‹ Le ScorpionChapitre 8 sur 9 · ÇO · texte numérisé non relu

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épreuves, se laissa faire. Incapable de démasquer le sphinx féminin qui le tentait, il s'empressa de suivre la pente trouvée par Jeanne vers l'apaisement de sa conscience. Il s'endormit doucement dans la vie paisible qu'elle lui avait faite..., vie sans chocs, sans inquiétude. De l'hôtel de la rue Fortuny, Jeanne avait emporté tous ses bijoux et tout l'argent qu'elle avait trouvé: jamais sa présence desprit, sa prévoyance de l'avenir, ne l'abandonnaient. Maintenant, ce qu'ils dépensaient en vivant ensemble était relativement peu de chose, — l'avenir semblait facile et sûr. Lui, du reste, ne s'en préoccupait pas, vivant sans honte de l'argent de cette femme. Le catéchisme n'enseigne pas de pareils scrupules.

Ce furent de douces journées. Il leur sembla qu'elles ne finiraient jamais. La possession déjà longue de cette femme commençait à apaiser les sens d'Auradou, et, avec ce qu'il lui avait donné de sa jeunesse et de sa vie, un peu de l'humeur étrange qu il avait avant s'en était allée. Les jours, à présent, s'écoulaient, calmes et pareils, au milieu d'un « rien faire » qui n'est point sans charme pour ces natures méridionales. Paris, vide et poussiéreux comme une ville garonnaise, les enveloppait d un silence ignoré et délicieux... Ils sortirent un peu ensemble, comme des époux ; ils allèrent s'asseoir, aux heures chaudes de la

journée, sous les arbres du parc Monceau, près de la fraîcheur des bassins. Les souvenirs communs remontaient de leur cœur à leurs lèvres, tandis qu'ils regardaient le soleil tamiser ses paillettes dans les jaillissures de l'eau. Et il leur venait à tous deux un désir immense et sincère de retourner s'aimer au pays, — une nosralgie des horizons gris de la Garonne, que l'éloignement poétisait à leur tirer des larmes.

Ce fut Jeanne qui, la première, s'assombrit. Malgré ses efforts pour être pareille à elle-même, elle devenait rêveuse. Jules l'interrogea. Elle ne voulut point répondre, ou dit qu'elle n'avait rien. Un matin, Jules se trouva seul dans le lit. Il eut un moment de terreur folle, se croyant abandonné. Mais, sur une table dans la chambre, il vit ces mots en évidence :

— Ne t'inquiète pas. Je reviendrai pour le déjeuner... J'ai vu que tu dormais fort et je n'ai pas voulu te réveiller.

A demi tranquillisé, il attendit. Deux heures passèrent. Enfin, la porte se rouvrit, et Jeanne parut. Elle était très rose, la course à pied ayant animé ses joues mates. Jules s'abattit sur sa poitrine avec une joie d'enfant, heureux de ne plus se sentir seul...

— Qu'est-ce que tu as fait?... Où as-tu été, pourquoi m'as-tu laissé?...

11 se grisait du parfum avivé de ses joues et

de ses tempes, comme s'il la retrouvait après l'avoir perdue. Mais Jeanne ne répondait pas. Elle fermait les paupières sous les caresses... A la fin, elle força Jules à s'asseoir à côté d'elle.

— Ecoute, lui dit-elle... M'aimes-tu?... J'ai quelque chose à t'avouer.

Il l'écoutait à peine, heureux seulement de la ravoir, de la regarder. Une idée lui vint :

— M'avouer quoi?... Tu as revu Charmeret? Jeanne haussa les épaules.

— Tu es enfant!... Ecoute, je t'assure que c'est une chose grave.

Et s'approchant de lui, tout près de son oreille, elle lui dit :

— J'ai vu un médecin ce matin. Je suis enceinte.

Elle n'avait pas achevé de dire ces mots qu'elle les regrettait. Un nuage avait passé sur la figure de l'ostiaire, et, un moment, cette statue immobilisée qu'elle avait devant elle lui fit peur. Elle demanda, toute troublée :

— Eh bien! qu'est-ce que tu as?

Une répondit pas. Il était pétrifié. Comment cette idée ne lui était-elle pas venue le jour de sa première chute avec cette femme?... Voilà qu'à présent son crime se concrétait, prenait un corps, se vêtait d'os et de chair. Une vie allait naître de lui et de cette femme. Dès maintenant

cette vie existait, et l'être qu'il avait sous les yeux était double!...

Il tomba sur une chaise et se prit la tête dans ses mains, épouvanté devant sa pensée... Il eût voulu s'arracher son sexe pour se punir, comme Origène pour se préserver. Jeanne vint auprès de lui, effrayée et désolée de l'effet qu'avait produit la confidence. Elle voulut lui prendre la main, essayer de le reconquérir. Il la repoussa.

De tout le jour il ne lui parla point.

Le soir venu, Jeanne lasse d'être rebutée, le laissa seul et s'alla coucher. Lui resta abattu dans un fauteuil à côté de la fenêtre ouverte, sans lumière. Il sentait son front près d'éclater. Il cherchait la suite de sa propre pensée, comme si la folie l'eût lentement envahie. Les premières heures de la nuit s'écoulèrent ainsi. Une seule pensée surnageait le chaos de son rêve : quitter cette femme, ne plus la toucher... jamais!...

Vers minuit, il se leva, lassé de remuer ses pensées, alluma une bougie pour chasser les fantômes, et rentra dans la chambre où était leur lit.

Devant ce lit, il s'arrêta. Jeanne dormait, couchée sur le dos, les jambes un peu écartées, les bras étendus le long du corps... Un drap seulement la couvrait, car la chaleur était accablante. Sa jolie tête de blonde pâle creusait le petit oreiller : et les cheveux à peine noués, sur

le linge blanc, avaient des reflets de vermeil. Ses paupières étaient un peu roses, et toute sa figure de vierge avait une expression de douceur et d'innocence qui commandait l'attendrissement... Le cou s'attachait aux épaules par une ligne grasse et pure, infléchie vers la gorge, puis relevée vers les petits seins qui soulevaient nettement le drap.

Jules s'attardait à la regarder. Telle qu'elle était là, si jolie et si désirable, elle n'allumait pas en lui une pensée d'amour. Ce corps chaud sous la moiteur du drap, qui emplissait la chambre d'une odeur étrange, un parfum animal et pénétrant comme une essence d'amour physique, l'ostiaire le regardait avec ses yeux de théologien catholique, et cette vue lui soulevait le cœur. Il eût voulu la prendre avec le matelas, sans la toucher, lancer l'immonde paquet par la fenêtre et purifier ensuite cette chambre en y brûlant de l'encens... Oh! c'était bien l'être douze fois impur, l'être aux caresses dissolvantes, être abject, inférieur à la condition de l'homme, posé sur sa route comme une pierre de scandale.

Il cracha par terre...

Mais soudain il tressaillit. Quelque chose d'obscur le tourmentait maintenant dans les profondeurs de son être, au contre-coup d'une pensée qu'il avait eue...

Quel être incompréhensible était-il donc, et

quelle volonté affolée et sans axe guidait ses actions?...

Jeanne fut en sursaut réveillée par une étreinte à lui brider les os. Comme Tostiaire avait soufflé la bougie, elle put se demander un instant s'il voulait la tuer... Ils eurent, cette fois, leur baiser le plus poignant. Jeanne, brisée d'émotions, comprit que l'accalmie de leur tendresse était finie... Quand Jules sauta à terre, parlant de son remords dans une sorte d'improvisation terrible, elle sentit qu'elle n'oserait pas, cette fois comme avant, joindre à une pareille prière le mensonge de la sienne... Terreur suprême! elle se sentait obscurément conquise à l'affolement de l'ostiaire, — et ses lèvres remuaient d'ellesmêmes au bruit de ses paroles, mêlant les mots de damnation et de mort... Elle aussi entrevoyait maintenant des châtiments surnaturels, indéterminés, qui les menaçaient tous deux, derrière la vie visible...

Alors, comme un écho de ce monde des âmes, l'être dont elle portait en elle la vie obscure — tressaillit.

Auradou employa tout le reste de cette nuit à écrire une longue lettre qu'il adressa à Monceau. Huit pages d'une lourde écriture, trahissant le paysan mal affiné. Cette fois il avait senti le besoin impérieux de parler de son

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remords... Et comme il l'avouait naïvement, Moriceau était maintenant le seul « avec qui il osât. » Aveux effroyables, — mise à nu de l'âme avec le religieux cynisme de la confession.

Il ne pouvait plus se confesser à un prêtre!

— Venez à mon secours, disait-il. Ah ! j'étouffe, je vous assure; c'est horrible. Si on me laisse seul, je la tuerai, — ou moi... Cette femme me possède comme un démon...

La lettre n'arriva à son adresse que dix jours plus tard. Elle avait suivi, d'étape en étape, Moriceau parti en voyage.

vSfjl !?<£ R È s vaste, comme toutes celles de ÉfèJ Jj^I l'hôtel, la chambre qu'occupait le V J-~J~y P- Jayme, quai de la Tournelle, avait été en partie démeublée par son ordre, quand il s'y était installé. Naguère, l'alcôve profondément enfoncée abritait un lit Henri 1 1, à courte pointe ajustée, large et bas, — vrai nid pour l'amour. A présent, la couchette de fer peint qui le remplaçait semblait perdue dans cette profondeur...

