinvraisemblable avait toujours pour lui la probabilité.

Le Canada et la Louisiane étaient en effet devenus, depuis quelques années, la terre promise des folles imaginations. La noblesse française y venait, comme aux baquets de Mesmer, comme aux séances de Caglioslro, un peu pour chercher de lextraordinaire, beaucoup pour se donner l'air extravagant. Car c était là surtout sa vanité. Tout gentilhomme se faisait gloire d'agir sans savoir pourquoi. Le genre évaporé avait envahi les actes les plus importants de la vie. On épousait une femme sans l'avoir vue; on vendait un domaine sans en connaître le revenu; on se mettait eu roule sans savoir où l'on allait.

— lOd —

Des gentilshommes revenant d'une fête , et ayant aperçu un vaisseau près de lever l'ancre, s'étaient fait conduire à bord, en habit de bal , et étaient revenus , au bout de deux ans, des grandes Indes, avec une provision d'cpices pour leurs amis. La déraison était en quelque sorte le signe distinetifde la naissance, et l'on pouvait dire de quelque folie que ce fût, lorsqu'elle était attribuée à un seigneur du temps, ce que saint Augustin dit des mystères de notre religion : Credo, quia absurdum. Plus d'un gentilhomme avait déjà traversé le Canada sans autre but que de faire quelque chose ou d'aller quelque part^ et tout le monde se rappelait encore, dans la colonie, cette excursion du marquis de Follard, qui était parti de Montréal pour une promenade, et avait poussé, de proche en proche, jusqu'à la baie dHudson , où il était arrivé, trois mois après, sans savoir comment ni par quel chemin.

On comprend qu'en préparant l'histoire qu'il allait raconter au Grand-Aigle, Louis avait dû avoir égard à ces habitudes de la noblesse et à ces antécédents. 11 se présentait seul, d'ailleurs, sans mission, sans connaissance du pays, et ne

pouvait jouer le rô'c d'un soyjigeur sérieux. Le seul moyen de justifier sa visite était de se faire passer pour un étourdi venu là sans motif raisonnable, allant devant lui sans rien observer, et incapable de rendre un compte exact de sa conduite. Restait seulement à jouer ce personnage avec assez de suite et d'entrain pour persuader le chevalier. Tout en continuant sa roule, le comte tâcha de s'y préparer.

Les indications données par Pierre Laffutsur la direction à suivre pour arriver au fort étaient si précises, que Louis ne tarda pas à apercevoir au loin les lignes brisées de ce dernier, se découpant sur le bleu du ciel.

Ce poste, qui pouvait alorsètre regardé comme les colonnes d'Hercule de la colonie française, n'avait été établi que depuis environ dix ans, et dans l'intérêt du prédécesseur du Grand- Aigle.

Ceci demande une courte exjdication.

La traite des pelleteries, (jui était alors à peu près le seul commerce ex()loité dans le Canada, y avait subi, à plusieurs époques, un grand nombre d'organisations différentes. Exclusivement accordée d'abord à une compagnie, puis

abandonnée à tous les colons moyennant une redevance, puis soumise de nouveau au monopole, elle était alors réservée à des coureurs de bois, munis d'une commission à cet efTct , ou aux commandants des forts bâtis dans les passages les plus fréquentés par les sauvages. Ces établissements étaient donc en même temps des postes militaires et des comptoirs où des ofiiciers privilégiés faisaient le trafic, loin du contrôle à'Onontio ^ qui ne pouvait ni les défendre, ni les surveiller. Or, cet abandon ou cette indépendance, comme on voudra l'appeler, croissait nécessairement en proportion de l'éloignement, et le poste établi au lac du Cèdre était tellement avancé vers l'ouest, que l'on ne savait rien à Québec de ce qui s'y passait. On n'y voyait guère que quelques cbasseiirs allant à la découverte, ou les Anglais de la baie d'Hudson qui, malgré la défense, venaient y commercer.

Le fort avait été construit sur une éminence, et ne se composait, comme la plupart des établissements de ce genre, que d'une enceinte de pieux. On y arrivait par un sentier étroit, ser-

' Nom donné par les sauvages au gouverneur tlu Canada.

pentant aux flancs du rocher et aboutissant à une porte défendue par deux pierriers.Un large drapeau blanc, semé de fleurs de lis, flottait au-dessus.

Du reste, nulle sentinelle ne veillait sur la plate-forme, et Louis arriva au pied du monticule sans rien voir ni rien entendre qui annonçât le voisinage d'un poste occupé. Derrière lui, devant lui, autour de lui, tout était désert et muet. Le jeune homme demeura un instant les yeux fixés sur cette citadelle que l'on eût pu croire abandonnée, si le parfait entretien des palissades, léclat des canons qui les garnissaient, et le mât de pavillon fraîchement repeint, n'eussent évidemment prouvé de quelle surveillance active elle était lobjet. Ce soigneux arrangement formait même, avec le morne silence dont nous avons parlé, et l'apparence fermée du fort, un conlrasle qui avait quelque chose de sinistre. Louis se rappela, malgré lui, ce qu'avait dit Picric Laflut, et senlit au fond du cœur un léger frisson.

Cependant, il domina cette émotion rapide et prit le sentier qui montait au fort.

Comme il airi\ail à l'un des tournants, il crut

entendre devant lui un léger bruit. II prêta l'oreille et reeonnut ce froissement particulier des mocassins sur l'herbe desséchée. Désirant savoir qui le précédait, il marcha {)!us vile et entrevit bientôt une forme svclte ([ui disparut à l'instant derrière les arbres qui bordaient le chemin.

Quelque rapide qu'eût été l'apparition, Louis en fut frappé. Ni cette démarche, ni ce costume de femme, ne lui étaient inconnus. Il pressa le pas pour atteindre celle qui le portait, mais les sinuosités du sentier la lui faisaient perdre à chatiue instant de vue; enfin, profilant d'un passage où les talus se trouvaient moins escarpés, il les franchit brusquement pour couper au plus court, et atteignit un des derniers détours du chemin au moment njéme où la jeune femme venait de le dépasser.

Avertie par le bruit des pas, celle-ci se retourna, et Louis ne put retenir une exclamation.

C'était la jeune fille andastc, qu'il avait arrachée , le mois précédent , aux mains des Outagamis.

Elle le reconnut également, car elle porta

LE SCEPTRE DE nOSEAU. 2. 10

deux doigts à ses lèvres, selon l'habitude de tous les peuples de la langue algonquiue, lorsqu'ils veulent exprimer leur admiration ou leur surprise, et prononça, d'un accent guttural, le mot de gannoron !

