CHAPITRE PREMIER
ennemis occidentaux de l'Église romaine et soulever des difficultés dogmatiques.
Plusieurs raisons devaient écarter de lui cette pensée. D'abord les querelles des Latins entre eux n’avaient pour lui aucun intérêt, puisqu’il affectait de les regarder comme des barbares. D’autre part, n’était-il pas le gardien de l’orthodoxie, et n’était-ce pas sur ce titre qu’il appuyait ses revendications? Changer quoi que ce fût aux habitudes de l'Église grecque eût été une maladresse et une cause de défaite. Cette Eglise fut, d’ailleurs, toujours très attachée au dogme de la transsubstantiation *, et, au xvie siècle encore, ses patriarches refusèrent d’entrer en relations avec les protestants, qui voulaient détruire ce dogme 1 2.
Il n’y eut donc pas à proprement parler de luttes théo-
logiques entre l’Eglise grecque et l’Eglise romaine. Les grands combats des ive et ve siècles se livrèrent surtout entre Orientaux, et les papes n’y intervinrent guère que comme arbitres. Sans doute, des conflits fréquents eurent lieu entre les évêques du patriarcat de Constantinople et la cour de Rome : il y eut même, avant le xie siècle, des schismes temporaires, à la suite des querelles dogmatiques. Mais aucun de ces schismes ne fut considéré comme définitif. Le besoin même que les évêques d'Orient avaient d’un arbitre qui pût trancher leurs différends les portait à ménager le pape. Celui-ci, en retour, donnait force de loi dans la chrétienté aux symboles et aux articles de foi adoptés par les conciles. Enfin, depuis le septième concile (778), les théologiens grecs considéraient les dogmes comme fixés une fois pour toutes. Le symbole de Constantinople en était la formule consacrée, et ils attachaient à la lettre de ce symbole un respect
1. Voir à ce sujet Arnauld, Traité de la Perpétuité de la foi.
2. Eattcnbusch, Lehrbuch der vcryleichenden Confessions-Ktinde, pp. 141-142. Un traité de Samonas, évêque de Gaza, écrit sur cette question et intitulé : Dispute avec le Sarrasin Achmed sur l'Eucharistie, montre qu’au xi° siècle les Grecs admettaient parfaitement la doctrine de la transsubstantiation (Migne, Pat. yr., t. CXX, pp. 822-831).
LES QUERELLES TIIÉOLOGIQUES
superstitieux. Désormais, toute discussion étant close, on ne pouvait selon eux y changer la moindre chose, sans ébranler toute l’orthodoxie. C’est ce qui explique que, si la lutte n’a pas porté au xie siècle sur des questions de dogme, elle ait éclaté à propos de la lettre du symbole. Ce fut donc une querelle symbolique, bien plus que dogmatique, qui divisa les deux Églises.
I n des principaux griefs élevés par Photius contre l’Église latine avait été l’altération du symbole par l’adjonction des mots : « èx to’j Vlo-j » à la procession du Saint-Esprit. D’après le symbole de Constantinople, l’Esprit procède du Père : Kal elç to ÏIv£Üp.a t o ay.ov, to xupiov, to Çoiotohov, to ex tou Il a t po ç exTtopeuojjLevov... » Or, depuis le vme siècle environ, l’Église latine avait pris l’habitude d’ajouter à cette procession celle du Fils. C’est dans un concile de Tolède que l’on trouve la première consécration officielle de cette affirmation. Plus tard, en 767, le synode de Gentilly, et, en 809, celui d’Aix-la-Chapelle l’adoptèrent : les « Libri Carolini » la consacrèrent. Les papes résistèrent d’abord, puis finirent par céder et adoptèrent l’innovation '. Photius ne manqua donc pas de relever ce qu’il considérait comme une profanation du symbole. Dans son Encyclique aux évêques d’Orient, il dénonça avec indignation la nouvelle doctrine. « Bien plus, dit-il, le symbole saint et sacré qui tient sa force invincible des décrets portés par les conciles œcuméniques, ils ont essayé de le corrompre par des raisonnements illégitimes, par des raisonnements ajoutés en fraude, par les exagérations de leur insolence. O machinations diaboliques ! L’Esprit Saint ne procède pas seulement du Père, mais aussi du Fils. Telle est leur innovation 1 2. » Photius lui-même écrivit ou fit écrire plusieurs traités pour prouver la fausseté de la doctrine latine. Des écrivains latins lui répondirent et
1. Harnack, Précis de l’histoire des dogmes, traduct. E. Choisy. Paris, 1893, p. 309.
2. Photius, Encyclique aux évêques d’Orient; — Migne, Pat. gr., t. CH, pp. 726-728.