Deux cadres, enfermant des gravures galantes, nymphes baigneuses, épiées par des faunes, avaient laissé la place à des lithographies pieuses; la Vierge à la chaise, et le masque triangulaire de saint Ignace... La petite bibliothèque profane était restée, mais un rideau vert était soigneusement tiré sur ses vitres... Sur le bureau à cylindre, le jésuite avait trouvé assez de place pour ranger ses livres familiers. C'étaient les deux sommes de saint Thomas, les sermons de Bossuet, le combat spirituel d'Alphonse de Liguori, et les entretiens de saint Ignace... Un prie-dieu, en chêne, affectant la forme d'une stèle étroite, deux fauteuils, quelques chaises. . . C'était tout le mobilier.

Mais on n'avait pu enlever les trumeaux qui sur la porte, et au-dessus de la cheminée, montraient des culs nus, enguirlandés de fleurs, sur des fonds d'un coloris effacé et fondu, ni les vieilles dorures solides aux baguettes des panneaux... Et ce peu de luxe ou de fantaisie, encadrant ces meubles de cellule, donnait bien l'impression d'un passage, d'une pause momentanée en un lieu indifférent, — la vie de ceux qui sont parmi le monde, ainsi que le Maître a été, comme s'ils n'en étaient point...

... A quatre heures, le P. Jayme se leva, comme ses frères, qui vivent en communauté. Il avait vu Moriceau la veille — Moriceau revenu

à Paris à l'appel d'Auradou. Il avait arraché au jeune homme, en usant de son autorité de prêtre, le secret de la retraite de l'ostiaire; puis, il l'avait supplié de le laisser faire la démarche lui-même. C'était ce matin même qu'il allait la tenter. Les lèvres agitées par les oraisons familières qui sont le commencement de la journée, il s'habilla, fit son lit lui-même, et descendit au rez-de-chaussée de l'hôtel. Depuis que cinq prêtres habitaient là, une petite pièce y avait été arrangée en chapelle, par permission spéciale de l'archevêque. Jayme offrit sa messe à l'intention de l'œuvre qu'il al. ait entreprendre. A prier ainsi, deux heures se passèrent. Quand il se releva, il était fortifié, plein d'espoir. Il voulut aller trouver le prodigue tout de suite, pendant qu'il sentait en lui la force persuasive puisée dans l'oraison, et que l'hostie consacrée tout à l'heure gardait encore dans sa poitrine la présence de Jésus-Christ.

Moriceau lui avait confié l'aJresse et le nom sous lequel se cachaient les fugitifs. En route, le jésuite combina son plan d'attaque II ne se ferait pas annoncer et entrerait tout droit sans frapper ; il fallait qu'on le reçût coûce que coûte. . .

Il ne trouva personne dans le petit bureau vitré d'en bas. Mais il vit un domestique qui, d'un mouvement régulier et silencieux passait un linge de laine sur les premières marches de l'escalier, luisantes comme des miroirs.

— Monsieur Béziat, s'il vous plaît?

— Je ne sais pas bien s'il esc là, répondit le domestique avec un fort accent... Mais, si vous voulez, je vais voir.

— Non, fit le jésuite en l'arrêtant... Je veux le surprendre. Dites-moi seulement où c'est,

— Au premier, monsieur. La seconde porte dans le corridor.

Jayme monta vite. Devant la porte, il s'arrêta un instant, fit une courte oraison... Puis, il ouvrit...

La pièce était vide.

Une porte, à droite, était ouverte, — sur une autre chambre, probablement. Que faire?... Il sentit bien qu'il y avait quelque chose de répugnant à pénétrer ainsi chez des gens, qui, peutêtre, étaient absents...

— Ule faut, pensa-t-il.

Il ferma doucement la porte derrière lui et s'avança jusqu'au seuil de la chambre voisine, le pas étouffé par l'épaisseur du tapis. Mais là, il s'arrêta, indécis, devant ce qu'il voyait.

La chambre était pleine encore des désordres de la nuit.

Des vêtements de femme étaient épars sur les chaises. Jeanne, seule dans la chambre, se tenait debout devant la glace de l'armoire, tournant le dos au jésuite. Il la voyait reflétée, vêtue d'un peignoir de soie écrue qui l'enveloppait tout

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entière. Elle n'en avait pas serré la ceinture, et, renversée légèrement en arrière, arquant son buste, elle se souriait de son sourire d'innocente et s'amusait à faire glisser, le long de sa taille, ses mains en anneau, comme si elle eût trouvé quelque chose de plaisant à sentir qu'elle était toujours svelte.

Il flottait dans cette chambre une odeur composite, un peu entêtante, odeur de vêtements intimes, de poudre de riz et d'eau de savon.

Raymond Jayme considérait Jeanne... Les mères ont ce regard pour les femmes qui leur prennent l'amour de leurs fils... C'était donc là cette prostituée qui détournait les saints de leur voie droite î Pour des baisers de cette fille, l'enfant choisi de Dieu, l'enfant appelé entre tous avait rompu ses engagements et péché par la chair. Jayme la contemplait et ne la trouvait pas même jolie, — les yeux moins brillants, les traits plus tirés qu'au temps où il l'avait entrevue à Nicole.

Jeanne, relevant la tête, aperçut dans la glace cette grande silhouette noire encadrée par la porte. Elle reconnut le jésuite tout de suite, car ses traits, entrevus naguère, lui étaient restés dans les yeux.

Elle se retourna, un peu de sang aux pommettes, et marcha vers lui, le forçant à reculer.

Elle balbutiait, dans son émotion :

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— Vous, vous... c'est lui qui vous a dit de venir...

Le cœur lui manqua subitement; et elle s'affaissa sur un fauteuil, de nouveau toute pâle. Le jésuite s'était adossé à la cheminée, et, en la regardant, remuait les lèvres comme s'il eût continué une prière. Il y avait dans ce regard une fixité si obsédante que Jeanne baissa les yeux.

Alors Jayme demanda :

— Où est-il? Qu'est-ce que vous en avez fait?

Elle se redressa, se forçant à rire, sentant les mots grossiers lui venir aux lèvres :

— Où il est? Ce que j'en ai fait? Ah ça, vous êtes fou, voyons ? Est-ce que vous êtes chez vous ici pour me demander des comptes?... Mêlezvous de vos affaires, mon Révérend Père. . . Tenez, filez tout de suite, ou je sonne...

Elle voulut atteindre le cordon qui pendait à côté de la cheminée, mais le jésuite lui barra le passage et lui saisit les deux poignets, qu'il serra rudement.

— Vous me faites mal! fit Jeanne très bas en le regardant dans les yeux.

Il la lâcha et répéta :

— Dites-moi où il est.

Jeanne répliqua avec humeur :

— Est-ce que j'en ai la garde, par hasard? Il n'est pas attaché ici avec une chaîne. Il sort

quand il veut... Ah ! je vois ce que c'est... Vous êtes venu ici pour essayer de l'emmener, de lui remettre sa robe noire... Eh bien! vous pouvez y renoncer, vous savez... Rien que de vous voir, ça le ferait sauver! Ah! c'est qu'il vous aime, allez...

Le front de Raymond se voila. Jeanne, contente de l'effet produit, continua :

— Vous comme les autres jésuites, du reste... — et plus que les autres même... Il dit de jolies choses de vous, votre élève... S'il était là, vous savez, je ne vous conseil erais pas de rester.

Jayme baissa la tête et dit à demi-voix, oubliant la fille :

— Que lui ai-je donc fait, mon Dieu? .. N'importe, reprit-il, je l'attendrai, et je l'emmènerai.

Jeanne tapa du pied la terre avec impatience...

— Vous l'emmènerez!... Mais taisez-vous donc, mon pauvre homme. . Et moi, je ne compte pas alors? Est-il à vous ou à moi, plutôt? J'en fais ce que je veux, de ce garçon-là. Je lui dirais d'aller vous tuer, il le ferait.

Et elle ajouta avec un vrai rire de prostituée :

— Il m'aime trop! voyez-vous... Ce n'est pas pour votre sale soutane qu'il laissera mes jupons.

Le jésuite eut un hoquet de dégoût. . . Il répéta cependant :

— Dieu m'aidera. J'emmènerai l'enfant.

Alors Jeanne, agacée par cette persistance,

s'emporta. Elle se dressa devant le prêtre, superbe de rage et de jalousie. Elle le salit de toutes les phrases infâmes qui remontaient invinciblement du fond de ses souvenirs, aux moments de cogère. Elle s'efforça de le blesser au cœur en lui montrant l'abaissement où son enfant — comme il disait — était tombé, et la haine qu'il lui rendait en échange de ses tendresses.

Puis, tout d'un coup, elle pâlit encore et, reprise de faiblesse, elle s'écroula sur sa chaise, les paroles arrêtées dans la gorge, la tête dans ses mains, fondant en larmes.

Jayme, qui avait subi les injures sans qu'un pli creusât sa peau de parchemin, — priant toujours des lèvres, — quitta alors la cheminée et vint se placer à côté de la jeune femme.

Celle-ci sanglotait sourdement. Il s'appuya sur le dossier de la chaise et se mit à lui parler lentement, à voix basse. Avec la connaissance profonde des énervements féminins que donne l'habitude de confesser, — il s'appliqua à exalter cette émotion des nerfs, dont il devinait la cause confuse dans quelque trouble djs organes. Puis, quand il la vit tout épuisée de larmes, toute vibrante d'émotion, il lui demanda:

— Pourquoi voulez-vous me le garder?...

Vous n'êtes pas heureuse avec lui!...

Elle le regarda de ses beaux yeux noyés, et die, la parole hachée par les sanglots :

— Heureuse! Oh non, bien sûr!... C'est l'enfer, notre vie... Tenez, vous ne savez pas ce que c'est, Tère! Depuis que nous sommes tous les deux, à peine si nous avons eu seulement une bonne semaine. A présent, il est comme fou. Oh! nos nuits!... c'est épouvantable.