— C'est bien elle ! s'écria le comte que le son de cette voix venait de confirmer dans sa découverte : c'est Néhala.

— Mon frère a retenu le nom de son esclave? dit la jeune fille avec une expression joyeuse et caressante.

— Et comment ma sœur se trouve-t-elle ici? demanda Louis, chez qui cette rencontre de Néhala près du fort venait d'éveiller un soupçon subit.

— En me déliant du poteau, le chef pâle ne m'a-t-il pas ordonné de retourner vers les miens? répliqua la jeune fille.

— Et ils sont là, au poste français?

— Oui.

— Ainsi ma sœur est cette orpheline recueillie par le commandant?

— Et qu'il a adoptée pour fille.

La rencontre était tellement inattendue, que Louis en demeura d'abord étourdi, ne sachant

s'il devait s'en affliger ou s'en réjouir. Quant à Néhala, elle semblait toute au plaisir d'avoir retrouvé son libérateur. Elle lui raconta comment, après l'avoir quitté, elle s'était dirigée vers la rive occidentale du lac Ounipic, ne marchant que la nuit, afin d'éviter les surprises, et avait ainsi gagné le fort.

Pendant ce récit, le comte s'était remis : il avait eu le temps de calculer toutes les chances de la rencontre qu'il venait de faire et de se décider, malgré les nouvelles difficultés qu'elle pouvait amener, à poursuivre son projet jusqu'au bout.

Évitant, pour le moment, de répondre aux questions de Néhala, il se contenta de lui dire qu'il venait parler au commandant.

— Mon frère aurait-il quelque affaire à régler avec le Grand-Aigle? demanda la jeune sauvage d'un ton inquiet.

— Aucune, répondit Louis.

— Vient-il dans le pays en chef ou en marchand?

— Simplement en voyageur.

— Que veut dire mon frère?

— Qu'avant de continuer son excursion, il

a besoiii île conseils et de renseignements.

— C'est là seulement ce qu'il veut demander au Grand-Aigle?

— Pas autre chose.

La jeune fille le regarda, Iiésita quelques minutes, mais parut enfin se décider, et montrant le fort avec un sourire :

— La cabane du Grand- Aigle est fermée pour tout le monde, dit-elle ; mais Néhala peut la faire ouvrir à son frère.

A CCS mots, elle se remit en marche, suivie de Louis, et tous deux parvinrent au pied de la palissade.

Arrives là, Néhala s'approcha seule de la porte d'entrée et fit entendre un cri particulier auquel on répondit du dedans. Un liomme parut bienlôt au guichet, icconnut la jeune (ille et ouvrit. Elle échangea avec lui quelques mots flans une langue inconnue, })uis, se tournant vers son compagnon, elle lui apprit que le Grand-Aigle n'élait point encore revenu de la chasse, mais (pi'il ne pouvait tarder, et elle l'engagea d'un geste à la suivre.

Le fort présentait la ligtirc d'un triangle dont le plus grand côté, disposé en pinte-forme,

communiquait, par deux galeries, aux logis de la garnison du commandant. Ce fut dans ce dernier que Néhala conduisit Louis.

Le logement du Gi'and-Aiyle formait le premier étage d'une vaste case dont le rez-dechaussée servait de magasin pour les marchandises de traite et pour les pelleteries. La première pièce, dans laquelle le comte fut introduit, et qui, par sa position, devait servir de vestibule à toutes les autres, était une chambre basse, dont les boiseries rugueuses n'avaient d'autres ornements que quelques dépouilles de cerfs et d'élans. Un immense poêle hollandais, formant cuisine, occupait le fond, et, tout auprès, se dressait un buffet garni de deux ou trois pièces de vaisselle plaie et de porcelaines de Saxe, mêlées à des plats d'écorce. Plus loin, contre la fenêtre, sur une table massive servant de bureau, on apercevait une bouteille, une pipe, un registre de compte et des pistolets; enfin, une demi-douzaine de carabines étaient accrochées à la muraille avec un capot et des raquettes. Une épée à garde d'argent richement ciselée, suspendue plus bas , formait seule disparate avec l'ameublement. Louis s'approcha pour la

regarder et reconnut les armes du chevalier de Rosclles gravées sur la coquille.

Pendant qu'il s'occupait à les examiner, Néhala posa sur le bureau une bouteille de rhum, des pipes, du tabac, et l'invita à s'approcher.

— Que ma sœur m'excuse, dit Louis en souriant, mais je ne suis point encore un homme, comme disent nos Ilurons, car je préfère votre eau d'érable à votre eau de feu.

— Mon frère sera servi selon son goût, dit la jeune fille en faisant un mouvement pour sortir.

Mais il la retint du geste, déclarant qu'il n'avait besoin de rien, et qu'il ne désirait que le prompt retour du commandant. Néhala, qui allait répondre, devint tout à coup attentive.

— Le Manitou a entendu ton souhait, dit-elle.

— Comment?

— Écoute.

Le comte prêta l'oreille; le son d'un lembis venait de retentir au dehors des palissades, faible d'abord, puis grossissant et prolongé.

— Serait-ce le Grand-Aig le ? denvAnda. Louis ému malgré lui.

Pour toute réponse, Néhala ouvrit la fenêtre, et il aperçut, en effet, un chasseur qui gravis-

sait le sentier, suivi de deux de ces chiens à oreilles droites et à têtes de loup depuis longtemps naturalisés parmi les sauvages. Le gardien du fort, averti par le son de la conque marine, s'était hâté d'ouvrir la poterne, et Néhala quitta la chambre pour annoncer à son père l'arrivée d'un compatriote.

Cependant les deux chiens s'étaient déjà élancés dans la cour, où ils tournoyaient avec de joyeux aboiements. Le chasseur y parut bientôt lui-même; mais à sa vue, Louis tressaillit; il porta vivement la main à son front, se pencha pour mieux voir, puis recula en poussant un cri involontaire.

Le commandant du fort n'était pas le chevalier de Roselles !

La découverte faite par Louis était si imprévue, qu'il en demeura d'abord comme foudroyé. Le commandant du fort du Cèdre n'était point le chevalier deRosellcs! . . . Mais qui donc alors?. . . Comment un inconnu commandait-il ce poste sous le nom du chevalier? D'où venait Tépée qui était là, et sur laquelle se trouvait encore récusson de ce dernier? Toutes ces questions se présentèrent en même temps à l'esprit du comte,

et il eut comme le pressentiment de quelque affreux mystère.

