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Le Scorpion

Depuis qu'il avait tourné l'angle des quais de la Seine, en venant de la gare d'Orléans, pour suivre aux clartés du gaz la montée du boulevard Saint-Michel, — vingt fois déjà des exclamations pareilles avaient salué Auradou... Lui, égaré, affolé comme un oiseau de nuit jeté tout d'un coup en plein jour, continuait à se frayer une route entre les bandes d'étudiants et de femmes qui descendaient le long du trottoir, houleuses comme un flot... Rêvait-il?... Il n'en savait rien... Autour de lui tourbillonnait une foule bizarre, ■ — des hommes très jeunes, le masque tiraillé et vieillot, convulsé par un rire factice; — des femmes aux mouvements d'automates, à la figure artificielle, d'un blanc de plâtre et d'un rouge sanglant... Justement, ce soir-là, le quartier était en effervescence ; dans la journée, quatre étudiants avaient été acquittés en correctionnelle, après une bataille à Bullier avec des souteneurs. On fêtait leur mise en liberté et le boulevard latin avait sa physionomie des jours de carnaval.

Derrière Auradou, qui traînait au milieu de ce tumulte sa soutane grise de la poussière du voyage et sa grande valise à forme ancienne, une bande s'était peu à peu formée — étudiants et filles, complètement saouls. Ils le suivaient sans qu'il s'en aperçût, alignés en monôme, hurlant une romance du quartier :

Les p'tit's fill's de la Villette Ne sont pas laides du tout,

Laides du tout} Elles ont des chemisettes Qui ne passant pas le genou...

Entends-tu le coucou, Marinette, Entends-tu le coucou?...

La mélopée était étrange; elle sautillait, aidant à la marche. D'instinct, sensible au rythme comme tous ceux de Gascogne, Jules Auradou avait réglé son pas sur la mesure de Fair, et il semblait vraiment conduire le monôme. Des gens attablés aux cafés, voyant passer cela, croyaient à une farce, la trouvaient plaisante, et riaient. . .

Au coin du boulevard Saint-Germain, Auradou hésita un peu. Le remous de la foule encombrait les abords des tramways... Il n'osait passer. La bande qui le suivait eut le contre-coup de son arrêt; il y eut des bousculades et des cris. Lui, ayant vainement cherché des yeux un gardien de la paix qui lui indiquât sa route, se décida à traverser... Les autres le suivirent avec des gambades. La chanson déroulait toujours la série de ses couplets :

Elles ont des chemisettes Qui ne pass'nt pas le genou, Pas le 'j-enou;

LE SCOR:

Le tailleur qui les a faites A regardé par-dessous!

Entends-tu le coucou, Marinette, Entends-tu le coucou t...

Mais brusquement;, une bande déjeunes gens, accrochés par le bras, se mie à dévaler des hauteurs, prenant le trottoir en travers, bousculant tout au milieu des protestations et des injures. Auradou se trouva pris dans le tourbillon, porté un instant avec sa valise, collé contre une belle fille qui, pour rire, se serrait sur lui, en lui faisant sentir tout le moulage de son corps. Enfin, on se dégagea ; des gardiens de la paix rompirent les bandes et firent circuler les curieux... Il s était fait autour du jeune homme une sorte de vide, mais, de partout, la foule arrivait reformée... Auradou eut peur de se retrouver pris. Perdant la tête, il tourna à gauche, et enfila une des rues latérales qui s'ouvraient sur le boulevard, pleines de mystère et de nuit.

Là, tout changeait subitement. Presque personne. A peine quelques lumières aux fenêtres, — aux portes entrebaillées où se pressaient trois ou quatre filles de brasserie, curieuses de voir du côté du boulevard... Auradou s'avançait, le cœur troublé et douloureux. . . Une vague anxiété l'envahissait, à présent qu'il marchait dans cette ombre. Ses souvenirs de là-bas lui revenaient — ce qu'on disait de Paris au séminaire — la

grande Babylone, la Sodome moderne. Derrière les façades lépreuses, son imagination devinait on ne sait quelles scènes monstrueuses — des choses comme on en voit dans les livres de confesseurs,— des crimes de Gomorrhe. Et, presque malgré lui, ses yeux plongeaient avidement par l'entrebâillement des portes, où il croyait apercevoir des formes confuses, enlacées...

Quelqu'un lui prit le bras dans l'ombre. Auradou tressaillit. C'était une femme.

Toute petite, grasse, sentant la parfumerie — elle lui disait :

— Viens-tu chez moi, mon bébé? — J'ai un bon feu. Viens-tu... Allons, mignon, laisse-toi aimer...

Elle s'interrompit, — et s'esclaffa :

— Ah maman! elle est bonne! j'ai raccroché un curé!...

Tandis qu'elle s'éloignait, Auradou l'entendit longtemps encore rire bruyamment de la rencontre. Lui, cette aventure vulgaire l'avait secoué jusqu'aux profondeurs de son être. Il poursuivit sa route en se frappant le cœur :

— Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Je suis un misérable et un lâche...

Il se signa, ayant regardé furtivement s'il était bien seul. La crainte le tenait maintenant d'avoir succombé un instant, — lorsque cette femme se pendait à lui. Alors, perdu dans le labyrinthe

de ses remords et de ses désirs, il murmura le mot amer de saine Augustin :

« Je demandais la chasteté — et j'avais peur de l'obtenir... »

Cependant, la rue tourna presque d'équerre. La nuit se fit plus opaque. De loin, Auradou entendait encore bruire le boulevard, — poursuivi par le rythme cadencé de la chanson :

Entends-tu le coucou, Marinette, Entends-tu le coucou >

La rue sinueuse qu'il suivait s'était tout d'un coup ouverte sur une voie plus large... Sans s'en douter, il était revenu sur ses pas 5 du trottoir qui longe le Collège de France, il revoyait maintenant la grande illumination du boulevard Saint-Michel, dont le tumulte lui parvenait.

Décidément, il s'était perdu.

Un polytechnicien passa, le pas rapide, la pèlerine flottante. Auradou le prit pour un gardien de la paix et, l'abordant timidement, lui demanda :

— Monsieur, la rue des Postes, s'il vous plaie?. . .

Justement il était tombé sur un ce postard». Le jeune homme répondit :

— La rue Lhomond, vous voulez dire? Suivez le Collège de France; troisième rue à droite.

Vous arriverez sur une grande place où il y a un monument: le Panthéon. Tournez-le à gauche, et allez ensuite droit devant vous, jusqu'à ce que vous trouviez une rue perpendiculaire. C'est la rue des Postes.

Il salua et s'éloigna.

Auradou reprit sa marche. Il hâtait le pas, à présent, pressé d'arriver.

Il s'engagea dans de petites rues très étroites ; il y avait sur les portes des gens qui causaient, comme en province... L'écho du boulevard se faisait moins distinct. Seulement, en passant devant un débit, le jeune homme entendit le grincement d'un violon et les trépignements d'un quadrille... Tout cela lui rappelait Nicole, et les frairies du mois d'août, et les bals chez Hortense, dont le bruit venait les troubler dans leur retraite, son frère et lui, et dérangeait les gens pieux qui priaient à vêpres...

Auradou traversa la grande place, où le Panthéon dessinait ses contours puissants, comme une bête monstrueuse qui eût dormi là. Il se répétait les indications du polytechnicien :

— ...Tourner à gauche... Puis tout droit jusqu'à une rue perpendiculaire...

A la lueur d'un réverbère d'angle, il lut sur une plaque, devant lui :

— Rue Lhomond.

Il était arrivé. Le cœur lui battit à se sentir si

près du but. Comment allait-on le recevoir dans cette grande maison de prêtres, lui, étranger à la « province, » — presque inconnu?...

Devant lui se dressait une muraille grise, surmontée de treillages comme pour défier toute escalade; puis venaient des bâtiments aux fenêtres closes, — pas une lumière, pas un bruit. C'était bien ainsi qu'il s'était figuré cette maison des Postes, d'après les récits du P. Jayme... Il vit une porte cochère, enfoncée dans une arcade dont l'arc fléchissait : il chercha une sonnette ou un marteau et ne trouva rien.

A la porte suivante, il vit un marteau et frappa. Le bruit éveilla des résonnances lointaines, comme s'il eût traîné parmi les espaces sonores de grandes salles inhabitées. Auradou attendait, à la porte, appuyé contre le battant. Mais rien ne venait; c'était un silence mortel, plein d'épouvantements.

Alors il eut peur. Peur de s'être définitivement égaré; peur d'être le jouet d'une illusion fantastique; — peur de rêver on ne sait quel cauchemar incohérent; — toutes les peurs confuses d'une imagination désordonnée que l'idée constante de surnaturel emplissait du doute des choses existantes... Ses lèvres murmurèrent avec tremblement la phrase — Y oraison jaculatoire par laquelle, d'habitude, se traduisaient toutes ses prières mentales :

— Mon Dieu ! ayez pitié de moi : Je suis un misérable et un lâche !

Il fit un effort sur lui-même et avança encore de quelques pas. Là, la rue s'éclairait d'un bec de gaz, au-dessus d'une porte voûtée, basse et massive. Comme le jeune homme allait se décider à frapper encore une fois, la porte eut un sourd tressaillement et s'entr'ouvrit d'elle-même.

Auradou, l'ayant poussée, se trouva dans un vestibule. Un vieux en lunettes lisait un gros livre, dans une loge vitrée. Il lui demanda^ s'approchant du guichet :

— C'est bien ici la rue des Postes?

Le vieux ne répondit pas. Il poursuivit sa lecture quelques instants après s'être levé, ouvrit la loge et précéda Auradou. Ils traversèrent ensemble une petite cour, puis d'immenses corridors éclairés d'espace en espace. Un religieux en soutane noire passa, le pas allongé et lent, les mains pendantes sur les grains du rosaire. Jules le salua, et le religieux souleva sa barrette.

Dix heures sonnaient. Devant une porte qu'éclairait une lampe d'applique, le vieux s'arrêta et dit à mi-voix ces deux mots :

— Père Préfet !..

Puis il frappa.

— Trez!... fit une voix à l'intérieur.

C'était une chambre banale de religieux, des

murs peints en vert, quelques lithographies

LE SCOR-

pieuses; le bureau de chêne blanc, l'alcôve à rideaux jaunes.

Le préfet, un petit homme gros et rond, était debout devant son bureau, examinant une facture. Sur le bureau, des patins américains, destinés aux élèves, s'entassaient, tirés d'un paquet éventré à terre dont la paille, les ficelles et le papier encombraient le plancher.

11 n'avait jamais vu Auradou. Mais, des qu'il l'aperçut devant lui, il lui tendit les deux mains.

— C'est vous Jules?... Fait bon voyage, n'estce pas?... Plein de bonne volonté, de confiance?... Besoin de vous peut-être bientôt, vous savez?...

Et il l'embrassa d'un double baiser de prêtre, un sur chaque joue — un simple contact qui piqua désagréablement le jeune homme comme le frôlement d'une râpe.

— Mais oui, mon père, murmura celui-ci. Bien sûr je suis tout à vous... Vous savez sans doute mon vif désir d'entrer dans la Compagnie.

Il s'attendait à quelques mots de pieux encouragements, mais le préfet éclata d'un gros rire.

— Ah! fit-il : ce bel accent gascon, je le reconnais... Cela me rappelle Bordeaux, et le courss de Tlnteindeince, et le beau collège ogival de Tivoli... Poh !...

Il eut quelques instants d'hilarité, devant le

jeune homme décontenancé. Enfin il reprit son sérieux.

— Osriarius, n'est-ce pas? murmura-t-il.

— Oui, mon Père. Depuis le 8 décembre dernier... Dans notre diocèse, à Âgen, on donne séparément les petits ordres... Dans cinq ans j'aurais été prêtre...

— Maintenant, mon Jules, répondit le P. préfet, vous le serez dans treize, si vous restez avec nous. Trente-trois ans ï . . .

La mort de Notre-Seigneur... lia bien attendu jusque-là pour célébrer le saint sacrifice. Vous pouvez bien faire comme lui, pas vrai?... Poh !...

Il éclata de rire de nouveau, trouvant cette idée drôle. Il poursuivit :

— Cela vaut mieux comme cela, voyez-vous. Les novices entrant dans la compagnie n'ayant au plus que des ordres mineurs, — voilà ses vrais fils. Les autres n'en sont que les gendres. N'est-ce pas saint Ignace qui a dit cela, frère?... Poh!...

Le Frère portier — ce vieux qui avait conduit Auradou et qui se tenait dans l'ombre, eut un sourire respectueux.

— Demain, reprit le préfet, vous commencerez à travailler. . . Vous allez refaire vos élémentaires avec les saint-cyriens. Ce n'est pas la première fois, ici, qu'un minoré suit les cours des élèves. Tous nos professeurs y ont passé. Les

élèves ont même donné un nom à ces condisciples en soutane. Ils les appellent des scorpions. Jules se taisait. Le Jésuite continua, s'adressant au frère :

— Allons, montrez-lui sa chambre, à cet enfant!... Vous allez être à votre aise, allez!... Au noviciat, si vous y êtes jamais, vous n'aurez pas des appartements comme cela pour vous tout seul... Pauvre enfant!...

Et, l'attirant contre lui, il le baisa avec une tendresse sincère, toute paternelle, et lui traça ensuite, du pouce, une croix sur le front.

— Conduisez-le, Frère... Vous savez, l'ancienne chambre du P. Chabrier.

Jules, ému sans s'expliquer pourquoi de cet accueil, s'en alla, suivant la longue redingote du frère par les corridors pleins de pénombre... Des tableaux encadrés s'accrochaient aux murs... Les deux hommes montèrent un escalier de pierre, bien large, usé des deux cotés aux piétinements des doubles files d'élèves. . .

Devant une lampe clignotante, qui veillait une statue de la Vierge, tous deux se signèrent.

Ensuite le corridor se faisait tout noir. C'était un silence de nécropole, — un silence prodigieux...

Le Frère, qui voyait clair dans cette nuit, s'arrêta, et ouvrit une porte en disant :

— Votre chambre ! . . .

Leurs yeux, habitués à l'obscurité, distinguèrent à la demi- clarté qui tombait de la fenêtre une pièce assez vaste, avec alcôve et bureau, comme celle du préfet.

— Vous avez des allumettes sur votre table de nuit, dit le portier. Bonne nuit, sous la protection de la sainte Vierge et de votre ange gardien.