Juste après qu'il ma eue, il y a comme quelque chose qui se casse en dedans de lui. Il me regarde avec des yeux figés. Seuls, tous deux, dans cette chambre, c'est effrayant, je vous assure !... Il me dit que nous sommes damnés, que la mort est à côté de nous, — et l'enfer. Le jour, maintenant, il ne me parle même plus. Il s'en va le plus qu'il peut, et ne revient que quand il a envie de moi. Une fois, je l'ai suivi : j'ai vu qu'il rôde autour des églises, comme s'il n'osait pas entrer. Combien de temps cela durera-t-il, cette vie ?

Elle se reprit à pleurer. Jayme lui prit la main. Il l'appelait : zMa chère fille, et il l'exhortait à partir la première, à laisser Jules... C'était nécessaire. Ne s'étaient-ils pas, tous les deux, déséquilibrés l'un par l'autre? Isolés, ils guériraient...

Et Jeanne, déjà, ne suivait plus le sens de ses paroles. Elle l'écoutait sans chercher à le comprendre, elle était prise, comme Jules autrefois,

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comme tant d'autres, à la caresse de cette voix, et fascinée, comme une couleuvre, par ce regard plongeant. La défaite, la conquête qu'elle subissait de cet homme, lui étaient douces... Elle jouissait de sentir sa main dans les mains noueuses du jésuite, et sans qu'il s'en aperçut, elle appuyait le bas de son poignet contre les siens. Elle promit ce qu'il voulut... qu'elle quitterait Jules d'elle-même... qu'elle s'en irait.

— Seulement, fit-elle, devenue humble, laissez-moi lui dire adieu.

A ce moment Auradou ouvrit la porte. Le jésuite et Jeanne se levèrent ensemble, séparant leurs mains, confus comme si on les eût surpris à mal faire.

Auradou s'était arrêté sur le seuil. Mais déjà le jésuite s'avançait vers lui, les bras tendus, prêts à l'accoler.

— Mon Jules, mon enfant!... Quelle joie de te revoir !

L'ostiaire se déroba, d'un geste effarouché comme les bonds de côté des petits taureaux. Il se sentait à la fois honteux et irrité.

— Allez-vous-en, fît-il... Qu'est-ce que vous voulez ici ?

Jayme se rapprocha de lui, et malgré l'effort qu'il ébaucha pour se dégager, lui prit l'un des bras.

— Je veux te sauver, mon cher fils, dit-il. Ne

me repousse pas... Encore une fois, Dieu te rappelle : prends garde que ce ne soir la dernière. L'épreuve a écé dure pour coi, mon enfant chéri; crois qu'elle est finie. Je te redonne au bon Dieu.

Il l'amena par le bras sur le canapé et le força à s'asseoir auprès de lui... Auradou ne trouvait pas une parole... Jeanne les regardait.

— Ecoure-moi, Jules, reprit le prêtre. N'as-tu pas envie de redevenir ce que tu as été, une âme pure aux yeux de Dieu comme celle d un petit enfant?... Rappelle-toi tes nuits d'autrefois si paisibles, et tes effusions de prière, et tout le passé... N'était-ce pas meilleur?... Tu peux redevenir cet enfant pur, si tu le veux seulement!...

Un sanglot souleva la poitrine du jeune homme, dont les yeux restaient secs. Il détourna la tête sous le regard de Jayme, et murmura :

— Oh ! c'est fini. Maintenant, il est trop tard.

Jayme répondit:

— Jamais il n'est trop tard... Ne crois-tu donc plus au pouvoir de l'absolution?... Tu te confesseras à moi : ce ne sera pas bien pénible, je connais ta faute .. Et puis nous partirons ensemble pour le pays, — te rappelles-tu ?.. .

De grosses larmes soulevaient maintenant les paupières d'Auradou.

— Sûrement, tu te rappelles, reprit le jésuite. En ce temps-là, je voyais ton âme à travers tes yeux, et comme elle était blanche, et lavée par les pleurs pénitents que tu avais versés!... Je t'admirais. Je me disais en te voyant : Je voudrais être aussi purifié que lui. Toi, convalescent, tu étais heureux. Revoir ton aîné, ton coin natal, ta petite église, te suffisait... Tu m'as dit qu'un dimanche, à vêpres, tu as senti la grâce descendre sur toi aux premiers mots du Lœiatus sum, et tu as été un instant comme les saints dans le ciel... Il n'y a pas d'amour humain qui donne cette félicité ! . . .

La voix du jésuite se faisait merveilleusement douce, et ses yeux brillaient comme des lumières. Il était vraiment, à cette heure, pareil à ces pêcheurs galiléens sur lesquels le Verbe descendit. Jeanne les contemplait l'un et l'autre : le prêtre et l'enfant. Le prêtre grandissant à ses yeux de tout l'affaissement de l'enfant éperdu.

Auradou murmura :

— Père, je ne puis plus... Même si je voulais partir, celle-ci m'en empêcherait.

Il montrait Jeanne.

— Jeanne, fit le prêtre avec autorité, dites-lui que vous voulez bien qu'il me suive !...

Auradou, à cette question qu'il n'attendait pas, regarda Jeanne anxieusement. Elle se taisait, très hésitante. Jayme l'enveloppa d'un regard.

Alors, elle dit, la voix faible comme un souffle :

— C'est vrai. Il vaut mieux se quitter. Tu feras ce que tu voudras.

Cette réponse frappa l'ostiaire en plein cœur. Il dégagea violemment son bras des mains du jésuite et s'élança vers Jeanne.

— Qu'est-ce que tu dis ?. . . C'est toi qui veux que je m'en aille, à présent?... Mais qu'est-ce qu'il arrive donc, — ou qui t'a changée?... C'est toi qui t'es mise sur mon chemin, toi qui m'as pris mon repos, ma virginité, tout, — et c'est toi qui me quittes? Mais tu n'en as pas le droit, voyons, malheureuse!... C'est toi qui es à moi. Tu ne peux pas me quitter!...

— Si, murmura Jeanne. Cela vaut mieux, je t'assure... Ne voulais-tu pas toi-même, tout à l'heure, suivre le P. Jayme?

Auradou passa la main sur son front.

— Je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure, fit-il. Quand il me parle, je n'ai plus ma pensée à moi. Mais ce que j'ai dit n'est pas vrai, va!... Je ne veux pas t'abandonner.

Il s'affaissa près d'elle, et la serrant contre sa poitrine :

— Oh! non, non, je ne veux pas!... Ce sont des paroles qu'il m'a fait dire — comme autrefois, comme il m'a fait promettre de ne jamais connaître de femme... Mais je les renie, ces paroles : elles mentent. Je t'aime, je te

veux. Je te désire toujours... Toujours, il me faut toi!... Laisse-le s'en aller, cet enjôleur d'âmes... Nous, restons ensemble. Je te veux. U ne nuit sans toi me tuerait ! . . .

Il la baisait à pleine bouche : ses mains lui parcouraient le corps, sans souci du jésuite que ce retour épouvantait.

Mais elle résistait.

— Laisse-moi, murmurait-elle... Laisse... Je ne veux pas,.. Tout cela me fatigue... Ne le vois-tu pas ?

Jules cessa de l'étreindre, il se fit suppliant.

— Au moins, Jeanne, dis-moi que tu restes. . . tu ne peux pas partir, tu le sais bien. N'as-tu pas dans ton ventre un être qui est à nous deux et qui nous lie. . . Tu es grosse de moi et tu veux me quitter !

C'était la première fois depuis le jour où Jeanne lui avait dit : « Je suis enceinte ! » qu'Auradou faisait allusion à cette grossesse.

Raymond Jayme avait tressailli à ces paroles. Il s'écria :

— Grand Dieu — est-ce vrai, cela ?

Jeanne secoua la tête.

— Non, ce n'est pas vrai, répondit-elle au jésuite... Et, s'adressant à Auradou :

— Quand je t'ai dit cela. . . je me suis trompée. Comme l'ostiaire restait immobile et paraissait ne point comprendre, elle ajouta :

— Je ne suis plus enceinte... Comprends-tu? Puis, avant qu'il fût revenu à lui-même, elle se

déroba, ouvrit la porte de la chambre voisine et la referma sur elle à double tour de clé.

Les deux hommes restèrent en présence.

Alors Auradou se releva et marcha droit au jésuite, crispant ses poings de paysan :

— Vous, dit-il, je vous hais. Vous êtes mon mauvais génie ; vous ne m'avez jamais fait que du mal. Tout petit, vous m'avez pris à la vie naturelle; je ne sais comment, vous m'avez arraché des promesses que je ne pouvais pas tenir. Après, vous m'avez enlevé à mon pays, à mon frère, pour me jeter dans ce Paris qui me tue, où je sens ma santé et ma raison m 'échapper... Maintenant, vous m'enlevez la seule chose qui me reste, le prix même de mon péché... Car, j'en suis sûr, c'est vous encore qui avez enveloppé cette femme de paroles, comme jadis moi... Allez-vous-en... Allez-vous-en..., ou, aussi vrai que Dieu nous voit, je vous jette de force dehors, comme un chien.

Raymond Jayme avait pâli, sous le parchemin de sa peau. Il essaya encore de lui parler, mais l'autre le repoussait, la main levée.

— Sortez, au nom de Dieu, où je vous... Jayme lui retint le bras d'une main et le fixa

sur place, tandis que de l'autre il ouvrait la porte du corridor.

— Ne frappe pas, dit-il, je m'en vais. C'est assez de sacrilèges sur ta conscience, sans que tu portes la main sur un prêtre!...

