LE SCHÉMA CORPOREL DANS LA MANIE ET LA MÉLANCOLIE
Le maniaque, dans son intarrissable logorrhée, exprime parfois, au milieu de sentiments divers et excessivement variables, des sensations de transformation corporelle. « Je suis grand de plus de six pieds six pouces que vous », nous disait un de nos malades d'apparence chétive, « Je suis énorme et je suis le plus fort ». Un autre disait n'être plus qu’une sorte de nuage, « un ectoplasme », un fantôme sans consistance, ce qui lui conférait, disait-il, la propriété inhabituelle d’être partout et nulle part en même temps, de traverser portes et murailles, etc.
Nous pensons qu’il serait pour le moins hasardeux d'attribuer à un trouble de la somatognosie, à un défaut de perception des rapports spatiaux qui relient notre corporalité aux objets extérieurs, et entre eux les segments de notre corps, ce qui n’est vraisemblablement qu'une manifestation de l’activité ludique caractéristique de la manie.
A côté de l'extrême instabilité des affirmations comme de la qualité de ces transformations, l’absence de conviction du malade, son expression amusée et ironique semblent confirmer notre façon de voir.
Il n’en est pas de même chez les malades mélancoliques dont le schéma corporel peut présenter les modifications les plus étranges. Ces états s’accompagnent d'une anxiété profonde qui peut être considérée ici comme le critère de cette réalité morbide.
Tous les degrés s’observent entre la sensation de non existence ou de destruction d’un organe et la perte de la notion du corps tout entier, de l’âme même, l’expression maximum de ces idées délirantes se trouvant réalisée par le syndrome de CoTARD qui, selon cet auteur, se définit par le tableau suivant
1° anxiété mélancolique;
2° idées de damnation, de possession;
3° propension au suicide et aux automutilations;
4° analgésie;
5° idées hypocondriaques de non-existence ou de
destruction des divers organes, du corps tout entier, de l’âme, de Dieu;
6° croyance à l’impossibilité de mourir.
DIDE ajoute à ce tableau « l'intuition d’énormité » et cite deux de ses malades dont l’un pensait toucher le ciel avec sa tête et évitait de bouger les doigts pour ne pas ébranler le monde, l’autre se retenait d’uriner pour ne pas provoquer d’inondations.
Cette forme de délire n’est pas spéciale à la mélancolie et BAILLARGER, dès 1861, signalait ce syndrome dans la paralysie générale. Il peut, d’une manière générale, se réaliser sur un fond d’involution mentale quelle qu’en soit la cause. On lui reconnaît une forme systématisée progressive, mais des cas curables ou récidivants ne sont pas exceptionnels. FRANCOTE, VURPAS, ROGUES DE FURSAC en ont publié plusieurs cas.
Nous devons à l’obligeance du Docteur BARGUES l’observation suivante que nous résumons
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OBSERVATION
Monsieur R. B.., soixante ans.
Intelligent, homme d’affaires actif et avisé, très mondain, beau parleur aux attitudes volontiers théâtrales, est atteint au début de 1949 d'un accès de mélancolie anxieuse. (Deux accès antérieurs en 1907 et 1932.)
Dès le début, il éprouve des cénesthopathies de caractère douloureux, sans localisation précise et exprime des sentiments d'étrangeté du monde extérieur et de lui-même allant jusqu'aux idées de négation de l'existence
— « Je nai plus l'impression de vivre. Je ne vis plus. Je me demande si c'est bien moi qui vis...» etc.
Guéri après une cure d'éiectro-chocs, il fait en avril 1949 un ictère infectieux à la suite duquel il rechute, et si, cette fois, l’état de dépression mélancolique est moins accentué, les idées de négation se sont enrichies considérablement, Il se sent troublé dans ses rapports avec le moude extérieur
— « Je ne vois pas le monde. Je n'ai pas l'impression de vivre. Ce n'est pas moi qui vis. »
En même temps, il épreuve le sentiment d'avoir perdu son intégrité corporelle. Ses zffrmations sont extrêmement variables
— « Je n'ai plus de cœur. Je n'ai plus de pouls. mon cœur s’est arrêté de battr=,. Je n'ai plus de bras, plus de jambes, etc. »
Ces syndromes ont donné lieu depuis longtemps à des discussions et nous avons cité les travaux de WER- NICKE, DENY et CAMUS, et P. BONNIER.
ALTER les rapprochait des phénomènes agnosiques et parlait d’anesthésie psycho-sensorielle. FOERSTER, élève de WERNICKE, les attribue à une suppression des fonctions de la somatopsyché et définissait ces troubles une « asomatopsychose générale élémentaire ». Pour lui, chaque sensation se compose d’un élément
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sensoriel, spécifique, et d’un deuxième élément constitué par des sensations concomitantes, d’origine organique et principalement musculaires, résultant du mouvement nécessaire à l’adaptation de l’organe sensoriel, et de l'association de ces deux éléments résulte le sens du réel. Dans le syndrome de dépersonnalisation, c’est cet « élément myogène » qui n'arrive plus à la conscience.