Et il disparut.

Auradou, demeuré seul, posa sa valise à terre et, sans allumer de lumière, s'approcha de la fenêtre. La rue s'éclairait vaguement devant lui. Sous ses yeux s'élevait le mur austère du collège des Irlandais. Des silhouettes d'arbres nus surmontaient sa crête, — et ces arbres et ce mur étaient tout ce qu'on voyait...

Les émotions de la soirée, les fatigues du voyage se résolvaient maintenant pour le jeune homme en une fièvre épuisante, qu'il sentait lui jaillir des doigts en effluves électriques... Très vite, il se déshabilla et ouvrit le lit... Mais, avant de s'y étendre, il s'agenouilla, malgré sa fièvre, et se mit à prier.

Prière très longue, qu'il recommençait cent fois, reprenant chaque oraison où il pensait qu'une distraction l'avait saisi... Onze heures sonnaient quand il se releva; il se glissa dans la couchette, mais pour se jeter au dehors presque aussitôt : c'était une mortification quotidienne

14 LESCORl'ION

que cette relevée immédiate, et la prière grelottante qui suivait, à genoux nus sur le carreau... Celle-ci finie, il baisa plusieurs fois le sol, ayant écarté la descente de lit pour trouver le froid du carrelage, qu'il effleura de sa langue..

Et, lorsqu'il fut rentré dans ses draps, ce furent encore des embrassements de scapulaire, de longues litanies de demandes spéciales :

— Mon Dieu, très sainte Vierge, mon saint Patron, je vous offre cette nuit. Faites, je vous en prie, qu'il n'y ait ni pour Pierre, ni pour le père Jayme, ni pour tous ceux que nous aimons, de péché, de maladie ou de mort... Donnez-moi des affections pures et des rêves purs... Faites que je sois bientôt novice et éclairez-moi sur ma vocation...

Puis il tira le chapelet qu'il avait glissé sous son traversin et récita trois dizaines. Il baisait les grains avec une ferveur extraordinaire, et, après chaque dizaine, murmurait :

— Cœur de Jésus, faites q\ïElle reste chaste!. .. Je vous donne ma vie pour sa pureté.

Enfin, la longue série de ses oraisons étant close, — il se pelotonna sous les couvertures et chercha le sommeil...

Mais la fièvre le tenait toujours; elle évoquait devant ses yeux fermés, pêle-mêle avec les derniers tableaux de Paris entrevu, — les souvenirs du village natal, quitté la veille .. Un grand

LE SCORPION If

fleuve gris, couleur d'étain, traînant son ruban entre les peupliers et les « aoubas; » — d'étranges cavernes, creusées dans la craie d'un roc 5 et, au milieu de ce paysage apparu comme à travers un brouillard d'hiver, — une forme de fillette blonde, les cheveux en tresse, une robe à petits dessins blancs sur fond violet...

Tout le pays natal — le cher pays! — se découvrait en courtes échappées, alternant avec les récentes visions du boulevard latin, de ce coin de Paris traversé tout à l'heure... Cela tourbillonnait dans son rêve en mascarade houleuse, tandis qu'au loin il croyait entendre encore le rythme sautillant de la chanson :

Entends-tu le coucou, Marinettc, Entends-tu le coucou ?

»oute la vie d'Auradou avait tenu jusque-là dans le cadre obscur du hameau de Gascogne, où, vingt ans auparavant, il était venu au monde.

Bien des villages de l'Agenais ressemblent à

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celui-là. A cheval sur la route d'Aiguillon a Tonneins, — pris entre les coteaux ec le talus du chemin de fer, — Nicole se voit à peine des hauteurs, semant ses toits rouges dans le vert des arbres. Seule, l'église, avec son bas clocher, émerge au-dessus de l'amas confus des maisons... Mais, à deux pas de là, le paysage s'ouvre radieusement. Le Lot et la Garonne se rejoignent, découpant à leur confluent, entre deux vallées admirables, une île étroite, toute en peupliers, — qui d'en haut semble un croissant de verdure sur fond d'argent.

La maison où Jules Auradou vint au monde est la seconde qu'on rencontre en venant de Tonneins. Depuis trois ans, elle est redevenue ce qu'elle était quand il y naquit, — l'auberge de l'endroit. Les marchands de bestiaux y descendent, allant et venant entre les gros bourgs voisins, les veilles et les lendemains de foire... Au milieu d'une nuée de mouches, on y sert le rourin aux tomates, — et le jambon de Tonneins, cuit dans son jus.

En )"8, le pays était prospère — autrement riche qu'à présent. Toutes les plaies d'Egypte se sont abattues sur ce Lot-et-Garonne, et le ruinent peu à peu : le phylloxéra qui ronge les ceps, la gelée qui tue les pruniers, la grêle qui met en morceaux les pieds de tabac; puis de temps en temps, la Garonne, qui sort de son lit, emporte

les arbres avec l'humus, et démolit les villages... Mais, au temps de la naissance du petit Auradou, — les terres rapportaient, les ventes marchaient ferme, les foires et les frairies étaient nombreuses et fréquentées.. . Dans la salle basse de l'auberge, la mère Auradou — la Martine, comme on l'appelait, suffisait à peine avec sa petite servante Estelle, à servir le monde, et, les jours de marché, il fallait mettre des tables devant la porte, pour que chacun pût manger.

La Martine, au milieu de ce tumulte, des appels sonores en patois local, du choc des verres et des bouteilles, promenait gaillardement sa belle carrure et sa grosse gaîté d'ancienne jolie femme, maintenant veuve et voisine du retour. Le village et le pays l'estimaient : on la savait bonne et très honnête, un peu trop dans les curés, par exemple, disaient quelques-uns ; mais on l'excusait; n'avait-elle pas un grand fils de vingt-cinq ans prêtre à Agen, professeur de mathématiques au petit séminaire de Saint-Caprais! Il venait de temps en temps la voir à Nicole. Alors, la Martine débordait d'orgueil. Très fière, elle se promenait le soir sur la route, le long du village, au bras de ce grand garçon à la figure d'ascète, qu'on disait si savant et que les paysans saluaient respectueusement en l'appelant éMoussu Pierre !...

Or, le 2 février 18^8, Pierre Auradou reçut à Agen une lettre de sa mère — une lettre écrite de cette grosse écriture incorrecte qu'il connaissait bien .. Elle lui demandait de venir tout de suite à Nicole. Non pas qu'elle fût malade, au moins ! Mais elle avait quelque chose d'important à lui dire : il fallait qu'il vînt et même qu'il se hâtât...

Pierre demanda un congé à ses supérieurs et partit tout anxieux. Que pouvait lui vouloir sa mère?... C'était la première fois qu'elle le mandait ainsi en plein milieu de l'année... L'inquiétude le mordait au cœur, tandis que le train l'emportait à travers la vallée de l'Agenais5 toute dévêtue par l'hiver. Il avait peur, malgré l'assurance que lui donnait la lettre, de trouver la Martine au lit, malade à mourir. Vaillante comme il la savait, elle aurait été bien capable de travailler jusqu'au bout et de ne se coucher que pour tout à fait.

A Port-Sainte-Marie, comme le train s'était arrêté, ronflant devant la gare où tremblait la sonnerie d'un timbre, — il vit sur le quai des métayers de Clairac qu'il connaissait, — causant entre eux à grand renfort de gestes et de jurons... De la portière il leur dit bonjour; les gens se retournèrent, cessèrent brusquement de se parler, l'air gêné. Un seul répondit :

— Eh! adieu, moussu Pierre!

LE SCORPION IÇ

Ils s'éloignèrent vers la gare, sans plus rien dire, balançant gauchement leurs bras en paysans inhabiles à dissimuler leur embarras.

Pierre n'y comprenait rien.

La machine siffla et repartit; le prêtre était tout songeur... Avant d'atteindre la gare de Nicole, qui est assez éloignée du village, — on passe devant celui-ci, — quelques maisons fuyant le long de la route. Pierre jeta un coup d'ceil anxieux à l'auberge. Il redoutait vaguement de voir devant la porte un drap noir et des cierges. . . Mais non. Rien n'était changé; la petite maison fila, vision d'un instant, avec sa porte grande ouverte et ses contrevents clos, comme d'habitude.

Pierre respira plus à l'aise. Si la Martine n'était que malade, on la sauverait.

Il descendit en hâte de la gare, et, quelques minutes plus tard, il entrait dans la salle basse de l'auberge. Il était deux heures après midi : la pièce était vide, cela le surprit.

Il appela. Ce fut Estelle qui vint.

— Eh bien, petite, où est ma mère? s'écria-t-il. Comment va-t-elle?... Est-elle malade?...

— Eh, mon Dieu! moussu Pierre, fit l'enfant, Mme Martine est là-haut, qui vous attend. Elle est au lit.

— Au lit? mais elle est malade, alors?

— Eh non, moussu Pierre... Seulement, vous

comprenez, il fallait bien qu'elle se mette au lit...

Pierre, impatienté, écarta la petite, et monta dans la chambre de sa mère. Il la trouva couchée dans le grand lit à baldaquin. Sa figure, toute pâlie, avait perdu l'apparence florissante des mois passés... Près d'elle, une cuvette était posée sur la table de nuit, pleine de vomissements.

Le prêtre enlaça de ses bras la tête de sa mère, et la baisant passionnément :

— Mère, qu'as-tu, murmura-t-il. Tu es malade?...

Elle ne répondait pas, enfonçant sa figure dans la poitrine de son fils, comme si elle eût eu peur de quelque chose d invisible. Seulement Pierre l'entendait sangloter à présent, — de gros sanglots qui la secouaient toute entière sous les draps.

— Tu es malade, dis, répéta le jeune homme. .. Pourquoi ne m'avoir pas appelé plus tôt.-... Mais parle-moi, au moins, je ne sais rien!

Il serrait contre lui cette pauvre tête défigurée par les larmes... Il aimait sa mère avec adoration, — lui, dont le cœur était à vingt ans fermé à toutes les tendresses humaines. Parfois, il se reprochait celle-là même, s'accusant de trop chérir une simple créature.

Enfin, Martine dit :

— Mon garçon, je t'en prie, ne te fâche pas

trop. .. Si tu savais ! . . . Ils me laissent tous, maintenant, ils me disent des horreurs... Ne te fâche pas; reste avec moi.

Le prêtre s'écarta et regarda sa mère, croyant à un accès de délire. La figure de la pauvre femme était bouleversée; mais les yeux n'avaient pas d'égarement. Pierre, d'un coup, comprit que quelque chose de grave s'était passé dans cette maison, quelque chose de plus terrible encore que ce qu'il avait craint.

Son front se plissa; son regard reprit l'expression dure qui lui était familière. Et de sa voix blanche de prêtre, il demanda :

— Qu'est-ce que vous dites donc?... Je ne comprends plus... Si vous voulez que je serve à quelque chose ici, il faut me mettre au courant...

Il avait pris, dans les dernières années, cette habitude volontaire de ne plus tutoyer sa mère, pour éviter les épanchements trop tendres, qu'il redoutait. Seulement tout à l'heure, la voyant malade et pleurante, il avait eu un instant d'oubli.

Mais la iMartine, toujours en larmes, répétait :

— Pierrou, mon garçon, ne te fâche pas... Sur l'Evangile du bon Dieu, je ne sais pas comment ça s'est fait... Si tu te fâches, je n'oserai jamais te dire.. .

Elle se tut de nouveau, se couvrant la figure.

Pierre maintenant avait peur de deviner... En lui-même, il eut un instant de lutte, tenté de mettre la main sur la bouche de sa mère, d'arrêter l'aveu qui l'épouvantait ... Tout d'un coup, une idée étrange lui traversa l'esprit.

Il prit une chaise, d'un geste brusque, vint s'asseoir au chevet de la malade, et, sans qu'un muscle bougeât sur son masque :

— Ma sœur, fit-il, je vous écoute. Confesse/.vous.

Un peu de sang revint aux joues de la pauvre femme. Elle aimait mieux cela, elle aussi. A un prêtre, on pouvait tout dire... Elle approcha sa bouche de l'oreille de son fils, qui avait pris sa posture habituelle de confesseur, les genouxcroisés soutenant le coude droit, sa main en abat-jour sur les yeux.

— Mon père, murmura-t-elle, bénissez-moi parce que j'ai beaucoup péché... Confîteor.

Le prêtre répondit par une longue bénédiction latine, — récitée à demi-voix — en traînant sur les finales comme il avait coutume ; il coupa l'air d'un signe de croix, et reprit son immobilité.

Alors, la mère commença.. Elle hésitait, elle s'embrouillait dans des phrases, elle s'interrompait par à-coups, n'osant continuer, envahie de hontes... Elle murmurait des excuses. Ce jour-là. bien sûr, elle n'avait pas sa tête à elle; on avait fait du bruit dans l'auberge... L'homme l'avait

suivie dans la grange au foin 5 elle l'avait senti derrière elle, tout subitement. . . Si ce n'était pas une horreur, à une femme de son âge!... La petite Estelle, encore, elle l'aurait compris... Enfin elle ne savait pas comment cela s'était fait,

— c'était affreux... Et maintenant après deux mois passés, comme elle commençait à oublier,

— voilà qu'elle découvrait sa honte. Il n'y avait pas de doute à garder; des vomissements l'avaient prise, — des faiblesses longtemps à l'avance, — et d'autres signes qui ne trompent point, — tout comme quand elle avait eu son premier enfant...

Elle s'arrêta, épuisée. Pierre ne disait rien. Pas une émotion n'avait paru sur sa figure : il était vraiment prêtre à cette heure.

Pourtant le coup avai: été rude, et la nuit s'était abattue un instant sur sa pensée... A présent, une idée nette se faisait jour dans cette ombre, — non pas celle que sa mère eût devinée...

Il dit, très lentement, accentuant les syllabes :

— Ma sœur, vous êtes- vous déjà confessée de cela?...

— Non, murmura la Martine, prise de peur devant son fils.

— Alors, vous êtes restée deux mois avec ce crime sur la conscience, sans parler à un prêtre?

— Oui... deux mois... Je n'aurais pas osé... jamais...

— C'est un grand mépris de la clémence de Dieu... S'il vous eût rappelée à lui pendant ces deux mois, où serait votre âme, à présent?...

La malade ne pleurait plus, épouvantée subitement à cette idée... Pierre l'avait toujours fait un peu trembler. Cette fois, il la terrifiait.