E couvent des Dames du Saint-Nomde-Jésus est une des plus vieilles maisons de l'île Saint-Louis. L'une des façades ressemble à une réduction du Palais de Justice 5 — avec deux pignons d'angles, des fenêtres à grilles ventrues, une porte en ogive arquée, et un cadran d'émail bleu sans aiguille. Mais cette façade seule a une date. L'intérieur revêt la banalité de toutes les maisons monastiques, et rien n'y est remarquable qu'une cour carrée, sablée, encadrée d'arcades, et un grand jardin plein de beaux chênes très vieux.

Fondé sous la Restauration par la marquise de La Tour-Enguerrand, l'ordre des Dames du Saint- Nom-de-Jésus n'est pas régulièrement constitué, et aucun bref pontifical n'en a reconnu l'existence. Chose rare, sinon unique en France, il faut fournir ses preuves de noblesse pour y

être admis. D'ailleurs, la dot exigée esc grosse. C'est dire dans quelle caste fermée l'ordre se recrute. Les dames élisent leur supérieure, qui prend le nom de préfète, et deux assistantes. Les exercices religieux sont fréquents, comme il convient à de vieilles personnes qui ne sortent guère, moins par vœu que par goût. Calme demeure, où des femmes qui ont traversé le monde viennent doucement se repentir d'avoir aimé, ou enfouir le regret de n'avoir point aimé à temps.

C'est là que le P. Jayme fut envoyé, lorsqu'après les décrets de mars il revint à Paris. Ce fut un ministère aisé — ne comportant qu'une station de quelques heures chaque jour, dans l'aprèsmidi, pour entendre la confession de celles de ces dames qui voulaient communier le lendemain.

La messe quotidienne était dite par un vicaire de la paroisse auquel le jésuite n'avait pas voulu enlever ce modique revenu. Toutes pareilles, ces confessions de vieilles. Parfois, elles faisaient, derrière la grille, sourire l'ardent fils d'Ignace, habitué à l'aveu des combats intimes des jeunes hommes... Certes, sans l'intérêt particulier qui l'enchaînait à Paris, il n'eût pas accepté de rester des mois et des mois dans cet hospice de vieilles consciences.

Mais, en certains états de l'âme, ces solitudes, ces demi-occupations qui lui laissent le loisir de

se replier sur elle-même ont leur charme inappréciable. Quand, à l'issue de son entrevue avec Auradou et Jeanne, le P. Jayme, blessé au cœur, ayant marché par les rues comme un somnambule, se retrouva devant l'ogive de la porte ; quand il eut traversé la cour à arcades, monté les quelques marches qui menaient à son bureau d'aumônier, tout voisin de la chapelle, tout imprégné d'une odeur d'encens, il éprouva la seule joie qu'il pût ressentir à cette heure, — celle d'avoir laissé le monde derrière lui et de se sentir bien seul avec ses tristesses. Il s'agenouilla devant son crucifix et pria longtemps. Il s'accusait devant Dieu et s'humiliait. Enfin il comprenait quel mal était advenu de son pieux mensonge, et quelle responsabilité redoutable il avait assumée en ne prévenant pas l'aîné ! Pierre eût réussi , sans doute, là où Jayme venait d'échouer! Maintenant le mal était fait, il était trop tard. N'importe ! Au moins maintenant que ses yeux étaient dessillés, il ne garderait pas plus longtemps ce remords... Sur l'heure il écrivit à Pierre. Il versa son immense chagrin dans cet aveu de frère à frère. Douloureuse confession, entrecoupée de vrais cris de l'âme, qui soulevaient les mots comme des sanglots : « Ecoute, je t'ai trompé, mon bien aimé Pierre, je t'ai menti!... menti aveuglément, menti sans penser au mal que je faisais... Ce n'est pas le corps de notre enfant,

c'est son âme qui est malade. 'Besria voravit illum!... Viens, il me repousse, moi. Mais toi, il t'écoutera. Tu le reprendras : il pleure encore en entendant ton nom. Viens. Pars sans tarder; — ton plus grand devoir n'est pas là où tu es. . . »

Cette lettre écrite et envoyée à la poste, il se sentit un peu plus calme. Vint Je moment des confessions quotidiennes, les vieilles dames agenouillées dans la boite grillée, épluchant leur conscience, s'attardant à des oublis d'oraison, à un regard à la chapelle, à une complaisance de ventre. Quelques-unes étaient simplement en enfance et divaguaient, se perdant dans l'imbroglio de leurs histoires, mêlant les dates et les personnes. Il y en avait une, notamment, qui s'accusait chaque f >is « d'avoir pour M. le premier écuyer du Roi plus de penchant qu'il n'était séant à une mère de famille. » Péché vieux de quarante années, sans doute, péché mort, mais pour elle, toujours vivant dans un doux chatouillement de remords...

Ainsi se passa la journée. Le lendemain matin, comme Jayme quittait sa chambre du quai de la Tournelle, et allait trouver Moriceau pour lui dire, comme il l'avait promis, le résultat de sa démarche auprès d'Auradou, la porte s'ouvrit sans qu'on eût frappé, et une dame, très sévèrement mise, chapeau fermé, voilette épaisse, entra. D'abord, il ne la reconnut pas. Elle referma la

LE SCORPION ^ I f

porte, souleva sa voilette. C'était Jeanne. Elle lut le mécontentement du jésuite dans son regard.

— Mon Père, dit-elle simplement, pardonnezmoi ce qu'il peut y avoir d'un peu inusité dans ma démarche. Je viens seulement vous dire que j'ai tenu parole. J'ai quitté Jules hier soir.

Elle mentait. Elle l'avait quitté le matin même, sans lui rien dire, après l'avoir saoulé de caresses pendant toute la nuit. Elle l'avait laissé endormi comme une brute, cuvant le vin des baisers, et s'était enfuie.

Mais Jayme la crut et lui sut gré d'avoir tenu sa promesse. Il entrevit la possibilité de ramener Jules, maintenant qu'il était isolé.

Reconnaissant, il tendit familièrement les deux mains à Jeanne.

— C'est bien, dit-il, très bien... Je vous remercie. Dieu vous tiendra compte de cet acte de générosité.

Jeanne laissa traîner un instant ses mains dans celles du jésuite... Si court qu'eût été ce mouvement, Raymond l'avait remarqué. Il la lâcha brusquement et la regarda dans les yeux.

Mais elle détourna la tête et murmura :

— Oh! Dieu m'en tiendra compte! Je ne l'espère plus. Je suis une grande pécheresse, mon Père.

Elle vit bien que le jésuite se tenait sur ses gardes, rien qu'à la façon dont il lui répondit :

}l6 LE SCORPION

— Notre Seigneur, ma chère sœur, a pardonné à la Samaritaine et à Marie-Madeleine, qui avaient été des objets de scandale pour plusieurs.

Elle reprit :

— Oh! vous ne me croyez pas sincère, je le sais bien. Et cependant... vous savez bien que j'ai la foi... J'ai été élevée dans un couvent, moi, — j'ai fréquenté les sacrements... Ces choses laissent toujours une trace... Tenez! si vous vouliez!... Si vous vouliez me confesser, ici même... je vous demanderais l'absolution... Et tenez, encore! Pourquoi ne pas le dire : c'est pour cela que je suis venue.

Un instant, — tant elle semblait parler vrai, — le jésuite hésita... Si c'était sincère, pourtant, ce repentir?... Repousser une âme pénitente, lui fermer la miséricorde de Dieu, c'était mal, c'était le contraire de l'esprit de l'ordre.

Il allait céder quand un doute lui vint.

Il demanda :

— Qui vous a dit où je demeurais?

— Oh! c'est bien simple, répondit Jeanne. Je croyais d'abord que vous habitiez l'école où Jules a été, rue Lhomond... Je suis allée vous y demander ce matin : mais le portier m'a détrompée ; seulement, il connaissait votre adresse, et il me l'a donnée tout de suite.

Elle avait raison, c'était tout simple. Jayme, en la considérant, se disait que n'importe qui s'y serait laissé prendre, comme ce portier. Elle avait réellement l'air d'une femme du monde, d'une sœur aînée d'élève, très jolie, mais très modeste d'allures. Un brusque rapprochement s'opéra dans l'esprit du jésuite entre cette femme du monde et la basse prostituée qu'il avait entendue la veille lui vomir des obscénités à la face... Non! le changement ne pouvait être si complet. . . Il flaira quelque dessein obscur et mauvais derrière cette mise en scène, et après un moment de silence :

— Et bien, soit, ma chère sœur, fit-il. Je vais vous confesser... Non pas ici, bien entendu, mais dans la petite chapelle que nous avens en bas... Quelques Pères y disent la messe en ce moment même, mais cela ne fait rien.

Et il se dirigea vers la porte.

Jeanne se vit pénétrée. Son désir, aiguisé par la résistance, lui ôta toute prudence. Elle arrêta le prêtre par le bras.

— Ne descendez pas, fit-elle très vite. C'est inutile. Vous le savez bien. Je n'avais qu'un aveu à vous faire, et celui-là, vous l'avez deviné sans que je vous le dise... Ohl je suis une malheureuse, je le sais... Mais... mais vous n'avez pas de pitié pour une femme qui aime...

Elle n'osait pas dire en face : je vous aime.

Maintenant elle se suspendait à son bras, toute émue, toute vibrante. Si Raymond Jayme eût retiré ce bras, elle roulait à terre.