Une réflexion rapide lui fit comprendre, pourtant, qu'il ne devait rien laisser paraître. S"ii avait cru, en cflct, devoir dissimuler avec le chevalier, combien, à plus forte raison, avec un étranger qui occupait une position usurpée et dont on lui avait signalé les trahisons. Il rappela donc toute sa présence d'esprit, repassa rapidement dans sa pensée le rôle qu'il avait préparé, afin d'y faire les modifications nécessaires, étouffa respcce de tremblement intérieur dont il s'était senti saisi au souvenir d'Henriette, et se rendit assez maître de lui-même |)our que son visage ne montrât aucune trace de trouble, ni de surprise, lorsque le connnandant entra.

11 était accompagné de Néhala cpi'il semblait qucrellei'; mais à la vue du comte, elle linterroujpit vivement, et désignant le jeune homme par un geste amical, elle dit :

— Voici mon frère !

Le Grand- Aifjk releva la tête avec une sorte de grondement qui s'éteignit devant la figure distinguée du jeune homme. Ses regards expri-

nièrent l'étonneraent , et il porta involontairement la main à son chapeau.

— M. le chevalier de Roselles? demanda Louis, qui s'avança à sa rencontre.

— C'est moi! répondit le commandant.

Le jeune homme jeta sur lui un coup (rœil rapide et silencieux.

— Pardieu! c'est une fortune de trouver si loin un homme de qualité, rcprit-il d'un ton léger, et je dois remercier le ciel du miracle !

— Monsieur voulait me parler? interrompit sèchement le Grand- Aigle.

— Comme vous dites, chevalier; je montais au fort, lorsque j'ai reconnu cette jeune fille... que j'avais eu l'occasion de rencontrer.

— Près du lac du Bois-Blanc.

— Ah ! elle vous a donc parlé de notre aventure avec les Outagamis?

— Sans pouvoir m'apprendre le nom de celui qui l'avait sauvée.

— Mon nom ! c'est pardieu vrai ; j'aurais dû commencer par me faire annoncer... mais dans ce pays, on tourne malgré soi au sauvage ! Je me nomme de la Roche.

— De la Roche?

— Oui, je n'ose me flatter que ce nom vous soit connu, bien qu'il ait fait quelque bruit dans un certain monde. Louis de la Roche, capitaine aux mousquetaires rouges, pour le moment, sans compagnie, comme vous voyez.

Le commandant le regarda d'un air scrutateur.

— Et par quel hasard M. le capitaine de mousquetaires rouges se trouve-t-il sur les limites du haut Canada? demanda-t-il.

— Un hasard ! s"écria le comte, qui sentait plus (juc jamais le besoin de jouer assez naturellement son rôle pour détourner les soupçons; ce n'est pardieu point un hasard, chevalier! je suis ici par décision de famille, et dans l'intérêt de la moralité.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— L'énigme est cependant des [)\us transparentes. M. de la Roche, mon honoré [)ère, prétendant que j'avais trop de dettes, de bonnes fortunes et de duels, a jugé nécessaire de me dépayser, et m'a proposé une jiromenade dans la NouveIle-ri'aiic<;. Comme, en refusant d'y venir de botjne grâce, il eût pu m'y envoyer de force (ce qui était dc'-jà arrivé, par parenthèse, à deux de mes amis), je me suis décidé à partir

sans résistance, et Ion m'a débarqué à Québec, il y a huit mois.

— M . le capitaine a eu quelques motifs sérieux pour quitter cette résidence?

— Un motif capital, chevalier ; l'ennui ! Tant que rhiver a duré, le séjour de Québec ma paru tolérable : on se réunissait chez le gouverneur, chez l'intendant , chez le grand prévôt, chez le maître des eaux et forêls ; le jeu et les parties de traîneau nous occupaient; mais, l'été venu, tous vos gentilshommes ont repris leurs bottines d'élan, et sont partis au delà des lacs.

— La plupart n'ont pas d'autre moyen d'existence.

— C'est ce que j'ai appris plus lard ; mais j'avais fait la sottise de ne pas les suivre, si bien que je me suis trouvé seul à Québec avec les commis et les officiers en réforme. On ne parlait alors justement que de découvertes vers le nord, où se trouvent, dit-on, un fleuve qui se jette dans la mer et une nation d'hommes blancs. J'étais désœuvré, morose; ma foi, j'ai eu l'idée de vérifier la chose ; j'en ai dit quelques mots au gouverneur, qui m'a répondu en plaisantant ; cela m'a piqué, et je suis parti.

— Se peut-il!...

— Je suis parti comme vous voyez, bien ivsolu à exécuter mon voyage, ne fut-ce que pour en publier une relation chez Bilaine. Malheureusement, tout s'est passé jusqu'ici le plus bourgeoisement du monde, et, sauf la délivrance de Néhala...

— Mais M. le capitaine n'était point seul lorsqu'il l'a rencontrée? observa le Gnmd-A'Kjlc.

— II est vrai, j'avais des guides.

— Et une compagne de route?

— Ah ! Néhala vous en a parlé? reprit Louis, qui s'efforça de cacher son émotion sous un redoublement de h'gèreté; c'est la vérité, chevalier, j'ai fait une partie du voyage en compagnie d'une femme charmante ([iii avait bien voulu accepter ma protection jusqu'au fort du Bois- Blanc, où il a fallu, malheureusement, la remettre à son défenseur légitime... un rustre bas normand, «jui ne connaît pas le trésor qu'il possède.

— Et vos guides?

— Ils ont continué avec moi jus(|u'au delà du lac du Bonnet, où les drôles m'ont abandonné, en emportant les bagages.

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— Et vous avez néanmoins continué ?

— Grâce à une troupe de Knisteneaux qui m'a indiqué le chemin du fort.

— Et que venez-vous y chercher?

Louis regarda le commandant en face et éclata de rire.

— Ce que je viens y chercher? répéta-t-il. Sur mon âme, vous êtes merveilleux! Apres n'aNoir vu, pendant deux mois, que des malheureux peints à l'huile ou frottés de graisse, j'apprends par hasard qu'il y a , dans le voisinage, une demeure de gens civilisés, j'y accours, et vous me demandez ce que j'y cherche! Mais, Dieu me damne! chevalier, je suis comme Diogène, je cherche un homme! J'espérais seulement le trouver plus poli.

— La politesse est bonne à Versailles , monsieur, interrompit brusquement le Grmtd-^içile; mais ici, il faut avant tout se montrer prudent. Le premier soin de chacun est de veiller à sa peau...

