L E S C O R P I O NT
rement laissée, se révéla à lui. Où avait-il été chercher des tristesses et des contraintes, grand Dieu, quand il était si simple de vivre?
Ses yeux, qu'il avait jusque-là levés, accrochant son regard aux lignes mouvantes des fils, trouvèrent, en s'abaissant, les yeux du P. Raymond fixés sur eux. Auradou rougit sous la pénétration de son regard. Il se sentit deviné, percé à jour par ce regard-là.
Le jésuite se pencha vers lui et dit simplement, à voix basse :
— Ne soyez pas lâche !
L'insulte porta. Auradou baissa la tête et se mit à pleurer... Pourquoi résister à sa destinée? N'aimait-il pas, au fond, cette main tyrannique de religieux qui broyait son cœur entre ses doigts?...
Il pleura. Le Père vint s'asseoir à côté de lui, et, comme s'il ne voyait pas ses larmes, se mit à lui parler très naturellement de la vie qui l'attendait là où il allait. . . La rue des Postes ! . . . Il verrait cette maison prodigieuse, où l'effort le plus complet des jésuites pour l'enseignement avait été réalisé... Il connaîtrait les célébrités de la Compagnie, le P. de l'Etang, le P. Gombert, le P. Chabrier. Il suivrait pendant un an, pour les sciences, les cours des saints-cyriens, en attendant qu'il eût l'âge exigé par Pierre pour l'entrée au noviciat... Les temps s'assombrissaient : Par-
ticle 7 suspendait une menace sur toutes les maisons religieuses, et les jésuites, prévoyant la proscription, se recrutaient déjà des successeurs dans les séminaires...
Le train, maintenant, s'était lancé dans des gorges creusées à pic : une voie rocheuse, conquise à coups de fer sur le granit. De temps en temps, la nuit se faisait tout subitement, — une nuit pleine de fracas qui apeurait le jeune homme, peu accoutumé à ces lignes de montagnes. Alors le P. Jayme se taisait... Pendant quelques instants, c'était une obscurité effrayante : Auradou, pris de peur de mourir, se signait dans la nuit et faisait rapidement un acte de contrition parfaite :
— Mon Dieu, j'ai un grand regret de vous avoir offensé, pour l'amour de vous-même, 6 mon Dieu! — parce que vous êtes infiniment bon, infiniment...
Le jour revenait, de petits éclairs accrochés aux bouffées de vapeurs d'abord, puis la clarté du ciel ouvert. Le jésuite se remettait à parler, et Jules, interrompu dans sa prière, oubliait de l'achever.
A Limoges, le Père descendit. Il serra longuement le jeune homme sur sa poitrine : à son tour, il avait les larmes aux yeux, et sa voix s'altérait quand il disait à Jules, lui tenant les mains :
— Que Dieu vous conduise et vous bénisse, mon pauvre petit! Qui sait comment allez-vous vous trouver, là-bas?... Enfin, il ne faut pas m'en
vouloir, n'est-ce pas ? J'ai fait pour le mieux, voyez-vous. Vous ne pouviez pas rester à Nicole : un mois de plus, et vous étiez perdu... N'est-ce pas, que vous ne m'en voulez pas?...
— Oh! non, mon Père, répondit Auradou, touché profondément de l'humilité de cet homme, qu'il regardait comme très supérieur. . . Non, vous avez raison. Cela vaut mieux, bien mieux.
— Allons, cela va bien. Je vous laisse en plein courage. Du reste, vous savez, vous êtes chaudement recommandé là-bas au P. de l'Etang et au préfet. On vous recevra comme un enfant de la maison.
Quand il se retrouva seul dans son compartiment, n'ayant pour compagnons de route qu'un vieillard qui lisait et un jeune homme endormi, Jules ferma les yeux et s'accota dans l'angle. Il regardait en lui-même, étonné de ne pas se trouver plus désolé, plus seul que quand le jésuite était là. Au contraire, cette voix intérieure, entendue jadis, parlait au fond de son cœur et disait :
— Tu es libre. . . libre. . . Tu peux vivre comme tu voudras... Ne pas aller rue des Postes... Tu es libre... libre...
Il fit des oraisons mentales, se reprochant ces pensées, s'accusant d'être un misérable et un lâche. Puis, peu à peu, ses idées s'embrouillèrent, ses nerfs épuisés se détendirent. Le train avait
quitté les montagnes. Il roulait, à présent, dans un pays extrêmement plat, où moutonnaient à perte de vue, des deux côtés de la voie, des taillis nains, dominés par les piquets grêles des baliveaux, et, d'espace en espace, coupés par de grandes clairières où poussaient des bruyères violettes. C'étaient les pays du centre, l'Indre, le Cher, les forêts du Berry... Entre ces verdures interminables, le train semblait s'oublier, flâner, n'aller plus si vite que tout à l'heure, dans les gorges de la Creuse. Jules, bercé par des musiques mystérieuses qui lui semblaient s'élever de dessous le plancher du wagon, s'assoupissait peu à peu. Bientôt il dormit tout à fait. De temps en temps, ses yeux s'entr'ouvraient à peine, à un arrêt du train, sans qu'il reprit clairement sa connaissance.