— Oh ! je vous en prie, je vous en prie, continua-t-elle affolée. Faites-moi cette aumône d'amour que je vous demande, et, pour la vie, je vous le jure, je vous laisserai... Pourquoi êtes-vous venu ? Pourquoi m'avez-vous parlé comme cela hier?... Je ne pensais pas à vous... Je ne vous aurais pas cherché. Maintenant il faut bien que je vous appartienne... Qu'est-ce que c'est, après tout, que ce que je vous demande ? Ce sera une faute très courte dans toute votre vie de chasteté, et combien en ont fait plus d'une ! Accordez-moi cela, je vous en supplie, et je ferai, moi, tout ce que vous voudrez... Je m'en irai... Je me ferai religieuse, si vous voulez...

Jayme écoutait avec stupeur, avec épouvante. Il la devinait sincère dans cette monstrueuse prière. Peut-être y eut-il un peu de pitié remuée au fond de son cœur d'homme... Mais il se dégagea, sans brutalité, et simplement :

— Assez, dit-il, sortez.

Elle le regarda... Elle vit qu'il était irrévocablement résolu, et que la tentation ne l'avait même pas effleuré. Alors, dans sa rage d'être méprisée, elle eut une idée diabolique.

— Je ne sortirai pas, dit-elle... Vous ferez ce que je veux, ou bien j'appelle, et l'on va nous

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trouver ici, seuls dans cette chambre, et moi nue...

En même temps, elle arracha fébrilement les boutons de son corsage, démasquant une découpure de chair blonde sous le col...

Mais Jayme se rua sur elle. Il la saisit par les poignets et la jeta à terre, la brutalisant comme une chose... il la traîna sur les genoux vers la porte... Elle ne cria pas, mais ses yeux levés sur lui eurent une expression indéfinissable de douleur poignante et de tendresse accrue.

Cela dura un instant fugitif... Déjà Jayme avait refermé la porte sur ce paquet humain jeté dehors, et, arc-boutant son corps contre le battant, il écoutait.

D'abord, il n'entendit que des sanglots étouffés séparés par de longs silences. Il sentait son propre cœur bondir irrégulièrement, et des pensées, des images sans nombre se succédaient en lui avec une insaisissable mobilité. Il pesait toujours de tout son poids sur la porte... Cela dura-t-il longtemps? Il n'en sut rien. Le temps s'abolissait, s'immobilisait, puis semblait revenir sur lui-même tourbillonner ainsi que dans une hallucination... Pourtant, il entendit la femme se relever, s'éloigner d'un pas hésitant sur le palier de l'escalier. Un silence encore... Puis des marches descendues lentement, une à une, avec des pauses...

Elle s'en allait, décidément.

Alors le jésuite eut comme un vague remords. Il se redressa, tenant toujours, d'une main, le bouton de la porte... Ah ! c'était cruel de rejeter ainsi cette malheureuse, sans une parole pour la relever. Jésus n'avait-il pas institué l'art divin de faire servir au rachat de ces créatures leurs habitudes mêmes d'amour ?. . .

Le suprême regard de Jeanne traînée à terre, ce regard chargé de reproche tendre, évoqué par son souvenir, transperça le cœur du jésuite. . . Les pas, cependant, devenaient insensiblement plus pressés, plus indistincts. Jayme rouvrit lentement, lentement la porte. Il lui sembla que tout bruit avait cessé : il s'avança jusqu'à la rampe — se pencha. L'escalier, du haut en bas, était vide.

Jeanne était partie.

Le jésuite regagna sa chambre et s'assit à son bureau, le front dans ses mains. Il se sentait envahi par un abattement pesant, vague avec cela, pareil à ceux que laissent au réveil certains cauchemars confus. Il était dégoûté de son œuvre, désireux d'abandonner tout ministère de prêtre et de redevenir professeur d'humanités, enfermant son horizon entre les quatre murs du collège. Lui, si courageux, si plein de ressort d'ordinaire, s'avouait impuissant et dépourvu de forces. Que pouvait-il tenter, du reste, à présent? Cette fille l'avait trompé, sans doute; elle allait retrouver Jules. Quel effort aurait raison de ces

deux haines? Il n'y avait plus qu'à attendre Pierre, qui seul pourrait réussir où tout autre échouerait.

Dans son abattement, Raymond n'eut même pas la force d'aller voir Moriceau, comme il le lui avait promis. Le soir, il pria un des Pères de la maison de le remplacer au Saint-Nom-de- Jésus. Enfermé dans sa chambre, il remua les tristesses de ses souvenirs, l'inutilité de son dévouement, qui, voulant sanctifier une âme, l'avait compromise.

Pierre Auradou arriva le jour suivant, à l'aube. Vers six heures, il frappa à la porte du P. Jayme. Le jésuite fut épouvanté de le retrouver si vieux. Masque creusé, cheveux blancs, une sorte de squelette en robe noire. Il lui tendit la main, n'osant, comme autrefois, se jeter à son cou et l'embrasser en frère.

— Pierre, murmura-t-il, tu ne m'en veux pas trop?

— Pourquoi t'en voudrais-je? répliqua le curé de campagne. Ne m'as-tu pas dit que tu avais agi selon ta conscience? Moi, je crois à ta parole. Deus autem intuetur cor.

Jayme baissa la tête, acceptant ce reproche tacite qui pourtant l'atteignait au plus sensible de l'âme. Alors les deux prêtres, sans une récrimination, parlèrent de Jules. Pierre demanda le récit des événements, et Jayme fit ce récit fidèle-

ment, n'omettant rien, pas même letrange scène de la veille.

Pierre dit alors :

— Dieu permet qu'il existe des êtres comme cette femme, pour l'épreuve de ses prêtres.

Et il ajouta, citant le Psalmiste :

— Seigneur, revêtez vos prêtres d'un vêtement de salut !

Tous deux convinrent d'aller ensemble jusqu'à l'hôtel où logeaient Jules et sa maîtresse. Pierre se présenterait seul.

— Je le ramènerai, dit-il, même de force. Dieu me soutiendra.

A ce moment, Moriceauentra. Dans le grand vieillard, qu'il ne connaissait point, il devina Pierre Auradou.

— Mon Père, dit-il au jésuite, voici encore une mauvaise nouvelle. Hier soir, après vous avoir attendu sans succès toute la journée, je me suis hasardé à aller voir Jules.

— Eh bien? fit anxieusement Jayme.

— Eh bien! on m'a dit que {Madame était partie le matin... Que {Monsieur i ne la voyant pas revenir, l'avait fait demander dans tout l'hôtel, puis l'avait attendue en bas, fiévreux, exalté... Enfin, le soir, une lettre était arrivée pour lui, et après l'avoir lue, {Monsieur s'était précipité dehors comme un fou... Il n'est pas revenu, ni cette nuit, ni ce matin.

— Oh! mon Dieu, fie Pierre atterré... S'il s'était tué, le malheureux.

Moriceau essaya de le rassurer. Mais il ne put s'empêcher de dire au P. Raymond :

— Il est bien fâcheux que vous ne soyez pas venu me voir hier, dans l'après-midi, comme c'était convenu. J'aurais été trouver Jules à temps.

Jayme s'abattit sur un fauteuil. Cet homme fort pleurait.

— ■ C'est vrai, fit-il... Cette fois encore c'est ma faute... Tout ce que je veux de bien à cet enfant devient un mal... Oh! il avait raison l'autre jour. J'ai été le malheur de sa vie!...

l y a des heures dans la vie, où l'ombre se fait — où l'on se sent marcher en pleine nuit, avec l'appréhension d'une tourmente qui se prépare... L'air manque, l'obscurité est partout — comme dans ces voies souterraines qui trouent les Alpes — où, si vite que le train courre, il semble à ceux qu'il

emporte, que le ciel ne se rouvrira plus au-dessus d'eux.

Jayme ne voyait plus clair dans sa vie depuis l'arrivée de Pierre. Même absente, cette grave figure, désolée et vieillie, le hantait — lui masquait la lumière... Lorsqu'ils se retrouvaient ensemble, les deux prêtres ne trouvaient plus rien à se dire... Du reste, ils avaient fait rares les heures communes, d'un accord tacite. Pierre passait sa journée en patientes recherches, souvent accompagné par Monceau, que cette grande infortune avait touché. Jayme s'isolait, refusait de s'associer à leurs efforts... Vaguement superstitieux, comme le sont tous les caractères mystiques, il était poursuivi par la pensée qu'il portait malheur à l'enfant. Il voyait là un divin châtiment : car, cet enfant, il l'avait aimé, pensait-il, comme on ne doit pas aimer les créatures — lui donnant un peu de cette tendresse sensible que Dieu défend.

Dès le premier jour, Moriceau avait suggéré l'idée de se faire aider par la préfecture de police. Mais Pierre s'y opposa. Paysan sous sa robe de prêtre, il avait un fonds de défiance contre la police, et il lui répugnait de faire chercher son frère comme un malfaiteur. Moriceau ne tint pas compte de cette répugnance, et sans le lui avouer, il prit sur lui de tenter la démarche... Malheureusement, ne voulant pas mêler les

LE SCORPION '{2f

jésuites à l'affaire, il ne pue donner que des demi-renseignements. lien résulta que les recherches s'égarèrent sur une fausse piste, qui mit, au bout de huit jours, Pierre en face d'un ignoble défroqué espagnol poursuivi pour vol dans une sacristie.

Chaque soir, l'aîné rentrait à l'hôtel anglais, où Jules avait habité. Il avait pris la chambre à son compte : c'était là, lui semblait-il, que l'enfant devait fatalement revenir. N'y avait-il pas laissé tout ce qu'il possédait — son linge, ses vêtements, — même sa bourse?... Le prêtre s'étendait sur ce lit qui avait gémi, les semaines d'avant, sous les étreintes des amants. Il y dormait son court sommeil d'ascète, toujours interrompu au moindre bruit... N'était-ce pas Jules

qui revenait? Hélas ! les jours se succédaient..