— Et à ses peaux , chevalier , dit Louis en riant; c'estlà surtoutla grande affaire! Vous me prenez, je parie, pour un brocanteur de fourrures, qui vient vous faire concurrence.

— M. le capitaine de mousquetaires ne serait point le premier officier...

— Je sais , je sais, mon cher; l'ëdit du roi Louis XIV permet ici le commerce à la noblesse; mais j'ai encore les préjugés de Versailles, et je ne pourrais me résoudre à me faire fournisseur de manchons. Je ne dis point cela pour vous blesser, chevalier.

— Que veut enfin M. de la Roche?

— Moi? je vous l'ai dit , je veux faire des découvertes.

— Vous ne renoncez donc point à poursuivre votre route?

— Renoncer, li donc ! pour que ces messieurs de Québec s'amusent à mes dépens? Non, sur mon âme : il faut leur prouver que la noblesse de Versailles n'a ni moins de persévérance, ni moins de courage que celle du (Canada. Je tiens, d'ailleurs, à rapportei" en France des nouvelles de quelque terre inconnue.

— Pour en demander la seigneurie?

— Précisément! Songez donc, chevalier, quel avantage pour moi si à mon nom de sieur de la Roche tout court, je puis ajouter les titres de gouverneur du fort des Monlagnes Rocheuses^

de marquis du lac de l'Ours, de la vallée du Castor, et de cinquante autres domaines que je choisirai moi-mêrac ; car ici il n'y a qu'à se baisser et à prendre! Cela fera au moins deux pages de qualifications en avant de tous les actes où je figurerai , et vous savez que l'importance d'un gentilliomuie est proportionnée à la quantité de papier timbré que l'on dépense à le désigner.

Le Grand-Aigle ne put s'empêcher de sourire.

— Ainsi, vous êtes résolu à ne point retourner sur vos pas? dit-il.

— Si résolu que je viens vous demander des conseils et des secours pour continuer.

Néhala, qui avait jusqu'alors tout écouté en silence , ne laissa pas au commandant le temps de répondre, et étendant la main vers Louis :

— Mon frère n'a que faire d'interroger un grand chef, obsorva-t-elle,car une femme suffit pour lui donner le conseil qu'il demande.

— Voyons cela ! dit le comte en se tournant vers elle ; j'écoute le conseil de ma sœur.

— Que le chef pâle regarde derrière lui , devant lui et autour de lui, reprit la jeune fille

d'un accent expressif. Derrière sont les Oulagarais toujours cachés dans l'herbe qui borde les chemins; devant, les Pieds Noirs qui ont promis à leurs veuves des chevelures de visages pâles ; autour de lui, des hommes de sa nation et des amis!

— Ce qui veut dire que, selon ma sœur, je devrais rester ici ? demanda Louis.

— L'oiseau cherche l'arbre où il peut nicher en sûreté, répliqua Néhala, et si mon frère consentait...

Le sifflement d'une flèche, qui traversa rapidement la chambre, l'empccha d'achever.

Le Grand-Aigle et la jeune Indienne firent un mouvement ; le comte jeta un cri de surprise.

— Voici , en tout cas, la preuve que l'arbre serait mal choisi, dil-il gaiement, en montrant la flèche qui, après avoir frappé le mur, était venue rouler à leurs pieds.

Mais Néhala Tavaitdéjà relevée et examinée; elle la lui tendit.

— II n'y a rien à craindre d'un serpent sans dard, observa- t-elle.

— £n effet, dit Louis, on a brisé la pointe.

— Alors, c'est un message? demanda le commandant.

— Mon père va le savoir.

La jeune fille avait déroulé une bande d'écorce qui entourait la flèche, et sur laquelle différents signes étaient grossièrement tracés au charbon.

Le Grand-Aigle s'en empara, parut étudier quelques instants ces caractères confus ; puis, se tournant vivement vers le comte :

— Que mon hôte veuille m'excuser , dit-il du ton le plus aimable, je reviens à l'instant.

Et reprenant le fusil (ju'il avait posé contre le mur, il sortit par une petite porte à demi cachée derrière l'immense buffet de chêne.

A peine eut-il disparu, que Louis courut à la fenêtre par laquelle la flèche venait d'entrer. Il n'y avait personne au-dessous. Il ouvrit la porte donnant sur la galerie, et s'avança jusqu'à la plate-forme d'où il pouvait découvrir toute la campagne ; mais son regard chercha en vain ; le tertre qu'elle dominait était désert, la rivière qui coulait plus bas immobile, et le bois dont plie était bordée silencieux.

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Il seretoiirnii, éloiiné, vers Néhala qui l'avait suivi,

— laflècheadû être lancée de ce côté, dit-il, et pourtant je n'aperçois nulle apparence d'être vivant.

— L'homme ne laisse point de traces sur les eaux, répliqua la jeune sauvage avec calme.

— Ma sœur croit donc que la llèche venait de la rivière? Mais où se cache alors celui qui l'a lancée?

— 3Ion frère ne voit-il pas les huissons qui poussent au pied du rocher?

— Quoi ! le fourré qui tapisse le fond de cette ravine?,.. Vous avez, parhleu ! raison, Néhala; je distingue maintenant un sentier qui conduit du fort au hord de l'eau, à traversée précipice... il me semble même que j'y aperçois quelqu'un: oui... je ne me trompe pas... c'est le commandant qui parle à un homme rouge...

— Alors que mon frère regarde ailleurs, interrompit vivement la jeune fille, en attirant le comte plus loin; le Grand- JUjle ne veut pas qu'il y ait des yeux fixés sur ses actions.

— C'est juste! répliqua Louis, qui, sans y penser, tourna la tête vers la ravine; c'est juste!

l'entrevue est secrète, et il y aurait de l'inconvenance à en rester témoin... quoique à cette distance on ne puisse rien entendre.,.

Il se pencha de nouveau sur la balustrade.

— Ni même rien voir, ajouta-t-il, car le commandant a disparu avec son messager.

— Mon frère ne veut-il pas rentrer jus'iuà son retour?

— Non, le soleil est moins chaud, la brise commence à souffler; j'attendrai ici.

En prononçant ces mots, le comte Gtquelques pas vers l'autre extrémité de la plate-forme ; ses regards s'arrêtèrent sur la campagne, et, malgré les préoccupations pénibles qui l'agitaient, il fut saisi par la magnificence du tableau qui se déroulait sous ses pieds.

