‹ Le schisme oriental du XIe siècleChapitre 223 sur 324 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

but (o-uvsp^sffôat) ; chacun d’eux pris à part ne possède qu'une volonté particulière (t o la ’.ov (3oû)orip.a) ; aucun d’eux ne peut donc parler au nom de l’Eglise tout entière. Loin que l’autorité du pape soit indiscutable pour lui, il croit au contraire que la vérité peut jaillir seulement d’une entente mutuelle et, par conséquent, d’une discussion entre les cinq patriarches. Et cette attitude libre qu’il prend vis-à-vis de Rome, il l’observe aussi en face de Constantinople. Non seulement il n’accepte pas sans contrôle tous les griefs que Michel Cerularius lui présente contre les Latins, mais il les pèse avec les plus grands scrupules. Il juge les uns importants, les autres futiles ; il soumet même à une sévère critique les affirmations du patriarche et il lui arrive, quoiqu'il le fasse en termes modérés, de le convaincre d’erreur, pour ne pas dire de mensonge *. Ses actes et sa théorie étaient donc d’accord. Il se posait comme arbitre entre les deux partis. Après avoir envoyé au patriarche de Grado une étude approfondie sur la question des azymes, il s’imaginait, un peu naïvement sans doute, qu’elle suffirait à convaincre le pape et tous les Latins. Il répondait même à son correspondant des bonnes intentions de Michel Cerularius, car il avait foi dans la concorde entre les « cinq sens » de l’Eglise et, pour sa part, il travaillait à l’établir par ses efforts.

Par là, Pierre d’Antioche représentait bien un passé disparu à tout jamais. Ses idées n’avaient aucune chance de triompher parce qu’elles n’étaient pas d’accord avec les faits. Elles lui avaient été transmises par l’éducation traditionnelle à laquelle étaient soumis tous les Byzantins; mais justement parce qu’elles étaient un produit du passé, elles ne pouvaient s’appliqucrmi au présent ni à l’avenir. A l’époque des grands conciles de Constantinople et de Chalcédoine, au ive et au ve siècle l’autorité des cinq patriarches était un fait presque indiscutable. A part le patriarche de Jérusalem qui semble n’avoir été admis dans ce cortège qu’en mémoire

I. Voir sa réponse à Michel Cerulariu3, 111e partie, chap. i.

LA HIÉRARCHIE

de sa résidence, chacun d’eux avait sous ses ordres un nombre considérable d’églises, et, de plus, chacun d’eux avait en face de lui des païens à convertir et pouvait rêver, pour sa puissance, des agrandissements sans bornes. Le pape regardait du côté de l’Occident; le patriarche d’Alexandrie remontait le Nil et étendait son influence chez les chrétiens d’Abyssinie ; d'Antioche partaient pour les bords de l’Euphrate les missionnaires orthodoxes ou nestoriens qui poussaient des pointes hardies jusque dans l’Asie centrale *, et Constantinople devait trouver un libre champ de propagande dans les populations slaves qui, au siècle suivant, commençaient à s’établir dans la péninsule des Balkans. Sans doute, cette théorie des cinq patriarches n’avait pas pour elle l’autorité de la tradition apostolique. Le patriarche de Constantinople était un nouveau venu dans la hiérarchie et bien d’autres évêques qui portaient autrefois le titre de patriarches avaient été contraints d’y renoncer. Mais, quoique dépourvue de cette haute autorité, la doctrine des cinq patriarches avait au moins l’avantage d’être d’accord avec la réalité : à l’époque de saint Léon ou de Justinien, on pouvait croire, de bonne foi, que le gouvernement de l’Eglise était destiné à être une pentarchie dont les membres, unis par la concorde spirituelle, ne reconnaissaient pas d’autre autorité suprême que celle du Christ.

Au xie siècle, au contraire, le doute était-il permis sur ce point? Ne fallait-il pas être bien aveugle pour ne pas voir les transformations qui s’étaient produites dans l’Eglise? Qu’étaient devenus les puissants patriarches du ve siècle qui savaient au moment voulu faire sortir des déserts d’Egypte ou de Syrie des légions de moines et qui se présentaient dans les conciles œcuméniques, entourés d’un immense cortège de métropolitains et d’évêques, signe visible de leur puissance? A leur place n’existaient plus que d’obscures églises dont l’état précaire était moins pour les Musulmans un sujet

1. Voir Cahun, Introduction à l'histoire de l’Asie, livres I et II. — Paris. 1899.

Page 1