Elle dit, la voix haletante :

— Pierrou, je te jure, je n'osais pas, je n'aurais pas pu... Penses-tu, une femme de mon âge!... Mais tu vois bien que je t'ai tout dit, à toi... Tu peux me donner l'absolution, toi; tues prêtre... Pierrou, je t'en prie, fais cela... J'ai peur...

Pierre réfléchit un moment. Puis il reprit :

— Oui, — au lit d'un malade, je peux absoudre... Seulement, ma sœur, la confession n'a pas été complète. Il y a une chose grave que vous ne m'avez pas dite clairement. Le jour où vous avez eu ce malheur, oui ou non, avez-vous consenti?

La pauvre femme se cacha le front dans ses mains. L'aveu qu'on lui demandait était trop affreux : La pitié du fils disparaissait sous l'âpre curiosité du confesseur.

— Mon Dieu, mon Dieu, fit-elle, je ne peux pas, pourtant... Je ne... je ne sais pas...

— Souvenez-vous, ma sœur, dit encore le prêtre, que je ne puis vous absoudre que si je connais votre faute, et que la faute réside précisément dans le consentement.

LE SCORPION 2f

Martine hésita encore, baissant les yeux sous le regard fixe du jeune homme. Puis, tout d'un coup, elle prit son parti.

— Eh bien oui, j'ai consenti, comme tu dis... Oui, j'ai eu du plaisir... Crois-tu donc qu'on puisse avoir une femme quand elle ne veut pas?.. C'est inouï, — vous qui confessez, qu'on ne vous dise pas ces choses-là. . . J'ai consenti. . . Mais sais-tu combien d'années j'avais résisté, avant?... C'est terrible, pour les femmes, l'âge que j'ai... Elles y passent toutes, je te dis, — les plus honnêtes... Je ne sais même pas le nom de l'homme... Un voyageur. . Un petit brun qui est reparti le soir...

— Assez ! fit sévèrement le prêtre, que cet aveu brutal écœurait... Voyons. Vous repentezvous de la faute commise, et avez-vous le ferme propos de ne pas retomber ?

La malade, rappelée à elle, joignit les mains, et, la voix étranglée de sanglots :

— Si je me repens ! fit-elle. Ah! peux-tu le demander... Je voudrais être morte avant, plutôt que d'avoir fait cela.

— Eh bien, reprit Pierre, faites de tout votre cœur votre acte de contrition. Je vais vous absoudre...

Il murmura les paroles de l'absolution. Quelques mots seulement s'entendaient à travers le bredouillement familier des syllabes latines :

— ... quidquid mali feceris et boni sustuleris... In nomine Tarris, et Filii, et Spiritus Sancti. cAmen.

Alors épuisé à son tour, il tomba à genoux au pied du lit, le front dans ses mains. Toute sa volonté, maintenue par l'effort de son énergie, se détendait dans une crise de déchirement intime... Sa mère!... Sa mère déshonorée comme une fille, avec un passant. Sa mère, publiquement enceinte... La honte de cette grossesse déjà devinée sans doute : il se rappelait les métayers parlant bas devant la gare de Port-Sainte-Marie... Et sa robe de prêtre éclaboussée par cette ordure; lui, consacré très pur par l'onction pontificale, subir cet opprobre ! . . .

Comme le Christ au jardin des olives, il demanda passionnément, dans sa prière, que l'amertume de ce calice fut éloignée de lui, — que tout cela, d'une façon quelconque, n'arrivât pas, ne fût pas vrai. .. Puis, comme à son Maître aussi, à force de prier, la résignation lui revint :

— Non pas comme je veux, pourtant, murmura-t-il, Seigneur, mais comme vous voulez!...

Et il se releva, une lueur au front, acceptant la honte. Son regard rencontra celui de sa mère. Il y lut tant d'humiliation et de désespoir qu'il s'émut de pitié. Il attira contre sa poitrine cette tête défigurée par l'angoisse et la baisa avidement.

— Pierrou, murmura la pauvre femme, — Pierrou, mon fils, — tu ne m'as pas dit que tu me pardonnais !

Le jeune homme lui mit la main sur la bouche.

— Chut! fit-il... Je n'ai rien à vous pardonner, mère... Souvenez-vous que je ne sais rien, que vous ne m'avez rien dit. Vous êtes ma mère bien aimée... Je vous chéris, — je vous respecte, — je vous défendrai !

Il eut bientôt à la défendre.

Dans le voisinage, la nouvelle de cette grossesse laborieuse, qui obligeait la pauvre femme à s'aliter par intervalles, lui donnant à l'avance les affres mille fois répétées de la maternité, se répandit très vite :

— Sabès pas'"... La zMartino, éMariino de tHjcolo ! ... Es grosso. . . oAs bis aquet berne?. . .

Ec ce petit village pervers où des mères vendaient leurs filles, vers la seizième année, aux messieurs de Bordeaux et de Toulouse, en quête d'aventures, ce petit village s'ameuta contre la malheureuse, envahissant d'abord l'auberge de sa curiosité hostile, puis la laissant déserte, jetant l'injure du dehors, en mots obscènes et en dessins orduriers charbonnés sur les murs de la maison.

Pierre Auradou, en face de ce déchaînement, tint bon contre tout le monde et prêta vaillam-

ment à sa mère l'appui de sa dignité de prêtre et de son caractère irréprochable. Cette figure pâle, ridée à vingt ans, creusée de plis douloureux aux yeux et au nez, avait je ne sais quoi d'inviolable et de saint qui arrêtait l'audace des plus malveillants. Il ne voulut pas céder devant l'iniquité de ses compatriotes et fit rester jusqu'au bout, dans la même maison, sa mère qui le suppliait de lemmener n'importe où. Seulement, il fit fermer l'auberge et demeura là, près de la Martine épuisée et malade, jusqu'au jour où celle-ci, après un long et douloureux accouchement, mit au monde un fils qui parut bien vivant et robuste, malgré les mortelles épreuves pendant lesquelles il avait été conçu et porté.

On l'appela Jules, et comme sa mère restait depuis qu'il était né percluse dans son lit, subitement envahie de rhumatismes, on le mit en nourrice à Tonneins.

Pierre, ayant réglé toutes ces choses, fit venir un médecin d'Aiguillon et causa longuement avec lui, après lui avoir fait soigneusement examiner sa mère. Quand le docteur repartit, la résolution du prêtre était prise. Il se voyait inutile à Nicole ; peu à peu le calme s'était fait. La haine au village n'osait plus élever la voix près de cette maison close, où l'on devinait qu'il se mourait quelqu'un. Une religieuse, — sœur Fabrice, — remplaça dans la maison la petite

Estelle, et Pierre, l'œil sec, embrassa sa mère et repartit pour Agen, où sa place lui avait été gardée.

On le vit reprendre son enseignement, comme d'habitude... A Saint-Caprais, ses confrères l'avaient en haute estime, le raillant un peu, pour la forme, l'appelant le « Janséniste » par allusion à sa morale rigoureuse et désolante, à sa répugnance pour la pratique trop fréquente des sacrements... Personne, heureusement, ne connaissait exactement le motif de l'absence qu'il venait de faire, et il évita d'en parler.

Huit mois se passèrent ainsi, apportant des semaines uniformes et des jours tout pareils. Pierre allait voir l'enfant à Tonneins, le dimanche, et, en revenant, s'arrêtait à Nicole... Maintenant la Martine ne souffrait plus, mais la tête se prenait par moments ; elle délirait un peu. . . Son fils restait une heure auprès d'elle, et cette courte visite était consacrée aux exhortations, à la patience, aux préparations à l'autre vie.

Un soir de septembre, Pierre Auradou, en sortant de la chapelle du collège, où il avait fait sa méditation quotidienne, reçut un pli télégraphique de la sœur Fabrice.

Le rhumatisme avait gagné le cœur, et la Martine était morte.

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^v^ierre, une fois sa mère morte, resta peu de temps à Saint-Caprais. Dès j}-£/(^% que son petit frère fut retiré de nourrice, il revint à Nicole, habiter l'ancienne auberge avec l'enfant. Une seule personne étrangère vivait avec eux, la vieille Maria, une fille de soixante ans, qui avait passé sa vie à servir des prêtres, et qui, les jours de procession, arborait encore fièrement le voile de tulle sur sa robe blanche de vierge.

Entre ce prêtre et cette vieille, l'enfant poussa vivace comme une plante de hasard. Pourtant la lumière et l'air manquaient dans cet intérieur étrange que l'aîné assombrissait à plaisir, poursuivi de cette idée qu'ils vivaient là, tous tant qu'ils étaient, pour expier le crime de la mère... Le petit Jules était toujours habillé de noir : c'était le deuil de sa naissance qu'il portait. Sa vie se partageait entre les lectures pieuses, les prières en commun, faites dans l'ancienne chambre de la Martine, transformée en chapelle,

— et quelques promenades silencieuses en compagnie de son frère dans le merveilleux pays environnant... L'aîné avait commencé pour lui, de bonne heure, les leçons de latin et de sciences... Ce fut une véritable éducation d'enfant de lin, dont Pierre resserrait jalousement le cadre, ayant peur des germes qui pouvaient dormir au fond de cette âme d'enfant, dont il s'était juré de faire un prêtre. Il fallait que le fruit du crime rachetât le crime même... Dès le ventre de sa mère, comme Samuel, ce petit être avait été consacré.

La seule distraction que l'enfant aimât, c'était le service de la messe, le matin, à l'église. Il y courait dès six heures, hiver comme été, heureux de se sentir libre un instant de la tutelle de l'aîné.

L'hiver, la route était déserte, toute durcie ; les arbres tendaient leurs bras nus par-dessus, dans l'obscurité vaguement lumineuse des nuits froides. Pas bien loin, dans l'ombre, une petite lueur brillait, — la chandelle de l'abbé Galup, dans la sacristie où il s'habillait. L'air glacé piquait l'enfant au visage; parfois, une neige fine tombait sur sa tête rase, et bien qu'il courût, il arrivait tout blanc à l'église... L'été, c'était l'heure de l'animation des campagnes, où les travaux étaient menés vaillamment pendant les courts instants de fraîcheur, où, des rivières voisines, s'évaporait

lentement une buée laiteuse, chargée des acres parfums du rouissage.

Puis, c'étaient l'entrée à la sacristie, le salut bref de la tête au curé qui attendait, la génuflexion devant le tabernacle, les roulements de clochette, les répons latins... Elle se disait pour les murs nus et pour les bancs vides, cette messe hâtive de six heures. Les yeux de l'enfant, dans cette solitude, se reposaient sur le grand tableau du chœur, un martyr de saint Symphorien donné par un peintre des environs... Pendant les moments inoccupés du canon et de la communion, il le contemplait longuement... Le saint, tout en blanc, comme en longue chemise, avec une tête de Christ roux, tenait les bras étendus en arrière, semblant offrir sa poitrine aux coups... Debout, derrière lui, sa mère l'exhortait. Imaginatifcomme tous ceux de son pays, Jules se reconnaissait sous les traits du saint, et trouvait dans ceux de la mère la ressemblance de son aine. Alors, ému devant sa personnalité, il se mettait à prier passionnément des prières d'un mysticisme naïf et débordant, qui lui venaient spontanément, très différentes de celles que Pierre lui avait apprises.

L'aîné, en effet, par cela même qu'il épouvantait vaguement l'enfant, avait été impuissant à le façonner à son image. De son austérité logique et persévérante, l'autre n'avait retenu que la forme, qu'il exagérait étrangement, accroissant

chaque jour, par degrés insensibles, le nombre de ses pieuses pratiques. Peu à peu, cela tournait à la manie. . . Ce fut une conquête lente, un envahissement de sa volonté qui demanda des années, — mais qui s'accentua surtout quand i'enfant, au passage périlleux de ses neuf ans, sentit, dans sa conscience infiniment délicate, qu'il avait quelque chose à expier : des fautes commises dans sa solitude... D'où lui était venu cet enseignement mystérieux de choses perverses, qui avait tout à coup jeté sur son insouciance l'assombrissemenc du remords?... Il y avait, en ce point critique de sa vie, un trou noir au milieu de ses souvenirs. Mais le mal était resté et avait grandi.

Pierre, admirablement ignorant de dangers que sa nature exceptionnelle n'avait point traversés, ne vit rien, ne comprit rien. L'enfant ne se confessait pas à lui : dès l'âge de sept ans, il l'avait mené à l'abbé Galup. Prêtre indifférent et inintelligent, celui-ci faisait à tous ces pauvres êtres malades qui venaient à lui le même sermon banal, où les mots de « sainte vertu, » de « pureté du cœur » — se brouillaient dans un galimatias insignifiant, sans action sur le cœur des petits.

Entre l'insouciance de l'abbé Galup et l'aveuglement de son frère, Jules grandit dans ses misères, alliant dans une union bizarre la faiblesse de sa volonté avec l'héroïsme mystique des expiations. Ce qui accrut encore le déséquilibre de sa

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nature, ce flic qu'il était seul, absolument seul. On ne parlait pas, dans l'ancienne auberge; Maria était sourde de vieillesse, Pierre volontairement muet... L'enfant avait toute sa journée pour rêver... Et puis, le milieu conspirait à le pervertir et à l'énerver 5 ce climat complice, — ces tableaux de la vie méridionale où les choses d'amour sont, en somme, le premier besoin et le grand but. Si mince que fût le village, il avait ses lèpres et ses scandales. A deux pas de l'église, une petite maison à un étage s'enfonçait en retrait sous les acacias : la « Maison Verte, » comme on disait. Là vivaient deux générations de femmes galantes, les Béziat, la mère, vieille sorcière décrépite de vice, et les deux filles... De temps en cemps, vers les vacances, on entrevoyait une fillette blonde à la « Maison Verte. » C'était la petite Jeanne Béziat, que l'une des deux femmes avait eue, disait-on, du maire de Clairac, et qu on élevait très correctement à Bordeaux, dans un couvent des dames de Picpus.

Une fois, Jeanne avait appelé le petit Auradou, qui rodait toujours, hanté de curiosités malsaines, aux alentours de la Maison Verte. Elle lui avait proposé déjouer ensemble. Mais Jules, horriblement intimidé, s'était sauvé niaisement. Depuis, quand la petite était là, il passait vite devant la porte.