Plus d'une semaine était déjà consumée, et Paris gardait son secret.

Alors, l'idée qu'il s'était tué le reprit. Un jour, il demanda à Moriceau de le mener à la morgue.

— J'y vais tous les jours, répondit le jeune homme... Nous ne trouverons rien de lui... heureusement...

Pierre voulut tout de même y aller. La foule des curieux sinistres qui assiègent les vitrines, s'écarta pour laisser passer le vieux prêtre et son guide... Ils virent un cadavre étendu sur l'un des lits, un filet d'eau arrosant la face. Une planche

était posée sur le ventre, et ce corps boursouflé, livide, aux traits détendus par l'immersion, n'avait pas de sexe... Les gens chuchotaient, tout autour: c'est un homme. — Mais non, voyons î regarde sa poitrine et ses hanches... — Et les femmes étouffaient des rires nerveux dans des chuchotements... Pierre et Moriceau avaient échangé un regard troublé... Alors le jeune homme appela •un employé et lui demanda :

— Qu'est-ce que c'est que cela ?

— C'est une vieille qu'on a repêchée, ce matin, au barrage de la Monnaie, répondit l'homme. '

Rassurés, ils allèrent donner un coup d'ceil aux photographies des non-reconnus. Elles étaient toutes jaunies par le temps, il n'y en avait pas une de récente... Ils avaient hâte de sortir, car on les regardait avec quelque curiosité... Et ils revinrent, ensemble, le long des quais, n'échangeant pas une parole...

... Raymond Jayme, auquel ces recherches douloureuses étaient racontées chaque jour, souffrait plus qu'eux peut-être de leur insuccès... En s'interdisant d'y prendre part, il s'était réservé le rôle de Moïse sur le Nébo, et il priait, priait sans relâche pour ceux qui combattaient. Il s'offrait en sacrifice à la place du Prodigue. Ne fallait-il pas que l'enfant vécut, ramené au bien, pour la consolation de Pierre ?.. . Lui, Ravmond,

devait payer pour tous, — comme le vrai et le premier coupable.

Longues journées, journées d'ombre et de solitude. . . Un soir — le dixième qui s'était écoulé depuis l'arrivée de Pierre — le jésuite sortait de la rue des Postes, où il allait chaque samedi confesser les élèves pour les communions du dimanche. En traversant la place, il vit que les portes du Panthéon n'étaient pas encore fermées. Suivant l'habitude qu'il avait prise depuis longtemps, de ne jamais passer devant une église ouverte, sans y faire un bout de prière, quand il le pouvait, — il entra.

Bien qu'il fît encore un peu clair au dehors, la nuit planait dans l'immense enceinte. Elle semblait déserte. A dix pas du prie- Dieu où Jayme s'agenouillait à l'abri d'un pilier, le triple vaisseau des voûtes se noyait dans l'ombre. Pourtant, à mesure que ses yeux s'accoutumaient, il distinguait d'indécises blancheurs vers les marbres de l'autel et les bâtis de planches, derrière lesquels s'ébauchaient des fresques de Laurens. Çà et là, dans la nuit des chapelles, clignotaient les petites veilleuses jaunes et rouges. Elles paraissaient s'éteindre subitement, puis se ranimaient, pareilles aux lueurs de vers-luisants dans les haies.

Un silence religieux tombait des voûtes... Mais là-bas, là-bas, derrière le chœur, des chaises étaient remuées par moments : et ce bruit traî-

nant, rendu musical par l'éloignement, arrivait au jésuite comme l'écho d'un orgue lointain dont on eût attaqué les touches une à une... Même, un instant, il fut distrait de sa prière, et prêta l'oreille... Oui, c'était sûr, on jouait de l'orgue là-bas, dans une sacristie, au fond de l'église... Bientôt des voix s'élevèrent, douces merveilleusement, presque célestes, entendues à cette distance, et la mélodie répercutée sembla descendre du dôme, glisser lentement le long des piliers, et se répandre enfin sur le parvis comme une fumée lourde d'encens.

Raymond Jayme se sentait envahi d'une émotion chaude, de celles qui donnent l'envie de parier tout haut sa pensée. De même que les voix entendues avaient la fluidité d'harmonies irréelles, les objets que fixaient ses yeux dans la pénombre semblaient fuir sous le regard, les lignes flottaient, les verticales rigides des piliers avaient des sinuosités tremblées, et toutes ces choses entrevues donnaient l'impression d'immobilités, reflétées dans les rides d'une eau.

Soudain, un bruit plus distinct... On chuchotait à une petite distance, — là — dans le noir tout proche où se noyait le regard : et des pas frôlaient les dalles, avec des stationnements sur place, de temps à autre... Pourquoi Jayme sentait-il son cœur heurter les cloisons de sa poitrine, à les briser? Il prêta l'oreille... Rien ne se

distinguait que les petits sifflements fréquents des conversations à voix basse...

Puis il y eut une station prolongée, et les deux interlocuteurs parurent ensuite se séparer... Des pas s'éloignèrent vers le fond de l'Eglise, tandis qu'une silhouette unique émergeait de l'ombre... C'était une femme... Elle passa lentement, sans voir Raymond masqué par un pilier.

Elle avait passé, — elle s'éloignait vers les portes, — quand Jayme mit un nom sur cette figure indistincte. C'était Jeanne Béziat. Maintenant qu'elle n'était plus là, Jayme l'évoquait nettement, dans une sorte de vision réflexe. Une figure de vierge, des cheveux d'or pâle débordant le chapeau. Ainsi qu'un être apparu, elle passait, repassait devant les yeux hallucinés du jésuite, — la lueur de la veilleuse se jouant sur son front comme un feu follet.

Elle passait, repassait... Et en même temps une pensée torturante envahissait Raymond. Qu'était-elle venue fairedans l'église, cette femme, si vraiment c'était elle?... Avec qui parlait-elle, tout à l'heure, dans cette nuit où s'étaient perdus leurs chuchotements? Etre étrange, — presque hors nature, — qui hantait ainsi les temples et rôdait autour des saints pour les égarer!... Elle avait bien voulu le tenter, lui, Raymond Jayme. Elle avait fait pécher son enfant bien aimé... Venait-elle ici poursuivre son œuvre, et, une

fois de plus, cherchait-elle à séduire un prêtre?...

La scène de l'escalier lui revint.

— Mais quel rêve odieux fais-je donc là? se dit le jésuite en arrêtant violemment sa pensée. Je ne l'ai pas même reconnue, cette femme qui passait... C'est quelque pénitente attardée qui revenait du confessionnal. . . Je n'ai rien distingué, absolument rien... Par pitié, mon Dieu, ôtezmoi cette pensée.

Mais la pensée revenait, et la vision... Au fond de la basilique, dans le chœur, on alluma des cierges à l'autel, pour un salut du saintsacrement... Quelques rares fidèles entrèrent, se dispersèrent dans les chaises de la nef centrale. Puis, le salut achevé, ce petit troupeau s'écoula, tandis qu'on éteignait les lumières. On allait fermer les portes.

Jayme sortit.

L'air était lourd et chaud au dehors; mais pourtant, par intervalles, il soufflait de courtes brises. Le jésuite traversa vite la place, enfila la rue Valette, la rue des Carmes, franchit le boulevard Saint-Germain, et gagna le quai... Là, il rencontrait, tandis qu'il hâtait le pas, ces couples à démarche lente, l'homme et la femme serrés l'un contre l'autre les mains entrelacées... Et aussitôt une autre image de femme s'évoquait.

Rentré dans sa chambre, il se sentit chanceler comme un homme saoul. Lémotion très vio-

lente, très inexplicable ressentie tout à l'heure, — cette chaleur de l'air secouée par des bouffées de vent, l'avaient grisé. Il s'étendit sur sa couchette, dans l'obscurité, et s'efforça de ressaisir le fil de ses idées... Il essaya d'analyser avec une rigueur mathématique les causes complexes de ce malaise indéfinissable qu'il ressentait. Et, en regardant minutieusement en lui-même, il découvrit que cette crise de l'âme, qu'il traversait, se préparait en un sourd travail depuis plusieurs jours. Il y a, dit-on, pour la femme qui va vieillir un moment critique, où beaucoup des plus honnêtes succombent, — où toutes ont au moins à lutter. La vie du prêtre a une heure pareille. Jayme l'avait entendu dire autour de lui. Il l'avait lu dans la vie des confesseurs... De ces épreuves, les livres d'hagiologie ont parfois des peintures effrayantes. Jayme se les rappellait... Il porta la main sur son front, froid de sueur, n'osant se demander si l'heure de la grande lutte avait sonné pour lui.

Il songea que sa vie, jusque-là, avait été exempte de tentations. En se rappelant son enfance, au collège, il sourit à limage évoquée de ce petit être, pur comme un lys mystique qu'il avait été, ignorant même la façon dont le mal se faisait... La fin des études classiques était venue, et Jayme était sorti du collège pour entrer au noviciat, après quelques jours de retraite... Et le noviciat l'avait encore spiritualisé, lui donnant le goût de

l'humilité et de la mortification... Au juvénar seulement, à vingt ans passés, — il avait connu le mystère des sexes. Il lavait connu logiquement, abstraitement, comme un point documentaire dans renseignement de ses maîtres. Et ces choses nouvelles n'avaient provoqué en lui aucun trouble, — seulement un élan de ferveur et d'admiration pour Celui qui, par un divin mécanisme, a permis à l'humanité de puiser en elle-même le principe de sa perpétuité.