C'était, à la vérité, un de ces spectacles dont nos contrées ne peuvent donner aucune idée. En Europe, l'homme a servi d'échelle pour la création ; tout est proportionné à ses fticultés, et la grandeur du cadre ne fait pas trop sentir la petitesse du personnage; en Amérique, au contraire, la nature semble avoir été taillée pour une race de géants dont nous avons depuis usurpé l'héritage. Là les lacs sont des mers, et

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les fleuves coulent pendant mille lieues avant de rencontrer l'Océan ; là tombent des cascades, trop liaules pour que l'œil les mesure, et s'étendent des forêts que l'incendie ne peut dévorer qu'en plusieurs années.

Or le paysage qui s'offrait alors aux yeux du comte semblait précisément un échantillon de cette gigantesque création. A Touest coulait la rivière de Satkatchiouaine qui, après avoir baigné la colline sur laquelle s'élevait le for', s'avançait impétueusement jusqu'à la barrière de rocher appelée le Saul-da-C&rf\ où elle se j)récipitait d'environ trente pieds d'élévation avec un bruit formidable. Ce rapide passait pour l'un des plus dangereux de tout le Canada, et les plus intrépides se hasardaient seuls à le franchir en canot. A l'est, d'immenses forêts s'étageaient de plateaux en plateaux, de sonnncts en sommets, comme les flots d'un immense océan sans bornes, et allaient se perdre dans le ciel. Du côté du nord s'ouvrait une vallée de cent lieues, entrecoupée de lacs, de collines, de rivières; enfin, vers le midi, se montrait la chaîne immense des Montagnes Rocheuses.

Mille parfums sauvages llotlaicut dans l'airj

et une rumeur profonde composée des bruits du vent, du murmure des bois, du rugissement de la cascade, grondait sans cesse au-dessus de cette solitude.

Louis demeura fascine devant ce prodigieux spectacle. Immobile à la même place, il le contempla dans une muette admiration jusqu'à ce que ses regards fatigués de ces perspectives infinies se reportassent enfin sur la plate-forme, comme éblouis. Ils y rencontrèrent Néhala qui se tenait debout à quelques pas, le front baissé et une main appuyée sur la balustrade.

La taille de la jeune fille était élevée, mais frêle ; ses traits délicats, son œil doux et velouté. Elle portait une tunique de coton ornée de verroteries, une couverture bleue rattnchée aux épaules, en guise de manteau, et des brodequins de cuir de daim délicatement ouvrés. Ses cheveux noirs, séparés avec soin, n'avaient pour ornement qu'une peau de serpent enroulée dans leurs tresses ondoyantes. A la voir ainsi, svelte, grave et pudique, dans la demi-nudité que voilait, pour ainsi dire, sa teinte pourprée, on eût dit le marbre de la divine chasseresse coloré par un soleil couchant.

Son aspect complétait si merveilleusement le tableau que le comte avait alors devant lui, qu'il demeura les regards fixés sur la jeune fille, frappé de son étrange beauté.

Celte attention parut la troubler ; elle détourna les yeux et les arrêta sur la campagne. Louis s'approcha.

— Ma sœur admire comme moi ce grand horizon, dit-il en indiquant du geste la rivière, la plaine elles bois.

La jeune fille secoua la Ictc dédaigneusement.

— Néhala ne regarde jamais le pays qui est autour du fort ou plus loin, répondit-elle avec indifTérence.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'elle ne Taimc! pas !

— Et qui l'empcche de l'ainicr?

— Ceux qui rhabitent.

— Ah! je comprends; ce sont des ennemis du peuple de ma sœur.

— Néhala n'a plus de peuple, rc[)ril-clle d'un accent calme et triste ; elle était encore toute j)elite (piand les Outagamis égorgèrent les derniers Andasles. Sa mère seule fut épargnée.

— Et elle resta avec Néhala dans la cabane du vainqueur?

— Oui, les Outagamis coupèrent les cheveux de la mère et de la fille, pour en faire des esclaves.

— Vous avez dû bien souffrir?

— On souffre avec patience, quand on peut venger son peuple.

— Le venger? repéta Louis étonné: et comment?

La jeune fille ne répondit rien, mais une expression de triomphe sauvage éclaira ses traits.

— Que pouvaient, contre les Outagamis, une femme et une enfant? continua le comte en regardant Néhala.

' Elle sourit; ses narines se gonflèrent, et, étendant la main avec une fierté haineuse :

— Oui, répliqua-t-elle à demi-voix, comme si elle se fût parlé à elle-même; eux aussi disaient : <i Que peuvent une femme et une enfant? i> mais la femme et l'enfant avaient une compagne qu'ils ne voyaient pas.

— Quelle compagne?

— La maladie.

— Comment?

— Pour chaque Andaste égorgé, elles ont fait mourir vingt Outagamis !

— Vous! s'écria Louis, et par quel moyen...?

— C'est le secret de Néhala!

Il y eut une pause : le comte avait fait un mouvement en arrière, et regardait la jeune fille avec une curiosité soupçonneuse.

— Ainsi, reprit-il enfin, les hommes rouges ont raison quand ils accusont ma sœur de souffler un vent de mort sur leurs cabanes?

Néhala garda le silence.

— Et comment les Outagamis n'ont-ils point reconnu la main qui les frappait? eontinua-t-il.

— Ils l'ont reconnue, répondit lajeime fille.

— Sans se venger?

— Les Outagamis sont des liommes! ils ont brûlé la mère de Néhala.

— Et ma sœur a ét('' épargnée?

— Parce que le Gnmd-Abjk, (jui se trouvait alors en traite chez ses ennemis, l'a adoptée et emmenée.

— Il y a longtemps de cela ?

— Sept fois douze nuilti de soleil '.

' Les siiuvagos npiicllciit \a lune l;i nuil thi solfll ; ils coinptcul les uiinécspar les lunes.

— Ma sœur n'a-t-elle pas, depuis, quitté le fort?

— Néhala visite souvent les villages des hommes rouges, par ordre de son père.

— Et ma sœur n'a-t-elle jamais songé à y rester pour avoir, elle aussi, une cabane?

— Néhala y a pensé : quand elle voyait de jeunes mères sourire à leurs petits enfants, elle se sentait le cœur triste, et elle eût voulu ne pas être seule ; mais, un jour, son père l'a conduite vers la grande baie, dans la demeure des visages pâles, et ses pensées ont changé.

— Pourquoi cela ?

