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CONCLUSION
Après avoir essayé de déterminer quels furent les antécédents du schisme oriental du xie siècle, au milieu de quelles circonstances et sous quelle forme il se produisit, enfin quelles conséquences en découlèrent, nous pouvons chercher maintenant quelle place il occupe dans l’histoire générale des relations religieuses entre Rome et Byzance. Notre conclusion sera la réponse à la question que nous posions au début de cette étude : Qui, des contemporains ou de la postérité, a bien jugé cet événement? Doit-on, comme les chroniqueurs latins et byzantins, lui refuser toute importance, ou faut-il y voir un de ces faits primordiaux dont les peuples, pas plus que les individus, ne peuvent répudier l’héritage? En d’autres termes, son action sur l’histoire postérieure de l’Église a-t-elle été faible, pour ne pas dire nulle, ou est-il au contraire le point de départ et la condition inéluctable de tous les événements qui forment cette histoire? Tel est le problème que nous pouvons maintenant résoudre.
Ce schisme, il n’eu faut pas douter, fut le résultat de tout un ensemble de faits antérieurs qui concoururent pour ainsi dire vers le même but, la séparation des deux Eglises. Une rivalité perpétuelle sépara toujours les pays grecs des pays latins. Dans les invectives d’un Luitprand ou d’un Humbert contre les Grecs, se retrouvent les quolibets que les contemporains de Cicéron et d’Horace lançaient à ces « petits Grecs, Græculi », qui prenaient la revanche de leur défaite eu faisant, suivant l’expression du poète, la conquête de leurs vainqueurs. Au moyen âge comme dans l'antiquité, l’esprit
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juridique et le sens droit des Latins s'accommodèrent mal de cet ingéniosité subtile, de cette imagination si prompte à prendre des symboles pour des arguments qui est comme la fleur de l’hellénisme. Ces divergences morales furent le principe de la séparation qui partagea le monde romain en deux
empires et l'Eglise universelle en deux Eglises. Dès que ces organismes eurent pris conscience d’eux-mêmes, ils commencèrent à lutter les uns contre les autres, et, déjà bien avant le xie siècle, de nombreuses scissions avaient montré la difficulté d'établir entre eux une concorde solide : aucun de ces schismes cependant n’avait été définitif.
L’histoire n’est pas, en effet, un tissu d’événements dont l’enchaînement serait fatal et rigoureux. Bien des germes existent dans les sociétés humaines comme dans la nature, bien des forces s’y contrarient mutuellement; pour qu'un de ces germes puisse éclore, pour qu’une de ces forces soit victorieuse, il leur faut un milieu favorable, un accident arrivé à propos, sans lesquels ils demeurent ensevelis pour l’éternité dans les profondeurs du possible et du néant. En un mot, malgré tous ces antécédents, le schisme oriental du xie siècle n’était pas fatal : il n’était pas nécessaire du tout qu’il se produisît. Nous avons vu au contraire, en examinant les rapports entre les deux Eglises, qu’à la veille du schisme une sorte de compromis allait s’établir entre elles, que les rapports réciproques de leurs fidèles, loin d'être acerbes comme à l'époque de Photius et de Luitprand, devenaient de plus en plus fraternels, de plus en plus chrétiens. La haine et la discorde que leur avaient léguées leurs ancêtres étaient combattues par des causes nouvelles de rapprochement; les dissentiments religieux s’effaçaient, soit devant l’intérêt politique, soit grâce aux relations d’hospitalité qui unissaient les Grecs et les pèlerins occidentaux de Terre-Sainte. Les deux Eglises allaient peut-être s’unir pour jamais, lorsqu’elles se brouillèrent.
Ce revirement si brusque fut dû à l’influence d’un seul homme, à celle du patriarche Michel Cerularius. Ce fut lui
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qui rompit volontairement l'accord à moitié conclu entre les deux Eglises et raviva les causes de lutte et de rivalité qui avaient déjà commencé à s'atténuer sous l’action du temps. Sa volonté fut donc la cause déterminante du schisme. Frustré dès sa jeunesse des espérances qu’il avait conçues d’arriver à l'empire, il lui fallut, pour le dédommager de cet échec, la domination suprême sur les corps et sur les âmes. Le schisme ne fut dans ses mains que l’instrument à l'aide duquel il chercha à faire de ce rêve une réalité. Pour s’attacher l'amour des Byzantins, il mit en jeu leurs passions religieuses et se lit passer à leurs yeux comme le défenseur de l’orthodoxie contre les entreprises du pape et l’indifférence de l’empereur. Il ne craignit donc pas de soulever les problèmes les plus insolubles, d’attacher une grande importance aux questions les plus mesquines et, perdant jusqu'aux derniers scrupules, d'avoir recours pour triompher aux armes temporelles, à l’émeute, à l'assassinat. Il mit en lumière avec astuce, tous les usages de l’Eglise latine, toutes les questions irritantes qui pouvaient choquer les Grecs au plus haut degré et qu'une tolérance mutuelle avait jusque-là laissées dans l'ombre. Non seulement il prétendait garder son libre arbitre en face de Rome, mais il demandait à l'Eglise latine de se faire grecque et de renoncer à des coutumes qu'elle regardait comme apostoliques, sûr d'ailleurs de la réponse qu'il obtiendrait. Il se trouva, en effet, en face de lui une volonté aussi tenace, aussi peu propre aux transactions que la sienne; les tentatives du pape Léon IX et de ses légats pour renverser le patriarche, pour s'appuyer contre lui sur le frêle roseau qu'était la volonté de l'empereur n'aboutirent qu'à rendre le dénouement de la lutte inévitable. Le schisme fut proclamé et Michel Cerularius triompha.