Trois années s'écoulèrent ainsi... La première

communion vint, faisant une trouée de quelques semaines dans les habitudes de l'enfant. Puis sa vie recommença toute pareille... Il grandissait cependant, arrivé à la période ingrate, le buste court, les jambes longues... Un événement très simple, qui devait avoir sur sa vie une influence décisive, l'arrêta sur la pente qu'il descendait: ce fut le passage à Nicole du P. Raymond Jayme.

Raymond Jayme avait été le camarade de classe de Pierre à Saint-Caprais. Aussi ardent, aussi aventureux de nature que l'autre était méthodique et froid, il s'était fondé entre eux une amitié aux profondes racines, quelque chose comme les tendresses de saint Bazile et de saint Grégoire de Nazianze... Sortis du collège, ils s'étaient perdus de vue pendant dix ans; Raymond s'était fait jésuite, Pierre était entré au séminaire : deux sépulcres différents se fermaient sur 2ux... Mais voici que le P. Jayme, après une mission à la Martinique, revenait en France; il avait demandé un congé de six jours, trois qu'il destinait à sa famille, — une famille de riches propriétaires du Béarn, - — trois qu'il voulait consacrer à son ami...

Pierre, en lisant la lettre qui lui annonçait cette nouvelle, eut une émotion comme sa vie en traversait rarement... Son petit frère, qui le regardait à ce moment, le vit rougir. Il demanda :

— Qu'est-ce que c'^est, Pierre?...

Mais Pierre avait vite repris contenance. Il répondit :

— Un ami qui revient. Je t'en ai parlé, je crois. Le P. Jayme.

11 arriva le lendemain par un train du soir. On était à la fin de septembre. Pierre et Jules étaienc allés attendre le voyageur à la petite gare. Ils revinrent avec lui à lombre tombante. Tout le village, des portes, les vit passer: deux soutanes et un enfant en deuil. Le jésuite avait à la main un sac de voyage dont il n'avait pas voulu qu'on le débarrassât. C'était un homme de haute taille, la face imberbe, la peau de parchemin des Basques, la tête imperceptiblement penchée à gauche. Il avait pris la main de l'enfant et parlait haut en marchant, sans souci des oreilles curieuses. Rentrés à l'ancienne auberge, tous trois s'étaient assis dans la pièce qui servait de réfectoire, autour de la table couverte d'une toile cirée. Maria avait apporté, pour rafraîchir le père, un verre de sirop de groseilles, fait par elle-même. Et maintenant que celui-ci avait goûté la boisson rose qui avait l'air de confiture détrempée, ils restaient tous, y compris Maria, suspendus à ses lèvres, tandis qu'il parlait...

Il racontait bien et gaiment, le jésuite, carrément planté sur sa chaise, le chapeau un peu en arrière, la soutane se creusant devant entre les jambes écartées, et laissant voir, par en bas, les

grands godillots de prêtre et les bas noirs. Il parlait de la Martinique, du collège princier que les Pères ont à Saint-Pierre, — des plantations de cannes et de rocou, des mornes sauvages... Parfois, il s'interrompait, tendait les deux mains à Pierre, en s'écriant :

— Mon bon Pierrou!... Laisse-moi te serrer les pattes... Depuis dix ans, sais-tu, que nous ne nous sommes vus?...

Il était dix heures, heure indue dans le petit cénacle des Auradou, quand on se décida à se coucher. Pendant la prière commune, Jules, qui la récitait, perdit le fil dès le commencement, poursuivi de distractions.

— Secoure-^ les pauvres, les prisonniers , les... les prisonniers. . .

Et le P. Raymond le reprenait de sa voix chaude :

— Les prisonniers, les affligés, les voyageurs, les malades, les agonisants. . . Convertisse' les hérétiques et éclaire- les infidèles. . .

Au moment de se mettre au lit, Jules demanda à son aîné, dont il partageait la chambre.

— Tu as été au collège avec lui, dis, Pierre?. . .

— Oui, fit Pierre... Puis il ajouta, comme se parlant à lui-même :

— Il avait douze ans quand je l'ai connu. C'était un saint déjà. Jamais, j'en suis sûr, il n'a perdu l'innocence de son baptême...

38 ! I \CORPION

Cette simple phrase transperça le cœur de l'enfant comme une lame aiguë. Douze ans î c'était son âge. Il faisait un retour sur lui-même. . . Combien de fois ne l'avait-il pas perdue, lui, cette blanche livrée du baptême ! . . . Il se regarda intérieurement, et ses misères intimes lui apparurent plus nettement que jamais, comme une maladie monstrueuse qu'il se fût découverte. En même temps, la figure du P. Jayme lui revenait, figure captivante, et les gestes qu'il avait eus, et les paroles qu'il avait dites... Peu à peu il s'attendrit et pleura silencieusement. Il se jurait à lui-même, dans un élan de foi intense, qui faisait vibrer tout son être, l'abdication de ses faiblesses, la mort de sa chair, fembrassement de la vie renoncée du religieux.

Il s'endormit dans ses larmes, et, quand le lendemain il se réveilla, sa première idée fut de chercher en lui-même ce qui restait de l'enthousiasme douloureux et charmant de la veille. Il n'osa pas s'avouer que l'amer parfum s était évaporé; — que le vide et même un peu de tristesse, emplissaient maintenant son âme, nid de passage d'où s'était envolé l'oiseau blanc. Il se hâta de se lever, pour aller retrouver le père Jayme, sûr de retremper auprès de lui son enthousiasme.

Ces trois jours devaient rester dans la mémoire de l'enfant, comme trois clartés dans une nuit.

Le Père l'avait vite aimé. Dans un élan, le petit lui avait avoué ses misères, et cette confidence avait mis entre eux le lien du secret... Le jésuite avait répondu par des enlacements, des pitiés et des tendresses de mère qui touchaient aux cordes profondes de sa sensibilité cet être fragile, jusque-là sevré de telles joies... Oui, ce furent des journées bénies, qui empruntèrent de leur brièveté même, le caractère insaisissable et charmant du rêve... Après le déjeuner du matin, tous trois, le Père, Pierre et l'enfant partaient à travers la campagne avoisiname, déjà symphoniquement nuancée par l'automne. On passait le Lot en bateau, le Lot, calme comme une rivière d'huile, où les peupliers de la rive reflétaient en nettes images leur frissonnante immobilité. Puis, on abordait dans la grande île de Saint-Sébastien, découpée en croissant, que les deux cours d'eau caressent et isolent, — fouillis de verdure si mystérieux et si seul que les premiers pas qu'on y faisait éloignaient le reste du monde comme infiniment. Tout le temps que létroitesse du sentier les forçait à marcher en file, ils ne parlaient pas. Des feuilles sèches, débris de la couronne des branches, craquaient discrètement sous leurs pieds... Çà et là, une chèvre noire, attachée à quelque souche d'arbre, s'effarait à leur passage, d'un bond brusque et défiant.

Au bouc de l'île, le paysage, comme un décor déroulé à vue, s'ouvrait dans sa largeur sur le confluent des deux rivières... Sous ce soleil de septembre, l'horizon s'enveloppait de mélancolie, et le vert très pâle des aubiers, la transparence métallique des eaux, le bleu discret du ciel s'y fondaient dans les teintes grises uniformes, douces extrêmement... Au point où les flots se mêlaient, sur cette langue de terre qu'on appelle dans le pays la pointe de Rébéqué, une masse lourde de peupliers se dressait en silhouettes verticales, tout près de l'eau, comme l'avant-garde de ces lignes indéfinies d'arbres pareils qui couraient le long des rives, et se perdaient là-bas, làbas — tout à fait loin, dans le gris confus.

Ce bout d'île était, pour les trois promeneurs, un coin cher à leurs causeries, loin des oreilles indiscrètes et des yeux malveillants. Pierre et son ami échangeaient des souvenirs de collège :

— Te rappelles-tu Garrigue?.. Et Lebéfaude... Et Dutauzin?... Que sont-ils devenus, depuis le temps?...

Qu'étaient-ils devenus, en effet? Pierre cherchait... Notaires, marchands de chandelles, ingénieurs. . . Tout cela n'intéressait pas l'enfant, qui, peu à peu, amenait la conversation sur le seul sujet qui le touchât : le noviciat, la vie de l'apprenti jésuite. Et volontiers, pêcheur d'âmes

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clairvoyant, le P. Raymond se laissait aller à conter le charme de cette existence en commun, l'incroyable et poignante douceur du renoncement, de l'abdication personnelle.

— Ah! tiens! faisait le jésuite, s'animant peu à peu, prenant familièrement le bras de son ami. Tu ne peux pas te figurer ce que c'est les premiers jours : rien ne vous donne idée de cela au séminaire. On sort de la retraite préparatoire, où on n'a eu comme compagnon que soi-même et le novice, qui vient, quelques heures chaque jour, vous aider à méditer. On est un peu triste, naturellement. Et c'est merveille comme les autres essaient discrètement de vous empêcher de regretter... Frère, voulez-vous boire?... Frère, prenez garde de vous faire mal, il y a une marche. Frère! Frère!... Ce nom vous bruit aux oreilles comme une sorte de musique religieuse,.. Ah! je t'assure, on a bien vite fini d'être triste... Tu es venu me voir une fois à Toulouse, rue des Fleurs, n'est-ce pas, quelques jours après ma rentrée au noviciat?... Tu nous as vus jouer à la balle, et courir, et crier!... Quels enfants nous étions, bon Dieu! les voisins se plaignaient... Jamais, jamais je ne ferai des parties de gant basque comme de ce temps-là. Le Frère Chameroy surtout était étonnant. Il lançait la balle pardessus tout le parc !...

Le Père s'arrêtait, quelques instants, rêveur,

le sourire aux lèvres, à repenser au coup de gant basque du Frère Chameroy. Et Jules l'interrogeait, les yeux élargis et brillants.

— Père, dites donc, est-ce qu'on a des vacances?...

Mais le jésuite, pris dans ses souvenirs, n'entendait plus.

— ... Ce cher Frère Chameroy! reprenait-il. Je me rappelle comme il nous fit rire, un jour, au réfectoire. Il était de Limoux, et il avait un accent incroyable. Au lieu de Saint-Loup, il lut Saint-Loupe, — comme une loupe, vous entendez. Ah ! Dieu ! avons-nous ri, ce jour-là. Il fut impossible de continuer la lecture, et le maître des novices nous gronda...

Et le premier jour où Ton fait la cuisine! Où l'on épluche des carottes! Non, de ma vie, je ne rirai comme j'ai ri rue des Fleurs. Du reste, Pierre, tu sais comme on appelle le novice chez nous : Ens risibile... Tu comprends, cela a deu\ sens...

Il riait largement, à cette vieille plaisanterie qui traîne les noviciats. Pierre souriait à peine, un peu gêné par cette gaieté bruyante. Mais Jules riait aussi, heureux, débordant, conquis, s'associant à tout ce que disait le père, — infiniment surexcité.

Et cela durait ainsi jusqu'à l'heure où, le soleil baissant, il fallait regagner Nicole. Ils refaisaient

en sens inverse la route parcourue quelques heures auparavant, — dans le bois que la lumière rasante emplissait maintenant de lueurs rousses, alternant avec des ombres démesurées.

Le troisième jour arrivé, il fallut se quitter. La séparation fut cruelle. Les deux Auradcu retombaient dans la monotonie de leur vie accoutumée. Ce soir-là, après avoir embarqué le Père qui filait sur Bordeaux, — quand tous deux furent rentrés dans leur chambre, Jules, la prière faite, s'approcha de son frère et lui dit, très bas, à l'oreille :

— Pierre, veux-tu? Je me ferai jésuite!...

e me ferai jésuite!

C'avait bien été toujours l'idée de Pierre de faire un prêtre de cet enfant. Mais, le voir jésuite, non, ce n'était pas là son vœu. Il souhaitait autre chose, n'aimant pas cet ordre.

Pourquoi? Lui-même eût été en peine de le dire. Son meilleur ami, — celui qu'il regardait

comme un saint, était jésuite. De ses frères en religion il avait bien les manières aisées, l'air libre, la morale indulgente unie au dogme intraitable...

Les jésuites, du reste, cela n'était pas niable, rendaient de grands services à la cause de l'Eglise. . .

Mais, invinciblement, Pierre partageait, lui prêtre, cette horreur secrète que le nom de Jésuite éveille très sincèrement dans bien des consciences 5 une répugnance où il sentait le meilleur de lui-même se révolter contre des turpitudes vagues, quelque chose de très violent et de très confus à la fois...

Et voilà que, tout d'un coup, Jules, en qui l'aîné n'avait voulu voir jusque-là qu'un enfant insoucieux, venait, conquis par l'ascendant du P. Jayme, lui dire avec décision :

— Je me ferai jésuite!...

Pierre fut longtemps préoccupé après cet aveu. D'abord, il n'avait pas répondu, haussant les épaules, comptant que le temps et l'absence auraient raison de cet engouement.

Il n'en fut rien.

L'idée de cette vocation se rattachait, chez ce petit, à des coins trop mystérieux et trop douloureux de sa conscience, des coins ignorés de Pierre, mais devinés par le jésuite. Lui, merveilleux confesseur, avait habilement avivé la plaie

toujours saignante de ces remords d'enfant. Où s'en irait sa jeunesse, grand Dieu, s'il redevenait ce qu'il était avant?... Le Christ a dit : Prenez garde que je ne me retire une fois de vous!... Cette menace, n'était-ce pas bientôt quelle aurait son effet, demain, tout à l'heure, s'il retombait ? Et l'enfant, épouvanté, accrochait ses résolutions chancelantes au souvenir du père et à l'espoir de la vocation...

Pierre le vit avec surprise changer d'allures, devenir ardent et constant à la prière, et, d'insouciant qu'il le connaissait, pris de la rêverie mélancolique de ceux que le cloître appelle vers ses profondeurs... C'était, dans cette âme de treize ans, le combat, touchant toujours, de la jeunesse rebelle contre les affres de la mort religieuse. C'était l'afflux brusque des tableaux de la vie se heurtant au ressouvenir de la décision prise. Toutes sortes de choses auxquelles l'enfant n'avait jamais pris garde le retenaient maintenant, comme des épines de haie accrochées au pan de son habit. Ce coin de pays — la sacristie — l'ermitage creusé dans le roc crayeux du Pech de Bère, le village vu tous les jours depuis la petite enfance, — comme il aimait tout cela!

La vocation religieuse l'avait mûri. Il pleura, dans sa solitude, des larmes comme il n'en avait jamais pleuré.