Et le train filait, filait, emportant cet être insensible qu'il était maintenant, et, à chaque seconde, le rapprochant du but, — entraînant l'ostiaire vers l'inconnu de la grande ville.
Auradou se réveilla subitement. Si subitement qu'il ne saisit pas l'instant de son réveil... Il sentit qu'il faisait presque froid et qu'il avait faim. La nuit, la nuit complète l'environnait.
D'abord il se posa la main sur le front, ne comprenant plus... Puis il se rappela : Nicole... le Père Raymond... Paris... Il se leva, chancelant, la tête un peu lourde, et marcha dans le
compartiment en se tenant aux barres des filets, et appliqua son front successivement aux deux portières. . . Tous ses compagnons de route étaient descendus; il était seul et la lampe du compartiment s'était éteinte. A quelle distance pouvait-il bien être de Paris?... Le train arrivait à 9 h. il. Il regarda sa montre, mais il ne put rien distinguer dans l'ombre qui régnait. Dehors, pas de lune, pas une étoile. Une grande étendue plate et obscure se déroulait des deux côtés, indéfiniment.
Jules se sentit écrasé par cette solitude et par cette nuit. Le train s'emportait maintenant, oscillant sur les rails, donnant des à-coups furieux, et Jules entendait haleter la grosse locomotive... De temps à autre, quand on passait sous un pont, c'était un fracas d'écroulement, vite disparu. Et la course continuait, la course au précipice de la nuit ouverte.
— Mon Dieu ! murmura Auradou tout haut, ayez pitié de moi!
Il priait désespérément, les paupières closes, ressaisi de la peur de mourir dans un accident de ce train. Quand il put prendre sur lui de se relever, de regarder, des maisons passaient, de petites maisons éclairées à une fenêtre, au milieu de grands jardins noirs. Etait-ce Paris? Il baissa la vitre, et se pencha au dehors...
Presque aussitôt, il se rejeta en arrière. Une
fouettée d'air humide et de poussière avait pénétré ses yeux en les brûlant, et, en même temps, il avait entrevu là-bas, là-bas, vers cet horizon où courait le train, un ciel incendié, d'un rouge sanglant, comme une aurore boréale gigantesque. Où donc s'allumait le foyer formidable de cet incendie ? Il se pencha de nouveau, fasciné par cette lueur. Si loin qu'elle fût, elle éclairait confusément le paysage où maintenant les maisons, les villages devenaient plus fréquents, où de petites gares nombreuses passaient en grésillonnant un carillon, emportées dans une course folle. Tout cela, toute cette étendue noyée de pénombre semblait tournoyer en cercle autour d'un centre unique et lointain, et le centre était cette lueur rouge qui grandissait.
Cependant, le train s'affolait. La longue file de wagons semblait à chaque instant prête à se disjoindre, dans les tangages furieux qui tordaient sa ligne noire. A côté de la voie qu'ils parcouraient, la voie parallèle s'était dédoublée, et quatre bandes de fer glissaient à présent devant les yeux d'Auradou, luisantes sous les clartés de gaz qui s'allumaient, de plus en plus nombreuses, le long du talus. De grandes bâtisses isolées, rectangulaires, se succédaient à présent, toutes leurs fenêtres éclairées... On traversait de gros villages éclairés comme des villes, faits de maisons pareilles, hautes et laides... Parfois leur ba-
LE SCORPION Qf
taillon compact s'entrouvrait, et l'ostiaire voyait un long boulevard perpendiculaire avec ses deux chapelets convergents detoiles jaunes, tourner autour de son point de fuite, puis disparaître, masqué de nouveau par l'écran des maisons...
La Seine, par intervalles, se découvrait dans une échappée de campagne. La voie s'était encore élargie, tellement élargie que bientôt on ne vit plus rien que des files de wagons posés sur les rails, sans machines.
Les coups de sifflet, cependant, se succédaient maintenant sans interruption, comme des appels d'alarme ; d'autres répondaient, aigus ou graves : de près, de loin, de partout. Des reflets traversaient le compartiment, comme si l'on fût enfin entré dans cet incendie dont la clarté se voyait de si loin!...
Soudain le train ralentit, puis s'arrêta. Jules sursauta de peur, quand la voix de l'employé lui demanda son billet.
Le train repartit. Il n'allait plus si vite à présent, au milieu des croisements de sifflets, du fracas des plaques tournantes.
Puis, tout d'un coup, il fit au dehors une clarté de plein jour. Les freins raidirent leurs muscles de fer, et l'air comprimé laissa, de dessous les wagons, échapper comme des soupirs. Jules, qui s'était levé, chancela sous le brusque ressaut de l'arrêt.
Dans la gare immense, une foule grouillait, tandis que les agents, rabattant les verrous des portières, faisaient vibrer dans Tair les magiques syllabes :
— Paris!.. . Paris !.. .