Ainsi, la maturité était venue, et sans effort, sans secousse, Raymond avait passé de l'innocence à la vertu. Confesseur de jeunes gens, il avait connu leurs misères; son cœur, singulièrement tendre, — un vrai cœur de femme — avait souffert avec le cœur de ceux qu'il aimait. Témoin de ces drames intimes, il avait traversé la vie sans une pensée perverse, regardant en face les choses impures d'un regard que rien ne souillait. Quel mal lébranlait donc à présent, au point de lui donner les affres delà chuter... Plus il s'examinait, mieux il se rendait compte que le malaise datait du jour où une femme lui avait avoué qu'elle le désirait. En vain il avait essayé d'oublier. Le regard aigu de Jeanne, tandis qu'il la meurtrissait dans sa brutalité de saint, lui revenait, tout chargé de tendresse et de reproche. Oh! ce n'ét.iit pas du regret, à coup sûr, mais une préoccupation obscure, énervante... Et voilà

que l'émotion de tout à l'heure, au Panthéon, avait fait déborder ce cœur trop plein ! . . .

Il l'avait revue, — elle, — l'ange pervers qui aimait l'ombre des sanctuaires, et dont les yeux s'arrêtaient de préférence sur les fronts consacrés... Dans cette œuvre monstrueuse qu'elle semblait poursuivre, quel serait son succès? Tous les tentés resteraient-ils intacts, comme il l'était resté lui-même?... D'autres ne céderaient-ils pas, comme Auradour De quelle argile inférieure étaient-ils donc pétris, — ceux-ci, qui se laissaient séduire par une pression de main — par la couleur d'un regard?...

Jayme, torturé par cette pensée, se rejeta à terre; il baigna d'eau ses tempes et son visage, ouvrit la large fenêtre, et s'accouda à l'appui, cherchant à distraire son âme par ses yeux.

De cette haute chambre, la vue s'étendait en face, comme à l'infini, sur Paris. Au fond de l'horizon, c'étaient les hauteurs de Montmartre, un chapelet de points rougeâtres jalonnant une ligne noire. Puis, l'amoncellement des toits allait vers la Seine en s'abaissant par une déclivité qui, d'abord rapide, devenait vite insensible...

Mer sombre, sous ce ciel sombre d'août, aux ternes étoiles... Çà et là, un large reflet — la vapeur lumineuse qui flotte au-dessus des points très éclairés — faisait une trouée dans l'étendue noire... Des tours, des dômes, des flèches d'égli-

SCS, jaillissaient par places : et ces écueils de pierre, confus à leur base, dessinaient nettement la partie haute de leur silhouette, celle qui se projetait sur le bleu foncé du ciel.

En abaissant son regard, Jayme voyait ce flot vague s'arrêter, comme endigué brusquement par la ligne des façades du quai des Orfèvres. De grandes bâtisses rectangulaires, avec des pignons en triangle poussés au hasard sur la crête des toits. ..

A leurs pieds, la Seine coulait, encaissée dans son lit de pierres : le pont de la Tournelle la franchissait en écharpe; les arches, vues obliquement, avaient des profils d'ogives, plus noires que l'eau; et le fleuve lui-même semblait un fleuve d'encre, avec de grandes touches de lumière, très espacées, au niveau des becs de gaz du quai...

Mais, devant la Cité, cette eau sombre s'illuminait, transformée en une coulée d'or frissonnante, aux mille reflets des places du Châtelet et de l'Hôtel de Ville. L Hôtel de Ville se dressait dans un espace vide, pareil à un monument de craie, trop blanc dans un éclairement artificiel, avec des toits violets où s'accrochaient des échafaudages...

Le Châtelet, lui, demeurait masqué par la pointe en proue de navire de la cité...

Et Notre-Dame, debout sur ce prodigieux

LE SCORPION 33f

piédestal, arrêtait brusquement la vue de ce côté, sur la masse colossale de la nef et des tours, sur sa flèche en aiguille, sur l'ossature grêle, enchevêtrée, rayonnante, des arcs-boutants et des contre-forts...

Jayme était venu s'accouder à l'appui de cette fenêtre, cherchant la fraîcheur, l'apaisement. Or, voilà que son émotion grandissait, élargie au spectacle de cette immensité habitée. — Des milliers et des milliers d'êtres s'agitaient sous cette immobilité des choses : des hommes innombrables, ayant comme lui un cœur et un cerveau. Il y avait des prêtres tels que lui, chargés des mêmes devoirs, liés par des vœux pareils. Combien de ceux-là pouvaient, ainsi que lui-même, se rendre témoignage d'avoir fidèlement conservé le dépôt confié de la chasteté sacerdotale?... Combien gardaient leurs yeux fixés sur le ciel obscur, derrière lequel s'illuminent les paradis promis?... Combien?... Oh misère! Il y avait des prévaricateurs parmi ces prêtres... Il y en avait qui souillaient leurs robes... Rares, glorieusement rares, ceux-là — mais pourtant, il y en avait!... Cette ville colossale était propice aux crimes ignorés : elle gardait le secret des débauches... Les lumières, maintenant, s'étaient presque toutes éteintes aux fenêtres des maisons. C'était l'instant nuptial, — celui où la femme commence son œuvre. Pour quelques

heures, c'était elle qui, de sa volonté, allait animer ce grand Paris. Le jésuite prêta l'oreille. Il lui semblait maintenant que la ville couchée à ses pieds lui envoyait un halètement discontinu, — comme les soupirs inégaux poussés dans l'amour.

Alors, il sentit sa poitrine se gonfler, son sang courir plus vite. Il eut envie de crier malédiction sur la cité, de lui jeter, comme Ezéchiel, comme Jérémie, des anathèmes d'une voix formidable, capable de l'évoquer de son sommeil... Mais soudain la lumière se fit en lui-même, et il entrevit le principe obscur de cette grande colère. Misérable condition humaine!... Ces êtres qui s'endormaient là vautrés dans leur vomissement, insoucieux de leur fornication, il leur portait une envie confuse, — lui chaste — non pour la jouissance de leur crime, mais pour leur ignorance de brutes... Ceux-là vivaient paisibles dans leur ordure, à chaque envie qu'ils avaient, ils cédaient... Tandis que lui ne pouvait pas pécher, s'il l'eût voulu. Il sentait nettement que jamais il ne tomberait ainsi... Comme l'autre jour, quand cette femme se pendait à lui, la tentation ne viendrait même pas, et quelque chose d'infranchissable se dresserait entre la faute et lui. .

La grâce, sans doute!...

Ainsi, Dieu lui choisissait comme épreuve,

non pas la tentation de mal faire, mais la rancœur soudaine de ia perfection conquise... Devenu ange, il regrettait un instant sa nature perdue d'homme... Il le comprit, et quittant la fenêtre, se prostra par terre, remerciant son maître de le traiter en serviteur élu. En même temps, il lui demandait de revêtir tousses prêtres de ce vêtement de salut que l'Eglise, aux jours de Noël, demande pour eux : Sacerdotes tui induantursalutari... Qu'ils devinssent comme lui-même, glorieusement impuissants à pécher, et que ce fût la rançon de leur sacrifice originel.

Comme il priait, sentant la paix redescendre délicieusement en lui-même, il entendit du bruit à la porte. Quelqu'un cherchait la serrure dans l'obscurité. Il alla ouvrir.

— Est-ce vous, père Raymond?

— Oui, fit le jésuite qui reconnut la voix de Moriceau.

— Vite, vite, venez. Nous avons retrouvé Jules, et Pierre est auprès de lui à le soigner.

Jayme prit son chapeau et suivit le jeune homme.

— Il est donc malade, demanda-t-il, très ému, se reprochant déjà d'avoir, pendant les heures précédentes, presque oublié l'enfant pour songer à lui-même.

— Malade ? fit Moriceau. Oh oui! C'est affreux! Presque fou. Il vous demande tout en

délirant. J'ai envoyé chercher le médecin des Postes, le docteur Garnier, celui qui l'a soigné à Pâques.

Ils avaient gagné le quai, et couraient presque, échangeant de rares paroles.

— Où l'avez-vous retrouvé? demanda Raymond.

— Chez Lassoujade, parbleu! Comment cette idée ne nous était-elle pas venue?...

Et il raconta, l'essoufflement de la course hachant son récit, comment il avait, le soir même, rencontré la grosse Adèle rue Cujas; comment elle l'avait reconnu et arrêté... Toute pleurante, elle lui avait dit que Jules était chez eux depuis neur jours, malade sans connaissance, disant des bêtises qui n'avaient ni queue ni tête. Lassoujade avait voulu le fourrer à la porte, mais elle, cette fois, s'était regimbée.

— Et Jeanne? demanda le jésuite, la voix un peu tremblante. Elle est avec lui?

— Non, dit Moriceau... Il l'appelle de temps en temps; il ne sait pas où elle est.

Jayme frissonna. Il était dit que son doute ne serait pas dissipé sur l'étrange vision du Panthéon.

Déjà ils étaient rue Saint-Jacques. Lassoujade, debout sur le pas de sa porte, leur coula un regard de côté, tout en écartant sa pipe pour lancer un jet de salive. Mais il ne fit pas dob-

servation. Monceau, quelques instants auparavant, lavait calmé en lui disant que tous ses frais seraient payés et lui avait donné deux louis d'acompte.

Le jésuite et son guide montèrent à la hâte l'escalier... On entendait une voix au timbre faussé, qui parlait, parlait...

— C'est ici, fit Moriceau.

Ils poussèrent la porte. Il y avait du monde autour du lit. Jayme ne vit que son enfant, qui s'était retourné, comme il entrait. Sitôt que Jules aperçut le jésuite, il poussa ce seul cri :

— Père Raymond ! . . .