Il supplia Pierre de le mettre à Bordeaux, au

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collège des jésuites où professait le P. Jayme. Laine s'y refusa absolument, trouvant inutile d'accuser encore les tendances de son frère vers la compagnie. Tout ce que l'enfant obtint fut d'être envoyé au petit séminaire d'Agen, à Saint- Caprais ; il avait soif de la vie en commun, de tout ce qui, de loin, ressemblait à un noviciat.

Chose étrange, il s'y trouva plus seul qu'au village. Les prêtres qu'il voyait autour de lui lui semblaient inférieurs et indifférents ; ni l'austérité de Pierre, ni l'enthousiasme du P. Jayme. Il avait essayé de se confier à son confesseur, mais celui-ci avait tout de suite voulu le détourner de son dessein, lui disant que le diocèse manquait de prêtres, et qu'il y avait plus de bien à faire en restant séculier. Alors, il écrivit au P. Jayme. Lui, si timoré, il employa des entremises d externes pour cette correspondance qu'il voulait tenir secrète... Et le jésuite s'empressa de suivre cette voie de relations illicites, qui donnaient à leurs lettres presque le charme d'une intrigue... Insensiblement, il l'amenait à se lier... Oh! ce n'était pas un vœu qu'il lui demandait, bien sûr! un simple engagement devant sa conscience, pour se sentir armé contre les tentations qui lui viendraient sûrement, les Chairs, comme disait le Père.

Et, peu à peu, l'enfant s'était engagé. Maintenant il se sentait lié pour la vie. Sa vocation le

tenait^ pesant par instants sur sa poitrine comme ces poids imaginaires qu'on croit sentir vous oppresser pendant le sommeil...

Son aîné venait, une fois par mois, le faire sortir... Chaque fois, Jules le trouvait plus muet et plus vieilli... Maintenant que l'enfant lui avait manifesté son désir, et que ce désir persistait malgré les années, il semblait que Pierre regardât sa tâche comme accomplie et retirât spontanément son influence. En réalité, vaguement fataliste comme il Tétait, il avait intimement peur d'aller contre le vouloir divin en agissant sur la conscience de son frère... Seulement, il se refusait à le laisser entrer au noviciat avant qu'il eût vingt ans : c'était là toute l'action qu'il désirait exercer.

Ils allaient ensemble, les jours de sortie, chez des curés que Pierre connaissait, dans des presbytères où l'on mangeait beaucouo, des plats nombreux et bien accommodés. Pierre, qui faisait ces visites par devoir de prêtre du diocèse, touchait à peine au repas, perdu toujours dans des méditations qu'il ne livrait point.

Jules, lui, regardait avec une sorte de colère intérieure ces gros prêtres lippus à simarre de chanoines, bien riant et bien mangeant; il les sentait inférieurs à lui dans la voie des enthousiasmes, et, dans le secret de son cœur, l'œil animé et le pli du dégoût aux lèvres, il s'exerçait

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inconsciemment à ce dédain du prêtre séculier qui est un des côtés curieux du jésuite...

Aux vacances, Jules passait deux mois à Nicole... Il désirait et redoutait ces mois-là. En face du paysage natal, les tristesses du commencement le reprenaient... Il lui semblait que son cœur poussait des racines sur ce sol connu, pour le retenir et pour le garder... Alors, il fuyait dans la solitude de l'église, se roulant sur le grès des carreaux, demandant le calme et la vertu...

Il parlait en lui des voix lointaines qui disaient :

— Tu n'as pas fait de vœu, après tout... Tu es libre... libre...

Et, en même temps, c'était cela surtout qu'il craignait, des sensations obscures se faisaient jour, côte à côte avec le désir dêtre libre... Depuis les trois journées où le P. Jayme avait cautérisé sa conscience, il n'avait plus reperdu la chasteté si chèrement reconquise... Mais, autant celle-ci lui était, au collège, un fardeau léger, autant elle lui pesait quand l'air du village, tout chargé du parfum des sèves, l'enveloppait de nouveau... Rien de précis, du reste, dans ces rêves qui enfumaient son cerveau, rêves étranges qui hantent, par intervalles, la pensée de ceux dont le corps est très chaste...

Il avait, à deux ou trois reprises, revu la petite de la Maison Verte, la fillette qui l'avait apostrophé naguère, étant gamin... Chaque fois, il

la trouvait grandie, changée, plus jeune fille. Elle aussi l'avait reconnu, — car elle le regardait longuement, s'arrangeant à le rencontrer en chemin... Et Jules, se frappant le cœur, entrait à l'église, les yeux pleins de la vision de cette fille blonde, grande et un peu grasse, avec sa tresse pendante sur son corsage bleu, pailleté de blanc... Revenu au séminaire, les vacances achevées, il n'y pensait plus. Contre les grands murs austères, les rêves énervants venaient briser leur aile... Mais pourtant, de temps à autre, une inquiétude confuse le ressaisissait, lui disant que cette fille entrerait dans sa vie pour la troubler. Elle y entra brusquement, en effet, mais de la façon qu'il n'attendait point, non pour entraver l'accomplissement de son vœu, mais pour le hâter.

Jules venait d'achever sa première année de théologie. Il avait dix-neuf ans : le passage du petit séminaire au grand s'était effectué pour lui sans secousse, prévu qu'il était depuis bien longtemps, — et, aux premiers jours d'août commençant, il venait passer à Nicole, auprès de son frère, le mois de congé qu'on leur accordait. C'était, à ce moment, un superbe type de paysan adulte. Au pays de Gascogne, les femmes sont taillées en canéphores, brunes et majestueuses; les hommes, en général, sont petits et mal faits. Mais un autre sang — ce sang de hasard que

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son père lui avait donné — coulait dans les veines de l'ostiaire, car il n'avait de ses compatriotes que la nuance brune des cheveux et des yeux. La figure était colorée, la taille haute, les membres puissants. La physionomie, sans distinction, s'éclairait au reflet des yeux, dont les prunelles avaient le moelleux du velours...

Ces vacances-là, le premier jour qu'il passa à Nicole, en revenant le soir d'une promenade qu'ils avaient faite ensemble, en lisant leur bréviaire, il rencontra toutes les habitantes de la Maison Verte.

La vieille grand'mère pouvait avoir quatrevingt-huit ans, hideuse à voir, la face dartreuse.

Des deux filles, l'une avait actuellement renoncé aux affaires, prise d'une horrible maladie contractée quelques années auparavant. La seconde, la mère de « la petite, » était encore entretenue par un gros propriétaire des environs.

Toutes deux avaient le physique du métier, la tête impersonnelle des rouleuses dont la débauche a distendu les muscles et flétri le teint.

Jules les connaissait bien... Si souvent, aux jours de son enfance perverse, il les avait épiées, attiré par leur physionomie douteuse et l'odeur de vice quelles répandaient!... Mais il eut un tressaillement en revoyant la jeune fille qui accompagnait sa mère... Depuis un an, c'avait été une éclosion... La tresse blonde ne pendait

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plus sur le dos... Jeanne se coiffait en dame, maintenant. Les seins pointaient ferme sous le corsage. Grande et grasse, elle avait dans le regard quelque chose de candide qui séduisait et qui déroutait.

A la vue des deux soutanes, la vieille et ses deux filles avaient ricané bruyamment. Jules avait baissé les yeux, tout rouge de honte. Pierre, tiré de ses songeries, s'était arrêté et avait regardé les quatre femmes avec tant de hauteur méprisante que, subitement, elles s'étaient tues.

Quand elles furent passées, Pierre murmura :

— Il n'y a pas de salut possible pour ces âmes perverses... Près d'un siècle de scandale sur la tête de cette enfant ! . . . Faites-la mourir vite, mon Dieu.

Jules, façonné à la morale généreuse du P. Jayme, se récria :

— Elle n'est pas responsable de ce qu'ont fait ses parents, je pense. Tu devrais essayer de la retirer de cette horrible maison, toi ou l'abbé Galup!...

Mais Pierre secoua la tête.

— Allons donc! la sauver!... Raymond croirait cela possible, lui, et il essaierait... Mais ce n'est point en notre pouvoir ! . . .

Et il récita le verset de l'Ecriture : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui poursuit l'iniquité jusque dans la troisième génération. »

f 2 LE SCORPION

— Fasse le ciel, ajouta-t-il, que cette petite soit stérile.

Ils rentrèrent chez eux, et, de tout le dîner, ne parlèrent plus, poursuivis chacun par leurs pensées. Jules se redisait la phrase de son frère aîné :

Raymond croirait cela possible, lui — et il essaierait.

Pierre avait raison. Le P. Jayme eût tenté cette œuvre. . . Eh bien ! mais pourquoi lui, prêtre de demain, ne la tenterait-il pas? N'était-il pas jésuite de cœur déjà, c'est-à-dire repêcheur dames, fait pour se jeter au plus fort de la mêlée humaine, pour y ramasser les blessés?

A cette pensée d'une conversion à faire, il se sentit doucement envahi d'enthousiasme. Son cœur battait puissamment. Il retrouvait le bienêtre extatique qu'il avait eu jadis, quand il avait senti la vie religieuse l'appeler.

Le lendemain, dès la première heure, il se rendit à l'église et entendit la messe. Un petit garçon la servait — sept ou huit ans au plus — tout pareil à ce que Jules avait été dix ans auparavant... Du reste, le cadre était le même, l'étroit sanctuaire s'immobilisait dans sa solitude. Auradou reconnaissait les inflexions de voix de l'abbé Galup débitant son latin d'église, sa façon d'étendre et de ramener les bras, en jetant un coup d'œil au plafond du chœur et en disant :

LE SCORPION f]

— T)ominus vobiscum !

Au mur de gauche, saint Symphorien présentait toujours sa poitrine aux coups, sous la blancheur de la longue chemise... Rien n'avait changé : sinon que le petit servant de messe qu'avait été Auradou avait grandi, s'était fait homme, avait revêtu une robe noire et pris un titre latin, — correspondant à des fonctions imaginaires : osdarius...

Du fond du cœur, Jules, ému devant ses souvenirs, demanda à Celui qui, derrière le tabernacle, cachait sa divinité dans l'Hostie, — de l'aider dans cette œuvre du rachat d'une âme qu'il allait entreprendre... Il s'humilia, il avoua son indignité pour une telle mission ; il se roula dans son néant avec une jouissance intense.

Puis il médita.

Comment parviendrait-il à se rapprocher de la jeune fille?... Depuis le jour lointain où elle lui avait demandé de jouer avec elle, ils ne s'étaient plus jamais parlé.

Lui écrire? Il savait bien le nom : Jeanne Béziat... Mais cela était dangereux... Les horribles femmes avec lesquelles elle vivait ouvriraient la lettre... L'aborder dans le village? Tout le monde les verrait, et Pierre serait mécontent.

Or, Jules voulait que l'aîné ne sût rien de son projet avant qu'il l'eût mené à bien.

Ainsi, au début même de son œuvre, il se

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trouvait arrêté... Il se remit à prier, d'une ferveur extrême, demandant un miracle, s'il le fallait... La messe, cependant, avait pris fin. Le gamin était revenu un instant éteindre les cierges de zinc, puis s'était sauvé... L'abbé Galup, ayant quitté son surplis et sa chasuble, était parti à son tour après une courte station dans le chœur... Et Jules demeurait agenouillé dans son banc, le front sur les mains, tandis que le soleil, tapant droit sur la verrière du chœur, irisait la robe blanche de saint Symphorien.

Tout près de lui, un frôlement le tira de sa méditation. Il se détourna un peu et son cœur sauta.

Jeanne Béziat était derrière lui, agenouillée, mains jointes.

Jules remit vite sa tête dans ses mains; toutes ses artères battaient lourdement... Comment était-elle venue?... Il ne l'avait même pas entendue entrer... Il fallait qu'elle eût pénétré dans l'Église avant lui, à l'heure crépusculaire où rien ne se distingue... Ou bien alors?... Pourquoi mettre en doute la bonté de Dieu?... N'avait-il pas demandé un miracle?...

L'église, la sacristie étaient vides. Tout le village, à l'heure qu'il était, devait être à la moisson.

Jules, très surexcité, se leva, comme pris d'une inspiration, et s'approchant de la jeune fille, il lui dit avec autorité :

— Venez ! . . .

Un éclair passa dans les yeux de Jeanne. Elle ne parut point surprise et suivit Auradou, à travers le chœur, dans la sacristie.

Elle avait sur la lèvre un petit pli triomphant que l'ostiaire ne vit pas.

Jules lui montra une chaise et resta debout, appuyé au rebord de la fenêtre. Maintenant, il était convaincu que le ciel le secondait miraculeusement. L'orgueil de l'apostolat montait son excitation à un degré aigu, et il se sentait une audace à tout tenter, une de ces audaces naïves comme les timides en ont parfois.

Jeanne, toute rose, le corsage ému, fixait sur lui ses beaux yeux un peu humides, dont les paupières tremblaient...

— Ma sœur, fit Jules, ayant recueilli ses idées, Notre Seigneur a die qu'il y aurait plus de joie au ciel pour un pécheur qui revient à Dieu que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de se convertir...

Il s'arrêta devant le désappointement qui se peignait sur les traits de Jeanne. Celle-ci habituée aux cachotteries du couvent, lorsqu'entre amies de cœur on s'enlaçait dans les coins sombres, — regarda derrière elle. . . La petite sacristie était bien vide...

Elle se leva, et s'approchant d'Auradou :

— Nous ne sommes pas seuls? questionna-

f 6 LE SCORPION

t-elleàvoix basse, en montrant la porte du fond. Jules s'était un peu écarté en la voyant venir sur lui. L'inquiétude le prit; il s'effraya d'avoir amené là cette fille... Toute son audace de tout à l'heure s'envolait, à voir Jeanne droite devant ses yeux, le regard luisant, le sein agité, un sourire de provocation aux lèvres.

— Si... si... balbutia-t-il... Labbé est parti... Cette porte donne sur le potager.

Jeanne se rapprocha encore, et sans paraitre s'apercevoir du trouble où elle mettait le jeune homme :

— Ecoutez, dit-elle... Je sais... je suis venue exprès ce matin, avant vous, à l'église... Je me souvenais de vous... Vous rappelez-vous, quand je vous ai parlé, il y a longtemps, longtemps?... J'ai essayé de vous causer, depuis, plusieurs fois, pendant les vacances... Pourquoi vous en alliezvous toujours?...