— Jusqu'alors Néhala avait vu chez ceux de sa race la femme porter des fardeaux, labourer la terre, rapporter le gibier tué, et elle avait trouvé cela bien ; mais chez les visages pâles, elle a vu que son seul devoir était de veiller au foyer, de soigner les faibles, d'être bonne pour tout le monde, et elle a trouvé cela mieux, puisque le Grand Esprit lui avait donné plus de caresses que de forces. Alors elle a compris que les hommes rouges étaient des méchants qui avaient fait les femmes leurs esclaves, parce qu'elles étaient les plus ftiibles, elle les a pris en

haiue, et elle a juré qu'aucun guerrier de sa race ne serait le père de ses enfants.

— De sorte , observa le comte , qui avait écouté avec un intérêt étonné, de sorte que ma sœur ne veut épouser qu'un visage pâle ; mais, en ce cas, il me semble qu'elle peut choisir dans la garnison du fort.

— Néhala est la fille d'un chef ! interrompit la sauvage fièrement.

— Ah! ma sœur a raison, s'écria Louis; diable ! j'oubliais que la couleur n'empêche pas les préjugés. Les mésalliances ne sont pas moins blâmées dans les forêts qu'à Versailles, et pour prétendre à la main de ma sœur, il faudrait au moins un anspessade '... '

— Il faudrait un homme qu'elle pùl i)référer à tout autre, répondit Néhala simplement, et sans comprendre l'ironie des paroles du couite.

Celui-ci en eut honte.

— Vous avez raison, reprit il sérieusement; ici, comme partout, c'est le [)i'cmicr devoir et la première sagesse; mais lorsqu'un guerrier songe à la chasse, il se leprésenle d'avance comment il voudrait trouver l'étang et les huttes de cas-

• Cu[iural.

tors ; ma sœur doit avoir fait aussi, dans son esprit, le portrait de celui qu'elle désirerait rencontrer?

Néhala baissa les yeux avec embarras , mais fit un signe affirinatif.

— Et son frère ne peut-il connaître ce portrait? demanda Louis en souriant.

Elle lui jeta un regard de côté , rougit , puis secouant la tète :

— Néhala n'a pas d'esprit, dit- elle avec une confusion souriante : le plus sur pour elle est toujours de se taire.

Louis n'eut point le temps d'insister, car, avant qu'il pût répondre, un cri d'appel particulier se fit entendre du côté de l'habitation. La jeune sauvage dressa la tête ; le cri retentit une seconde fois.

— C'est le Grand-Aigle , dit-elle vivement; il veut parler à Néhala : que mon frère prenne patience jusqu'à mon retour.

Et sans attendre la réponse du comte, elle traversa rapidement la plate -forme , et rentra chez le commandant.

Resté seul, Louis fut naturellement ramené à la pensée d'Henriette et de la position périlleuse dans laquelle ils se trouvaient engagés.

Son premier soin fut de regarder autour de lui pour s'orienter. Grâce aux indications de Pierre, il reconnut sans peine la Montagne- Noire à l'extrémité de laquelle ses compagnons devaient attendre son signal ou son retour. Elle s'élevait à environ deux milles du poste français, et formait, sur la rivière, une sorte de

promontoire d'où l'on pouvait voir, sans être aperçu, tout ce qui se passait dans cette partie de la vallée. Le comte calcula que la troupe conduite par Laffut devait y arriver dans ce moment , et pensa aux moyens de la rejoindre le plus tôt qu'il lui serait possible.

La substitution d'un étranger au lieu et place du chevalier de Roselles ne pouvait manquer de modifier ses résolutions. II devait évidemment renoncer à tout espoir de se faire accepter de bonne grâce comme remplaçant par le Grand-Aicjle , et il ne voyait aucun moyen de se faire accepter de force , à moins que Pierre Laffut n'eut à ce sujet quelque expédient. Il ne lui restait donc d'autre parti à prendre que de retourner vers Henriette et de rebrousser chemin avec elle.

Mais il fallait pour cela revoir le commandant, et son absence se prolongeait ainsi que celle de Néhala. Après avoir parcouru en tous sens la plate-forme et examine tous les points de vue, le comte commença à se fatiguer de ce long retard. Il allait se décider à rentrer pour chercher ses hôtes, lorsque le bruit de leurs voix l'arrêta court. Tous deux parlaient vive-

ment dans cette langue inconnue qu'il avait déjà entendu la jeune fille employer avec le gardien de la poterne. Le ton de celle-ci était ému et suppliant, celui du Graiid-Aigle impérieux. La discussion (car c'en éfait une) semblait s'animer à chaque ré[)lique ; mais tout à coup il y eut une pause; Néhala murmura sourdement quelques mots, et les voix se turent. Un accord subit venait d'avoir lieu entre les deux interlocuteurs. Presque au même instant, la porte s'ouvrit, et Louis n'eut que le temps de s'éloigner vivement : c'était le Grand-Aigle qui venait le rejoindre.

Ses yeux injectés brillaient d'une résolution farouche, et ses traits, brûlés par le soleil, avaient une expression encore plus dure que d'hal)itude. Cependant, à l'aspect de Louis, ils parurent faire cfl'oi't pour se détendre.

— Le capitaine me pardonnera de lui avoir ainsi faussé compagnie, dit-il avec une politesse contrainte ; je suis maintenant tout à ses ordres.

Louis parut étonné de ce changement de manières,

— Conmient donc , chevalier, s'écria-t-il en reprenant son ton léger; c'est moi qui devrais

ra'excuser de ma visite indiscrète ; je vous dérange ?

— En aucune façon.

— Allons, allons, c'est de la politesse ; mais tout à l'heure vous étiez plus franc.

Le Grand-Aigle chercha à justilier la brusquerie de son premier accueil en parlant du grand nombre d'aventuriers qui s'étaient montrés, depuis quelque temps, aux environs du fort, et delà prudence que sa position lui commandait. Le jeune homme eut l'air de croire à ses excuses et déclara (ju'il ne lui gardait nulle rancune.

— Je devrais même vous remercier de ce qui s'est passé , ajouta t il en riant, car l'excessive prudence de votre réception m'a fait réfléchir.

— Vous, capitaine?

— Oui, j'ai pensé qu'en continuant ma route, je pourrais trouver des liôtcs de plus en plus prudents, ce qui linirait par devenir embarrassant. Or, je ne voyage, n)oi, après tout, que pour mon agrément...

— Eh bien ?

— Eh bien ! je me demande ce que peuvent

faire, dans ce cas, quelques centaines de lieues de plus ou de moins.

— Comment !

— Vos solitudes sont singulièrement monotones, chevalier; toujours des rochers, des hois, des lacs!... J'en ai un échantillon de six cents lieues; et cela suffit pour en parler aux dames de la cour.

— Ainsi vous renoncciiez à poursuivre? demanda le commandant surpris.

