PER PRES
« Je veux ouvrir les yeux et je pense que je les ai véritablement ouverts. Pourtant je ne distingue rien, je suis-enveloppé de brume. Où suis-je ? Que s'est-il passé ? Ce n'est pas de la brume, c'est du coton. Tout est en coton. Je suis en coton. Mon cerveau travaille pour essayer d'en sortir, car Je dois rêver, mais il est tout seul à travailler, car je n'ai plus de corps. Je me dis qu'il faut remuer, essayer de bouger les bras ou les jambes, mais où sont-ils donc passés ? Je veux faire et je ne peux pas faire parce que je n'ai plus de quoi faire. J'ai été endormi, c'est sûr, et qu'est-ce qu'on ma fait pendant mon sommeil ? On a dû m'amputer, ou bien je suis mort et déjà dans l’autre monde. Je vais peut-être me retrouver sur un champ de bataille, mutilé. Comme c'est long ! Peu à peu, je distingue les lieux. Je suis dans un grand lit et je suis tout petit, tout petit dedans, perdu. J'ai retrouvé bras et jambes et c'est avec beaucoup de plaisir que je fais cette constatation, tellement j'étais sûr de ne plus les avoir, mais je suis tout petit, difforme, un corps minuscule avec des bras et des jambes d'homme normal. Mon cerveau n'est plus tout seul maintenant. Il commande et il dirige quelque chose, mais
.ce n'est pas encore parfait. Brusquement, à côté de moi, je
reconnais l'infirmier B.., il me parle et je réponds, mais je ne me rappelle plus ce qu'il m'a dit, ni ce que j'ai répondu. Je suis fatigué. Je vois maintenant le lit à côté du mien, et les murs, le plafond, les fenêtres. Tout. Je me reconnais. Je reconnais la salle, les camarades. »
Notons encore que notre sujet, garçon intelligent et relative-
ment cultivé, n'avait jamais éprouvé de telles sensations au cours
de sa maladie, en dehors du traitement. Il est sorti guéri peu
après et n'a Jamais plus ressenti de pareils symptômes.
Contrairement aux cas que nous venons de signaler,
survenant au cours de la convulsivothérapie, où les sensations de transformation corporelle n’apparaissaient que dans l'intervalle des séances, au moment de l’endormissement ou du réveil du sommeil normal, mais non à la période confusionnelle, au réveil de la phase
LE
CR
comateuse de l’électro-choc, les troubles surviennent chez notre malade au cours même de la séance, dans la période de transition qui succède au coma et précède le réveil.
La renaissance de la conscience et de la personnalité, la reconstruction des fonctions psychiques et le retour à la connaissance du moi physique dans son intégrité, s’opèrent parallèlement et par paliers. Au sortir de l’état crépusculaire, la conscience est tout d’abord incapable de discerner le moi et le non-moi. Puis se situe une phase de spatialisation.
« Le sujet, peu à peu, se distingue d’abord dans « l’espace, en temps que lieu géométrique d’une con- « fuse sensation de bien-être ou de mal-être, expres- ,« sion affective imparfaite d’une résultante organi- « que. » (DESHAIES.) Puis cette confusion tend à se dissiper; la prise de contact s'établit avec le monde extérieur, mais le moi hésite encore à se reconnaître (1). Enfin, réalisant à nouveau des expériences de plus en plus complexes, retrouvant la perfection antérieure de ses opérations intellectuelles, le sujet prend conscience de son moi corporel et physique « avec une plénitude caractérisée par la certitude d’être complétée par des qualités d'autonomie, d’unité et d’activité ».
Il ne s’agit pas dans ce cas de désordres vestibulaires suscitant, à la faveur d’un obscurcissement de la conscience, des sensations de transformation corporelle, mais d’une reconstitution de l’image corporelle où se trouvent condensées dans un espace de temps moindre, les étapes que nous avons décrites à la formation de cette image chez l'enfant.
(1) ROUSSEAU, décrivant ses impressions au sortir d'un évanouissement, MONTAIGNE, après une syncope consécutive à une chute de cheval, ont su donner du sentiment de non-appropriation une relation particulièrement heureuse.
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