Les vieilles boiseries de la sacristie eurent un craquement. Jeanne, avec une promptitude de chatte, reprit sa place sur sa chaise et une posture de pénitente... Jules comprenait vaguement...

Il n'eut que la force de murmurer :

— Prenez garde... Taisez-vous.

Il se sentait défaillir, impuissant et inexpérimenté contre l'aventure. Il murmura l'oraison qui lui était familière :

LK SCORPION f7

— Mon Dieu, ayez pitié de moi, je suis un misérable et un lâche...

Par la porte ouverte en face de lui, il rencontra des yeux le grand tableau de saint Symphorien. Le soleil donnait en plein sur la tête du martyr, et la nimbait d'une auréole... D'un effort violent, Jules reprit possession de luimême, et sadressant à la jeune fille, qui ne comprenait rien à ses silences, croyant seulement qu'il redoutait d'être surpris :

— Il faut craindre sa propre chair, fit-il, car elle est faible, et l'esprit est prompt. Restez loin de moi... Je veux vous sauver... Il faut partir de chez votre mère et vous faire religieuse...

Cette fois, Jeanne commença à entrevoir la vérité... Fine et rusée comme une pensionnaire, elle eût volontiers ri de la maladresse grotesque de cet apostolat... Mais le dépit de se voir dédaigner par le jeune homme l'emporta et elle rougit beaucoup, des larmes au bord des yeux.

Jules continuait, regardant saint Symphorien d'un air inspiré.

— Oui, disait-il. Il faut désarmer la colère de Dieu... Faites pénitence... Il ne faut pas que vous ayez d'enfants: soyez stérile... Réfugiezvous dans un cloitre et priez Dieu qu'il ne punisse pas sur vous les crimes de votre mère...

Jeanne, à ces mots, se leva exaspérée. Elle chercha quelque chose de dur à dire à ce jeune

f8 LE SCORPION

homme qui se mêlait de lui faire de la morale et qui semblait si ridiculement ignorant de la vie.

Mais le dépit lui ôtait l'usage des mots.

EUe dit seulement :

— Vous êtes fou, tenez ! Laissez-moi tranquille...

Et elle s'enfuit par l'église, laissant Auradou stupéfait de l'issue de sa tentative.

fkEANNE, rentrant chez elle, rouge de *a colère et les larmes aux yeux, ren- \ contra sa grand'mère dans le corridor de la Maison Verte.

La vieille, se mouvant difficilement, barrait le chemin . Jeanne la bouscula d'une poussée, grimpa dans sa chambre, s'enferma à clef et se jeta sur son lit, la tête dans son traversin.

Elle sanglotait :

— Sale curé, disait-elle, sale... sale curé!...

Elle l'eût étranglé sur place, si elle l'eût tenu

entre ses doigts qui se crispaient sur les draps...

Auradou, avec son bout de sermon enfantin,

avait trouvé la plaie de ce petit cœur pervers... Il avait parlé de la mère de Jeanne — de la honte quelle sentait attachée à sa vie — ce legs de basse prostitution auquel elle ne pourrait jamais se soustraire.

Comme elle avait souffert, au couvent, de cette tache originelle qui la marquait au front! Les petites compagnes n'avaient-elles jamais su la vérité, là-bas?... Peut-être... Bordeaux était loin — et Nicole était si inconnu !... Pourtant, elle se rappelait certains gestes, — certaine affectation des mères à écarter leurs chaises au parloir.. .

Heureusement pour Jeanne — favorite à la fois de la Supérieure et de l'aumônier, le Père Jagou, gros mariste sanguin d'une quarantaine d'années, — ces hautes protections l'avaient mise à l'abri des humiliations ouvertes.

De la sainte maison des Picputiennes, elle passait subitement, chaque vacance, à la promiscuité de la Maison Verte. Là, si petite qu'elle fût, on ne s'était jamais gêné devant elle.

Rentrée au couvent, elle se rappelait ces souvenirs, dans sa chambrette close, le soir. Le sexe s'était éveillé très vite chez elle, — mais en lui laissant une sécheresse de cœur absolue. Elle avait eu, comme les autres, des intrigues avec des amies de cœur, — les baisers furtifs, l'amour appris dans les étreintes énervées des fillettes...

6û LE SCORPION

Mais jamais elle netait tombée dans leur sentimentalisme ridicule, qui répugnait à sa nature positive. ..

Il y avait, au couvent, cinq ou six de ses compagnes, et des plus pieuses, qui étaient amoureuses de l'aumônier... Cette passion se traduisait par des confessions prolongées une heure durant, — par des communions à l'intention du prêtre, par de petits travaux de tapisserie — pantoufles, prie-Dieu, dessus de cheminée, dont on meublait sa chambre... Rien de plus innocent. Jeanne ne brodait pas de pantoufles, ne se confessait qu'un temps raisonnable, ne disait pas pour qui étaient ses communions, — et pourtant tout le monde savait qu'elle était la préférée du P. Jagou. Il l'avait prise pour secrétaire, à cause de la jolie écriture, un peu masculine, qu'elle avait. Et c'était Jeanne qui, pendant des heures, écrivait sous la dictée du père les sermons pour les fêtes, ou recopiait le manuscrit de son ouvrage : Satan ei la Franc-zMaçonnerie , où il était démontré que les francs-maçons actuels étaient tout simplement les anciens possédés de l'Ecriture.

Jeanne, étendue sur son lit, avait cessé de pleurer, en refaisant ce voyage à travers ses souvenirs. Quoiqu'elle eût détesté presque toutes ses compagnes, le couvent, vu dans le passé, exerçait sur elle cette attraction mystérieuse qu'il

a pour toutes les filles, — parce qu'il est le vrai milieu où se développent à l'aise lès aspirations contradictoires, irraisonnées, qui sont le fond même de la nature des femmes... Le souvenir du P. Jagou plaisait à Jeanne. Cet homme, le seul qui pénétrât dans le couvent, avait été sincèrement son ami... Etait-ce de l'affection qu'elle lui avait rendue? Elle n'en savait rien. Mais elle devenait rose et plissait sa lèvre de vierge en resongeant au fameux ouvrage sur la franc-ma-

çonnerie.

Peu à peu, les larmes s'étaient séchées sur les joues de la jeune fille. Maintenant elle s'était accoudée sur son lit, à plat ventre, les yeux fixes... Rapprochée de son aventure avec Jules, le souvenir du P. Jagou lui donnait une idée, et l'idée était amusante, car Jeanne souriait. Pourquoi en aurait-elle voulu à ce pauvre petit Auradou, qui n'avait, somme toute, que le tort d'être un imbécile? C'était son grand diable de frère et les curés de Saint-Caprais qui lui avaient mis ces idées stupides dans la tête. Il n'avait pas l'air bien terrible, lui, ni bien sûr de lui-même. Il avait tremblé comme une fille quand elle Pavait regardé dans les yeux... et tout ce qu'il avait dit était un mélange de phrases prises dans les livres, et des mots de son frère...

Oh î ce vilain maigre d'aîné. Jeanne le haïssait... Il les méprisait si ouvertement, elles tou-

tes, à la Maison Verte... Elle voulait se venger de lui en s'attaquant à Jules, sûre, avec son instinct de femme, de le frapper au cœur de cette façon-là.

Et puis, il n'y avait pas à dire, elle avait un béguin pour le petit Auradou. Il y avait trois ans que cela durait; très souvent, au couvent, dans ses solitudes, elle repensait à ce joli garçon. Quand elle l'avait revu en soutane, — chose singulière, — loin de s'en dégoûter, elle l'avait désiré plus fort...

Il le lui fallait ; elle le prendrait plutôt de force, Sa colère de tout à l'heure se fondait à cette pensée dans une méditation rêveuse.

Elle se releva, baigna ses yeux et ses tempes d'eau fraîche, ramena ses cheveux blonds en un chignon correct et resta quelques instants à se regarder dans la glace de sa toilette. Elle se trouvait jolie, faite pour être aimée; elle s'amusait à lire dans l'image de ses yeux grisâtres une innocence singulière que son cœur démentait... Elle revint à sa fenêtre, poussa les lourds contrevents...

C'était l'heure où le soleil commence à taper dur, l'heure mauvaise pour les pauvres gens qui travaillent à moissonner. Rien ne remuait sur la route blanchâtre et poussiéreuse qui filait à droite et à gauche devant la maison. En face, le talus du chemin de fer avec ses herbes brûlées, ses

lignes de rails luisants comme des miroirs ; puis, au delà, la crête des peupliers de la Garonne noyée dans la confusion d'un brouillard.

Tout cela était somnolent, uniforme, mort. . . Jeanne tapa du pied avec colère devant cet horizon qui reflétait l'ennui... Est-ce qu'elle passerait sa vie dans ce trou, réduite à la société de sa vieille sorcière de grandmère, — de sa tante qui la jalousait, et de sa mère malade ?. . . Joli monde que celui qu'elle voyait à Nicole, depuis son retour de Bordeaux... Des propriétaires des environs, idiots, grossiers, bouffis de suffisance, des petits jeunes gens de Tonneins qui venaient parader devant sa fenêtre avec cent sous dans leur poche; et son parrain — un parrain qu'elle soupçonnait fort d'être son père — qui fouillait dans ses armoires, quand il venait, pour chercher s'il y avait des billets doux!...

Non, bien sûr, elle ne consentirait pas à vivre toute sa vie dans la Maison Verte — dans ce village perdu où chacun disait des horreurs de sa famille ! Elle rêvait un autre théâtre à sa beauté; non pas ce Bordeaux misérable, avec ses quinconces déserts et son petit Tourny où, le soir, les femmes se morfondent à faire le guet de l'amour; mais Paris, Paris lointain et miroitant, — ville des grandes noces, — où des journaux impriment le nom des filles à côté de celui des prélats...

Qui donc lui donnerait, à elle, Jeanne Béziat,

les moyens de se montrer à Paris? Quelle apparence qu'un riche fêceur parisien vint la chercher dans son village natal?... L'avenir s'annonçait terne et monotone, sans autres ressources que la prostitution vulgaire où sa mère et sa tante avaient roulé avant elle!...

Jeanne quitta la fenêtre et vint s'asseoir devant son petit bureau en bois noir — cadeau de son parrain — où des lettres et des enveloppes étaient éparses. Elle prit une feuille blanche, et resta quelques moments pensive, mordillant de ses dents de chienne le bouc du manche... Ecrirait-elle?... Se donnerait-elle tant de peine pour cet imbécile de curé?... Qu'importait, après tout, si cela l'amusait? C'était un moyen comme un autre de passer le temps. — Elle ne voulait pas s'avouer que l'accueil du jeune homme avait accru et exaspéré son désir.

Elle écrivit.

Même elle recommença trois fois son billet, châtrant successivement les expressions, où perçait trop clairement son envie de fille amoureuse. Quand elle eut fini, elle le relut avec un demi-sourire :

Le billet disait :

« .Monsieur l'abbé, pardonnez-moi. Je suis une pauvre fille très malheureuse, je vous assure. Ma mère et ma tante veulent faire de moi une

LE SCORPION 6f

femme perdue; je ne sais comment leur échapper. J'ai cru pouvoir m'adresser à vous, parce que vous me sembliez très bon... Pardonnez-moi d'avoir eu un moment de vivacité, quand vous m'avez parlé de ma mère... Vous ne pouvez pas m'en vouloir pour cela. A l'avenir, je serai plus forte... Ne refusez pas de me voir, j'ai tant de choses à vous dire!... Ce soir, à trois heures après-midi, je vous attendrai dans la sacristie. »

Jules Auradou trouva le lendemain matin ces lignes dans son eucologe. Il avait passé une nuit troublée, presque sans sommeil, visité par l'image de cette fille blonde qui l'avait serré de si près... Au fond du cœur, il ne lui en voulait pas : en y resongeant il n'avait pas de ces idées tortueuses qui le poursuivaient d'habitude... C'était plutôt un désir confus et charmant qui le réchauffait doucement.

La lecture du billet le combla de joie.., Il avait presque pleuré le matin, en se rappelant l'échec de sa tentative et les mots durs sur lesquels elle l'avait laissé... Elle demandait à s'appuyer sur lui, à se guider de ses conseils... Il remercia Dieu du fond du cœur de lui donner cette joie dans son œuvre d'apôtre. Quelque chose d'indiscernable chantait au fond de luimême, qui le faisait heureux et gai. Si Pierre n'eût pas été cet être immatérialisé par la médi-

ration, radicalement distrait des choses extérieures, que les années en avaient fait, il eût remarqué l'attitude rayonnante de son frère...

Vers trois heures moins un quart, celui-ci le quitta et se dirigea vers l'église.

L'heure était lourde et pleine de sollicitations au sommeil... Une chaleur de pays chaud endormait les bêtes et les hommes, au village comme à la campagne. Le jeune homme, en entrant dans l'église, se sentit délicieusement caressé par cette fraîcheur souterraine que l'épaisseur des murs et de la voûte y gardait toujours... Comme son cœur battait!

Il comprit, en s'approchant de la grille du sanctuaire, que les paroles manqueraient à ses lèvres s'il se trouvait brusquement en face de Jeanne. Il s'agenouilla sur le froid des dalles, ému, haletant...

Quelques vitraux étaient ouverts... Par là entrait dans la nef le vague bourdonnement des midis d'été — coupé par des grincements de cris de cigales, par de brefs coups de gosier d'oiseaux.

Il ne pria pas. Même il ne pensa pas, tout le temps qu'il fut là, roulé, terrassé au pied de la sainte table.

Quand il se releva, il aperçut, par la porte entr'ouverte de la sacristie, Jeanne, debout, qui l'attendait. Ils se rejoignirent. Jeanne, le voyant extrêmement troublé, parla la première.

Elle fut humble, naïve, pénitence. Elle dépeignit la tristesse de sa situation... Que pouvaitelle devenir dans sa maison, avec les exemples qu'elle avait sous les yeux?... Son devoir n étaitil pas de rester auprès de sa mère? Et alors quel serait l'avenir de son àme?... Experte au patois mystique des maisons religieuses, elle employait tous les mots de la langue des confesseurs, étonnant Auradou lui-même, qui maintenant, était bien près de la regarder comme une sainte.