Et il retomba sur le traversin, épuisé, les yeux clos. Le docteur Garnier, qui était debout au bas du lit, les mains serrant le barreau de fer, murmura :

— Allons, voilà qui est fini pour le moment. L'accès est passé...

Il profita de ce répit pour s'approcher et faire au malade une piqûre de morphine... L'enfant resta immobile, très pâle ; de grosses gouttes de sueur descendaient de son front sur ses joues.

Il y eut quelques instants de silence.

Le P. Raymond vint à côté de Pierre, et lui serra silencieusement une main. Puis il jeta les yeux autour de lui.

Alors seulement, il vit létrange aspect de la chambre.

Accoudée sur la table, la grosse Adèle, dans son éternel peignoir de flanelle blanche, sanglotait abondamment, débordant de douleur, touchante et ridicule avec les secousses que ses sanglots donnaient à son énorme poitrine... Deux autres femmes, debout au fond de la chambre, avançaient curieusement le cou, pour voir le malade, à travers ceux qui entouraient le lit. Ces femmes étaient Clara, celle qui naguère avait amené Auradou chez Lassoujade, et sa voisine de chambre, une Anais, maigriotte, les ongles à demi détachés, tuberculeuse au dernier degré emplissant par moments la chambre de toux prolongées où il semblait qu'elle allait vomir ses poumons. Ces deux femmes avaient des cheveux à la chien et des figures bleues aux lumières. Elles étaient montées tout à l'heure, pendant la crise aiguë d'Auradou, lorsque Adèle, croyant qu'il allait passer, s'était précipitée en bas, affolée, appelant tout ceux qu'elle rencontrait.

Adossés à la commode, le docteur Garnier et Moriceau causaient à voix basse.

— Comment appelez-vous cette maladie-là ? demanda le jeune homme.

— Oh! fit le médecin, le principe du mal est dans une diathèse générale. Vous savez comme moi l'histoire de cet enfant, n'est-ce pas?... La mère, très faible d'esprit, très dévote; — ten-

dance à la monomanie religieuse... C'est ce qu'on ma raconté, du moins... Les deux fils héritent de cette tendance; mais ici se dessine l'influence paternelle, différente pour chacun des deux. Le père de l'aîné est un paysan : quelque être primitif, dur au mal, ayant des conceptions élémentaires. L'autre — l'inconnu — est un voyageur de commerce, — quelque déclassé. Il a une disposition aux aberrations sexuelles : le viol d'une femme âgée le prouve assez. Ces dispositions congénitales de l'enfant, les secousses imprévues de sa vie les exaspèrent. Une vraie folie priapique succède chez lui à une continence exagérée... A Pâques, il tombe malade. Je soupçonne une tumeur au cerveau, mais, n'étant point sûr, je me tais. Maintenant le doute n'est plus possible.

— La science est belle, fit Moriceau. Et ce mal que vous connaissez, jusque dans ses causes lointaines, comment le combattrez-vousr

— Il faudra, reprit Garnier, ramener le malade dans son pays dès que l'apaisement commencera à se produire. Dans le milieu natal, sa vie pourra se prolonger un peu de temps. Mais les facultés iront s'affaiblissant chaque jour, l'ouïe, la vue, et ce qui reste de raison.

— Ec vous ne connaissez pas de remède?

— Non, répondit le docteur. Il n'y en a pas. Le jeune homme haussa les épaules.

— Allons! fit-il, nous sommes toujours au temps de Macbeth, et il faut, comme il disait, jeter la médecine aux chiens!

Lui aussi, comme Jayme et les femmes, sentait des larmes lui monter aux yeux, à voir cet enfant s'en aller ainsi plein de jeunesse.

Depuis quelques instants, le malade avait des secousses par tout le corps. Tout d'un coup, il rouvrit les yeux, se dressa sur son séant, le regard effaré :

— Mon Dieu! mon Dieu! fit-il, ayez pitié de moi! Je suis un misérable et un lâche.

Puis, après une pause :

— Si !.. . si ! ... je veux !.. Donne ta bouche. . . Oh! Jeanne!... je veux!

Une voix répondit, celle de Lassoujade, qui était entré sans qu'on y prît garde, sa pipe éteinte aux lèvres.

— Oh! fit-il, de ça, n'en faut plus!... Nous n'avons que trop fait joujou avec ces choses-là... Et, pour lorss, mon gros, riy a plus d'amour!

Et la phrase, dans sa cruauté cynique, tomba par terre sans que personne songeât à la relever, sans même qu'elle parût choquante, — tant la scène elle-même était à la fois touchante et grotesque, — dans ce cadre immonde où les soutanes frôlaient la jupe crottée des filles, où les gros sanglots d'Adèle semblaient par instant des rires étouffés, tandis que, par la porte en-

tr'ouverte, venaient d'en bas l'écho des refrains obscènes et le bruit mat des carambolages...

. . . Quand le chanvre est poussé, que les tiges sont fortes et hautes, on l'arrache au pied, on enlève lépiderme extérieur, et, durant un jour, on le laisse étendu à terre, dans le champ où il est venu. Puis on en fait des bottes qu'on lie fortement et qu'on plonge dans l'eau courante. La sève dégorgée laisse à nu les filaments ligneux. Cela s'appelle le rouissage. En pays de Garonne, on fait rouir le chanvre à la fin d'août ou aux premiers jours de septembre. Pendant deux semaines ou trois, le parfum amer de cette sève dissoute imprègne l'air. Des femmes, les jupes relevées, les jambes nues, travaillent des journées entières, la sueur au visage, à retirer de l'eau les paquets de chanvre roui.

Ce n'est pas encore le crépuscule de l'année, mais déjà, ce n'en est plus le midi. Une vapeur ténue voile le bleu du ciel, devenu moins bleu. Les horizons gris éclairassent leurs nuances; les verdures n'ont plus leurs teintes noires; les aubiers grisonnent comme des chevelures, et les peupliers, quand les brises aromatiques de l'au-

tomne ploient leurs silhouettes parallèles, montrent l'envers blanchi de leurs feuilles.

Maintenant que les premières fraîcheurs de septembre faisaient les après-midi délicieuses, Jayme et Pierre amenaient chaque soir leur malade au bout de l'île de Saint-Sébastien, le soutenant un peu le long du sentier, car il marchait difficilement.

Ils lavaient ramené vers la fin du mois précédent, quand son mal aigu avait subitement fait place à un affaissement complet où tout semblait sombrer, — même la puissance de souffrir

L'ile, qui avait prêté ses solitudes aux premières extases religieuses de l'enfant, puis aux amours du jeune homme, les rouvrait maintenant, — pareillement mystérieuses, — pour abriter sa déchéance... Les deux prêtres amenaient Auradou doucement jusqu'au bout du grand croissant de verdure, au coin paisible de la pointe de Rébéqué, où le Lot et la Garonne, se rejoignant, semblent élargir l'horizon à l'infini.

Souvent, ils s'asseyaient sur un talus vêtu d'herbe rousse, et, se mettant un peu à l'écart, se parlaient bas. Jules les appelait de temps à autre, riant très haut, pour regarder quelque chose qui l'avait frappé, une branche flottant sur l'eau, un oiseau, un papillon... rien. Eux n'avaient plus d'illusion, maintenant, sur l'issue prochaine. Ils savaient que chaque jour em-

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portait un peu de leur enfant 5 l'ouïe était presque détruite, la vue se troublait, la raison n'existait plus.

Pourtant Jayme, révolté contre la destinée, priait encore pour la guérison. Il demandait à Dieu ce miracle dans des prières presque farouches, offrant en échange sa vie, sa raison à lui. Pierre, une fois les premières émotions passées, était redevenu impassible : il avait dit, à son ami, ces mots sublimes de cruauté chrétienne :

— Vois-tu, c'est mieux ainsi. Dieu n'a pas voulu de l'expiation, comme je l'avais préparée. Qu'importe!... Le mal de notre enfant affranchit tout de même deux âmes.

Un jour, comme ils arrivaient au bout de l'île, à l'heure accoutumée, ils virent la Garonne toute blanche, — blanche comme si on eût étendu entre les deux rives un voile blanc de mousseline. C'était une journée d'éphémères, comme l'on dit là-bas, quand des milliards et des milliards de ces insectes s'abattent sur le fleuve et le transforment, pour un jour, en un fleuve de neige.

Les trois hommes s'étaient arrêtés et contemplaient ce paysage blanc, féeriquement blanc : la Garonne roulant ses flots de neige, le ciel pâle, la houle blanchâtre des aubiers, les peupliers inclinant leurs faîtes symétriques, pareils à des palmes blanchissantes... Comme ils étaient tout près de l'eau, des insectes blancs les frôlaient

de temps à autre. Souvent il en volait deux ensemble, leurs corps sveltes unis, — comme un seul insecte à deux couples d'ailes...

Jayme et Pierre, en regardant leur enfant, virent qu'il pleurait... Eux aussi, même laine, se sentaient les paupières gonflées, car une pensée commune leur était venue qu'ils ne se dirent point... Ils se serrèrent silencieusement la main et s'approchèrent de Jules pour le consoler...

Mais déjà la tristesse s'envolait de ce visage d'enfant. Subitement il se mit à rire, battit des mains, et embrassant d'un geste circulaire l'horizon immense :

— Tout blanc ! murmura-t-il. . . Blanc ! . . . Tou t blanc!...

Ses yeux élargis suivaient au vol les blancheurs ailées, — myriades d'êtres symboliques dont la vie dure le temps d'aimer!...

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