DÉVELOPPEMENT DE L'IMAGE CORPORELLE
Avant d'aborder ce qui fera plus précisément l’objet de ce travail, il est nécessaire d’étudier rapidement le développement de l’image corporelle. L'étude des différents facteurs qui la constituent et des divers stades de son édification nous fournira des éléments indispensables à la compréhension des troubles que nous voulons étudier.
Il est évident que l’image que nous avons de notre corps ne nous est pas fournie intégralement et toute constituée dès la naissance. L'enfant ne l’acquiert que par une longue expérience où la douleur, la motricité, les sensations extéroceptives jouent un rôle capital.
Ce qui frappe dans le comportement d’un nouveauné, c’est l'incertitude et l’incoordination des mouvements. Le nouveau-né paraît être complètement dépourvu de toute notion de spatialité.
Le monde extérieur et le corps propre sont tout d’abord confondus. Puis, représentations visuelles, douleurs, activités motrices, sensations vestibulaires contribuent à la discrimination de l’espace extérieur et des objets d’une part, de l’espace et du corps propre d’autre part.
C'est par fragments que s’élabore cette connaissance du corps, certains fragments étant nettement favorisés.
De deux à six mois, l'enfant commence à prendre conscience de ses membres dès que ceux-ci apparais-
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sent dans le champ de sa perception visuelle, et dès la douzième semaine, on observe un déplacement des yeux vers ses membres, témoignant, sans doute d’un effort de discrimination et de connaissance.
Certains fragments, avons-nous dit, sont nettement favorisés. C’est ainsi que vers le quatrième mois, d'après Auguste TOURNAY, l'enfant fixe spontanément son regard sur sa main droite et regarde ses doigts s’agiter, tandis que la main gauche est laissée, pour ainsi dire, à l'abandon. Ces constatations, concernant des enfants droitiers, impliquent la nécessité de la maturation, le développement pyramidal étant en effet plus précoce à droite. L'ordre des faits se trouve inversé chez le gaucher.
HÉCAEN, ainsi que d’autres auteurs, confirme cette nécessité d’un certain développement moteur par ses constatations faites chez un nourrisson de trois mois.
Nous trouvons encore cette notion confirmée par le fait qu'il existe aussi un décalage entre les moments d'apparition de la première ébauche de recherche de la somatognosie, pour ce qui à trait aux segments supérieurs et inférieurs du corps. Le faisceau pyramidai achève en effet son développement dans son segment supérieur avant l’inférieur. D’autre part, les membres inférieurs n’entrent pas en contact comme les mains avec les objets extérieurs. à
C'est ainsi qu'il faut attendre le cinquième mois pour relever la trace de l'intérêt que prend l’enfant au déplacement de ses pieds.
Vers le neuvième mois seulement, il est capable de distinguer la substance de son corps d’avec les objets qui l’entourent.
Mais si certains segments apparaissent comme faisant partie du moi de très bonne heure, et si le sentiment d'appartenance marque un énorme progrès dans la constitution de l’image de soi, il s’en faut que la
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notion d’un tout corporel, d’une unité organisée et isolée soit acquise.
Ce n’est que très lentement que les représentations fragmentaires s’articulent les unes avec les autres et s'unissent dans la conscience.
Vers la deuxième année, l'enfant semble bien posséder la notion d'appartenance de ses membres qui font partie d’un tout qui est sa propre corporalité, mais il est incapable de transposer sur autrui l’image qu’il s’en est faite. Les dessins d'enfants témoignent de la connaissance qu’ils ont de leur corporalité et de celle de leurs semblables.
Selon PIAGET, jusqu’à l’âge de cinq à huit ans, l’enfant continue d’acquérir les éléments constitutifs de son image corporel et s'occupe inconsciemment à les assembler et à les organiser.
Après ce stade d’égocentrisme (jusqu’à la huitième année), vient le stade de socialisation et d’objectivation (onze ans). À ce moment seulement l'enfant peut identifier le schéma que lui présentent ses semblables par transposition de sa propre image alors parachevée.