Mais ce succès n'était qu'une étape aux yeux de l'ambitieux patriarche. Après avoir détruit l'ancienne constitution de l'Église grecque, il résolut de lui en imposer une nouvelle qui portât la marque de son caractère énergique et de son
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ambition universelle. Non seulement tous les évêques du patriarcat de Constantinople, non seulement les anciens patriarches d’Oricnt, mais les Eglises dissidentes elles-mêmes furent l’objet de scs sollicitations menaçantes. Il les sauva du despotisme de Rome, mais pour y substituer le sien. L’Eglise grecque devait, dans sa pensée, s’unir tout entière sous l'autorité du patriarche de Constantinople, pour repousser « dans les ténèbres de l’Occident » ces Latins arrogants qui affectaient de lui parler en maîtres. Au pape de l’ Ancienne Rome devait s’opposer le pape de la Nouvelle Rome, le patriarche œcuménique. Mais, de même que le premier n’était devenu réellement fort qu’après s'être affranchi de la lourde protection des empereurs byzantins, de même Michel Cerularius comprit que, pour réaliser scs desseins, il fallait devenir non seulement une puissance indépendante de toute autorité, mais encore l’unique autorité dans l’Etat comme dans l’Eglise, le pape-roi, souverain spirituel et temporel. Une révolution politique était la conséquence de sa réforme religieuse. Après avoir renversé le pouvoir du pape, il tenta d’abattre le pouvoir impérial cl de réduire les empereurs au rôle de subalternes, de vicaires des patriarches. Pour rendre la solution de cette question plus simple, peut-être entrepritil de se. faire lui-même empereur.
Ce rêve de domination universelle fut justement la cause de sa chute. Après avoir déployé, pour en faire une réalité, toutes les ressources de son esprit el de son énergie, il se heurta à la tradition politique de. Byzance; il fut écrasé par le loyalisme que des siècles de domination avaient imprimé dans le couir des Byzantins envers leurs empereurs autocrates. Après avoir fait prouve jusque-là du sens le plus pratique, de l'habileté la plus subtile, il sacrifia tous les résultats qu’il avait acquis à la chimère lliéoeraliquo. Il échoua là où devaient succomber plus tard les Lrégoire VII et les Innocent III ; il ne put ceindre à la lois la mitre et le diadème.
Est-ce à dire que toute son o-uvre périt avec lui? Sans doute le rêve qu’il avait poursuivi resta une chimère et aucun
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de ses prédécesseurs ne se hasarda à le reprendre. Sans doute après sa mort les forces qui avaient failli arrêter le schisme et dont il avait un moment suspendu l’effet, se donnèrent libre carrière. Les politiques essayèrent de trancher à leur manière les conflits religieux; les empereurs désireux d’obtenir des secours occidentaux, soit contre les Normands, soit contre les Turcs, suivirent la tradition inaugurée par Constantin Monomaque et travaillèrent de tous leurs efforts à faire aboutir « l’union » entre l’Église grecque et l’Église romaine. Longtemps on douta de la bonne foi de l’existence même du schisme, et, du xie au xve siècle, Grecs et Latins cherchèrent à terminer à l'amiable ce long procès : souvent ils crurent y être arrivés, mais chaque fois l’événement trompa leurs espérances. Ni les tentatives d’Alexis Comnène, ni celles du concile de Lyon, ni celles du concile de Florence, pour ne citer que les principales, ne parvinrent à réunir ce que Michel Cerularius avait séparé. En face même des Turcs qui assiégeaient la ville, les Grecs préférèrent renoncer aux secours de l’Occident plutôt que de céder sur les griefs énumérés dans l’édit synodal de 1054.
Il n’est donc pas douteux que les historiens modernes n’aient eu raison de considérer l’année 1054 comme la date décisive de l’histoire ecclésiastique des Grecs. Les contemporains de Michel Cerularius, aussi bien à Rome qu’à Constantinople, n’ont pas vu toute la gravité des actes qu’il avait accomplis. Lé souvenir même de Photius n’a fait que les égarer. Il ne s’agissait pas, comme au ixe siècle, d’une simple révolte contre l’autorité de saint Pierre, mais d’une rupture définitive. En en appelant plusieurs fois au pape, en essayant de transiger avec lui, Photius rendait implicitement hommage aux prétentions de ses adversaires. Michel Cerularius, au contraire, refusa dès le premier jour d’entrer en rapports avec Léon IX. Il ne voulut même pas admettre l’idée que ses allégations pussent être discutées. Loin d’être un rebelle ou un accusé, il se posa en juge et en accusateur ; il déclara hérétiques les Eglises qui refusaient de communier avec
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Constantinople et de suivre ses usages. Par là, il fonda un nouvel ordre de choses et proclama l’indépendance de l’Eglise grecque. Dans la suite, Grecs et Latins purent bien se faire des concessions mutuelles sur la procession du Saint-Esprit ou les azymes ; ils ne purent franchir l’abîme que Michel Cerularius avait creusé entre eux; ils ne s’entendirent jamais
sur la question de l’autorité dogmatique dans l’Eglise. Telle est encore aujourd’hui la véritable raison qui éloigne de l’Eglise romaine des millions de Grecs et de Slaves.