— Fi^anchement, ce qui ma été dit, il y a un instant, par Nclialn et i)ar vous, me ferait pencher pour la retraite.

~ Mais vos projets de découverte?

— Ah ! le fleuve qui se jette dans la mer et la nation d'hommes hlancs? Pardicu ! chevalier, on dit que devant la justice divine l'intention est réputée pour le fait, !cs hommes ne peuvent être plus exigeants que Dieu. Puisque jai eu lintenlion de visiter l'ouesl, on doit admettre que je l'ai visité. Qui m'empcclie, d'ailleurs, de découvrir ma nation hlanche et mon fleuve, comme le père Hennepin a découvert le î\îississipi? Je n'ai pour cela qu'à faire graver une carie représentant des pays habiles imr un peu-

pie inconnu, une grande rivière où Von trouve des pélicans et des lacs parsemés de gros dauphins relevant la queue! Les trois quarts de nos voyageurs n'ont pas d'autre procédé pour faire leurs découvertes.

— Dans tous les cas, observa le commandant, M. de la Roche ne peut s'en retourner seul.

— Vos roules sont , je Tavoue , un peu confuses.

— Il y a ici près un campement de Knisteneaux, je viens d'y envoyer, et, avant deux heures, on en ramènera des guides qui conduiront le capitaine où il voudra.

Louis se trouva sérieusement embarrassé.

Rester jusqu'à l'arrivée de ces guides, c'était retarder l'instant où il devait rejoindre Henriette; mais refuser de les attendre, c'était montrer une impatience sans motif et qui ne pouvait manquer d'éveiller les soupçons. LeGrand-Aigle lui fit d'ailleurs observer que les Knisloncaiix arriveraient à temps pour qu'il put repartir le soir même et faire quelques milles avant la miit. Le comte, qui avait d'abord paru hésiter, consentit enfin à rester.

Presque au même instant, un nègre entra et

adressa au commandant quelques mots dans ce langage étranger qui semblait seul en usage dans le fort. Le commandant se tourna vers le comte :

— Lago m'annonce que le dîner est servi, et j'espère que le capitaine ne refusera point d'en prendre sa part en attendant les guides knisteneaux.

Louis s'inclina en signe d'assentiment, et son hôte le conduisit dans une pièce voisine de celle où il avait été précédemment reçu.

Une table s'y trouvait dressée et servie avec profusion. Outre la langue de vache boucanée, le jambon d'ours et le pâté de chair de castor qui en chargeaient les deux extrémités, le milieu était occupé par une bosse de bison cuite dans la moelle, et par un ticamang ^ servi avec une sagamilé de folle-avoine; des fraises, des pracaneset des piakimines- servaient de dessert.

— Vive Dieu ! s'écria le comte émerveillé, est-ce là l'ordinaire du commandant du fort du Cèdre?

— Rien ne manque ici à l'homme qui ne se

• Appelé aussi poisson blanc.

- Sorte de noix el de prune de TAracrique du Nord.

manque pas à lui-même, observa le Grand

— Sur mon âme, chevalier, vos dîners feraient honte à ceux d'Homère, et si l'habileté du cuisinier répond à la prodigalité du fournisseur...

— Vous allez en juger, capitaine.

Lago avança des sièges, et les deux convives allaient prendre place, lorsque Nchala entra, portant deux de ces larges bouteilles hollandaises, à ventre arrondi et l\ goulot court, que le commerce avec la Nouvelle- York avait répandues dans tout le Canada.

— Voici de vieux compatriotes avec lesquels je veux que le capitaine fasse connaissance, dit le commandant ; l'un est de Bordeaux, l'autre de Montpellier. Auquel donnera-t-il la préférence?

— Au gascon, chevalier, répondit Louis.

— J'en étais sûr, reprit-il : le vin près du cajjitainc; moi j'ai pris les goûts du pays, je préfère l'cau-de-feu.

La jeune fille fit ce qui lui avait été ordonné ; mais, au moment où elle plaça la bouteille dc- Aaut Louis, celui-ci s'aperçut qu'elle était pâle

et que sa main tremblait. Le Grand Aigle le remarqua sans doute également, car il lui fit un signe impérieux. Néhala tressaillit, sembla hésiter un instant, puis sortit.

Le nègre posa sur la table la corne de buffle renfermant les épices,deux chevilles à moelle ', deux pipes chargées de tabac, et se retira.

Le commandant ne parut d'abord occupé que de servir son hôte et de lui expliquer les ressources et les procédés de la cuisine sauvage; mais, une fois la première faim apaisée, l'entretien changea d'objet.

Le Grand Aigle voulut avoir des nouvelles de Québec ; il demanda à Louis ce que devenaient les démêlés avec l'Angleterre, le commerce des pelleteries, et s'il y avait quelques changements dans les commandements des forts.

Toutes ces questions étaient faites avec politesse, mais d'un ton distrait, dont le jeune homme fut surpris. Il s'efforça pourtant d'y répondre de son mieux. Pendant qu'il parlait, le Grand Aigle l'excitait à achever la bouteille qui

* C'est un morceau de bois vert, dont on niàche le bout, de manière à ce qu'il fasse brosse; on intruduil ce bout dans l'os pour en relirer k moelle.

— lU —

lui avait clé servie, et, bien qu'il se tînt sur la réserve, le comte ne tarda point à se trouver étourdi. 11 le déclara en renversant son verre.

— Quoi! le capitaine cède déjà la partie? demanda le Grand Aigle.

— Et il eût fait prudeniuient de céder plus tôt, continua Louis; vous avez là un vin auquel il faut prendre gaidc, chevalier! Quelques verres sufïisent pour vous rendre la tête lourde et la vue trouble.

— Aussi ne paraît-il que dans les grandes occasions, observa le connnandant avec un sourire équivoque ; mais l'arrivée au fort d'un homme tel que le capitaine est un événement.

— Trop aimable, chevalier, trop aimable ! Permettez-moi de vous dire seulement que vous êtes uu homme singulier...

— Moi?

— Vous voilà devenu le plus charmant des hôles, la llcur de la chevalerie, et, tout à l'heure, quand je suis arrive, vous m'avez reçu comme un vagabond.

— Il est vrai, l'épondit le Grand Aigle en jetant un regard de côté au comte qui semblait lutter contre uu malaise croissant ; mais, ainsi

que je l'ai déjà dit iiu Citpitiiine. ma position m'oblige à certaines précautions contre les visiteurs.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il pourrait se trouver parmi eux d'anciennes connaissances dont la rencontre serait dangereuse,..