11 ne sut que lui répondre, égaré dans des phrases toutes faites qui meublaient ses souvenirs. Il rattacha son sermon à cette idée fixe qu'il fallait qu'elle se fît religieuse. Jésus- Christ n'avait-il pas dit : Laissez les morts ensevelir leurs morts ; — et encore : Ma mère et mes frères sont ceux-là qui cherchent le royaume de Dieu...

Jeanne l'écoutait, la tête sournoisement baissée, les yeux fixés sur lui, à travers le réseau de ses cils. Elle le trouvait insipide, abruti par les prêtres, — mais joli tout de même, avec ses yeux de velours et ses lèvres sanglantes. Il lui prenait des envies de planter là toute cette comédie d'hypocrisie et de lui fermer la bouche avec des baisers. Je ne sais quoi la retenait... S'il ne voulait pas?... Cette fois, ce serait fini, elle ne l'aurait plus jamais. Il valait mieux attendre. Elle le laissa achever ses histoires, l'habituant seulement

pour cette fois à la voir plus près de lui, à se laisser regarder en face; — en se quittant, ils allèrent ensemble s'agenouiller à l'autel. Ils murmurèrent des Ave Maria. Mais leur pensée, à tous deux, flottait loin de la prière.

Elle lui avait demandé de le revoir de temps à autre, — afin de puiser un peu de force dans ses paroles... La fois d'après, ils se virent dans l'île de Saint-Sébastien. On réparait les fenêtres de l'église, et les maçons y étaient toute la journée, flâneurs comme tous les ouvriers du pays, s'endormant sur le travail dès que le soleil commençait à chauffer... lisse virent dans l'ile... Jules poursuivait consciencieusement son œuvre d'apostolat: mais peu à peu, malgré lui, Jeanne l'entraînait dans des causeries plus intimes, lui parlant de son passé, lui faisant raconter sa petite jeunesse, — attaquant en lui la vocation par les coins vulnérables qu'elle avait vite devinés : l'amour du sol natal et le besoin confus d'affections... Jules, au bout de deux ou trois fois, sentit le danger et voulut revenir aux entretiens purement spirituels. Mais alors Jeanne, le suivant dans cette voie, commença à le traiter en confesseur, — le mettant au courant de ses tentations et de ses troubles féminins... Jules rougissait jusqu'aux yeux, tandis que la fillette prenait plaisir à lui faire passer devant l'esprit les mystères les plus cachés, — tout ce poème

d'éclosion de sa seizième année, raconté dans l'idiome hyperbolique des confessionnaux.

Jules, partagé entre le désir de continuer les entrevues et le besoin de se les justifier à luimême, chercha J'excuse de ce qu'il faisait dans l'histoire des amours hagiologiques. N'avait-il pas, au cours du passé, des prédécesseurs grandement saints?... Quoi de plus délicieusement idyllique, par exemple, que les affections de saint Vincent de Paul et de sainte Chantai?... Non, Dieu ne défendait pas l'amour de la créature, pourvu qu'il fût toujours le but suprême de cet amour... Et c'était bien le cas présent. Ils s'aimaient tous deux d'une tendresse transfigurée par la foi, — une vraie tendresse de catacombes, qui les reportait aux délices charitables des premiers christianismes.

Alors, grâce à ce compromis passé entre son désir et sa conscience, il se laissa aller et fut heureux. Pierre, à présent, le laissait très libre; bien souvent, les deux frères ne se voyaient qu'aux repas : l'aîné, tout de suite après, cherchait la solitude propice à ses rêves... Jules et Jeanne eurent des rendez-vous plus fréquents, puis quotidiens.. .

Ce furent des jours délicieux, trop tôt écoulés. Très sincèrement, Auradou apportait à ces entrevues une pureté d'intentions absolue; il se sentait même relevé à ses propres yeux, meilleur,

70 LF SCORPION

plus avide de dévouements et de sacrifices... L'été finissait, avec des splendeurs d'une poésie captivante. Rien de pareil à ce paysage de l'île, par ces pures journées de septembre, où le soleil terrible du mois d'avant semblait s'attiédir et doucement s'apaiser.

Depuis l'époque où le P. Jayme était venu à Nicole, on avait supprimé le bateau du Lot, creusé un canal, et l'on passait le bras de rivière sur le pont étroit d'une écluse... Jeanne s'en venait la première, choisissant habilement les instants où la route était déserte. Elle filait avec une légèreté de chèvre à travers les sentiers de l'île, prête à se cacher au moindre bruit. Du reste, une solitude absolue régnait derrière ce rempart de grandes verdures...

La jeune fille, inattentive au merveilleux paysage, s'asseyait au bout de l'île, vers la pointe de Rébéqué, à cet endroit même où jadis Jules s'était assis à côté du P. Raymond. Lui aimait ce coin plein de souvenirs, où il lui semblait que le fantôme de l'absent assistait à leurs rendezvous, pour les faire plus chastes et les bénir.

Jules arrivait une demi-heure après, tournant bien au delà du village pour dérouter les soupçons. Il emportait avec lui son bréviaire, et tout le long du sentier de l'île, son susurrement psalmodique se mêlait au bruit de traîne que le vent prolongeait dans les cimes d'arbres.

— Eruciavit cor meum verbum bonum : dico ego opéra mea T^egi.

Lingua mea calamus scribens, velociter scribemis.

Parfois, arrivé près de Jeanne impatiente, il prolongeait, debout près d'elle, la lecture de son psaume, jusqu'à la fin, pour ne pas avoir à le recommencer et, ayant achevé l'Antienne, se signait et marquait la page avant de s'asseoir aux côtés de la jeune fille et de lui parler... Car cette affection naturelle avait mis en lui un parfait équilibre, — dissipant à la fois pour un temps ses imaginations perverses et ses inquiétudes mystiques... Elle, chaque jour, venait décidée à rompre l'étrange équivoque, à attaquer franchement l'ostiaire, se disant qu'après tout il n'était pas de taille à résister... Pendant de longs instants il planait sur eux de ces silences qui préparent les enlacements. . . Puis Jeanne reparlait la première, défiante encore de la complaisance de l'autre. Son désir s'aiguisait de ces lenteurs.

L'œuvre de la conversion de Jeanne faisait cependant — au sens d'Auradou — de rapides progrès. On l'avait déjà remarquée à la messe du dimanche, avec sa mère, qu'elle avait réussi à y entraîner. Or, depuis longtemps, les habitants de la « Maison Verte » avaient cessé toute pratique religieuse... Ce retour n'étonna pas trop les Nicolais, qui savaient que la petite avait été élevée par des bonnes sœurs.

— Elle vaudra peut-être un peu plus cher que sa famille, disaient les femmes, séduites à leur tour par le regard candide de Jeanne.

Mais Jules eut tout l'orgueil du convertisseur quand il aperçut les deux femmes aux offices. D'un coup il sauvait deux âmes. Dès lors il parla souvent à Jeanne de sa mère. Dans l'enthousiasme du succès, il eût voulu commencer tout de suite à sermonner la tante et la grand'mère.

Jeanne fit un effort sur elle-même pour le suivre dans cette voie, et promit d'essayer. Elle était, maintenant, décidée à tout pour conquérir l'ostiaire. Autant Jules emportait de sérénité de leurs entrevues, autant elle y puisait de troubles. Jamais sa virginité ne lui avait tant pesé. Si le jeune homme avait eu quelque perspicacité, il eût surpris ses défaillances subites quand par mégarde il la touchait.

Le jour de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs approchait. Jules obtint de la jeune fille qu'elle communiât le matin, en même temps que lui; — leurs intentions se confondraient. Il goûta, ce jour-là, des douceurs d'extase purement séraphique, et s'abîma, après la communion, dans la ferveur des actions de grâce. Non, il n'était pas digne des joies dont Dieu le comblait. Il protestait de son néant — craignant l'orgueil : Son corps semblait laisser libre la partie spirituelle

de son être, — qui planait, elle, vers les sommets exaltés de la vision béatifique.

Rentré chez lui, il reçut un billet de Jeanne.

— Je vous en prie, venez dans lile à trois heures. J'ai l'âme pleine de reconnaissance et de bonheur. Accordez-moi la joie de vous remercier.

C'était la première fois que Jeanne lui faisait remettre directement un mot écrit. L'intermédiaire qu'elle avait choisi était un bonhomme du village d'assez mauvaise réputation, qu'on disait procurer des amants à la tante. Jules était dans le jardin de l'ancienne auberge, à dire son chapelet, quand le vieux lui remit cela furtivement, avec un peu de malice dans ses yeux troubles. Mais le jeune homme avait l'esprit si plein de la sanctification de Jeanne qu'il ne fit pas attention au procédé.

Il se trouva, cette fois, le premier au rendezvous. Jeanne arriva quelques instants après, les yeux animés, un peu essoufflée. 11 ne put s'empêcher de lui prendre les deux mains, et elle les garda un instant dans les siennes. Ce contact la fit pâlir.

Elle s'assit aux côtés de Jules, sur un petit talus voisin de la rivière. Contre son habitude, elle balbutiait :

— Je suis heureuse, allez!... bien heureuse. Elle s'était juré, le matin, qu'elle en finirait

aujourd'hui, résolue à le provoquer, s'il le fallait... Et, voilà qu'en se retrouvant en face de lui, la violence de son désir lui vidait le cœur de sang.

Jules, à la voir si troublée, la poitrine soulevée irrégulièrement, commençait, lui aussi, à devenir vaguement inquiet. Pourtant il se mit à lui paraphraser le ixe chapitre du IVe livre de l'Imitation, le chapitre des effusions d'action de grâce.

Soudain, il la vit battre l'air des bras et s'affaisser à la renverse sur le talus... Son mal d'amour la terrassait...

L'ostiaire, la voyant sans connaissance, s'épouvanta. Il n'osait appeler, et, du reste, qui serait venu? Mais il n'osait non plus toucher à ce corps inerte de fille, ouvrir le corsage, la délacer. Il se courba sur elle et la regarda de tout près. On voyait à peine, à présent, un souffle léger faire trembler sa lèvre : les paupières closes prenaient des tons plombés; la natte, défaite, avait roulé sur l'herbe.

Jules regardait cette sorte de cadavre, — penché, hésitant... Une idée monstrueuse était soudainement venue à ce chaste, à ce purifié... On ne le voyait pas maintenant, — personne, pas même elle!... Il se rappelait les crimes qu'on examine dans les livres de séminaire, — les stupres, comme ils disent. Tout le fond déséquilibré

et malsain de sa nature venait de remonter d'un coup à la surface, — et voici que ses membres tremblaient sous l'impériosité du désir.

Il se pencha davantage, n'y tenant plus. Ses mains s'appuyèrent au hasard sur le corps de l'évanouie, et il roula furieusement sa tête sur la figure de Jeanne, où perlaient de froides gouttes de sueur... Mais à cet attouchement, celle-ci se redressa sur son séant, ouvrant les yeux, jetant un cri si rauque, si dénaturé, si étrange, que Jules recula épouvanté...

Eperdu, pris de terreur, il résistait, cherchant à éviter le contact de l'autre. Positivement, elle lui faisait violence.

— Laissez-moi! laissez-moi! disait Auradou, se garant des morsures de Jeanne.

A la fin, Jeanne le lâcha, épuisée à manier cet être inerte, inexcitable. Toute haletante, elle le regarda.

Elle le vit si ridicule, si ébourriffé, si grotesque dans sa soutane, dont les boutons d'en bas avaient sauté, faisaient voir les jambes noires, — que son désir se fondit dans un rire méprisant.

Elle se dressa devant lui — et, tandis qu'il restait affalé sur le talus, réparant tant bien que mal son désordre, elle l'injuria. Tout le vieux trésor de grossièretés qui traînait dans sa mémoire, amassé pendant ses vacances d'écolière,

j6 LE SCORPION

elle le lui jeta à la figure, se moquant de ce qui lui tenait le plus au cœur, — son frère, ses prétentions de convertisseur, — sa vocation.

Puis comme il restait toujours muet, ahuri, assis sur son talus en s'accotant des deux mains, elle chercha quelque chose de plus odieux que tout le reste à lui dire en s'en allant, et, tout en reprenant le sentier de l'île, elle lui cria :

— Si tu n'es pas content, dis-le à ton père. Tu sais, le marchand de bœufs qui a eu ta mère, sur les tas de foin!. ..

Jules la regarda s'en aller, tourner le sentier, disparaître... Longtemps après encore, il resta à la même place, cloué par l'émotion, le saisissement et la honte. Comment toutes ces choses terribles avaient-elles pu se passer en si peu de temps?... Cette tentation monstrueuse, cette lutte inouïe... Et puis, ces paroles ordurières sorties de la bouche candide, façonnée aux pieuses intonations!... Etait-ce vrai, tout cela, était-ce arrivé?

11 se le demandait, le regard cloué à une vieille souche, à dix pas de l'endroit où il restait assis, immobile. Les derniers mots de la jeune fille lui revenaient obstinément. Il répétait :

— Ma mère... Le marchand de bœufs... Les tas de foin...

Et ces mots ne disaient rien à sa pensée... Jamais il n'avait entendu faire clairement allu-

sion à sa naissance. Pierre lui avait dit que leur père était mort. 11 n'avait pas cherché autre chose.

Il se releva, et très lentement reprit le chemin du village. Bien sûr, il allait demander à son frère, en rentrant, ce que cela voulait dire. Mais il songea qu'il faudrait tout avouer... Jamais, jamais, il n'oserait. Et puis, il connaissait Pierre : il serait capable de faire chasser les femmes de la Maison Verte. Plusieurs fois faîne avait dit :

— Je ne sais ce qui me tient de parler au maire pour faire partir ces créatures qui déshonorent la commune.

Et le maire l'eût fait, car il estimait Pierre et les motifs ne manquaient pas. Or, Jules, en pensant à la possibilité du départ de Jeanne, sentit un frisson lui parcourir le corps. Il s'arrêta, irrité contre lui-même. L'aimait-il donc encore, après ces minutes horribles? Le trouble de toute sa chair révoltée lui répondit. Maintenant qu'elle n'était plus là — un quart d'heure après l'instant où son contact lui avait répugné, il la désirait éperdûment.

Il s'abandonna, laissant, d'épuisement, sa pensée être indécise et flottante, renonçant à la fatigue de chercher et de vouloir. Tout doucement, il avait regagné la route, passé le village, atteint l'ancienne auberge. Il entra et monta quelques marches de l'escalier.

yS LE SCORPION

Mais, subitement, il s'arrêta.