Nous ne pouvons envisager ici en détail le rôle des différentes impressions sensorielles qui contribuent, d’abord à séparer espace extérieur et objets de l’espace du corps propre, puis à édifier l’image corporelle. Nous nous bornerons à rappeler la part qui revient à chacune d’elles dans ce processus.
L'importance des sensations tactiles n’est pas douteuse. Il est nécessaire en effet, pour garder une notion exacte de notre corporalité, que le schéma tactile se superpose exactement au schéma postural. Inversement, les sensations arthrocinétiques et musculaires doivent être intactes pour que la localisation des sensations tactiles demeure correcte et que notre schéma corporel se superpose exactement à la réalité.
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LHERMITTE, à ce propos, cite le cas d’un malade qui avait perdu la sensibilité arthrocinétique dans un de ses membres avec conservation de la sensibilité au tact. Les yeux clos, ce sujet indiquait avec la plus rigoureuse exactitude les points des téguments qui avaient été touchés et il en indiquait la position, tant que le membre se trouvait dans la situation où il avait pu l’observer les yeux ouverts. « Déplace-t-on passivement le membre après une première excitation tactile, écrit-il, notre sujet ne pourra plus indiquer exactement dans l’espace la situation du point stimulé. »
Nous entrevoyons en même temps l’importance des sensations et des représentations visuelles dans la constitution et le maintien du schéma corporel.
Toujours pour LHERMITTE que nous citons et dont l'avis est partagé par la plupart des auteurs (GELB, GOLDSTEIN, SCHILDER), « la synthèse de toutes les sensations dont notre corps est l’objet ne se réalise complètement que sous le signe d’une représentation visuelle consciente ». Ce point de vue semble d’ailleurs parfaitement justifié par les résultats de la très ingénieuse expérience de STRATTON et ses collaborateurs WOOSTER et SHOLL (1).
Enfin, les données sensibles fournies par l’appareil d’équilibration vestibulaire, organe général du tonus et de la motilité jouent un rôle éminent dans la constitution du schéma corporel et dans la conservation de son intégrité. C’est encore à Pierre BONNIER que revient le mérite d’avoir montré avant bien d’autres neurologues la fréquence des sensations de déformations cor-
(1) Un sujet est muni d'un masque supprimant totalement la vision de l'œil gauche. Devant l'œil droit est placé un système optique tel que toute la vision est inversée : le ciel est vu à la place du sol, les objets situés à droite sont vus à gauche et réciproquement.
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porelles engendrées par un déficit des fonctions du nerf vestibulaire, le « nerf de l’espace » suivant sa propre expression.
En 1938, LHERMITTE et BINEAU ont rapporté l’observation de deux malades atteints de lésions hémorragiques brutales des noyaux vestibulaires, qui présentaient des hallucinations portant sur l’image du moi corporel, avec ou sans hallucinations visuelles. Ils soulignaient à ce propos l’importance du rôle joué par l’appareil d’équilibration vestibulaire dans le maintien de notre personnalité consciente.
Il n’est pas possible de passer sous silence le point de vue psychanalytique sur le développement de l’image corporelle. Nous en exposerons succinctement les principes en nous référant principalement aux travaux de SCHILDER et de LACAN.
Pour les psychanalystes, c’est à la libido qu’il revient d'organiser et de mettre en forme les données confuses fournies par les organes des sens. Chez le nouveau-né (et même chez l'embryon), pour qui le moi et le non-moi restent confondus, existe une modalité de la libido, qualifiée de narcissique, dans laquelle la sensation de bien-être ne provient que du fonctionnement général de l’organisme, sans distinction spéciale. À ce stade de narcissisme succède une période d’autoérotisme dans laquelle la libido se concentre autour des zones érogènes buccale, anale, génito-urinaire, sources de satisfactions d’un genre plus particulier, satisfactions mieux différenciées quoique purement auto-érotiquès. Ces zones se détachent alors du monde extérieur pour être intégrées au moi et constituent les points de repère autour desquels se réunissent peu à peu les images des autres segments.
Un peu plus tard, le monde extérieur est perçu comme indépendant du moi, et, de tous les objets qui l'entourent, le visage humain suscite particulièrement