— Que voulez-vous dire?

Le Grand A\s}e le regarda fixement.

— Je veux dire, capitaine, reprit-il en a])puyant sur chaque mot, que celui qui vous parle est arj'i\ é en Amcriipic, il y a vingt ans, comme condamné, et les (ers de galérien aux pieds; il a même travaille longtemps aux défrichements delà i-ouisiîinc, ;i titre d'esclave, et n'a dû sa délivrance qu'à la destruction d'une partie de nos établissements par les Anglais.

— Est-ce vrai? s'écria Louis stupéfait.

— Jauraispusuivre ceux qiii m'avaient rendu la liberté; mais j'avais un fusil, de la poudre, l'espace devant moi... je me suis fait coureur de bois, et j'y ai vécu quinze années, ami des forts, ennemi des lâches et indépendant de tous.

— Et comment èlesvous arrisé au commandement du fort?

— Un joui*, en revenant du grand Portage, j'appris, par un guerrier Pied-Noir, que ceux de sa nation avaient rencontre un fils d'Onontio j)rès du lac de la Pluie ; qu'ils avaient tué ses guides et l'avaient emmené prisonnier. Leur can)peinent était proche ; je m'y rendis, et je trouvai l'oflicicr français lié au poteau. Les chefs Pieds-Noirs, avec qui j'avais fumé le calumet de paix, memonlrèrent des papiers quils avaient trouvés sur lui. C'était unecomniissiun décommandant pour le fort du Cèdre accordée au chevalier Paul de Rosellcs.

— Dieu !

— L'éloigncment du fort le mettait à l'abri de toute surveillance ; le nouveau commandant n'y était connu de personne ; la chance était donc sûre et l'occasion unique : j'en voulus profiter. Les Pieds-Noiri me cédèrent, pour quelques fourrures, les papiers et l'épée du chevalier... qui fut brûlé le soir même.

Louis poussa un cri d'horreur.

— Et vous osez me faire une pareille confidence? dit-il enfin les yeux fixés sur le Grand Aigle.

— Parce que je sais mon déguisement dccou-

vert, répliqua celui-ci ; le chevalier de Roselles était connu de M. le comte de Nérac.

— Qui vous a dit...?

— Le Huron qui vous sert de guide avait entendu votre entretien avec Pierre Laffut; il a jugé que je serais bien aise d'être instruit, et cette flèche d'avertissement était lancée par lui.

Louis n'en entendit pas davantage : il se leva pour s'élancer vers son fusil ; mais la tète lui tourna, il se sentit chanceler et fut obligé de s'appuyer au fauteuil.

— M. le comte doit comprendre que je ne pouvais le laisser maître de mon secret sans me perdre, continua le Grand Aigle toujours impassible ; aussi ai-je pris mes précautions et suis-je sûr maintenant de n'avoirrien à craindre.

— Qu'as- tu donc fait, misérable? demanda le jeune homme surpris et épouvanté de ee qu'il éprouvait.

— Je me suis souvenu, reprit le commandant, que j'avais près de moi une jeune fille à qui sa mère avait enseigné l'art de tuer un ennemi sans bruit.

— Néhala !

■ — Je lui rti demande de faire, pour ma sùrol(', ce qu'elle avait lait pour sa haine.

— Ainsi ce vin que tu me versais...?

— Avait été préparé par elle.

Louis se rejeta en arrière, les cheveux hérissés.

— Empoisonné!... balbulia-t-il; lâchement empoisonné!... Est-ce |iossible? Quoi ! ces vcrtii^cs, ce froid qui gagne tous mes membres... c'est donc la mort?... La mort!... ah! avant qu'elle vienne, je me serai du moins vengé!

11 voulut dégiuncr le couteau de chasse (ju'il |)()rtaità !;i ceinture ; mais l'arme écha})pa à sa main engourdie.

— R!. le comte voit (jue je n'ai rien à craindre de ses violences, observa le Grand Aigle avec un(! sombre ironie; encore quelques instants, et je serai également à l'abri de ses révélations.

— Ne l'espère pas, misérable! bégaya Louis, (|ui se roidissait en cU'orls inutiles; ma mort sera connue... et j'ai des amis... qui me vengeion t !

— S'ils ne devaient point être bientôt à ma disciéiitui. comme loi-même.

— A la discrétion? tu mens ! Pnrtpnil moyen?

— Rci^arde.

Le Grniid Aigle avait repoussé le voici d'une fenêtre, jusqu'alors fertiiée, et le comte apei'çut à rexlrémité de la plate-forme les deux drapeaux blancs qui devaient avertir ses amis de quitter la Montagne-Noire pour le rejoindre.

— Le signal! s'écria-t-il épouvante, lis vont venir!

— Ils sont venus ! interrompit le commandant en lui faisant signe de prêter loreille.

Le son d"une corne d'appel venait, en effet, de retentir au pied du rocher. Louis se pencha à la fenêtre et aperçut, à l'entrée du sentier, Pierre Laffutet Henriette qui se dirigeaient vers le fort.

Réunissant tout ce qui lui restait de forces, il essaya de pousser un cri qui pût être entendu par eux. 3îais le Grand Aigle, effrayé, le terrassa, et, saisissant le couteau de chasse tombé à ses pieds, le leva pour l'en frapper.

Il fut arrêté par une exclamation de Néhala qui venait de paraître sur le seuil.

— Pas de sang! dit la jeune fille, les deux mains tendues.

— Ses cris vont nous trahir ! répli(jua le Grand Aigle.

— La femme pâle est encore loin, reprit-elle en s'approcliant et écartant doucement l'arme; pas de sang !

La voix de Louis commençait effectivement à s'éteindre. Néhala détacha la couverlure bleue qui pendait à son épaule, et l'étendit sur le mourant. Celui-ci voulut faire quelques efforts pour se dégager ; mais le nègre Lago, qui venait d'entrer, s'avança sur un signe, l'enveloppa dans le manteau, afin d'étouffer ses derniers cris, et, l'enlevant dans ses bras counne un enfant, sortit précédé de la jeune sauvage.

Pcndanl la fin de la scène rapportée dans le cliapitre précèdent, Henrielle et Pierre LalTut avaient commencé à gravir le sentier qui conduisait au fort. Malgré le signal qui flottait sur la plate-forme, le coureur de bois n'avait quitté qu'à regret le campement delà Montagne-Noire. Son avis était d'attendre le retour du comte; mais la jeune femme ne voulut point accepter ce retard, et son impatience finit par vaincre les répugnances de Pierre.

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