Deux voix parlaient en haut, dans la salle à manger, — deux voix dont Tune, reconnue après dix ans, avait transpercé le cœur del'ostiaire.

Appuyé à la rampe, les oreilles bourdonnantes, il percevait des mots confus.

— ... pour cinq jours à Nicole. . . Voir Jules. . . cher enfant ..

— Oh mon Dieu! murmura-t-il. C'est lui!... Retrouvant sa force, il monta quatre à quatre

le reste de l'étage et se précipita dans la salle.

— Père Raymond, s'écria-t-il, sauvez-moi !

Et il tomba dans les bras du jésuite, — oubliant que son frère était là, — fou d'émotion, sanglotant.

a petite gare de Nicole était déserte.

Vers les sept heures du matin qu'il était, un brouillard cotonneux, pareil à des nuages blancs qui seraient tombés par terre, enveloppait le bas des arbres — le long de la voie, jusqu'à un mètre ou deux du sol. Le

jour était grisâtre, comme carrière un papier huilé. Tout autour du bâtiment à toiture rouge, on devinait confusément des verdures, mouillées par la buée. La terre aussi, et l'asphalte du bout de quai, étaient humides.

Dans l'unique allée, prise entre deux bandes de gazon parallèles à la voie, qui constituait tout le jardin du chef de gare — les deux Auradou et le P. Jayme marchaient de front, sans rien dire. Les trois dos noirs glissaient silencieusement côte à côte; les trois chapeaux à corne se levaient et s'abaissaient régulièrement au rythme de la marche; les trois soutanes crottées par en bas, frôlaient la terre humide... Pierre regardait fixement le sol devant lui. Jules sanglotait sourdement, tandis que le jésuite lui tenant le coude droit dans la paume de la main gauche, comme pour le soutenir, le pressait un peu par intervalle, essayant de lui redonner du courage en lui faisant sentir qu'il était là.

Derrière eux, le trembleur électrique se mit à grelotter son mince carillon. Jules tressaillit et tous trois revinrent sur le quai. Jules reprit sa grosse valise carrée, qu'il avait laissée près de la voie, tandis que le P. Raymond allait regarder sur la brouette si sa propre malle était bien en place.

Le train arrivait, sourdement grondant, de plus en plus distinct. Quand les deux yeux

jaunes trouèrent l'écran du brouillard, Jules se jeta dans les bras de Pierre, qui le serra sur lui. Jamais, jamais ils n'avaient comme alors senti qu ils s'aimaient.

— Mon petit... mon enfant... fit le prêtre, gardant le jeune homme contre sa poitrine. Pourquoi t'en vas-tu? Que vas-tu devenir?...

Jules sanglotait, prêt à rester, pour un mot. Le jésuite rejoignit les deux frères, comme le train entrait en gare, les freins serrés, frottant sur les rails. Il prit Jules par le bras d'un geste autoritaire, le sépara de son aîné, et, tout en donnant à Pierre l'accolade d'adieu.

— Voyons, murmura-t-il très bas... Sois fort. Tu sais bien que c'est nécessaire... Vraiment, je ne te reconnais plus.

Il ouvrit un compartiment de seconde et fit monter Jules devant lui, lui passant ensuite la valise carrée... La lampe brillait encore au plafond du wagon, derrière le hublot tout embué de vapeur. Les stores étaient baissés partout... Un monsieur, seul voyageur, roulé dans une couverture sur la banquette, s'était soulevé sur son séant et se frottait les yeux, désagréablement surpris par la vue du jour et le froid humide... Jules se pencha parle carreau ouvert de la portière, et serra une dernière fois la main de son aîné, tandis que le train s'ébranlait à l'appel d'un coup de cloche.

LE SCORPION 8l

Alors, le jeune homme retomba dans son coin, sanglotant à pleine gorge. Le P. Raymond lui prit les deux mains dans les siennes, caressant ses doigts comme fait une mère pour son petit enfant qui souffre. — D'abord il ne lui parla pas, le laissant pleurer. Jules étouffait 5 tous les fils mystérieux qui liaient son cœur au sol natal se brisaient d'un coup, laissant chacun une fine plaie ensanglantée. Il partait, non plus pour Agen, comme naguère, mais pour un pays inconnu, où la Garonne ne coulait pas, où il serait sans un ami, — seul, seul, seul! Tout ce qu'il aimait restait derrière : l'aîné, sur qui il avait concentré ce que l'âme humaine garde d'affections familiales; — et cette autre créature dont le souvenir le hantait toujours, — la mignonne qu'il ne reverrait plus. Même ce jésuite qui l'emmenait, qui le jetait sur le chemin de Paris, il ne l'y conduirait pas jusqu'au bout, le laissant en route, comme le père de Tobie.

Le train, lancé maintenant à toute vitesse, courait vers le confluent des deux rivières. Le village passa tel qu'une évocation devant les vitres relevées; puis, quelques secondes après, le rideau des verdures qui bordait la voie s'ouvrit, comme déchiré, démasquant aux yeux du jeune homme tout le cher paysage qu'il abandonnait. . . Ses yeux s'agrandirent pour l'embrasser une dernière fois... Le jour avait enfin crevé les brouil-

lards, et, de l'épandage floconneux des buées du matin, il ne restait plus que quelques bouts flottants de bandes blanches, qui ceinturaient à mi-hauteur les peupliers de la Garonne. Un instant, le panorama entier s'encadra dans les trois vitres, le croissant de l'île, la double moire des rivières, la pointe de Rébéqué, l'horizon d'or, où le soleil montait dans une gloire. Puis, le train fuyant, des arbres masquèrent de nouveau le paysage, comme un rideau se tire, des lignes d'arbres, interminables, qui filaient, filaient précipitamment le long de la voie.

Jules, saisi dans tout son être, ne pleurait plus, — des larmes suspendues aux cils. Alors, le P. Raymond, la voix basse et secrète, se mit à lui parler, gardant toujours dans les siennes ses mains qu'il pressait de temps à autre. Il l'encouragea. Il lui dit qu'il le trouvait fort, excellent, héroïque. C'était bien d'avoir ainsi, du premier coup, remporté la victoire sur lui-même. Le moment douloureux était passé, maintenant; il n'avait plus qu'à laisser faire le bon Dieu, le calme reviendrait.

Dans son coin, le voyageur s'était rendormi, la tête contre les capitons violets. Le jésuite, haussant un peu la voix, continuait.

— ... Je ne vous en veux pas d'avoir pleuré, cher, cher et bien aimé enfant. . . Croyez-vous que je n'aie pas eu, moi aussi, mes noirs, quand j'ai

pris la grande décision... Nous laissons toujours, derrière nous, à ce moment-là, des êtres aimés...

Jules l'interrompit, appuyant sans répondre sa tête sur l'épaule du P. Raymond, et repleurant.

Le jésuite murmura très bas :

— Oui... je sais... je comprends. Cela vous cuit encore 5 vous verrez, on en guérit. Quand saint Ignace est parti, mendiant, laissant la cape pour le scapulaire, il aimait une femme de Guipuscoa. Croyez-vous que Dieu ne lui ait pas fait la grâce d'oublier ce qu'il y avait de charnel dans cette tendresse ?

Du reste, Elle est indigne de vous, de votre pensée, quant à présent. Si votre vocation persiste, si vous vous immolez bien généreusement, vous mériterez peut-être qu'elle revienne au bien... Quelle gloire, plus tard, de retrouver là-haut une âme qu'on a rachetée!...

Il s'arrêta. , .

Tous deux, maintenant, tant était troublante l'idée qu'évoquaient ces derniers mots, se taisaient et rêvaient... Ils rêvaient à cet après mystérieux qui est au delà de la vie, où les âmes s'aiment infiniment, délivrées de l'esclavage d'une chair pécheresse... La pensée que cette soif démesurée d'affection qui les possédait l'un et l'autre serait un jour désaltérée leur mettait une chaleur à la poitrine et leur donnait envie de s'enlacer l'un l'autre, dans la communion d'un

baiser de martyrs, comme deux hommes de la même patrie qui vont cote à cote sur la terre d'exil. . .

Au fait, qu'importaient ces joies mortelles, qu'importaient les tendresses fugitives de la vie, qu'importait la vie?... Le but était plus loin que tout cela, dans la sphère des faims comblées, des rassasiements. Heureux ceux-là, que la Providence prenait par la main, et guidait vers ce but lointain, à travers les épreuves.

— Je suis un de ces choisis, pensa Auradou, subitement exalté. Dieu est très bon.

Et il murmura, serrant passionnément les mains du P. Jayme :

— Merci! merci!... Vous avez raison, père. Je veux être fort... Tenez, voyez, je ne pleure plus.

Le train ralentissait : on entrait en gare d'Agen. La toiture du hall masqua le jour; des voix criaient :

— Agen; vingt-cinq minutes d'arrêt, buffet. Les voyageurs pour Tarbes, Périgueux, Paris, changent de voiture.

Ils descendirent. Ils avaient une demi-heure devant eux. Le P. Raymond dit à Auradou :

— Voulez-vous venir prendre quelque chose au buffet?

Jules accepta. Tous deux entrèrent dans la salle du restaurant et s'assirent au coin d'une des

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tables. Le jésuite demanda à Auradou ce qu'il voulait. Mais comme celui-ci ne répondait rien, gêné par le garçon qui le regardait, il commanda deux cafés dans des tasses.

— Cela vous donnera du ressort, mon bon Jules, ajouta-t-il en serrant familièrement de la main le genou du jeune homme.

Ils prirent leur café. Le P. Jayme versa même un peu de cognac dans celui d'Auradou. Quand ils se retrouvèrent sur le quai de la gare, marchant côte à côte, Jules dit :

— Père Raymond !

— Quoi, cher enfant?

— Je croyais que, dans la Compagnie, on n'avait pas le droit de dépenser de l'argent sans l'autorisation des supérieurs.

Le jésuite, d'abord, ne comprit pas. Puis quand il eut repensé au café, il éclata d'un rire prolongé.

— Ah! ah! Vous ferez un fameux Père procureur, par exemple, Jules. Vous croyez donc que le vœu de pauvreté consiste chez nous à vivre comme des mendiants? Peste, comme vous y allez. .. Non. L'argent que nous a coûté ce café que vous avez sur le cœur, n'était pas à moi, c'est vrai : car je n'ai rien. Mais aussi, ce n'est pas moi qui l'ai dépensé : c'est la Compagnie, à qui l'argent appartenait.

Auradou songeait. Il demanda :

— Est-ce vrai qu'elle est si riche, la Compagnie ?

Il regardait le Père bien en face...

L'autre sourit énigmatiquement.

— Qui sait? fit-il.

Et il se tut.

Peu à peu une ligne de wagons s'était formée le long de la voie, devant la plaque qui portait : Ligne de Périgueux. Les employés criaient :

— Les voyageurs pour la ligne de Périgueux, Limoges, Paris, en voiture!

Jules voulait monter de suite. Le jésuite, plus rompu aux voyages, le retint, et ils se promenèrent le long du quai. La locomotive arrivait, machine arrière, prête à accrocher la longue file de voitures. Le P. Jayme la montra en souriant à Auradcu :

— Voilà celle qui va vous conduire à Paris, fit-il.

Jules la regarda. Elle lui parut énorme, monstrueuse, — et avec cela taillée pour la course, ses deux hautes roues d'arrière la montant sur jambes comme un cheval de race... Les cuivres de la boîte à fumée et du dôme de vapeur luisaient au soleil, comme des yeux. Maintenant qu'elle avait rejoint le train, elle lançait la vapeur à coups pressés, pareille à une bête impatiente qui jette son haleine à pleins naseaux.

On fermait les compartiments. — Les deux

ensoutanés montèrent dans celui qui leur parut le moins rempli de monde, et le train s'ébranla. Le P. Jayme avait ouvert son bréviaire, et marmottait des psaumes, emplissant le wagon de petits sifflements discrets. Jules, appuyant son front contre la vitre, regardait fuir les paysages, les derniers du sol natal qu'il ne reverrait de longtemps.

C'étaient de petits coteaux bien cultivés, les rectangles de terre rougeâtre descendant le versant des ondulations côte à côte avec les champs de tabacs, plantés en quinconces; de temps à autre, un mince ruisseau, encaissé sous les saules; un village indistinct dans les verdures; des toits de la même couleur que la terre, des murs gris. Tout cela n'était rien; tout cela était banal et commun; et cependant, tout cela dégageait une séduction mystérieuse qui disait : « Reste! » au rapide passant.

Peu à peu, le décor changea. Les vallons se ravinaient, les coteaux accentuaient leurs ressauts. C'était la Dordogne... Jules comprit que c'était fini de son pays. Il se renfonça dans son coin, indifférent à ces sites pittoresques qui n'étaient plus le Lot-et-Garonne... Le train, lancé à toute vitesse, le secouait douloureusement. Renversé sur le dossier, Jules ne voyait plus que les lignes de fils télégraphiques qui montaient et descendaient derrière la vitre.

Une irritation muette commençait à l'envahir, remplaçant les poignantes émotions du départ. Il se trouvait mal à l'aise, gêné par les trépidations du wagon, le soleil et la poussière. Il eût voulu maintenant descendre, s'asseoir au bord de la voie, et regarder filer et disparaître le train, dans une immobilité de fakir... Hélas! le train l'emportait! Contre sa vitesse brutale, les désirs, les retours étaient impuissants... Jules, subitement, rapprocha cette force fatale de celle qui l'avait enserré et conduit depuis sa jeunesse... Le train des choses religieuses l'entraînait de même à travers la vie, avec le même grondement d'orage, les mêmes cahotements douloureux... Il l'avait pris dès le ventre de sa mère, — tout petit, petit enfant; maintenant, c'était fini, il n'y avait plus moyen de redescendre sans se briser les os. Il serait chaste, il serait moine, il serait proscrit!

Jamais, jamais la fatalité de sa vocation ne lui était apparue avec cette netteté... Son cœur se révolta soudainement. Il enveloppa de la même malédiction indignée son frère, — qui ne l'avait pas laissé être un enfant pareil aux autres; et le jésuite qui l'avait embauché d'abord, et qui venait, médecin radical, de l'arracher au cher pays où il n'eût tenu qu'à lui d'être aimé et heureux... Comme c'était cruel, en somme, tout cela; comme c'était inutile et faux! Telle qu'une apparition, la vie naturelle qu'il avait volontai-

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