Voici ce qu'écrit SÉGLAS, et comment il explique par la cénesthésie qu’il vient de définir, les idées de négation et de transformation corporelle des mélancoliques :
« Par suite des modifications survenant dans le « fonctionnement des appareils organiques dans la « mélancolie, et que nous avons signalées plus haut, « on comprend aisément combien de sensations diver- « ses et nouvelles doivent venir modifier le complexus « habituel cénesthésique.
« De plus, par suite de l’état particulier des cen- « tres nerveux qui, eux aussi, participent à la souf- « france générale de tout l'organisme, c'est surtout « dans leur élaboration cérébrale que les diverses sen- « sations se transforment et s’altèrent. Les images « intérieures, ainsi que le dit COTARD, modifiées, défor- « mées ou oblitérées par suite d’un état maladif des « régions correspondantes de l'écorce cérébrale, ne « sont plus adéquates à leurs excitants normaux, et « les impressions même régulièrement transmises, ne « produisent plus que des sensations alarmantes par « leur étrangeté.
« Comme tout état nouveau doit l’être, l’affaiblisse- « ment général de l'organisme du mélancolique est « perçu par la conscience. L'état cénesthésique normal « du bien-être perçu produit par le condensus harmo- « nique des sensations organiques fait place, l’équili- « bre une fois rompu, à un nouvel état cénesthésique « pénible; état général de malaise le plus souvent, et « parfois avec quelques localisations plus précises.
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« L'effet d’un organe faible ou malade dérange le « ton psychique et se traduit dans le cerveau par une « irritabilité excessive, ou une disposition à l'émo- « tion, en résumé par un état de malaise psychique.
« C’est la source d’une série de raisonnements « inconscients aboutissant, en dernier terme, à un « jugement confus mais défavorable sur la constitu- « tion physique et psychique, dont le ton semble « abaissé au malade. »
Pour SÉGLAS, c’est donc essentiellement une perturbation des sensations élémentaires, accompagnée d’un état particulier de « souffrance » des centres nerveux, qui se trouve à la base de tels phénomènes.
Pour DENY et CAMUS, la sensation de dépersonnalisation, les idées de négation et de transformation corporelle ne sont plus attribuées à la perte d’un stimulus périphérique, mais à une perturbation centrale, un ébranlement des centres corticaux où se trouvent fixées les images des sensations internes organiques auxquelles nous devons la notion de notre image corporelle. Ces auteurs parlent de cénesthésie corticale (signifiant à leur sens : « la conscience du corps ») et proposent, pour en désigner les diverses modalités de transformation, les termes d’acénesthésiopathie, d'hypo, d’hyper, de para-cénesthésiopathie.
BONNIER s'oppose vivement à ces conceptions. Pour lui, les sensations organiques et sensorielles ne sont nullement troublées. Il faut voir l’origine du trouble dans la perte de la « figuration spatiale » que les influx vestibulaires commandent pour une grande part. Ce ne sont donc pas les sensations qui sont perdues, mais la possibilité de leur attribuer une « topographie », ce qui est lésé, c’est le schéma de notre corps, par « aschématie » pure ou « hyperschématie ».
LHERMITTE a souligné tout l’intérêt de cette théorie qui se rapproche beaucoup des théories modernes.
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Pour cet auteur, d’ailleurs, les troubles cités plus haut sont dus à la perte des facultés d'intégration des sensations et des perceptions à notre propre personnalité physique dont l’image est constituée par leur synthèse constamment renouvelée à la frange de notre conscience.
Bien qu’il n’y accorde qu’une importance secondaire et accessoire, LHERMITTE a cependant souligné la différence des sentiments affectifs accompagnant les syndromes d’ANTON-BABINSKI et la dépersonnalisation. Alors que, dans le premier cas, les malades hémiplégiques, non seulement méconnaissent leur maladie (anosognosie), mais encore sont indifférents et manifestent même une certaine jovialité en face de leur dimidiation corporelle (anosodiaphorie), les seconds, comme nous l’avons précédemment souligné, tout en gardant la notion de leur corps, se lamentent de ne plus le reconnaître, bien qu'ils en aient la perception visuelle, et leur anxiété ne peut manquer de frapper l’observateur. Ici, « ce qui fait défaut », dit LHERMITTE, « c’est expressément la représentation du moi physi- « que, l'appréciation des fonctions qu’occupent dans « l’espace ses multiples segments, enfin, le sentiment « d'appartenance au moi. Le sujet voit son corps, le « palpe, sans parvenir à se persuader que c’est sa pro- « pre chair qui sent et se déplace. Nous sommes donc « en présence d’une asomatognosie totale, puisque le « sujet voit son corps et ne le reconnaît pas ».
Le rôle de l’anxiété ne doit donc pas être sousestimé et ce que nous avons dit plus haut du rôle des sentiments affectifs dans la constitution de notre image corporelle nous permet de concevoir que leurs troubles Soient susceptibles d'y apporter des modifications et que le processus incessant de remaniement que nous avons signalé se fasse de façon anormale lorsque les processus émotionnels sont perturbés.